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Le malaise pervers

De
222 pages
La perversion comme le pervers suscitent invariablement un malaise. Malaise le plus souvent dénié et immédiatement remplacé par une violence : celle d'un étiquetage en forme de condamnation qui est aussi un aveu d'impuissance et un acte d'exclusion. En quoi ce malaise consiste-t-il, qu'a-t-il de spécifique ? Peut-être ces lieux du psychisme qui se refusent au jeu du signifiant bouchent-ils l'horizon, détournant par une infinie succession de masques et de passages à l'acte l'émergence d'une dimension tierce, celle de la vérité.
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Le malaise pervers

Che vuoi ?

Nouvelle série na 32, 2009 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Fabienne Biégelmann, Catherine Desnos, Jd Le Troquer, Danièle Lévy, Henriette Michaud, Serge Reznik, Thierry de Rochegonde, Josette Zoueïn Correspondants étrangers: Argentine: Gilda Sabsay Foks Canada: Francine Belle-Isle - Anne-Elaine Cliche Danemark: Jean-Christian Delay États-Unis (New York) : Paola Mieli

Directeur

dl' publication:

Serge Reznik

COuvl,rturc: Réadaptation:

Michel Audurcau Clara Kunde

Éditeur:

L'Harmattan,

5-7 rue de l'École Polytechnique,

75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Serge Reznik, 10 rue Rubens, 75013 Paris sre/nik@free.fr

À paraître: Che puoi ? na 33 Printemps 2010

Publié avec le concours du Centre National du Livre

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 32, 2009

Le malaise pervers

L'Harmattan

L'HARMATTAN, 2009 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

@

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harma ttan@wanadoo.fr harmattanl@Wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-10680-2

EAN : 9782296106802

SOMMAIRE

Ëditorial

9

Arrêt sur objet
Pulsion d'emprise. Introduction à la perversion freudienne lacques Sédat Sublimation contre perversion Serge Reznik La certitude voilée du pervers Alain f)eniau Masochisme et pulsion de mort. Les trois masochismes Geneviève Vialet-Bine 13 27 41 59

Fetischismus,
«

1927
75
85

Le bref essai sur le fétichisme m'à électrisée»

Henriette Michaud Une trouvaille le! Le IroquC1

Le défi, la loi
Au-delà de la perversion sexuelle Gilda Sabsay Foks Père-version: le père comme symptôme Michel Constantopoulos Le sabre et la mamelle Yves })u'ixrgé Désir de soigner, désirs de soignés. Le glissement pervers dans les institutions médico-sociales Élisabeth Malissen
95 101 111

117

La transgression
Une surimpression
Françoise Nielsen Cette étrange jouissance Claude l\abant
«

133
perverse

137 147 159

Un haut degré de perversion»

Okba Natahi Structure du mal et perversions lean-Pierre Lehmann

Cabinet
l.e rapport sexuel au X X r siècle.

de lecture

Revue Iil Cause freudienne n° 70, décembre 2008 Lecture par Danièle Lévy Le lièvre de Patagonie. Mémoires, de Claude Lan/mann Lecture par Fabienne Biégelmann Les héritiers de Don juan, de Miren Arambourou-Mélèse Lecture par Thierry de Rochegonde Fn-jeux de l'/lutre, de Michel Constantopoulos Lectu re pa r Serge Re/n ik Nos enfants sous haute surveillance. Évaluations, dépistages, médicaments..., de Sylviane Giampino et Catherine Vidal Lecture par Catherine Desnos Jacques Hassoun, Extraits d'une œuvre Lecture par Claude Sahel Che vuoi ? a aussi reçu

177 187 193 197

201 205 215

Che vuoi ? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue all travail d'élaboration indispensable à la pratique en mettant en œuvre les deux principes fondateurs de l'association: l'accueil de l'hétérogène, le risque de l'énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une problématique à partir d'un thème choisi par le Comité de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C'I':"t pOllrqlloi III qlll'stioll de l',lutre qlli reviellt 11//:"ujet de III plllcl' où il en attend un oracle, sous le libellé d'ull: Che vuoi ? que vellxtu ? e:"t celle qlli cOllduit II? miellx lIll chemin rie SOli propredésir, <il 51' met, grâce 11//sllvoir}lIire d'lIll partelu/ire du nom de psycllfl/wlyste, It III reprmdre, fÎtt-ce ;;alls bien le :"IH>oir, dUIl:"II~ S/'r/:"d'ull : Q/w me ueut-il ?

J. Lacan (terit;;, p. 815)

/

Editorial

À force de travailler sur la perversion pour préparer ce numéro nous est venue enfin cette constatation: la perversion comme le pervers suscitent invariablement un malaise. Malaise le plus souvent dénié et immédiatement remplacé par une violence: celle d'un étiquetage en forme de condamnation qui est aussi un aveu d'impuissance et un acte d'exclusion. Parfois aussi, celle d'une véritable fureur théorique, fureur de réduire en prétendant expliquer. Mais l'objet perversion ainsi traqué ne se dérobe pas moins que le dit pervers. D'où vient ce malaise, qui ne saisit pas moins le psychanalyste que d'autres «professionnels» confrontés à la perversion, psychiatres, juges, l'ducateurs, responsables d'institutions, même s'ib s'en défendent par leurs fonctions? Quant aux personnes de l'entourage, elles le recouvrent d'une autre façon, prises au piège d'une relation sans issue qui secrètement leur parle, ou embarquées dans une idéalisation extrémiste. Pour le Freud de 1905, la sexualité fait ses débuts dans le champ de la perversion. C'est dire qu'il faudra tout un travail psychique pour en faire quelque chose d'à peu près viable. En 1927, avec l'article sur le

fétichisme, il découvre le mécanisme du
en même temps que son prix:
«

«

triomphe sur la castration»
coupée en deux,

la vie psychique

fendue en éclats» avait-il noté, et le désaveu d'un pan de réalité.

Mais en 1938, avec le vertigineux petit article sur le clivage, c'est un mécanisme identique qui se généralise. La perversion n'est plus identifiable à une pathologie, elle fait désormais partie de la vie psychique. Elle n'est plus simplement transgression ordinaire, le sel de l'activité sexuelle, ou extraordinaire, plus ou moins pathologique; elle s'étend à l'esprit de chacun. Lacan en viendra à la même conclusion embarrassante. Le malaise n'en est pas réduit pour autant, pas même amoindri. Mais le déni aujourd'hui s'accentue, jusqu'à porter sur la différence des positions sexuelles homme ou femme.

9

Che VitO; ? n° 32

En quoi consiste-t-il, ce malaise toujours déni(\ qu'a-t-il de spécifique? L'angoisse n'est pas la même que celle qui est ressentie devant la psychose. Peut-être, ces lieux du psychisme qui se refusent au jeu du signifiant bouchent-ils l'horizon, détournant par une infinie succession de masques et de passages à l'acte l'émergence d'une dimension tierce, celle de la vérité. Est-ce l'obturation de cette dimension tierce qui secrètement coupe le souffle? Par quelles voies le psychanalyste procédera-t-il pour sortir des ténèbres? Le Comité de rédaction

10

Arrêt sur objet

Pulsion d'emprise
Introduction à la perversion freudienne1
------

Jacques Sédat

l.es monstres existen t, mais ils sont trop peu nomlnew( pour ,'ifrevraiftll'llt dangereux; ceux qui SO/It plus dangnfUx sont les IlOfllmesordinaires. Primo Lcv?

Dans le champ de la sexualité, Freud opère un véritable déplacement par rapport aux théories de son époque. Ce déplacement est produit à deux niveaux. D'une part, il met à jour une sexualité infantile antérieure à la puberté; d'autre part, il se démarque totalement des théories antérieures sur la sexualité, qu'elles soient inspirées par des recherches médicales, des préceptes religieux ou la laïcisation morale du religieux. La sexualité a été profondément marquée et normée, en Occident, par la théologie de saint Augustin. Ce qui n'empêche pas, par exemple, le pape Sixte IV, à la Renaissance, d'autoriser la sodomie trois mois par an, les mois de grandes chaleurs! Que penser aussi du Dr Tissoe, pourtant considéré comme un médecin matérialiste des «Lumières », quand il publie en 1760 un Traité sur l'onanisme où il pourfend la masturbation, médicalisant ainsi cc qui relève de la morale religieuse. Il sera d'ailleurs relayé par le non moins laïc Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire du XIX. siècle. À l'époque de Freud, que ce soit dans une visée moraliste ou médicale, qu'il s'agisse de stigmatiser les déviations sexuelles ou de les encourager, de nombreux médecins se contentent d'inventorier les différentes postures ou pratiques. Des catalogues précis détaillent divers comportements, sans véritable réflexion sur la sexualité. Beaucoup de ces démarches ne sont qu'une transposition dans le registre de la pathologie de ce qui relève en fait de préceptes ou de tabous moraux et religieux, variables scion les époques et les cultures. 13

Che VIW; ? n° 32

C'est par exemple au psychiatre Richard von Krafft-Ebing (1840-1902) qu'on doit les termes de sadisme et de masochisme. Dans sa Psychopathia sexualis, qui paraît en 1886, il public les « confessions » de

nombreux

« malades », faisant entendre une parole différente des scénarios fantasmatiques de Sade. Quelques autres contemporains de Freud tentent cependant de dépsychiatriser l'homosexualité, au nom d'une militance médicale: c'est le cas d'Albert Moll (1862-1939), avec « Les sensations sexuelles

opposées

», et

de

Havelock

Ellis

(1859-1939),

avec

«

L'inversion

sexuelle ». De son côté, Freud tourne le dos à la démarche comportementaliste confinée dans de simples catalogages. Son originalité réside dans son approche, qui ne vise plus les théories de la sexualité, mais la théorie sexuelle en tant que telle. En mettant à jour l'existence d'une sexualité infantile, il s'interroge sur l'origine de la sexualité, qu'il découvre intrinsèque à la construction de l'enfant, et sur l'enjeu subjectif qu'elle représente. Sur les traces de Multatuli-l, Freud refuse de pathologiser les tâtonnements sexuels initiaux et remet en question le concept même de perversion que certains médecins brandissaient comme le mal absolu. En 1907, il écrit dans « Les explications sexuelles données aux enfants » :
Que vise-t-on lorsqu'on veut cacher aux enfants - ou disons aux " adolescents - de telles explications sur la vie sexuelle des êtres humains? [...1 Je me rappelle cependant que dans les lettres du grand penseur et ami de l'homme Multatuli, j'ai trouvé quelques lignes qui sont plus qu'une simple réponse: "D'une façon générale, il y a des choses qui, selon moi, sont trop voilées. On a raison de conserver la pureté de l'imagination de l'enfant, mais cette pureté n'est pas garantie par l'ignorance. Je crois plutôt que le fait de cacher quelque chose aux garçons et aux filles leur fait soupçonner d'autant plus la vérité. Par curiosité, on cherche à pénétrer des faits qui, s'ils nous étaient communiqués sans beaucoup de détails, ne susciteraient que peu ou pas du tout notre intérêt. Si encore on pouvait conserver cette ignorance, je pourrais me réconcilier avec cela; mais cc n'est pas possible. L'enfant prend contact avec d'autres enfants; on lui met en main des livres qui le mènent à réHéchir et justement cette cachotterie de ses parents sur cc qu'il a cependant découvert ne fait qu'accroître son exigence d'en savoir davantage. Cette exigence, qui n'est satisfaite qu'en partie et secrètement, échauffe le cceur et gâte l'imagination; l'enfant pèche déjà tandis que les parents pensent encore qu'il ne sait pas ce qui est coupable." Je ne sais pas ce qu'on pourrait dire de mieux à ce sujct[...1. »"

14

Pulsion d'emprise. L'invention

Introduction

à la perversion

freudienne

freudienne tient à ce postulat, démédicalisant, « nous sommes tous un peu hystériques » selon la formule de Moebius, et à la mise en évidence, à partir du «polymorphiquement pervers» inhérent à la sexualité infantile, d'une «prédisposition à toutes les perversions [qui] est un trait universellement humain et originaire »6. Il n'est pas toujours facile de différencier la perversion, les actes pervers et le pervers. Je voudrais donc me situer dans une perspective strictement freudienne, voire paléo-freudienne, pour tenter de montrer comment Freud a pu penser les actes pervers comme relevant du polymorphiquement pervers, qui est le champ dans lequel va se construire le corps. Pour les distinguer, d'autre part, de la perversion dans sa dimension noire, sinistre, du sadisme notamment, dans lequel un sujet s'exclut de l'humanité, indifférent à la banalité du mal et banalisant la différence entre le bien et le mal.

déculpabilisant, que

Dès 1905, dans les lrois Essais sur la théorie sexuelle, Freud constate que l'infantile a été complètement négligé jusque-là, sans doute parce qu'on ne considérait pas que les tout-petits enfants puissent avoir une activité sexuelle ou une sexualité. Une telle affirmation ne pouvait que scandaliser ses collègues et ses contemporains. 11 revient sur ces résistances à reconnaître l'importance de la sexualité infantile en 1920, dans sa nouvelle préface aux irois Fssais sur la théorie sexuelle:
(. Si les hommes savaient tirer la leçon de l'observation directe des enfants, il n'aurait pas été utile d'écrire ces trois essais. 1...1 l'vfais pour ce qui concerne J"'extension" du concept de sexualité nécessitée pour l'analyse des enfants et de ce qu'on appelle des pervers, qu'il nous soit permis de rappeler à tous ceux qui, de leur hauteur, jettent un regard dédaigneux sur la psychanalyse, combien la sexualité élargie de la psychanalyse se rapproche de 1'1:1'08 divin du Platon. »

Il rappelle à ce sujet que la culture antique est marquée peU une prévalence de la pulsion sur l'objet, alors que dans Ja pensée judéochrétienne, l'objet extérieur est valorisé aux dépens de la pulsion. Audelà de l'aspect polémique, il est intéressant de relever ce terme d'extension du concept de sexualité, nécessitée pour «l'analyse des enfants et de ce qu'on appelle des pervers ». Notons que Freud utilise plusieurs fois les mêmes termes pour ces deux catégories, qu'il situe sur le même plan métapsychologique. Dans sa découverte de la sexualité infantile, celle qui est antérieure à la puberté et à la sortie de l'Œdipe, Freud a eu besoin d'inventer des concepts nouveaux. Deux termes, qui devraient avoir valeur

15

Che vuoi ? n° 32 conceptuelle, sont au cœur de notre réflexion. Or, ils sont souvent passés inaperçus ou déformés par les traductions. Il s'agit de Geschlechtstrieb (que je traduis ici par «pulsion de genre ») et de VerlOtllng (soudure). On trouve ces deux concepts réunis dans un même paragraphe, en conclusion de la première section du premier des Trois Essais:
«

Il nous apparaît que nous nous représentions le lien (die Verknüpfung)

entre la pulsion sexuelle (Sexualtrieb) et l'objet sexuel sous une forme trop étroite. L'expérience des cas considérés comme anormaux nous apprend qu'il existe dans ces cas une soudure (VerlOtU/zg)entre pulsion sexuelle et objet sexuel, que nous risquons de ne pas voir en raison de l'uniformité de la conformation normale, dans laquelle la pulsion semble porter en elle l'objet. Nous sommes ainsi mis en demeure de relâcher [ou assouplir: zu lockernJ dans nos pensées les liens entre pulsion et objet. Il est vraisemblable que la pulsion sexuelle [traduction inexacte: il s'agit ici de la pulsion de genre, GechlechtstriebJ est d'abord indépendante de son objet et que ce ne sont pas davantage les attraits de ce dernier qui déterminent son apparition. ,,7 DER GESCHLECHTSTRTEB

Dès la première édition des Trois Essais, en 1905, Freud écrit: «Aucun auteur à ma connaissance n'a clairement reconnu la régularité d'une pulsion de genre (GesclIlechtstrieb) durant l'enfance [00']' Une fois adulte, nous ne savons rien de tout cela par nousmêmes », dans la mesure où, comme la sexualité infantile, cela a été refoulé chez le névrosé. Jusqu'à présent, les traductions françaises (tout comme la Standard Edition) ne faisaient pas de différence entre les termes allemands
Sexualtrieb

-

que

Freud

emploie

pour

désigner

la pulsion

sexuelle

adulte ou pulsion sexuelle devenue autonomeS - et Geschleclztstrieb, que Freud utilise dans ses ouvrages sur la sexualité infantile. Ces deux termes étaient indistinctement traduits par «pulsion sexuelle» ou «sexual instinct» en anglais. La première édition à différencier les deux types de pulsion est la traduction française des Œuvres complètes aux éditions PUF, où Geschlechtstrieb est traduit par
« pulsion

sexuée

»9.

On peut faire l'hypothèse que si Freud a pris soin de différencier Sexllaltrieb et Gesclzleclltstrieb, c'est parce qu'il considérait que la pulsion sexuelle infantile ne reconnaît ni la différence des sexes, ni la sexualité adulte. De par sa dépendance au narcissisme primaire, qui est anobjectal, elle est orientée vers le genre humain (das GeschlechtIO), et vaut comme quête d'identité, antérieure à toute forme de sexuation.

16

Pulsion d'emprise.

Introduction

à la perversion

freudienne

Aussi opterons-nous pour le choix prudent de traduire Geschlechtstrieb « pulsion de genre" : une pulsion identitaire qui fait l'économie de tout processus d'identification comme condition d'une reconnaissance de soi. C'est la pulsion de genre - et non la pulsion

par

sexuelle,

comme

J'induit

la tradudion

-

qui

est « vraisemblablement

let non "probablement"] totalement indépendante de son objet ». La pulsion de genre, asexuée, n'existe pas face à des objets externes. Elle va, à la différence de la pulsion sexuelle, constituer, créer des objets conformes au sujet en construction. En proposant de traduire Ceschlechtstriebpar « pulsion sexuée », la nouvelle traduction française des (Tuvres complètes méconnaît, me semble-t-it, le fait que cette pulsion originaire n'est ni sexuelle ni sexuée. En effet, elle trouvera sa finalité ultérieure dans la pulsion d'emprise, qui consiste non pas à investir un objet, mais à arraisonner un objet pour maintenir un lien fixe awc cet objet. Autrement dit, il s'agit d'éradiquer la dimension aléatoire de tout objet extérieur par la maltraitance qu'on fait subir à un objet qui doit toujours être maintenu il ma portée; cet objet doit être radicalement conforme à la visée de la pulsion asexuelle, qui crée et anime son objet, telles les marionnettes des contes d'Hoffmann. Pour Freud, la vie sexuelle de l'adulte ne dérive pas de celle de l'enfant qu'il a été. Il souligne qu'à travers les errances (Abirrungen) des pulsions sexuelles et la multiplicité des découpages de l'attrait sexuel imputés à l'objet sexuel, la pulsion sexuelle ne vise pas à créer un objet, mais à retrouver dans tous les objets, sur la sct'ne de la réalité, des traces de l'objet originaire, qui reste unique et irremplaçable. nil: l'IIV()TU.\iG Les cas considérés comme anormaux, dit Freud, sont ceux dans lesquels existe une soudure (Verlotung) entre pulsion sexuelle et objet sexuel, autrement dit, un lien fixe à l'objet. L'articulation entre la pulsion et un objet qui lui serait totalement adéquat n'est le fait que de cette soudure. En outre, ce ne sont pas les attraits de l'objet qui déterminent son apparition comme objet, ce qui mettrait en jeu un double processus d'investissement d'un objet extérieur au sujet et d'identification à des traits de cet objet externe. Avec l'objet « soudé ", nous quittons la pulsion sexuelle pour une autre pulsion, non sexuelle celle-là, la pulsion de genre, totalement détachée de tout objet externe. Cela vaut pour l'enfant et, selon l'expression de Freud, « ceux qu'il est convenu d'appeler pervers ».

17

Che vuoi ? n° 32 L'ENFANT POLYMO[Ü'HIQUEMENT PERVERS

Les caractéristiques

de la sexualité
«

infantile conduisent

Freud à

généraliser une prédisposition

polymorphiquement

perverse» de

cette sexualité. Il ajoute - précision capitale - que même che/ l'adulte, «l'égale prédisposition à toutes les perversions est un trait universellement humain et originaire» (p. 119). Cette «égale disposition à toutes les perversions» ne doit pas être confondue avec la perversion» comme mode constitué du rapport à l'autre tel que Freud l'avance dans son texte sur «Le fétichisme », en 1927, et qui pcut aller jusqu'à détruire l'objet dans la ragc à l'égard du réel et la haine de la vie. Dans la «Note sur l'infantilisme de la sexualité >, qui clôt le premier Essai, Freud abordait déjà la question de la perversion:
«

En démontrant

le rôle des motions perverses

comme agents de la

formation de symptÔmes dans les psycho-névroses, nous avons augmenté de façon tout à fait extraordinaire le nombre des humains susceptibles d'être comptés parmi [cs pervers. Ce n'est pas seulement que les névrosés eux-mêmes constituent une classe très nombreuse, mais il faut considérer que les névroses s'estompent [e long d'une chaîne ininterrompue qui va de leurs diverses manifestations à la santé; moyennent quoi Moebius" a pu dire à juste titre: nous sommes tous un peu hystériques. C'est ainsi que la propagation extraordinaire des perversions nous oblige à admettre que la prédisposition aux perversions n'est pas, elle non plus, un trait exceptionnel, mais qu'elle est un élément de ce que l'on tient pour [a constitution normale. »12

L'hystérie est en effet structu relie, elle organise en quelque sorte le premier mode de rapport à l'autre: c'est l'aspiration à l'autre, présente notamment dans l'aspiration vers le père. Freud ajoute plus loin:
« Nous sommes à présent en mesure de conclure qu'il y a en effet quelque chose d'inné à la base des perversions, mais quelque chose que tOil:' le,,;/wmme:' ont t'I1 partage13et qui, en tant que prédisposition, est

susceptible de varier dans son intensité ,,1.' par les influences de l'existence.

et attend

d'être

mis en relief

Lorsque Freud parle de perversion, il n'entend pas ce que nous désignons aujourd'hui par «pervers". L'expression qu'il emploie dans les Trois Essais mérite d'être examinée de près: il ne définit pas

l'enfant comme un « pervers»
selon l'expression couramment

(substantif) utilisée

« polymorphe» (adjectif), parmi nous. Il le définit

18

Pulsion d'emprise.

Introduction

à la perversion

freudienne

cornme étant

«

polymorphiquement

pervers,,:

adverbe et adjectif

sont ici inséparables.

Cc qu'il appelle « polymorphiquement pervers », c'est le fait structurel qu'il n'y a pas d'objet adéquat à la pulsion sexuelle. Or, c'est précisément cc contre quoi la pulsion de genre va essayer de s'organiser, par un déni de la séparation, comme l'illustre la remarque de Freud déjà citée, dans les l'rois Essais: « L'expérience des cas considérés comme anormaux nous apprend qu'il existe dans ces cas une soudure [Verlotungl entre pulsion sexuelle et objet Sl'XUel,que nous risquons de ne pas voir en raison de l'uniformité de la conformation normale, dans laquelle la pulsion semble porter en elle l'objet. Nous sommes ainsi mis en demeure de relâcher [ou assouplir: zu lockern] dans nos pensées les liens entre pulsion et objet.., Il n'y a pas d'articulation fixe, permanente ou nécessaire, entre la pulsion, c'est-àdire un sujet, et l'objet investi comme autre sujet sur la scène de la réalité. Autrement dit, la disposition polymorphiquement perverse de la sexualité infantile est pour Freud le contraire de la perversion au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Cette disposition polymorphiquement perverse constate l'inadéquation initiale, originaire, entre la pulsion et les objets disponibles sur la scène de la réalité, que la pulsion va pourtant investir.
LA PULSION D'EMPRISE
«

(DER BFAJACHTlGWJGSTlUEB)

Le caractère infantile est en général facilement porté à la cruauté, car c'est relativement tard que se forme l'obstacle qui arrête la pulsion d'emprise devant la douleur de l'autre, par la capacité à compatir [Einfiil/ung], c'est-à-dirc' par la sublimation. ,,"

M(~me si cette notion est implicitement

présente dans

«

Les théories
apparaît Essais, qui sexuelles

savoir (der Wisstrieb). Freud définit la pulsion d'emprise comme une pulsion de maîtrise sur autrui ou sur le monde, une violence contre le réel. Et la pulsion de savoir sera en partie la sublimation de cette pulsion d'agression à l'égard du réel. D'où le lien effectif entre la pulsion d'emprise et la sublimation, que Freud traite aussi bien dans les Trois Essais que dans son Léonard de Vinci. Dans le chapitre II d'« Au-delà du principe de plaisir », Freud revient sur la pulsion d'emprise, à propos de son petit-fils Ernst Wolfgang, âgé de 18 mois, dont il a observé le jeu lorsqu'il était dans 19

sexuelles infantiles ,,10, le terme de « pulsion pour la première fois en 1915, dans la rééd ition comprend un nouveau texte intitulé « Les infantiles 'f où Freud approfondit la pulsion de

d'emprise" des l'rois recherches

Che vltoi ? n° 32

son lit, en l'absence de sa mère. Dans un premier temps, Freud remarque que lorsque sa mère partait, l'enfant ne pleurait pas, mais il avait coutume de jeter au loin tout ce qu'il trouvait à sa portée. En même temps, il émettait avec une expression d'intérêt et de satisfaction un «0-0-0-0 », fort et prolongé, qui, de l'avis commun de la mère et de l'observateur, n'était pas une interjection, mais signifiait
«

parti

»17.

Ils rapprochent en effet ce phonème du terme allemand

Fort qui signifie «loin », «va-t-en ». Dans cette expérience d'impuissance et de déplaisir, ce qui l'empêche de pleurer, c'est donc cette capacité de détruire l'objet qui disparaît, sa mère. C'est cc mouvement de pulsion clastique que Freud appelle la pulsion d'emprise, un mouvement de rage impuissante contre l'indépendance de sa mère qui lui échappe. En jetant des objets, il arrive dans un premier temps à détruire la mère absente. Mais après le Fort clastique intervient une autre étape, un second temps qui n'a pas toujours été remarqué ni suffisamment différencié du premier par les commentateurs. Dans le berceau se trouve une bobine attachée à une ficelle, et l'enfant va jouer à un autre jeu qui est le l'art und na: lancer au loin la bobine, puis la ramener, en disant Da, qui signifie «voilà ». Dans cette expérience, il ne s'agit plus de destruction, de pulsion d'emprise, mais de surmonter autrement l'expérience de déplaisir provoquée par la mère manquante. Il restaure l'objet détruit par la pulsion d'emprise, en le faisant revenir. Et dans cette restauration de l'objet s'opère non seulement l'élaboration de l'absence de la mère, qu'on n'a plus besoin de détruire, mais surtout un travail psychique sur soi-même, une maîtrise (Rewii/tigung) psychique de soi qui se substitue à la pulsion d'emprise. Maîtrise qui, à ce moment-là, dépasse la destruction et la contrainte de répétition. C'est cc que Freud appelle la pulsion d'élaboration psychique (13ewiiltigungstrieb), dans laquelle on peut non seulement élaborer l'absence de la mère, mais aussi s'absenter de la mère pour devenir seul, séparé du corps maternel, et ne plus se trouver dans un état de perte d'appui (Hilflosigkeit). Le terme « désarroi» pourrait traduire l'effet psychique de cette perte. Dans ce processus de double élaboration de l'objet et du sujet s'opère la séparation qui restitue à l'objet sa liberté. Pour Freud, ce double mouvement n'est possible que par la pulsion de savoir, liée à l'arrachement maternel, qui produit du deux, là où il n'y avait encore que du un. Or, lorsqu'une mère dit à propos

de son enfant:

«

il me fait une grippe », elle se situe au niveau où il

n'y a qu'un appareil psychique pour deux corps, dans un déni de la différence des corps et des pensées. Tel est l'état maniaque d'indifférenciation de l'un et de l'autre, qui culminera ultérieurement avec la jalousie paranoïaque. 2U

Pulsion d'emprise.
[)EI<VE[~SION

Introduction

à la perversion

freudienne

Pour Freud, le « polymorphiquement

pervers» de l'enfant est le

contraire absolu de la perversion. Dans le langage courant, le concept de sadisme peut varier de la désignation d'une attitude simplement active envers l'objet sexuel, puis d'une conduite violente, jusqu'à celle de la liaison exclusive de la satisfaction (Befriedigung: apaisement) à l'asservissement de l'objet et aux sévices qui lui sont infligés. À strictement parler, seul ce cas extrême mérite le nom de perversion. Autrement dit, ce qui entre dans le processus de sublimation, cc n'est pas la perversion mais ce sont les traits pervers, liés à l'inadéquation de l'objet de la pulsion, toujours révisable. Cela lève une confusion fréquente. En effet, dans la perspective freudienne, au plan m{~tapsychologique et clinique, il n'y a pas de différence de fonctionnement entre la perversion et la paranoïa. Toutes deux visent à la maîtrise de l'autre, et dans les deux cas, la pensée conserve un lien étroit avec la sexualité.

- Du

côté de la paranoïa, on vise à maîtriser les pensées de l'autre.

Arraisonner ks pensées de l'aulre, c'esl vouloir réaliser un appareil psychique pour deux corps. Selon ma définition personnelle, le paranoïaque opère une soudure avec les pensées de l'autre, là où le pervers sc veut l'instrument et l'auteur de la jouissance de l'autre. Et cc, dans la mesure où il ne peut avoir lui-même accès à la jouissance inconnue de lui, dans la mesure où à la différence de la satisfaction, la jouissance représente une perte de représentation pour le sujet. Dans un texte de 1922, Freud décrit ainsi le comportement soupçonneux d'un mari paranoïaque, dans un délire de relation ou délire de liaison (Reziehungswahn) : "Il montrait à toutes ces manifestations de l'inconscient de son épouse une attention extraordinaire et s'entendait à les interpréter toujours correctement, de sorte qu'il avait à vrai dire toujours raison et pouvait encore invoquer l'analyse pour justifier sa jalousie. À proprement parler son anormaIité se réduisait à ceci qu'il observait ['inconscient de sa femme et lui accordait une importance beaucoup plus grunde qu'i1 ne serait venu à l'idée de tout autre. ,,18

Chez le paranoïaque, l'activité de pensée vise à maîtriser la pensée de l'autre, à connaître ses pensées et à les diriger. Nous sommes ici dans le registre de la seconde des théories sexuelles infantiles, la théorie cloacale19, qui correspond à l'état maniaque, un appareil psychique, une psyché pour deux corps, de façon à ce que ni l'autre ni

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Che vuoi ? n° 32
ses pensées ne m'échappent mIennes.

et qu'elles ne soient pas étrangères

aux

- Du côté de la perï.1ersion,il s'agit de maîtriser, au sens de l'emprise (Bewiiltigung), la jouissance de l'autre, dans la mesure où l'on est soimême exclu de la jouissance. le pervers méconnaît l'inadéquation fondamentale de la pulsion à l'objet qui est toujours substituable à un autre. le donjuanisme nous donne un exemple éclairant de cette quête sans fin, dans ce besoin de changer constamment d'objet, en étant successivement déçu par les objets trouvés, et revigoré par de nouveaux objets à conquérir, faute d'accéder à l'objet originaire, irrémédiablement perdu. Dom Juan, chez Molière, séduit pour « vaincre les résistances ", c'est-à-dire pousser l'autre au-delà de ses

limites. Et lui-même refuse toute limite, comme les

«

grands

conquérants... qui ne peuvent se résoudre à borner leurs souhai ts ,,20. G. Bataille fait écho à ce déni des limites dans «la Planète encombrée" : « Ce que je veux et que veut en moi l'être humain: je veux un instant, excéder ma limite, et je veux, un instant, n'être tenu par rien. ,,2] l'idéalisme passionné est une forme de perversion, dans la mesure où tout objet est toujours substituablc à un autre, parce que ne renvoyant jamais à l'insubstituable objet. L'autre n'est dès lors que le support de l'idéalisation. C'est ce qu'illustrent les Lettres portugaises, ce roman épistolaire écrit, en réalité, par le comte de Guilleragues en 1669. Dans la cinquième des lettres que la prétendue religieuse adresse au chevalier français qui J'a abandonnée, l'Ill' écrit: «J'ai éprouvé que vous m'étiez moins cher que ma passion. ,,22Témoignage éclatant du fait que la passion à elle seule, constitue les objets qu'elle va investir, dans le déni de leur singularité et de leur autonomie propre. Cela relève d'un phénomène de croyance dans les retrouvailles possibJes avec l'objet perdu. la croyance préexiste toujours à l'objet qu'elle investit, quaerens quem devoret (cherchant ce qu'elle peut dévorer). Maîtriser et s'emparer de la jouissance de l'autre, c'est ce que met en scène Laclos dans Les liaisons dangereuses23. Ce roman épistolaire se déroule selon un scénario immuable et répétitif entre deux personnages aussi pervers l'un que l'autre: la marquise de Merteuil qui manipule le vicomte de Valmont et le pousse à séduire d'autres femmes, et Valmont qui accumule les conquêtes, comme s'il s'agissait de conquêtes militaires (tout comme Dom Juan qui se compare à

Alexandre) : « Vous sentez bien qu'il me faut ici un triomphe complet
et que je ne veux rien devoir à l'occasion
hasard de la rencontre qu'il veut conjurer
»

-

«

occasion

»

signifie ici le

à tout prix. Tl collectionne

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