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Le livre des gitans de Perpignan

178 pages
En ce début du XXIe siècle, beaucoup pensent encore que le peuple gitan est un monde fermé, impénétrable, replié sur lui-même, hostile à toute communication extérieure qui mettrait en péril son intégrité et sa survie. Et pourtant, nombreux sont les membres de cette communauté qui aspirent à briser ce mur de silence et d'incompréhension. Ce livre s'inscrit dans une perspective de dialogue. Il réunit les témoignages d'une quarantaine de Gitans et Gitanes de la ville et de sa région, sur la vie quotidienne, les traditions, la condition féminine, la religion, l'école, le sida, etc.
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LE LIVRE DES GITANS DE PERPIGNAN EL LLIBRE DELS GITANOS DE PERPINYÀ

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5674-3 EAN 9782747556743

LE LIVRE DES GITANS DE PERPIGNAN EL LLIBRE DELS GITANOS DE PERPINYÀ

Avec la participation de la communauté gitane de la ville et la contribution de quelques Payos

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Avant

propos

vant même d'être publié, ce livre avait déjà une longue histoire et il venait de traverser un sommeil presque magique d'au moins sept années. Nous, les quelques Payos (1) qui voulions le voir sortir du néant, avions rêvé d'un ouvrage un peu mythique, un peu fou, un livre sur les Gitans, écrit par les Gitans, pour les Gitans... et dans leur propre langue, le catalan "gitanisé", si particulier, qu'on peut entendre dans les quartiers gitans de Perpignan. Même s'il peut paraître paradoxal -voire un peu ethnocentrique-, le souhait de traduire en écriture une culture totalement orale n'était pas tout à fait insensé. Les cas de Gitans -ou Tsiganes- écrivains sont déjà nombreux et ils ne manqueront sans doute pas de se multiplier. Je pense tout particulièrement à Mateo MaximofI, qui vient de nous quitter, à Vania de Gila, Rajko Djuric, Juan de Dios Ramirez Heredia, Pedro Amaya, Lick.. et, plus près de nous, à Mossa, Gitane d'Arles devenue perpignanaise, et à Marguerite Meyer, dite Rosette, révélée par la boutique d'écriture de Montpellier (2). Le vrai problème, dans le cas qui nous intéresse, était que l'initiative ne venait pas des Gitans eux-mêmes. Avaient-ils vraiment envie de s'exprimer? et pour quoi dire?
(1) Payo est l'un des tennes utilisés par les gitans pour désigner l'étranger, le non gitan; il est l'équivalent de Gadjo (pluriel: gadjé) employé par d'autres composantes de l'ethnie tsigane. (2) Mateo Maximoff est l'auteur de nombreux romans et de récits publiés entre 1946 et 1995 : Les Ursitory, Le prix de la liberté, Savina, La septième fille, Condamné à survivre, Vinguerka, La poupée de Mameliga, Dites-le avec des pleurs, Ce monde qui n'est pas le mien, Route des roulottes. Vania de Gila: Romano atmo (L'âme tsigane), Wallada, 1992. Rajko Djuric : Bi kheresqo, bi limoresqo (Sans maison, sans tombe), L'Harmattan, 1990. (La liste est très loin d'être exhaustive; consulter la bibliographie, en fm d'ouvrage. Voir également, à ce sujet, le N°9 de la revue Etudes Tsiganes, consacré à la littérature des Tsiganes et à celles qu'ils ont inspirées).

A

Au delà de ces questions fondamentales, nous étions motivés par un constat affligeant: la plupart du temps, ce sont les Payos qui écrivent sur les Tsiganes. Ils s'autoproclament "tsiganologues" et dissertent doctement sur cet ensemble de communautés complexe et multiforme, comme s'il s'agissait d'une peuplade mal connue, tapie au fond de l'Amazonie, ou d'une nouvelle espèce d'insectes mutants. Ils sont parfois bardés de nobles intentions, poussés par un intérêt sincère, un tantinet paternaliste, mais aussi, trop souvent, entraînés par une soif immodérée d'exotisme et même, dans certains cas, inspirés par une idéologie fasciste, ouvertement raciste. La double vision du monde gitan se manifeste depuis l'apparition des premiers Tsiganes en Europe. Leur exotisme fascine, leur talent pour la musique est unanimement apprécié, mais, en même temps, leur différence est condamnée de façon impitoyable, tout au long d'un parcours douloureux qui va des galères espagnoles aux camps de concentration nazis. D'une façon générale, l'intérêt des Payos -ou des Gadjé, de nous autres les sédentaires autochtones- est rarement innocent. Les intéressés sont, en première ligne, la police et les services sociaux, les médecins des services hospitaliers et, bien entendu, les inspecteurs des allocations familiales. Bien qu'en contact permanent avec la population concernée, ces organismes et ces personnes font souvent appel à des décodeurs spécialisés ou à des individus qu'on appelle, dans le jargon des sciences sociales, des "personnes ressources", ou des "médiateurs interculturels", suivant leur rôle et leur fonction officielle. Il faut rappeler qu'à Perpignan, comme partout mais peut-être un peu plus qu'ailleurs, l'arrière plan politique et socio-économique pèse très lourdement sur les relations entre Payos et Gitans. Faut-il construire des camps éloignés ou de nouveaux ghettos périphériques afm de faire disparaître du centre ville une population encombrante et pouvoir, ainsi, réhabiliter un vieux quartier historique? La drogue et le sida ne sont-ils pas des arguments suffisants pour motiver de telles mesures d'éloignement? Bien souvent, c'est en des termes de ce type que le problème est posé.

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Dans un tel contexte, la méfiance légendaire des Gitans est pleinement justifiée. Faut-il parler? A qui? Pourquoi? N'est-il pas dangereux de permettre à des étrangers à notre communauté de connaître notre vie, nos coutumes, notre langue? Bien entendu, l'initiative de la petite équipe qui a souhaité réaliser ce livre avec la communauté gitane de Perpignan part d'un autre point de vue et d'autres questions. Le silence des intéressés ne favorise-t-il pas toutes les spéculations possibles? La méconnaissance de l'autre ne serait-elle pas un des fondements du racisme? Sans oublier que l'enfer est pavé de bonnes intentions, celle qui nous a incités à la publication d'un tel livre est, d'abord, de combattre des préjugés -particulièrement puissants et tenaces dans notre bonne ville- par une approche aussi scientifique -aussi peu idéologique- que possible et par un ensemble de témoignages authentiques, en évitant les citations tronquées. Un dernier avertissement au lecteur nous semble pourtant nécessaire. Lorsqu'il s'agit d'Histoire, celle des Gitans n'a pu être établie qu'à partir de textes répressifs et de rapports de police. Plus que leur histoire, c'est celle de nos turpitudes ou, si l'on préfère, celle des phénomènes de rejet manifestés par une société dont nous sommes les héritiers.!l faut préciser, enfin, que même lorsque les Gitans eux-mêmes prennent la parole, ils n'échappent pas toujours à l'influence d'un ethnocentrisme pervers, dans la mesure où c'est pour nous, les Payos, qu'ils s'expriment et tant il est vrai que le regard de l'observateur fausse le discours de celui qui est observé. La prise de conscience de cette dernière vérité, devenue un lieu commun, est à l'origine d'une véritable crise de l'ethnologie qui marquera profondément notre époque. Pour en revenir au contenu de ce livre, le résultat défmitif n'est pas tout à fait conforme au projet initial. C'est une sorte de compromis entre le regard extérieur des Payos que nous sommes
objet de la première partie- et la vision interne des Gitans

- ras-

-

semblée dans la deuxième -, le tout étant à lire avec les précautions d'usage, en tenant compte des réserves exprimées ci-dessus. Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, il relève d'une conception du genre qui mérite d'être poursuivie et améliorée. On aura compris qu'il ne s'agit, ici, ni d'angéliser les Gitans, ni de les rendre responsables de tous les maux de notre époque, mais de donner, de cette communauté, une image vraie, dépas7

sionnée, aussi éloignée que possible du sensationnalisme racoleur, trop souvent de mise, aujourd'hui, pour attirer un public avide de scandales et entrer dans le jeu de politiques douteuses. Nous avons essayé de présenter une réalité aussi passionnante que les mythes et beaucoup moins pernicieuse que les fantasmes. Nous laissons au lecteur le soin d'apprécier dans quelle mesure le but a-t-il été atteint et nous lui souhaitons bonne lecture.
Bernard Leblon

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Les Gitans

de Perpignan

Leur histoire, leur vie, leur foi, leur langue, leur musique... avec leurs propres témoignages et la participation de quelques "Payos"

Les

auteurs de la communauté gitane

Membres

François Baptiste, Gilou Baptiste, Christian "Melo" Bouziès, Paul Bueno, Amalia Cargol, Etienne "Pitou" Cargol, Gilda Cargol, Marie Cargol, Pauline Cargol, Jérémie Espinas, Jérôme Espinas, Morse Espinas, Salomon Espinas, 'Teresa Gonzales, Désiré Maille, Jean-Luc Moreno, Bastian Pubill, Joseph Pubill, Amar "Bruno" Saadna, Farid "Roberto" Saadna, Jean "Jeannot" Soler, Rei Soler, Emmanuelle Solès "Mossa", Pascal Vallès, Antonio, Carmen, "Chino", Incarnation, Joseph, Lluis, "N ini ", Pilar, Raphaele, Reina, Rosario, Teresa, J.B. et quelques anonymes.

Payos
Guy Bertrand, Daniel Elzière, Jean-Paul Escudero, Bernard Leblon, Jean-Paul Salles.
Nos remerciements à : Vincent Deck, Olivier Dupré, Joël Le Gaennec, Alexandre Héraud, Olivia Mailhes, Daniel Mermet, Catherine Pont-Humbert, Zoé Varier, aux équipes de FranceInter, France-Culture, T.~3, qui ont participé aux reportages, ainsi qu'à Montserrat Cailà et Anne-Marie Moreno qui ont contribué à l'élaboration de ce livre.

PREMIERE LE REGARD

PARTIE EXTERIEUR

CHAPITRE
L'HISTOIRE

I

Le

grand

voyage

des

Tsiganes

e pays d'origine du peuple Rom, appelé "Tsigane" "Bohémien", "Romanichel" ou "Gitan" par les Européens, est l'Inde. Les Tsiganes, qui se nomment eux-mêlnes, selon les groupes et les pays dans lesquels ils ont séjourné le plus longtemps, Roma, Manoush (les Hommes) ou Kalé (les Noirs), vivaient autrefois dans une vaste région partagée, depuis 1947, entre le Pakistan occidental et l'Inde du nord-ouest.

L

Il y a environ 1500 ans, voire davantage, le peuple rom s'est mis en marche, pour des raisons encore mal connues; il est parti vers l'ouest et, après une longue étape en Perse -aujourd'hui l'Iran-, il s'est répandu à travers le monde. La conquête du nord de l'Inde par le Shah de Perse Ardachir, au IIIème siècle de notre ère, entraina une forte migration d'Indiens vers l'Iran et, au début du yème siècle, un autre Shah, nommé Bahram Gour, fit venir dix ou douze mille musiciens indiens, chargés d'égayer les fêtes de ses sujets les plus pauvres. L'histoire nous est rapportée à la fois par deux historiens arabes, qui appellent ces musiciens Zott, et par le grand poète persan Firdousi, qui les appelle Louri; sa version, tirée de son Livre des Rois (Shahnameh) est la suivante: "Les gouverneurs du Shah lui racontèrent que les pauvres se plaignaient que les riches buvaient du vin en écoutant de la musique et qu'ils méprisaient les pauvres, qui buvaient sans en écouter. Le Shah envoya une lettre par dromadaire à Shengil (un roi de l'Inde) en écrivant: "Choisissez dix mille Lauri, hommes et femmes, bons joueurs de luth". Le Shah les reçut à leur arrivée et leur donna à chacun un bœuf et un âne, car il voulait en faire des fermiers. Il leur donna l'équivalent de mille charges de blé, car ils étaient supposés cultiver la terre avec leurs bœufs et leurs ânes, utiliser le blé comme semence, produire des récoltes et jouer pour les pauvres gratuitement. Les Lauri partirent et mangèrent le bœuf et le blé. Ils revinrent à la fin de l'année, les joues blêmes. Le Shah leur dit: -"Yous n'auriez pas dû gaspiller ce blé. Maintenant, il ne vous reste plus que vos ânes. Chargez-les de vos biens, préparez vos instruments et mettez-leur des cordes en soie. Les Louris errent de nos jours encore de par le monde en

cherchant un lieu pour vivre.." (1) Comment ce récit ne ferait-il pas penser aux Tsiganes, qui sont, encore aujourd'hui, très appréciés comme musiciens dans de nombreux pays. Ce qui est sûr, c'est qu'ils sont restés longtemps en Iran et que ce séjour a été très important pour leur formation musicale, car c'est de là que les musiques et les instruments orientaux se sont mis à circuler à la fois vers l'Occident et vers les pays arabes. Les Tsiganes ont joué un rôle essentiel dans cette diffusion de la musique, comme on va le voir. Certains groupes sont descendus vers le sud, en direction de l'Egypte, où ils sont, aujourd'hui encore, célèbres comme musiciens et danseurs. Les autres ont continué leur voyage vers l'ouest, sans doute à cause des invasions turques et mongoles, qui commencent à ruiner le pays, entre le Xlèmet le Xlllèmeiècles. Ils longent e s le Caucase, passent par l'Arménie, traversent la Turquie et arrivent dans les Balkans dès le XIVème iècle. Certains campent en s Crète, d'autres s'installent près de Modon (ou Méthone), dans le Péloponnèse, dans une région qu'on appelait la Petite Egypte. Bientôt, les Turcs vont se lancer à la conquête de ces contrées de l'Europe du sud-est et les Tsiganes vont se disperser à travers tous les pays européens, au début du XVème siècle. Ils sont en Roumanie en 1416, en Hongrie et en Allemagne l'année suivante, en Suisse en 1418, en France en 1419, en Belgique et en Hollande en 1420, en Italie en 1422 et en Espagne en 1425. Une grande aventure commence. Les Tsiganes circulent en groupes de quarante, cinquante, parfois une centaine de personnes. Les sages qui conduisent ces compagnies tsiganes se donnent des titres de noblesse pour impressionner les Gadjé. Ils se nomment "comtes" ou "ducs" de la Petite Egypte (c'est de la Grèce qu'ils parlent, évidemment). Ils disent qu'ils ont été chassés de leur pays par les Turcs et qu'ils ont parfois été obligés de devenir musulmans, mais qu'ils ont préféré aller dans les pays chrétiens pour retrouver leur ancienne religion.

(1) Texte tiré du livre de Donald Kenrick: Les Tsiranes de LInde à la Méditérranée, Paris, Centre de Recherches Tsiganes, 1994. 16

Il est vrai, d'ailleurs, qu'avant l'arrivée des Turcs, la Grèce et tous les pays des Balkans étaient chrétiens. Lorsque les Tsiganes vont raconter leur histoire au futur empereur Sigismond, roi de Hongrie et de Bohème, qui est justement en train de se battre contre les Turcs, il va les accueillir comme des réfugiés et va leur donner des lettres de protection, qui vont leur servir de passeports dans tous les pays chrétiens. Un peu plus tard, quand les Tsiganes vont montrer aux Français, aux Catalans et aux Aragonais ces lettres de Bohème, on va les appeler Bohémiens, en Provence Boumians, Bomians en Catalogne et Bohemianos en Aragon. En 1419, lorsqu'ils passent par Sisteron, en Provence, le trésorier de la ville leur fait donner du pain, du vin, de la viande de mouton et de l'avoine pour leurs chevaux. En 1422, ils vont à Rome, où le Pape leur donne sa bénédiction et leur remet des lettres sur lesquelles on peut lire que les réfugiés de la Petite Egypte doivent faire un pèlerinage de sept ans avant de retourner dans leur pays. A Paris, en 1427, les Tsiganes impressionnent beaucoup les badauds qui viennent les voir à la Porte de La Chapelle, où ils ont installé leur campement. Les Parisiens sont surpris par les longs cheveux et la barbe des hommes, par les anneaux d'or ou d'argent qu'ils portent aux oreilles et, surtout, par l'étrange costume des femmes, une grande couverture bariolée, passée sous un bras et attachée sur l'épaule, et un grand turban sur la tête. On remarque que les Gitanes disent la bonne aventure et qu'elles peuvent annoncer à certaines femmes: "Toi, ton mari te fait cocue! " Deux ans auparavant, les Gitans sont déjà arrivés en Espagne. Le 12 janvier 1425, à Saragosse, le roi Alphonse V d'Aragon donne une lettre de protection au responsable d'une compagnie gitane appelé "don Joan de Egipte Menor". Ce papier, écrit en catalan, servira de passeport pour toute la troupe et lui permettra de passer la frontière avec ses vêtements, ses monnaies ou objets d'or et d'argent, ses chevaux et tous ses bagages, sans payer de droits de douane. Un peu plus tard, au mois de mai, le 17