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Le Malade Mental à l'épreuve de son Retour dans la Société

De
238 pages
Entre folie et société s'est noué de tout temps un lien complexe. Aujourd'hui la folie ne s'enferme plus, elle se soigne et le malade mental s'en retourne dans la société. Initialement porteuse d'utopie, cette nouvelle gestion de la folie n'est pas pour autant synonyme de bien-être social. Rejetés aux confins d'une épreuve douloureuse et solitaire, les malades mentaux sont tenus à l'écart de toute vie sociale. L'auteur s'interroge sur la pertinence de l'aide que leur propose la psychiatrie dans ce difficile parcours. A partir de ces interrogations, cet ouvrage réalise une véritable sociologie de l'expérience du lien et invite à une réflexion sur ce qui en fait la nature profonde : le ressort mental du phénomène collectif.
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Le malade mental à l'épreuve de son retour dans la société

Collection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrod
Déjà parus

Fabrice DHUME, RMI et psychiatrie. Jacques BOURQUIN, Punir pour éduquer? Claire JOUFFRAY, L'action sociale collective en collège.

(g L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5876-9

Eliane Cario

Le malade mental à l'épreuve de son retour dans la société

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

A Erwan et Gwénolé, mes enfants

A tous ceux, à toutes celles qui m'ont donné leur parole

PREFACE
Depuis quelques décennies, l'hôpital psychiatrique, après avoir intégré les critiques dont il a fait l'objet, s'est donné de nouveaux rôles et de nouvelles méthodes, visant notamment à remettre progressivement les patients dans leur «milieu naturel », selon l'expression consacrée. Or les sciences sociales, qui avaient analysé minutieusement les effets désocialisants des pratiques et des doctrines de la psychiatrie institutionnelle, se sont fort peu penché sur ces innovations. Dans le présent ouvrage, Éliane Cario prend de front la question: la psychiatrie institutionnelle permet-elle à celui ou à celle qui a connu des troubles et une hospitalisation de retourner dans la Cité? Mais l'intérêt et l'originalité qu'offre, par surcroît, la lecture de ce livre résident dans la perspective que son travail de recherche a adopté pour y répondre: plutôt que d'examiner, comme le fait classiquement la sociologie en la matière, les instruments de l'intervention institutionnelle et professionnelle, il prend le parti de s'interroger sur le lien qu'entretiennent les« malades mentaux» avec la société et avec l'hospitalisation, en s'appuyant sur leurs récits, leurs parcours et leur regard. La lecture de ces témoignages, remarquables et poignants par la lucidité des personnes sur leur propre condition, autorise le chercheur à réaliser une véritable sociologie de l'expérience du lien social, aux limites de celui-ci. Le travail d'Éliane Cario a sans doute été facilité par les fonctions qu'elle exerce d'intervenant social au sein de l'hôpital spécialisé, et.par la familiarité qu'elle a de ce public, mais il n'en reste pas moins un authentique travail de recherche, rigoureux et méthodique, tant dans le recueil des données, qui ne se contente pas de butiner des fragments de paroles spontanées mais qui répond à un

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dispositif conçu en conséquence, que dans leur exploitationl. Cette posture de chercheur, qui n'est donc pas incompatible avec celle d'intervenant, a permis à ce travail de renoncer aux stéréotypes, professionnels ou profanes, qui viennent régulièrement entacher, de manière bien fâcheuse, la littérature sur ces questions. Nous voici dès lors libérés du malaise des regards misérabilistes, pétris de compassion, comme du confort des schémas nosologiques et savants, qui évitent de rencontrer les pers~nnes avant que d'observer leur pathologie. La lecture du livre n'en est, au reste, que plus fluide et prenànte. En effet, la réalité crue donnée à voir, ainsi débarrassée d'une étude médico-psychologique sur les comportements asociaux de ces « malades» ou d'un simple constat de la misère sociale et économique de ceux qui seraient les « exclus», ainsi figés en une catégorie sociologique, est celle d'une double vacuité, à la fois sociale et psychologique: c'est ce «no man's land à repeupler» dont nous parle l'auteur, fait d'ennui, de défaut de reconnaissance par l'autre, d'indignité de soi, d'évanescence de l'identité... Ni repoussé par une société qui le stigmatiserait et le mettrait à son ban, ni enfermé dans un univers mental sans issue, le malade (l'est-il d'ailleurs vraiment) souffre (et la souffrance est sensible) de son inexistence sociale et de son renoncement mental. Peu importe lequel a occasionné l'autre: le processus fonctionne comme une spirale infernale, dont les victimes ont une conscience parfois aiguë, qui est tantôt leur croix, tantôt leur voie de sortie. Ce constat est autorisé par l'examen méthodique du rapport qu'entretiennent ces personnes aux différents cadres qui structurent l'édifice social, qu'il s'agisse de la temporalité, de la présentation de soi, du travail ou des échanges de la vie ordinaire, pour ne citer que ces exemples. On distingue ainsi le processus de déstabilisation de ce fondement du socius qu'est la simple prise de participation au jeu social commun, dont les règles et la valeur s'effacent pour ceux qui tendent ainsi à perdre leur qualité d'acteur social. Dès lors, les comportements, l'activité, cessent de s'inscrire dans la rationalité ordinaire des rapports sociaux et tendent alors à se fondre dans
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La confrontation 0 pérée entre les témoignages personnels et les commentaires professionnels (dossiers) constitue, par exemple, un moyen fécond pour restituer toute la teneur du processus de production de la réalité. 8

l'instabilité de la maladie et dans « l'affiliation institutionnelle» à l'égard de l'hôpital. En outre, l'interprétation théorique que propose l'auteur est à la mesure du phénomène observé. Si Éliane Cario nous propose une synthèse des réflexions théoriques sur la prise en charge de la folie, qui nous permet de mieux saisir la situation actuelle de la psychiatrie institutionnelle, c'est à la fois pour les intégrer et tenter d'aller au delà. L'approche qui a été la sienne, et les réalités qu'elle fait émerger, ne pouvaient s'inscrire en effet dans le cadre de l'analyse structurale, inaugurée par Michel Foucault et Robert Castel, sur le pouvoir et les pratiques classantes et orthopédiques de la psychiatrie moderne. De même, les thèmes développés dans la superbe monographie d'Erving Goffman, Asiles, ne sont ici que de peu de secours pour observer un modèle d'hospitalisation où la réclusion n'est pas de mise, mais au contraire où l'extérieur joue un rôle prépondérant. Mais Goffman reste pour Éliane Cario une référence majeure, notamment grâce à ses considérations sur l'interaction sociale et sur l'identité, dans la mesure où elles permettent d'appréhender les patients comme des sujets sociaux. Or la prise en compte de cette subjectivité fournit les clés à la compréhension de ces allers-retours entre l'hôpital et la société extérieure, composée de la famille, du voisinage, des lieux de travail, des organismes d'accueiL.. C'est ainsi que l'on découvre l'institution psychiatrique non plus comme un lieu de réclusion et de redressement, mais à l'inverse comme un abri face aux agressions d'un univers social inhospitalier: « [à l'hôpital), je suis protégé du qu'en dira-t-on» nous confie ainsi Jean-Baptiste; elle devient alors un espace social rassurant où se recrée une sociabilité plus familière: selon Gildas, « I 'hôpital de jour, ça me fait du bien [...), ça me permet d'avoir des relations quand même: je suis avec des collègues... ». Ce singulier renversement de perspective confère une toute autre fonction à l'institution qui joue alors le rôle d'un méqiateur, venant «calmer le jobard», selon le principe qu'Eliane Cario puise dans un texte remarquable et peu connu de Goffman. L'intervention permet à celui qui est en difficulté dans l'interaction, de garder la face en dépit des blessures identitaires occasionnées par la vie sociale. L'hôpital ne protège plus la société de ses fous, il protège les malades de leur société!

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Cette interprétation ne constitue pas seulement une ouverture innovante dans l'approche sociologique de la psychiatrie, car reconnaissons que la brèche avait déjà été ouvertel, mais elle présente en outre l'intérêt de mettre à jour le formidable dilemme que rencontre la psychiatrie contemporaine entre, d'une part, la fonction thérapeutique de l'institution et, de l'autre, sa mission de retour dans le tissu social «naturel», qui constitue pourtant à la fois un objectif et un moyen de la « guérison». L'étude de quelques parcours de patients, faits de tentatives de «réinsertion» et de retour à la prise en charge hospitalière, met en lumière toute la difficulté que rencontrent les intervenants qui les secondent dans cette entreprise de reconstruction des composantes de l'acteur social, qu'ils aspirent le plus souvent à redevenir. C'est donc forte de ces constats et de ces analyses qu'Éliane Cario envisage les instruments favorisant de ce que l'on peut alors considérer comme un passage de l'affiliation institutionnelle vers la réaffiliation sociale. Cela suppose en tout état de cause un ajustement entre les outils purement thérapeutiques et les méthodes de l'intervention sociale. Et si, dans l'analyse, le malade est considéré comme sujet social, témoin de son parcours et de son état, c'est cette même subjectivité qui lui permettra d'être au cœur de cette entreprise dont l'hôpital peut être un tremplin. De telles perspectives supposent toutefois de reconsidérer certains points de vue professionnels des intervenants, qu'ils soient du côté du thérapeutique ou du social, et notamment dans leur action conjointe. Car ce que nous révèle ce livre, c'est sans doute qu'il faut situer la problématique de ces malades « légers», comme l'on dit, dans l'interstice entre sa dimension psychologique - celle du malaise

mental et comportemental - et sa dimension sociologique -

celle

de la socialisation de personnes à qui le tissu social n'offre pas de prise. Cette lecture nous rappelle également au passage que la désaffiliation au monde social ne tient pas seulement à l'absence de liens matériels (emploi, revenus, famille, soutiens, etc.), mais tout autant à la difficulté que rencontrent certains à adhérer aux états de conscience qu'impose la vie dans la société contemporaine, ceux de
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notamment A. Ogien, Le raisonnement Klincksieck, 1989. 10

cf

psychiatrique,

Paris, Méridiens-

« l'individu incertain» selon l'analyse qu'en fait Alain Ehrenbergl. En définitive, cet ouvrage constitue une invitation à la réflexion sur ce terrain meuble, où peu osent s'aventurer, que constitue la nature profonde du lien social, à l'interface entre psychique et social: le ressort mental du phénomène collectif.
Philip Milburn Sociologue Université de Metz

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A. Ehrenberg, L'individu

incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995. Il

AVANT-PROPOS

Choisir dans l'institution psychiatrique, un objet adéquat pour une recherche sociologique n'est pas une opération simple. D'autant moins lorsqu'on y travaille en tant qu'assistante sociale et que la recherche doit permettre d'entrevoir une transformation possible des pratiques. La première difficulté de cette opération vient du fait que le champ de la psychiatrie est traditionnellement pensé et réfléchi par les instances de pouvoir médical ou, si l'on veut, par le pouvoir des instances médicales, seul détenteur d'un savoir légitime, aux yeux de bien des acteurs. Monopole de la légitimité, inaugurée, peu après la révolution française par l'apparition du médecin aliéniste, depuis lors chargé de soigner le fou et sa déviance. Cette approche savante a fait de l'individu malade mental, essentiellement un objet de guérison et les moments institutionnels se sont, en conséquence, parés de l'étiquette «thérapeutique». Quant aux conduites qui s'y déroulent, elles ont été pensées comme favorisant la guérison ou lui faisant obstacle. Mary Douglas a décrit cet «oubli institutionnel» fréquent chez les professionnels de la connaissance ou de la restructuration du psychisme, qui consiste dans une incapacité à « se souvenir que les hommes sont des êtres sociaux. Aussitôt qu'ils l'apprennent, ils l' oublient1 » écrit-elle. Modulant ce tableau, quelque peu totalisant, l'intérêt porté au cours des dernières décennies par des auteurs tels que Goffman, Castel et Foucault à l'institutionnalisation de la maladie mentale, a permis un mode d'analyse nouveau. Ces études sociologiques ont permis de restituer aux conduites et aux paroles des malades, le « sens spontané que l'interprétation psychiatrique commence "par

1

M. Douglas. Ainsi pensent les institutions. 13

Paris, Editions Ushuer, 1989, p.73.

leur dérober1 » et de renvoyer les «blancs» laissés par le malade dans ses paroles et dans s,es actes, non pas à une organisation fantasmatique carencée ou défaillante, mais «à l'ensemble des conditions objectives dans lesquelles il se trouve placé2 ».Pour comprendre la fonction sociale de la psychiatrie, ils se sont dégagés d'une lecture autochtone et apologétique, «ils ont mis entre parenthèses sa prétention auto-proclamée à être essentiellement une pratique de soins3 ». La seconde difficulté, sans doute corrélée à la première, vient du fait que le service social est une entité professionnelle très minoritaire à l'hôpital psychiatrique. En conséquence, il n'a pas, dans la plupart des centres hospitaliers, contrairement à d'autres catégories de personnels, un « cadre» chargé de relations entre les acteurs de terrain et l'administration, habilité à donner un avis sur telle orientation ou à faire remonter les constats, les suggestions que l'action quotidienne a pu susciter. Aucune instance n'est, dans ce cas, vecteur de remise en cause ou de propositions quant au fonctionnement ou à la définition des objectifs de l'institution. Il n'est pas officiellement représenté. D'où le risque de stérilité d'une recherche entreprise dans ce domaine. Toutefois, la loi de juillet 1991, portant réforme hospitalière, prévoit, dans un souci de démocratisation, de nouvelles possibilités, dont la représentation du service social dans le conseil de service, lui donnant ainsi la possibilité, dans un cadre pluridisciplinaire, de participer à un travail de réflexion pour l'amélioration des prestations. Par ailleurs, le décret du 28 mars 1993 sur le statut des personnels socio-éducatifs de la fonction publique hospitalière crée un corps de catégorie A, les cadres socio-éducatifs, qui ont pour mission entre autre de participer à l'élaboration des projets sociaux et éducatifs dans les établissements hospitaliers où ils exercent et de participer à la définition des orientations relatives à la collaboration avec les familles et les institutions.
1

R Castel, «Préface », in E. Goffinan,Asiles, Paris, Editions de Minuit, 1968,

p. 20. 2 Ibid., p. 20. 3 R Castel, « Propos », in M. Zaffiropoulos, M. Reynaud, Entretien avec Robert Castel, Synapse, février 1985, p. 1. 14

C'est dans le contexte d'ouverture de ces deux brèches, l'une théorique, l'autre pratique que s'inscrit la recherche qui suit et que mon choix s'est arrêté sur le problème posé au malade mental par son retour dans la société, avec le corollaire de l'implication de l'institution psychiatrique dans ce fait social. Il y a quelque chose d'iconoclaste à rompre ainsi avec un discours posé comme référence légitime, donc rassurante, de l'institution dans laquelle on oeuvre. Mais n'est-ce pas au prix de cette rupture, qu'une situation établie peut être déconstruite dans ses rouages les plus subtils, afin d'en percevoir, autant que possible, les paradoxes générateurs d'impasses dans les objectifs poursuivis et les moyens mis en oeuvre pour les atteindre?

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INTRODUCTION
«J'appelle révolution sociologique la démarche de l'esprit qui consiste à se feindre étranger à la société où l'on vit, à la regarder du dehors et comme si on la voyait pour la première fois. L'examinant alors comme on ferait d'une société d'Indiens ou de Papous, il faut se retenir sans cesse d'en trouver naturels les usages et les lois. » ROGER CAILLOIS

Autrefois, la maladie mentale n'existait pas. Il n'était question que de folie. Celle-ci a toujours posé problème à la société et les diverses perceptions dont elle a fait l'objet au cours du temps ont tâché les unes après les autres de combler cette sorte de béance incompatible avec la construction d'une organisation sociale cohérente. Perçue d'abord comme relevant d'un don de prophétisme ou classée au registre de la monstruosité, la folie s'est, au fil du temps, écartée des interprétations magico-religieuses dont elle était l'objet. Elle devint maladie mentale au cours du XIXe siècle. Depuis, c'est un incessant travail d'élucidation qui s'est effectué pour trier ce qui, dans la kyrielle des comportements déviants, relevait d'un traitement médical, de la répression judiciaire ou d'une intervention à caractère religieux. La loi du 30 juin 1938 sur les aliénés attribue à la médecine mentale une place incontestable pour traiter cette sorte de déviants que sont les « insensés». Depuis, c'est grosso modo en référence à cette reconnaissance que la psychiatrie a exercé sa mission, essayant de concilier tant bien que mal les convictions humanistes et philanthropiques et la nécessité de préserver l'ordre social existant. L'objectif de guérison venant ainsi, à point nommé, justifier la mise à l'écart dans ce qu'il était initialement convenu d'appeler les asiles d'aliénés, puis, à partir de 1938, les hôpitaux psychiatriques.

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Cette mutation historique dans l'approche de la folie n'empêcha pas que les asiles restèrent jusqu'au début du XIXe siècle, « de vastes renfermeries d'aliénés plutôt que des hôpitaux de traitement» (Rapport Sérieux, 1903). En France, ce n'est qu'après la Seconde Guerre Mondiale qu'un courant humaniste dénonce, avec une vigueur jamais égalée, l'enfermement à vie dans cet espace clos et déshumanisé qu'est l'asile. Sont alors émises des propositions ~'inspirant du mouvement de l' « open door» déjà amorcé dans les pays anglo-saxons. En France, à l'encontre d'autres paysl, les portes de l'asile s'ouvrirent avec précaution. Les professionnels de la psychiatrie se mobilisèrent pour réfléchir à l'organisation du retour du malade mental dans la société. La circulaire du 15 mars 1960 relative au programme d'organisation et d'équipement des départements en matière de lutte contre les maladies mentales vint officiellement entériner la volonté de bousculer la routine hospitalière et de « socialiser» la psychiatrie, même si certains critiques jugèrent à l'époque que « le texte place malgré tout sous hypothèque technocratique, la dimension sociale- qu'il se propose d'introduire2 » A partir de là, l'activité extra-hospitalière ou en milieu ouvert, devint le paradigme de l'intervention en psychiatrie et la sortie « des sujets hospitalisés depuis de longues années» devint un impératif incontournable. Mais cette ouverture à la française se caractérisa par le maintien de la prééminence asilaire et « c'est le schéma médical, forgé d'abord dans les conditions de la pratique hospitalière3 » qui s'exporta hors les murs, sans qu'il s'y adjoigne de nouvelles compétences, en particulier d'ordre social4. Le vieux rêve
1

En Italie par exemple,la loi 180 promulguée en 1978, programmait l'abolition de

l'hôpital psychiatrique. Ce mouvement aboutit bien souvent à « jeter à la rue» les malades mentaux, même si parfois la désasilisation s'est accompagnée de prises en charge innovantes. Aux U.S.A, la désinstitutionnalisation provoqua le phénomène des « bag-people», avec son cortège d'errants souvent acculés au suicide. 2 F. Jeanson, Eloge de la psychiatrie, Paris, Seuil, 1979, p.169. 3 R Castel, La gestion des risques, Paris, Editions de Minuit, 1981, p. 64. 4 Toutefois les circulaires du 7.12.1936 et du 5.02.1939 avaient déjà situé le rôle de l'assistante sociale en psychiatrie. En 1963, une autre circulaire vient préciser 18

de I'hygiénisme mental qui était de mettre en place un schéma d'intervention cohérent et opératoire pour traiter des problèmes sociaux en faisant «dialoguer l'aliéniste et le réformateur socialI » se réalise enfin. Dorénavant ce n'est plus simplement par le biais du seul espace hospitalier qu'il opère, il s'exporte hors les murs, dans le milieu social. La nouvelle psychiatrie se donne comme objectif « d'embrasser aussi complètement que possible, ce domaine où les troubles mentaux doivent être placés dans leur contexte familial et social pour être compris et traités2 ». Les diverses formes de soutien au malade retournant dans la société furent donc conçus dans le cadre de l'institution psychiatrique, même si le pivot n'est plus forcément l'asile, mais la cité, le coeur du territoire. Si d'aucuns jugèrent regrettable cette permanence de l'asile, c'est un discours enchanté ,qui, cependant, prévalut. Fortement teintée d'utopisme, l'idée qu'il suffisait de remettre les« fous» dans la société, pour que la société les accepte, présida aux changements. L'expérience prouva le contraire. La « libération» des« fous» et la réduction du temps d'hospitalisation ne furent pas synonymes de bien-être social. Trente ans plus tard, une autre circulaire, celle du 14 mars 1990 relative aux nouvelles orientations de la politique de santé mentale3 fait le constat d'une désinsertion importante des personnes malades mentales. Plus récemment, le rapport Chassériaud sur la grande exclusion sociale évalue à 30 000 le nombre de malades mentaux concernés par une situation d'extrême désinsertion4. Pourtant, dès le départ, le refus d'une ségrégation mentalisée fut le souci des équipes psychiatriques, tout comme le refus d'une ségrégation spatialisée. Ce qui fut d'emblée énoncé comme objectif, c'est l'acquisition, par le malade,
les conditions d'exercice. Actuellement les secteurs sont, sauf exception rare, dotés de deux postes d'assistante sociale. 1 R Castel, L'ordre psychiatrique, "Paris, Editions de Minuit, 1976, p. 147. 2 Extrait du rapport d'assistance préseQté au congrès de psychiatrie et neurologie de langue française, à Tours en juin 1959, L"'information psychiatrique, sept. 1966, p. 614. 3 On remarque le glissement sémantique opéré. La «lutte contre la maladie mentale» fait place à la «promotion de la santé mentale». 4 Cf l'article d'I. Sarrazin dans les Actualités sociales hebdomadaires, n° 1861, 6 janvier 1994, p. 9-10.

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d'une place de membre à part entière de la société où il retourne et non pas de membre altéré, réinjecté de force. Le désenchantement fut à la mesure de cette ambition. Dans l'étude qui suit, c'est sur ce problème posé au malade mental par son retour dans le milieu social que nous nous attarderons. Aujourd'hui, il ne s'agit plus de rompre avec l'histoire de la folie enfermée. Du reste, après avoir été dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale, une notion fédératrice des diverses questions posées à l'humanité tant psychologiques, philosophiques, sociales que morales ou politiques, force est de reconnaître que la folie semble peu à peu évacuée du champ de la réflexion. En outre elle n'a plus la même visibilité. L'asile n'est plus cette excroissance hideuse rejetée aux confins des espaces humains et les troubles du comportement que la folie entraîne sont rendus moins gênants grâce à toute une panoplie de traitements. Qu'est donc devenue la folie d'antan? Pose-t-elle encore question autrement qu'en termes de traitements chimiothérapiques ou psychothérapiques? Suffit-il désormais d'hospitaliser les «fous» ou de les soigner en période critique sur le modèle MCa (médecine chirurgie - obstétrique) comme le voudraient les tenants de la disparition des hôpitaux psychiatriques? Pourtant, des dispositions officielles encore récentes, notamment celles que préconise la circulaire du 14 mars 1990, font de l'aide au retour à la vie sociale, une mission toujours dévolue à la psychiatrie publique, même si l'émergence de nouveaux acteurs en ce domaine est vivement encouragée. Cette mission s'inscrit dans une sorte de tradition séculaire selon laquelle la médecine mentale a toujours tenu à se garder une dimension sociale. Mais c'est confrontée au désenchantement qui a suivi les années porteuses d'utopie que l'institution psychiatrique se doit de continuer à accompagner le malade mental lors de son retour dans la société. Fréquemment, un malaise se dit, s'entend à travers les propos tenus par les professionnels chargés de cette mission. Il se dit et s'entend aussi à travers les propos des malades eux-mêmes, propos teintés d'une détresse comme collée à une vie quotidienne si dépourvue de relief qu'ils se demandent si c'est encore une vie ... C'est ce malaise que nous interrogerons tout au long de la démarche qui va suivre. La question centrale qui nous permettra d'aborder les divers aspects de cette réalité et de les mettre en relation les uns avec les 20

autres est une question qui introduit le doute quant à l'opportunité de l'intervention psychiatrique dans cette aide au retour du malade mental à la vie sociale. Que cette aide reste l'affaire de la psychiatrie, ne serait-ce pas une des principales sources de difficultés dans ce laborieux parcours à refaire? Retrouver une place dans la société ne va en effet pas de soi pour le malade mental. L'approche sociologique de la maladie mentale nous aide bien à le comprendre. Ce qu'elle met en évidence, c'est un important écart de conduite qui jette le trouble dans le milieu social. De plus la personne ne fait pas état de l'incongruité de sa conduite. Elle ne produit pas l'amende honorable qu'escompte l'entourage. Le malade mental ne reconnaît pas déranger l'organisation sociale. La plupart du temps, ce sont les autres qui pointent ses infractions. C'est ainsi que« les symptômes mentaux ne sont pas incidemment des infractions sociales. Dans l'ensemble, ils sont spécifiquement et délibérément offensantsl» et la maladie mentale continue à provoquer ce que Goffman nomme «un ravage sociaI2». Le lien social autour de la personne a été agressé, menacé, et c'est comme réponse jugée socialement pertinente pour traiter la déviance repérée qu'intervient le recours à la psychiatrie. Une mise à l'écart provisoire est jugée nécessaire. L'individu est ainsi déclaré malade mental, verdict qui rend autre, altéré, aliéné disait-on autrefois. Tous ces mots ont la même étymologie. A travers cette sanction à caractère toutefois « hospitalier », ce qui s'était introduit d'illogique dans le fonctionnement social se coule dans une autre logique qui ne froisse pas la cohérence d'ensemble. C'est la logique de la maladie mentale, état qui par défmition même, produit chez l'individu un dysfonctionnement social. L'ordre social est sauf et l'individu est provisoirement déclaré inapte à en honorer les attendus. Est en cause seulement le dérangement mental d'un individu à prendre en charge, puisqu'incapable de le faire lui-même. Déclaré autre, aliéné, altéré, lorsqu'il retourne dans la société, le malade mental doit réaliser un processus en sens inverse. Il doit se

1

A Ogien, Le raisonnement psychiatrique, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989,

p. 79. 2 E. Goffinan, La mise en scène de la vie quotidienne, (annexe: La folie dans la place), Tome 2 : Les relations en public, Paris, Editions de Minuit, 1973, p.330. 21

« dés-altérer ». Il doit redevenir le même, c'est-à-dire comme les autres. Il doit retrouver de l'identité, son identité. Si l'écart créé par la maladie mentale est aussi un écart de l'individu à lui-même en tant qu'être psychique, précisons que le problème ne sera pas ici abordé sous cet angle. Nous traiterons de l'écart qui s'est creusé entre le malade et le milieu social où il vit et ce faisant de l'écart qui s'est produit en lui-même en tant qu'être social. Notre lecture des faits, des situations, des événements restera une lecture sociologique dans la' mesure où notre compréhension des choses1 perçues, observées sera fondée non pas sur une approche traitant des« états du sujet» mais sur une approche de la réalité sociale s'imposant aux individus comme un fait extérieur à eux. La question de départ qui introduisait un doute quant à l'opportunité de l'aide institutionnelle au retour du malade dans le milieu social pourrait s'énoncer sous une forme paradoxale de la manière suivante. L'institution qui produit de l'altérité peut-elle aider un individu à retrouver de l'identité? Après avoir «altéré », déclaré « autre », peut-elle aider à refaire du même, à retrouver un fonds commun d'identité nécessaire à toute vie sociale? Peut-elle aider l'individu à redevenir le même, pour lui et pour les autres? Autrement dit, après avoir traduit d'une manière spatiale et symbolique la distance prise à l'égard du malade mental, est-elle bien placée pour aider la personne à se réintroduire dans la trame même de la vie sociale qu'elle a perturbée et de laquelle elle a été provisoirement exclue? Il s'agira donc de voir si l'institution facilite ou complique le processus par lequel le malade tente de redevenir membre à part entière de la société dans laquelle il doit vivre à nouveau. Cet enjeu auquel il est ainsi confronté, nous l'appellerons enjeu de réaffiliation, l'affiliation se définissant comme un processus d'appropriation des principes de fonctionnement d'un milieu, des règles qui assurent la cohérence des interactions qui s'y produisent. C'est la réussite de ce processus qui permet à un individu d'être reconnu membre à part entière de ce
1 Durkheim donne de cette notion la définition suivante: "Est chose tout ce qui est donné, tout ce qui s'offre ou plutôt s'impose à l'observation. Traiter des phénomènes comme des choses, c'est les traiter en qualité de data qui constituent le point de départ de la science". E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUP (6ème édition), 1992, p.27. 22

milieu. Le maintien d'un lien à l'institution est-il pour le malade un fait qui favorise ce processus? Ne vient-il pas nuire à son déroulement? Pourquoi retenir cette notion d'affiliation alors qu'il en existe d'autres sans doute plus familières comme réinsertion, réadaptation, resocialisation ? Il est bon parfois de rompre avec un vocabulaire devenu trop familier pour véhiculer de l'interrogation ou de l'étonnement à l'égard de la réalité qu'il nomme ou tente de nommer. De plus, le terme de réaffiliation exprime d'une façon pertinente et directe l'en-jeu (ce qui est en jeu) entre l'individu même et son milieu social, à l'encontre des autres termes cités, mettant plutôt en exergue l'action d'un tiers institutionnel. Le terme d'affiliation présente enfin l'avantage de permettre la mise en parallèle de l'inscription dans des lieux et des liens institutionnels susceptibles de participer ou non à la reconstruction de l'identité sociale de l'individu (affiliation institutionnelle) et la réinscription dans des lieux et des liens constituant la base même de la vie sociale de l'individu (réaffiliation sociale). C'est à l'aune de ces deux processus, affiliation institutionnelle et réaffiliation sociale, que nous nous interrogerons sur l'efficacité du lien maintenu avec l'institution psychiatrique. Ce lien n'est plus comme autrefois un lien qui met sous tutelle ou moralise l'individu. Nous verrons qu'il s'agit bien d'un lien d'affiliation, un lien qui s'approprie «les routines, les allant-de-soi dissimulés dans les pratiquesl ». Ce lien d'affiliation par lequel l'individu en arrive à catégoriser le monde «de la même façon que la communauté à laquelle [il] appartienr », est-il vecteur de réaffiliation sociale? Aide-t-il l'individu à se ré-approprier à nouveau les codes qui régissent les échanges sociaux? Les cat"égorisations, les codes auxquels se réfère le malade, à travers l'affiliation institutionnelle lui permettent-ils de mieux s'y retrouver dans les catégorisations, les codes du milieu social où il retourne? Nous poserons comme hypothèses préalables à cette recherche. 1. qu'il existe bien un lien d'affiliation du malade à l'institution psychiatrique, c'est-à-dire un lien qui se démarque de l'approche
1

A. Coulon, L 'ethnométhodologie,

Paris, PUF, Coll. Que sais-je, 1989, p.96.

2 Ibid., p.96.

23