Le malaise des soignants

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Le malaise hospitalier est désormais célèbre. L'auteur a souhaité le comprendre, en plongeant dans la vie des services. Les infirmières, les médecins et même les chefs d'établissement ont profité de l'occasion pour dire ce qu'ils avaient sur le coeur. Ni nantis, ni protégés, ni saints, les personnels hospitaliers apparaissent sous leur vrai jour, confrontés au stress et à l'impatience des usagers que nous sommes, à la vieillesse qui domine notre pyramide d'âge, à la logique de rentabilité qui fait accélérer le travail, à la solitude face à la mort, au besoin de fraternité dans les rapports humains.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 9782296344532
Nombre de pages : 239
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LE MALAISE DES SOIGNANTS
Le travail sous pression à I 'hôpital

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5620-4 EAN : 9782747556200

IVAN SAINSAULIEU

LE MALAISE DES SOIGNANTS
Le travail sous pression à I 'hôpital

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Déjà parus
Jacqueline FREYSSINET -DOMINJON et Anne-Catherine WAGNER, L'alcool en fête, manières de boire de la nouvelle jeunesse étudiante, 2003. Hervé TERRAL (Textes choisis, introduits et présentés par), Paul
Lapie

- Ecole

et société,

2003.

Michel CLOUSCARD, sociales, 2003.

L'être et le code, 2003.

Richard H. BROWN, L'invention et les usages des sciences Dominique WISLER, Marco TACKENBERG, Des pavés, des
matraques et des caméras, 2003.

Olivier MERIAUX, La

décentralisation de

la formation

professionnelle,2003. Cédric FRETIGNE, Les vendeurs de la presse SDF, 2003. Jacqueline COUTRAS, Les peurs urbaines et l'autre sexe, 2003. Jean-Paul FILIOD, Le désordre domestique, 2003. Alphonse d'HOUTAUD, A la recherche de l'image sociale de la
santé, 2003.

Bernard DIMET, Informatique: son introduction dans l'enseignement obligatoire. 1980-1997,2003. Claude DURAND et Alain PICHON (dir.), La puissance des normes, 2003. Jean-Marc SAURET, Des postiers et des centres de tri, un management complexe, 2003. Zihong PU, Politesse en situation de communication sino1rançaise,

2003.

AVERTISSEMENT

Renaud Sainsaulieu nous a quitté en cours de parcours, à l'été 2002. Il a été présent tout au long de l'enquête, tant que sa santé le lui permettait, jusqu'à son lit d'hôpital. Il aurait été ravi de voir la publication de cet ouvrage, de pouvoir en discuter, d'alimenter un échange vif et inspiré comme il savait le faire. La sociologie était pour lui une affaire sérieuse et passionnante; nous avons essayé de lui rendre hommage en respectant l'esprit et la démarche de son œuvre, en plus du cadre d'analyse qu'il avait élaboré.

REMERCIEMENTS

Nous tenons à remercier nos financeurs, le ministère de la Santé (DHOS), l'Assistance Publique des Hôpitaux de Paris (AP-HP), ainsi la Fédération des Hôpitaux Privés (FHP). Nos collaborateurs pour l'enquête sur les mondes sociaux, Gérard Gallienne, Pierre Lénel, et en particulier Danielle Gerritsen, pour son travail poussé sur une monographie (l'hôpital gériatrique), et Catherine Blanc, pour le travail de mise en forme de deux rapports successifs. Nos amis et critiques personnels, Régis Debut, Collette Rueff, et Daniel Bénard, pour leur soutien affectueux et leur vigilance critique, avec mention spéciale pour Samira Alouache, Liliane et (feu) Renaud Sainsaulieu. Enfin, remerciements également à Philippe Corcuff, François Dubet, et Michel Lallement, pour leurs remarques précieuses. Last but not least, nous saluons tous les acteurs de l'hôpital. Ce livre est le leur, puisqu'ils y prennent largement la parole. Puisse-t-il leur apporter un peu de soutien moral, dans leur difficile et belle tâche quotidienne.

SOMMAIRE
INTRODUCTION: Mondes rationalisation de I'hôpital CHAPITRE 1 L'organisation ballottée La raison de l'hôpital à l'épreuve sociaux et p. 9

p. 19 de la

rationalisation.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 21

1) Un environnement différencié, une tutelle homogénéisante... . . .. . .. . . .... p. 37 2) L'organisation du travail entre productivisme et
q uali té de so in. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 69

La qualité sans l'autonomie p. 87 3) Limites de la politique de mobilisation du
personnel. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... p. 95

La

rénovation

du

paritarisme

et

de

la

hiérarchie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 13 1

Productivisme et cohérence hospitalière CHAPITRE 2 Les intermittences du cœur.. .. .. .. .. .. ...

...p. 133

p.13 7 139 141 157 193

Acteurs et jeux d'acteurs hospitaliers.. ... p. 1) Nature et enjeux des incertitudes.. . .. . .. ...p. 2) Source des conflits p. 3) Consensus et altemances p.
Des relations réversibles.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..p. 201

CONCLUSION: Fin de l'ordre négocié ?...p. 205 TABLE DES MATIERES ...p. 223 BIBLIOGRAPHIE. .. . . . . .. . .. . .. . . .... .... ..p. 227
ANNEXE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..p. 235

MONDES SOCIAUX ET RATIONALISATION DE L 'HOPITAL

L'hôpital est connu désormais pour être soumis à des impératifs divers, mettant à mal ses personnels, leur imposant des trésors de dévouements. Cette image n'est pas fausse, même si elle n'est pas permanente ni unilatérale; mais quelles sont ces contraintes qui pèsent si lourds? Comment cela fonctionne-t-il au quotidien? Pour le savoir, nous avons voulu nous appuyer sur le ressenti du personnel. Nous nous sommes efforcés dans une étude préalable de réfléchir sur la qualité des mondes sociaux observables en milieu hospitalier. L'ouvrage que nous en tirons ici doit beaucoup à cette problématique, même si nous avons fait porter l'accent dans ce cadre sur les questions de l'organisation et des relations au travail1. LA PROBLEMATIQUE DES MONDES SOCIAUX Cette réflexion de fond, mené à bien avec la prétention d'éclaircir l'avenir du système hospitalier, émane d'une triple demande de sociologie appliquée: l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, le Ministère de la Santé et la Fédération Privée Hospitalière. Il s'agit donc d'une demande insistante de compréhension, émanant d'un monde fortement exposé au changement, pressé par des environnements variés, en réorganisation fréquente, à la recherche notamment d'une plus grande flexibilité.

La présentation qui suit de la problématique des « Mondes Sociaux de l'Entreprise» est l' œuvre, en substance, de Renaud Sainsaulieu.

1

L'hypothèse implicite de cette étude est qu'une partie de la réussite de l'organisation dépend de la base, le système de responsabilité collective des entreprises comprenant aussi bien les décideurs stratégiques, acteurs dirigeants ou associés au pouvoir, que les acteurs directs de la production. En d'autres termes, il s'agit d'une recherche sur le facteur humain de la compétence et de la qualité. Ceci renvoie aux premières intentions de la gestion des ressources humaines mettant l'accent sur les projets des individus, les projets de service, le désir de métier, les dynamiques de mobilité, la demande de sécurité de l'emploi. Toute cette réflexion qui a animé le développement de pratiques nouvelles en matière de gestion du personnel d'abord dans le privé mais aussi dans le secteur public. Mais depuis le début des années 1980 on a découvert la très grande vulnérabilité des entreprises aux pressions de l'univers extérieur. Et par ailleurs on a vu combien les entreprises confrontées à de la concurrence ou à des changements modernisateurs ont réussi à développer et à prendre appui sur de véritables capacités de coopération qui peuvent varier avec de nombreux facteurs - types de produit, d'organisation, de marché, d'histoire propre à l'entreprise, etc... C'est ainsi que l'idée de « Monde Social» est arrivée comme désignant une capacité collective de collaboration entre acteurs de la production. Les recherches du LSCI ont dégagé cinq types majeurs de mondes sociaux: le monde de l'entreprise communauté, car les agents de la production, employés, techniciens, cadres et dirigeants vivent au travail des dynamiques de forte convivialité, une capacité d'interconnaissance et de consensus opératoires, dont le ressort principal de performance rejoint en fait une très forte intégration

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sociale et personnelle des individus dans leur milieu de travail; le monde de l'entreprise modernisée, où les acteurs de la production sont confrontés à de très nombreux changements de technologie, d'organisation, de gestion, de produits et de clients dans un contexte de forte concurrence internationale. Dans ce cas, la performance est atteinte en dépit d'une sorte de deuil des cultures antérieures, par une attention explicite et soutenue à l'égard de la nécessaire recomposition des milieux durables, émergents et menacés. C'est dans cette recomposition professionnelle que réside le succès de ce monde social du changement. Le troisième monde social considéré comme légitime à l'instar des deux précédents a été nommé monde social de la bureaucratie évolutive. En effet, il y a performance et intégration sociale quand ces entreprises de type plutôt administratif sont capables d'adapter leurs règles, structures et procédures formelles aux pressions des usagers qui s'exercent au guichet, ainsi qu'aux attentes, aménagements du temps et des conditions de travail de leurs salariés. En revanche, deux mondes sociaux sont moins légitimes, mais marqués par un principe de déséquilibre plus que d'équilibre. Le monde de la crise comprend des régulations sociales entre métiers et services ou même générations face au changement qui ne sont pas maîtrisées. On s'occupe trop des innovateurs privilégiés au détriment des autres, qui se rebiffent. La figure de l'antagonisme entre pairs colore les relations de travail au point d'engendrer un climat de crise permanente. Dans l'entreprise duale, on constate les conséquences encore présentes de l'organisation taylorienne des chaînes et du travail répétitif et
Il

spécialisé. De même le type d'organisation professionnelle bureaucratique décrite par l'interface contribue à une autre forme de division sociale entre professionnels et simples employés, entre cadres ou techniciens et opérateurs spécialisés. Et c'est en présentant ces résultats aux milieux hospitaliers, particulièrement du management et des RH, que la demande nous a été faite d'explorer la diversité et la qualité des mondes sociaux en milieu hospitalier. Comment les acteurs (médecins, infirmiers, assistantes sociales, cadres surveillants, aides-soignantes, techniciens. ..) construisent à la longue de véritables capacités de collaboration? Et à quel niveau pertinent faut-il repérer cette qualité de collaboration dans la

production de soin - service, établissement, site, branche,
métier, etc...? LA PROBLEMATIQUE DE L'OUVRAGE

L'enquête sur les mondes sociaux a mis en évidence l'existence de deux mondes-souches à l'hôpital (bureaucratie et communauté), avec chacun des évolutions de reproduction ou bien de dissociation interne. Revenant en amont de ces résultats, et nous inspirant d'une partie du matériau et de la riche problématique des mondes sociaux, nous nous sommes demandés, dans le cadre plus restreint de cet ouvrage, comment décrire et analyser la question de la rationalisation mise en œuvre dans les hôpitaux (~ 1), avec le paradoxe d'une logique unique dans un univers complexe. Nous avons tenté d'en sérier les effets dans le travail quotidien, aussi bien au niveau de l'organisation du travail que des jeux entre acteurs (~ 2), avec cet autre paradoxe à résoudre: comment se vivent les tensions dans

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un mond,e particulièrement sujet à la négociation, selon des études désormais classiques (Strauss, 1992) ? METHODOLOGIE C'est un parti pris d'en bas que nous avons pris, VOISInde celui de l'anthropologie (Penneff, 1996), une apologie du terrain pour juger de la nature des choses, encore que nos acteurs de terrain comprennent les responsables locaux (médecins, directeurs d'hôpitaux), dans une volonté de restitution systémique2. L'enquête reposait sur les schémas d'interprétation des «Mondes Sociaux Hospitaliers »3, et ses conclusions ont fait l'objet de rapports à ses commanditaires4. Dans
2

L'interactionnisme« micro» et l'analyse au ras du terrain semblent

très légitimes sur le plan de la méthode d'enquête, l'apologie du terrain plus pertinente que celle d'entretiens au sommet ou de traitement statistique de la réalité sociologique de I'hôpital; et certes, les entretiens semblent devoir être complétés autant qu'on le peut par de l'observation directe, même si l'on perçoit bien dans les entretiens les éléments décrits par l'observation participante réalisée par d'autres. Pour autant, le détail à l'infini des lois du micro s'embourbe quelque peu, et il serait dommage d'aller contre une certaine évolution qui consiste à encastrer l'objet dans d'autres niveaux, en l'occurrence 1'hôpital dans des enjeux politiques, économiques et sociaux. Il serait dommage de revenir en arrière par rapport à des bases parsonniennes qui intégraient déjà le «contrôle social» dans la relation médecin malade (Parsons, 1964). 3 En appréhendant trois volets: un volet «organisationnel », comprenant l'analyse de la réactivité de l'organisation formelle à son environnement, l'organisation du travail et la mise en œuvre des ressources humaines. Le deuxième volet comprend l'analyse stratégique des jeux d'acteurs, enfin le troisième volet restitue les fondements identitaires et culturels de l'organisation. L'ensemble ci-desssus, et Sainsaulieu et alii, 1997. 4 Nous espérons d'ailleurs avoir inspiré l'enquête sur les conditions de travail décidée au ministère, ainsi que les recommandations de proximité faites aux cadres de l'AP-HP. 13

aboutit à situer le monde social de l'organisation - voir introduction

cette enquête, il s'est agi de repérer par l'écoute des acteurs la réalité des pratiques sociales qui rejoignaient les indicateurs des mondes sociaux. La méthode consiste à faire des entretiens ciblés sur la vie en commun de travail et ensuite à interpréter les contenus pour reconstituer ces indicateurs. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés notamment sur un dispositif assez lourd, qui portait sur 300 entretiens semi-directifs, réalisés sur la base d'un guide d'entretien dans douze établissements hospitaliers publics, de l'AP-HP autant que du Ministère de la santé, commanditaires du projet sur l'hôpital public, analysé ici. Quels sont les biais possibles induits par ces outils méthodologiques? On ne trouve, certes, que des réponses aux questions qu'on se pose. Ici, la préoccupation commune aux enquêteurs et aux acteurs commanditaires, c'est une lisibilité plus grande des difficultés de l'organisation hospitalière. Ainsi est-on conduits à un travers «clarificateur », un a-priori positiviste de rendre explicable la réalité observée, voire un a-priori fonctionnaliste de vouloir la voir fonctionner. Un autre biais possible et complémentaire est celui du glissement d'une sociologie compréhensive à une sociologie explicative, positiviste: on interroge des représentations et on en déduit des mécanismes objectifs. A ces deux travers pourtant, il nous semble avoir pris garde. D'une part, notre possible biais fonctionnaliste est tempéré par les acteurs eux-mêmes, qui, jusqu'au plus haut niveau, ne semblent pas convaincus de l'harmonie fonctionnelle du système. D'autre part, ce « positivisme» contient un bon et un mauvais côté: il n'est pas mauvais de vouloir être compris du plus grand nombre, et de ne pas prendre pour preuve de complexité ou de constructivisme le simple fait du jargon. Le mauvais côté, ce sont ces allerretour entre significations et «faits sociaux ». Mais, dans l'utilisation des modèles des «mondes sociaux de 14

l'entreprise» comme dans celui de l'interprétation des résultats des nos entretiens, nous considérons:

1 - En négatif, que «notre» réalité vaut dans le
cadre des interprétations qui en sont données. Deux limites négatives se présentent ici à notre esprit: d'abord, la sousreprésentation de la Province dans les échantillons, ce qui pose notamment la question des sous-cultures possibles du fait de la diversité territoriale ou plutôt de la dimension culturelle locale. Plus important sans doute, nous n'avons appréhendé que partiellement les acteurs essentiels que sont les médecins et parfois les usagers; les médecins ont été interrogés comme tout autre acteur de l'hôpital, et peut-être en mettant moins l'accent, proportionnellement, sur eux que sur le reste des acteurs des intervenants hospitaliers dans le service. Les usagers n'ont pas fait l'objet d'entretiens, mais ils sont nommés quand ils rentrent dans le jeu. Evidemment, une étude plus spécifique du monde médical ou de celui des usagers rendrait nécessaire un complément d'enquête spécifique. Rappelons que l'objet était pour nous l'organisation et ses membres.

2 - De même, l'utilisation unique de l'entretien
semi directif est discutable, alors que d'autres techniques, comme l'observation participante, que nous avons pratiquée à la marge (une nuit aux urgences, une aprèsmidi dans la salle de repos d'un bloc...), rendent possibles des observations de visu. Il faut pouvoir pallier à l'inconvénient certain de l'entretien, qui ne peut être pris en soi comme source de pertinence.

3 - En positif, que «notre» réalité vaut bien dans
ces limites, grâce à la réitération des propos tenus dans les entretiens, autrement dit nous considérons comme valides des résultats confirmés par des entretiens aussi nombreux, même s'il ne peut être question d'échantillonnage pour un objet aussi diversifié (les personnels hospitaliers, tous 15

grades, professions, services, secteurs, âges, sexes, origines sociales ou nationales, ancienneté...). Selon la méthode des entretiens semi-directifs, on finit par savoir ce qui se passe et qui fait quoi, par réputation. Le seuil n'existe certes pas au-delà duquel tout se répète, compte tenu de la variabilité des individus. Mais par contre, il existe bien un seuil au-delà duquel l'enquêteur confirme ses résultats. Le nombre d'une dizaine d'entretiens par type de service peut être avancé, compte tenu d'une taille moyenne de 40 salariés par service (plus une dizaine de médecins), et à condition que cela prenne place dans une enquête plus vaste.

4 - L'utilisation de la grille d'analyse des mondes
sociaux jouait en ce sens un rôle positif, puisqu'elle était déjà le produit des résultats projetés par une analyse multifactorielle de 4000 entretiens, sur 400 établissements différents (Renaud Sainsaulieu et alii, 1996). Les sites ont été choisis pour leur diversité, dans, l'idée d'une certaine représentativité (fonctions, localisations, tailles et spécialités diversifiées). Sur chaque site, les entretiens ont été réalisés avec toutes les professions, à tous les grades, dans tous genres de service. La répartition des entretiens a évolué au fil de l'enquête: d'abord très parsemée pour avoir une idée de l'ensemble, elle s'est concentrée davantage par service ensuite, en limitant le nombre de services appréhendés5. Pour autant, sur le plan rédactionnel, si nous avons largement balayé l'ensemble des entretiens, l'effet de confirmation par le nombre a tendance en même temps à privilégier l'utilisation de citations des premiers sites analysés, sans que la diversité de l'enquête soit en cause.
5

La liste en ANNEXE respecte l'ordre chronologique de l'enquête. A

noter que ASH signifie

agent des services hospitaliers - soit des « cadre infirmier supérieur» est synonyme ici de « surveillant général» du service.

employés non qualifiés, et

16

Une dernière remarque est nécessaire ici: cet ouvrage se veut démonstratif. Il n'évite donc pas une certaine lourdeur, ni la reprise de certains thèmes, conditions nécessaires à l'élaboration de conclusions d'étapes et au déploiement des divers éclairages qui en rythment la progression.

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CHAPITRE PREMIER

L'ORGANISATION BALLOTTEE

LA RAISON DE L 'HOPITAL A L'EPREUVE DE LA RATIONALISATION

Quel type de rationalité est-elle à l'œuvre à l'hôpital? Une rationalité pluraliste, dira-t-on, qui tienne compte de la complexité des enjeux. Mais quelle est la cohérence de cette diversité? Ne faut-il pas introduire de l'ordre pour lire le désordre, n'y a-t-il pas un principe de cohérence dans toute rationalité, fût-elle complexe, une clef de voûte et une certaine hiérarchie des raisons qui

permette justement de les comprendre? - Au risque de les réduire? répondra-t-on.
Ce dilemme de la raison mérite d'être sous-pesé, plus que d'être tranché, car les deux options comportent des inconvénients. La thèse «pluraliste », sans laquelle la raison est pauvre, s'oppose à une thèse «uniciste », sans laquelle la raison est incohérente. On retrouve ici les combats de géants de la raison, Kant et Hegel, qui, après la mort des dieux, reprirent à leur façon les deux termes opposés du débat théologique: polythéisme et monisme. D'un côté, la critique analytique des raisons, dans leurs fondements a priori, de l'autre la synthèse de l'esprit, réalisée dans l'histoire. Or, si le débat scientifique a intégré l'idée du contexte, et donc de l'historicisation minimale des raisons, il a plutôt semble-t-il pour cadre actuel un pluralisme kantien, qui veut que la science, l'éthique et l'esthétique soient distinctes, et non intégrées dans un principe transcendant qui animerait la société, par défiance à l'encontre de toute fermeture déterministe. Dans le monde de la santé, le thème de la rationalité a de quoi déconcerter, car il est tantôt abordé

sous l'angle du pluralisme, voire de la complexité, comme nous le verrons, tantôt dénoncé comme réducteur, notamment avec le thème de la « rationalisation ». La raison progressiste La rationalisation a tout d'abord un sens unique, celui du progrès: elle est d'abord, du point de vue des principes régissant le droit universel à la santé, un instrument du progrès tournant le dos à un passé «sans rationalité », progrès à la fois quantitatif (allongement de la durée de la vie) et qualitatif (améliorer l'autonomie des personnes dépendantes, combattre la maladie et l'incapacité). Tels sont du moins les objectifs de l'Organisation Mondiale de la Santé «à l'horizon 2000 pour la région Europe» (Bonnici, 1997). De ce point de vue, la rationalisation s'assimile largement à l'essor de la technologie, instrument du progrès vers le «bien être social », au point de se confondre avec lui, du moins en ce qui concerne la santé et la médecine6, au nom d'une rationalité double, scientifique et éthique. Dans la même veine, la rationalisation est un dispositif politique «progressiste », «modernisateur », aux niveaux international et (surtout) national, avec par

exemple en France les fameuses dispositions sur le « droit
à la santé », dans le Préambule de la Constitution de 1946 (assurant l'égalité, la gratuité mais aussi la liberté de l'accès aux soins), fondements des règles du code de la santé. La rationalisation fusionne donc les différents
6 Alors que les Français sont partagés sur la notion de progrès grâce aux technologies (45% optimistes sur l'amélioration de la vie grâce aux technologies, 40 % pessimistes), et franchement méfiants quant à l'égalité de leur bénéfice (70 % l'attribuent aux catégories favorisées, 24 % à l'ensemble de la population), ils sont presque unanimes à en voir les bienfaits dans le domaine des soins médicaux (94 %). Le Monde-Economie, 19-11-2002. 22

éléments de la Raison des Lumières - scie,.D\ce,éthique,
politique - pour assurer l'avènement de la Raison dans l'histoire~ len une capacité de synthèse surpassant l'art de Hegel par un optimisme linéaire et positiviste. La rationalisation froide de la société Mais à cet enchantement téléologique répond le

non moins téléologique « désenchantement», selon lequel
la modernisation s'accompagne d'une perte de sens d'une part, et d'une perte de liberté d'autre part (Lepennies, 1947). Ici l'évocation d'un thème fondamental de la sociologie, d'inspiration webérienne, est nécessaire. La rationalisation de la société est précédée de la rationalisation culturelle, qui consiste en un processus de « différenciation de trois sphères de valeurs autonomes» : la science, l'art, le droit (Weber, 1984). Cette rationalisation culturelle concerne les valeurs, la morale pratique ou la conduite méthodique de la vie: la vocation individuelle, désenchantée, isolée, travailleuse et rigoureuse joue un rôle moteur dans la rationalisation dans son ensemble? Autrement dit, la rationalisation des images du monde ou rationalisation culturelle se convertit, selon des directions et des rythmes différents, en rationalisation sociale, les structures de conscience modernes s'incarnant par le biais de l'institutionnalisation. L'action rationnelle qui se généralise est double: scientifique (empirique et analytique) et morale, ou moralpratique. Une troisième voie est esthétique-expressive. La
7 Max Weber marque en même temps ses distances avec tout finalisme excessif en mettant en exergue ses directions et rythmes différents voire opposées, et son caractère formel «idéaltypique» Max Weber, 1985, pages 19-20. Sa lecture par Habermas a pu précisément être qualifiée de «quasi évolutioniste» - Lallement, 2002. 23

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