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LE MANAGEMENT A L'ÉPREUVE DU COMPLEXE

De
328 pages
Le premier tome se livre à une présentation critique des théories novatrices des vingt dernières années concernant le management alors que le deuxième tome met en question le rationalisme technico-organisationnel qui sous-tend la plupart de ces approches et propose des pratiques alternatives de management.
(Tome 2)
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Le Management
à l'épreuve du complexe
Tome II
Aux fondations du sensCollection Anthropologie du monde occidental
dirigée par Denis Laborde
Denis Laborde (éd.), Tout un monde de musiques, 1996
Annie Goffre (éd.), Polyphonies corses. L'orgue et la voix, 1996
Hubert Jappelle, Les Enjeux de l'interprétation théâtrale, 1997
Denis Laborde, De Jean-Sébastien Bach à Glenn Gould. Magie
des sons et spectacle de la passion, 1997
Série Amérique du Nord
Denys De1âge, Laurier Turgeon, Real Ouellet (éds.), Transferts
culturels et métissages Amérique-Europe, XVIe-XXe siècle, 1996
Laurier Turgeon (éd.), Les Entre-lieux de la culture, 1999Jean-Michel LARRASQUET
Le Management
à l'épreuve du complexe
Tome II
Aux fondations du sens
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005Paris-FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7776-3INTRODUCTION DU TOME II
Aux fondations du sens
L'environnement
tel que nous lepercevons
est notre invention.
H. von Foerster
Les approches du management et l'essentiel des méthodes qui sont mises
en œuvre aujourd'hui sont le produit des paradigmes cognitifs posi-
tivistes. Fondant leurs racines dans la logique aristotélicienne, ils cor-
respondent aux approches cartésiennes, newtonniennes dans les
sciences physiques, codifiées et validés par la philosophie positiviste
depuis plus d'un siècle. Leur pendant dans l'organisation, que nous avons
largement "ausculté" en première partie, est le modèle fordo-taylo-
rien. Il est à cet égard intéressant de prendre la mesure de la solidité,
conférée par "l'épaisseur historique" qui est la leur, de l'ancrage épis-
témologique (bien partagé!) des paradigmes en question.
La métaphysique globale, héritage de la Grèce antique, conçoit d'un
côté une sorte de métaniveau constitué par le système catégoriel
structurel, "arc-bouté" sur ces notions admises de façon quasi-universelle
que sont l'identité, la substance et la causalité, niveau dans lequel est
donné ou est conçu l'absolu, niveau de la raison (pure) ou des certi-282 Le management à l'épreuve du complexe
tudes absolues, et d'autre part l'activité de "production" scientifique
dont le rôle est, pour ainsi dire, de "remplir" de connaissances, les plus
justes possibles, ces catégories générales 1.
À partir de la Renaissance, l'essentiel de la connaissance scientifique
(le reste est écarté comme non-rationnel) qui se développe concerne
les sciences de la nature. Le dogme métaphysique ci-dessus évoqué et
la méthode scientifique sont ensuite en quelque sorte codifiés par
Descartes et Newton au XVIIe siècle. Au XIXe siècle, le souci de
connaître l'être humain et la société humaine se fait jour et acquerra
droit de cité scientifique. Très naturellement les méthodes, pratiques
et paradigmes forgés dans le développement des sciences naturelles
vont être transférés au domaine des sciences humaines et sociales.
C'est le XIxe siècle qui verra finalement posées, à la suite d'Au-
guste Comte, les règles et croyances qui ont gouverné la science et
la technique dans cette formidable période de développement
technico-scientifique occidental qui vient jusqu'à nos jours: la
doctrine positiviste. Les interrogations métaphysiques sont ba-
layées d'un revers de manche, et la science acquiert progressivement
dans la conscience du monde, du monde occidental en tous les cas,
une auto-justification en forme de credo: la nature peut être, et même
doit être connue et dominée par la mise en œuvre de la démarche
technico-scientifiqu e.
De là se généralisent des conceptions "linéaires" du développement
scientifique et technique: celui-ci se ferait par addition et généralisation.
D'abord l'addition, cette idée selon laquelle le développement de la
connaissance pouvait être considéré comme une démarche incré-
mentale tendant vers une espèce d'asymptote qui serait le savoir ul-
time. Sans se rendre bien compte qu'il y a là une contradiction dans
les termes qui nie la complexité du monde: ou bien l'asymptote est
inconnue, et donc on ne sait pas où l'on va (sauf à supposer que la dé-
marche scientifique est nécessairement unidirectionnelle, mais cela
contredirait quelque part la complexité ambiante, qui précisément est
la raison de fond qui appelle une démarche de type scientifique), ou
bien l'asymptote est connue, auquel cas on connaît la vérité ou le ré-
sultat, et on n'a donc pas besoin de s'en approcher 2!
Etzioni (A), The moral dimension, Towards a new economics, Free Press, Macmillan, 1988.
2 Castoriadis (C.), « Science moderne et interrogation philosophique ., Symposium,
Encyclopaedia Universalis - France, 1980, p. 64-88.Aux fondations du sens 283
Ensuite, existe également cette conception selon laquelle la science
progresse, au-delà de l'addition de connaissances, par généralisation
des théories existantes (tout est ainsi en ordre, dans l'ordre linéaire du
progrès). Position partiellement soutenable à petite échelle, mais qui ces-
se certainement de l'être au niveau des grandes avancées scientifiques.
On peut bien prétendre que le passage de l'espace à trois dimensions à
l'espace à n dimensions est une généralisation. C'est sans doute vrai, mais
c'est une vérité formelle, vide et surtout, une vérité exprimée a posteriori.
C'est en fait historiquement une révolution dans les mentalités (elles y
ont résisté pendant vingt-cinq siècles) où il a fallu passer d'une concep-
tion des mathématiques, outil de description du monde tel qu'on le
perçoit, à une conception où on les comprend comme formalisation abs-
traite de relations quelconques entre objets quelconques.
Il existe donc bien des ruptures entre les grandes étapes historiques
de la science, où les paradigmes principaux sont mis en question, et
où les logiques, les critères et les langages ne se comprennent pas et
ne dialoguent pas 3. Pourtant, selon les niveaux d'explication, les
théories se contredisent, mais chacune d'entre elle conserve souvent
son niveau de pertinence. La physique classique est nécessaire pour
expliciter le monde et les phénomènes macroscopiques, et la physique
quantique a permis des progrès énormes dans le domaine de l'infiniment
petit. La physique est en crise aujourd'hui parce que les deux théories
ne semblent pas conciliables.. . Au-delà de la physique, la connaissance
en matière d'organisation et de management nous semble être à un
moment comparable de son existence. Et le passage à de nouvelles ap-
proches demande de faire évoluer nos conceptions de la logique, de
la vérité scientifique et du langage. En ce sens, l'évolution dans ce do-
maine de la connaissance scientifique nous semble bien pouvoir être
elle aussi qualifiée de phénomène long, complexe et chaotique.
L'irruption de la complexité
Le monde moderne, ses entreprises, ses équipes techniques sont ca-
pables de faire fonctionner des systèmes techniques de plus en plus
compliqués. Comment ne pas s'émelVeiller devant les fantastiques avan-
cées de la technologie moderne: satellites, ordinateurs, communications,
3 Kuhn (T.-S.), The structure of scientific revolutions, Phoenix Books, University of
Chicago Press, 1962.284 Le management à l'épreuve du complexe
biotechnologies... Systèmes compliqués, mais qu'avec des moyens, du
temps, des capacités de calcul, de l'expertise, on pense dominer, du
moins dans les frontières que, consciemment ou pas, on leur fixe. On
est capable de générer de plus en plus d'ordre (technicien) dans des
domaines relativement fermés. Mais dans le même temps, combien de échappent à la compréhension et au contrôle, notamment,
tous les problèmes qui dépassent l'ordre technique, ou que l'ordre tech-
nique évacue, "externalise", qui dépassent les technologies de do-
mestication d'une matière relativement inerte. Car appliquer les re-
cettes techniques des sciences de la matière aux mondes du vivant et
du social ne "marche" pas. Tout y est imprévisible, tout réagit sur
tout, on ne sait pas quelles sont les unités signifiantes qu'il faut y
considérer... C'est le domaine du complexe.
Ou plus exactement, ce sont les domaines que l'on ne parvient pas
à dominer, à embrasser, parce qu'ils ne se laissent pas (plus?) ap-
procher par les outils conceptuels de l'ère positiviste. Ceux-ci ne
nous permettent que de construire des modèles cognitifs limités, ra-
tionalistes, fondés sur la logique aristotélicienne, sur l'identité, la
substance, la logique du tiers exclu, la causalité simple, sur le réduc-
tionnisme cartésien, sur la prévisibilité, le déterminisme newtonien.
Le langage, source de toute compréhension, de toute interprétation,
de toute communication - et en même temps produit social de tous
ces process - est lui-même forgé, par les siècles de son histoire, autour
de ces notions et de ces racines fondamentales de l'épistémologie
cognitive en cours.
Au regard de la théorie de la connaissance, le xxe siècle voit apparaître
une dimension nouvelle et, nous semble-toil, fort importante: la pri-
se en compte du langage comme objet interférant dans l'établissement,
le développement et la diffusion de la connaissance, et la prise de
conscience progressive de l'inextricable complexité de celui-ci, tant
d'un point de vue intrinsèque, que dans ses relations avec la connais-
sance et le pouvoir.
À cet égard, la première moitié du siècle nous semble pouvoir se
diviser en deux grands types d'attitudes, en restant bien conscient des
simplifications et approximations que ce genre d'exercice suppose in-
évitablement. L'une consistant à essayer de réduire cette complexité
en proposant de superposer aux langages naturels, trop complexes et
ambigus, des langages formels. Cette première attitude correspond glo-
balement aux principaux paradigmes rationalistes à l'œuvre en matièreAux fondations du sens 285
de connaissance scientifique, technologique aussi bien qu'organisa-
tionnelle. La seconde attitude, plus moderne, considérera que la com-
plexité du langage est quelque part le témoin du caractère irréductible
de la complexité du monde qu'à la fois il décrit et il façonne d'un cer-
tain point de vue.
Cette attitude à propos du langage ouvrira la porte aux courants de
pensée (au sens large) qui envisagent le langage comme étant le pre-
mier niveau de la complexité du monde. Il faut donc le comprendre
comme modelant les discours, et au-delà la production du sens. Ces
process complexes de la production du sens, de la production des
représentations mentales sont aujourd'hui analysés comme compor-
tant plusieurs moments. L'un de ces moments est le moment du "par-
ticulier", moment irréductiblement intime où l'individu génère le sens
personnel, se forge sa représentation, sa définition, sa valorisation.
Moment où se cristallisent la conscience et la liberté de l'individu, ex-
pression de son autonomie et de sa différence. Mais aussi témoin de
l'irréductible interprétativité du monde. Le sens des mots, du langage,
des discours n'est pas univoque. Les visions du monde non plus.
Le langage devient alors un passage obligé pour statuer sur la
connaissance - qui du coup devient socialement floue - et doit s'en-
visager même comme partie intégrante de celle-ci, sans que l'on
sache très bien dire quelle part de l'inconnaissabilité du monde il
faut lui accorder. Notre conviction en tout cas est qu'elle est à la fois
importante et méconnue. Dans le monde de la philosophie, ces cou-
rants - principalement les courants sémiologiques poursuivis par la
philosophie post-moderne, qui reconnaîtront le rôle central du dis-
cours et s'attacheront à son analyse - marqueront très fortement leur
temps d'une empreinte indélébile. Selon nous, les sciences et les
pratiques de gestion et d'organisation n'en ont cependant pas tiré tous
les enseignements nécessaires, pas plus que les approches qu'elles met-
tent en œuvre n'en tiennent suffisamment compte.
Car enfin, si le langage est ainsi construit, il n'en est pas moins
l'outil de modélisation cognitive de premier niveau. En racontant, en
disant, en écrivant des choses, on construit des modèles qui représentent
de façon mythique, réductrice, arrêtée, la réalité complexe et son
mouvement insaisissable.
On arrive à dessiner un système compliqué en définissant un certain
nombre (éventuellement grand) d'éléments et de relations entre ces
éléments, chacun d'entre eux pouvant être lui même compliqué, les286 Le management à l'épreuve du complexe
relations pouvant être à leur tour variées et nombreuses. On définit
ainsi des systèmes dont on a une maîtrise, au moins cognitive. On par-
le de la frontière du système ou de sa clôture opérationnelle pour ex-
primer que les éléments et leurs interrelations pris en compte dans
l'approche cognitive sont identifiés, dominés et modélisés, ou ont en
tout cas vocation à l'être. Mais bien entendu, cela ne signifie pas qu'on
dessine une image fidèle de la problématique de référence. Car ceci
est simplement impossible. Autrement dit, on définit, dans la sphère
cognitive, un certain nombre de "points d'ancrage", et un certain
nombre de relations entre ceux-ci.
Cette part relativement dominée de l'environnement de référen-
ce devrait pouvoir être gérée, "tenue en laisse" en quelque sorte.
C'est le système compliqué que nous évoquions à l'instant, ou du moins
l'image que nous nous en faisons. Mais ce que nous montrera fon-
damentalement la théorie du chaos, c'est que toute la complexité
qui a été laissée en dehors de notre modélisation, qui n'est pas accrochée
par ces "points d'ancrage", continue de son côté à exister et à "fonc-
tionner" hors de tout contrôle, modifiant simplement son comportement
autour des "points d'ancrage" que l'intervention humaine met en
place, avalant et intégrant ainsi les "effets de bord" de celle-ci.
La définition ou la mise en place d'un système technique ou d'or-
ganisation peut donc se comparer au vissage de points d'accroche qui
conforment ou contraignent d'une certaine façon une part de la com-
plexité d'ensemble (mais bien rarement comme on l'a prévu !), et
qui laissent le reste de celle-ci évoluer hors de toute connaissance et
contrôle, au gré de ses dynamiques propres, plus ou moins déformées
par les effets de bord des ancrages effectués sur la "plasticité" des
déformations de l'ensemble. C'est dans cette partie non observée
que naissent les "effets papillons" et les phénomènes "d'attraction étran-
ge" qui colorent d'une façon extrêmement puissante la réalité abor-
dée par la philosophie du chaos.
Changer les modes de pensée...
La complexité régente le monde. Elle est indomptable et inconnaissable.
Cela ne veut pas dire qu'il faille désormais se résigner et croiser les bras
en attendant que "le ciel nous tombe sur la tête". Mais, cela veut par
contre dire que les façons de penser venant d'un monde où le doute
était chassé, où l'on reconnaissait comme valeurs cardinales la véritéAux fondations du sens 287
unique, l'exactitude, la vérifiabilité, le déterminisme, la prévisibilité, l'op-
timalité, la domination de la nature, sont des façons d'aborder les
questions du monde moderne, et singulièrement dans le champ de l'ac-
tivité entrepreneuriale, qui bien qu'elles perdurent largement sont
passablement surannées, au moins dans leur rôle de principes orga-
nisateurs fondamentaux de la scientificité et de la rationalité de l'action.
La complexité est aussi une chance, celle de pouvoir "piloter l'ac-
4, c'est-à-dire de trouver les formes d'organisa-tivité par l'invention"
tion qui permettent d'inventer de façon continue les manières d'avan-
cer de continuer à exister, de se moderniser. Vers l'amélioration
continuelle des compétences, l'entreprise doit se positionner com-
me élément tranchant, capable d'agressivité, de volonté de s'impo-
ser, d'avoir son mot à dire face à la complexité. L'acquisition de ces qua-
lités d'adaptabilité et d'inventivité passe bien évidemment par la
réalisation d'une difficile mutation. Celle-ci devrait rimer avec la re-
définition du rôle "social" de chacun dans l'entreprise, avec l'orienta-
tion des acteurs en recherche de sens vers l'investissement personnel
positif dans leur métier (enrichi à cet effet), dans la construction d'une
œuvre commune, qui peut tout à fait déborder les frontières de l'en-
treprise. C'est-à-dire une mobilisation vers l'apprentissage et l'amélioration,
et finalement, vers la construction de l'organisation apprenante.
Le même type de réflexion peut être fait concernant l'organisation.
Les managers d'entreprise doivent cesser de croire à la fable selon la-
quelle une structure hiérarchique est une structure de pilotage et de
contrôle "exhaustif" de l'entreprise. Appréhension ontologique du sys.
tème de pouvoir (consciente ou pas) qui risque de se révéler fâ-
cheuse pour ceux qui s'y laissent prendre. L'illusion ontologique est
en effet un des dangers majeurs qui guette les responsables d'entre-
prises. Cela consiste à prendre pour existant, matériel, indiscutable,
évident, et en général, à vouloir l'imposer aux autres, quelque chose
qui n'est qu'une représentation, que le résultat d'une construction co-
gnitive et d'une interprétation du monde, donc qui n'existe pas, en
tout cas qui n'existe pas "comme ça", et qui est précisément discutable,
amendable, améliorable. David Freedman, s'appuyant sur plusieurs ci-
tations de Peter Senge partage tout à fait ce point de vue à propos de
la vision qu'ont les managers (nous y ajouterions pour notre part la
plupart des autres) des systèmes de pouvoir:
4 Génelot (D.), «Adieu à la planification, bienvenue à l'invention », in L'Expansion ma-
nagement review, 74, automne 1994, p. 103-109.n°288 Le management à l'épreuve du complexe
~ Dansun sens,les managersse trouvent dans une position comparableà celle
des scientifiques du pré-chaos. Ils "pensent" comprendre quelles sont les re-
lations de cause à effet au sein de leurs organisations, alors qu'en réalité, les
liens entre une action et son résultat sont plus complexes qu'ils ne pour-
raient l'imaginer. Senge appelle cela "dilemme de l'assimilation de fond" dans
les organisations contemporaines.
Les managers sont prisonniers des systèmes qu'ils sont supposés gérer. Ils ne
maîtrisent ni les dynamiques sous-jacentes à ces systèmes, ni la manière de les
influencer pour atteindre les objectifs organisationnels. En effet, la vision du
manager en tant que planificateur omniscient est fondamentalement trompeuse.
"L'idée selon laquelle quelqu'un là-haut contrôlerait tout est fondé sur une illu-
sion: celle selon laquelle n'importe qui pourrait maîtriser la dynamique et la
,,5complexité d'une organisation à partir du sommet" affirme Senge.
D'autres grilles de lecture de notre inscription dans le monde et de
l'organisation de notre activité sont nécessaires, qui s'appuient sur une
compréhension minimale de ce que la reconnaissance du caractère com-
plexe du monde change pour nous. Malheureusement, comme le sou-
ligne ici Freedman, les obstacles sont nombreux et très profondé-
ment enracinés. il devient pourtant dangereux de piloter sur une logique
de prévision et de planification. Il faut plutôt aller vers cette idée que
sile futur est imprévisible,il est par contre à construire. il but l'inventer.
Face aux interrogations et aux incompréhensions, à cette impression d'avoir
perdu le cap, bien souvent ressentie par les managers et les responsables,
désemparés face aux busses certitudes, aux simplifications voire aux er-
reurs funestes trop souvent commises en matière de stratégie, d'orga-
nisation et de gestion, le passage à la pensée complexe semble néces-
saire pour une meilleure compréhension des phénomènes de pouvoir,
de gestion et d'organisation, aussi bien que pour une réflexion et des
propositions plus pertinentes relativesà de nouveaux modes d'organisation.
Car un des aspects les plus prégnants est sans aucun doute consti-
tué par les phénomènes de pouvoir, essentiellement d'ailleurs dans
leurs dimensions symboliques et cognitives. Dans la société globale,
les analyses du pouvoir ont beaucoup évolué jusqu'aux théories en
œuvre à l'heure actuelle chez les politologues, de l'extrême diffusion
du pouvoir. Notre conviction est qu'il en est de plus en plus ainsi dans
l'entreprise aussi, et que les nouvelles formes d'organisation en
émergence en sont le témoin.
Freedman (D.), «À nouvelle science, nouveau management », in Harvard-L'Expansion,5
68, printemps 1993, p. 11-12.n°Aux fondations du sens 289
Car ces nouveaux paradigmes s'expriment dans le "fu.ire". Le paradigme
ancien de la rationalité objective permettait la prévision substantive du
futur (déterminisme) et, allant avec, la disjonction des étapes et des fonc-
tions. Cette approche admettait sans problème le travail "éclairé" des
planificateurs et des stratèges pour définir les contours d'un futur
souhaitable, et la route à suivre pour y parvenir, comme condition
préalable nécessaire à l'intervention des opérationnels, sous les ordres
des précédents, pour mettre ensuite tout cela en œuvre.
La pensée complexe refuse aujourd'hui ce type de vision, puis-
qu'elle assume l'imprévisibilité et l'interaction avec les décisions
prises; une stratégie globale dessinée à l'avance ne présente plus grand
intérêt pratique. Planification et action sont intimement liées. À tel
point même que le terme de planification devient impropre. Stratégie
et opérationnel se distinguent de moins en moins, ils évoluent vers
un couple cognition-décision ou mieux, cognition-action, se rap-
prochant de la boucle fondamentale de la conscience des systèmes
vivants que les neuro-biologistes appellent sensori-motrice... On
assiste donc à un ensemble de raccourcissements des distances de
pouvoir et de reconjonctions qui correspondent à l'effacement pro-
gressif de l'ensemble des approches hiérarchiques et disjonctives de
l'épistémologie fordo-taylorienne (stratégie-opération, long terme-
court terme, travail de conception-travail d'exécution, chef-subordonné,
entreprise-environnement. ..).
Le complexe, et le tourbillon cognitif qui l'accompagne, nous lais-
sent-ils quelque chance de comprendre l'organisation? Y a-t-il, dans
ces conditions des principes fondamentaux, fondateurs de l'organi-
sation? Des principes actifs? Des principes hologrammatiques qui
ne se laisseraient pas enfermer dans un angle de vue ni limiter à cer-
taines échelles d'approche, mais qui au contraire seraient fractale-
ment vrais à tous les niveaux d'approche? Qui seraient présents aus-
si bien dans les parties que dans le tout? Nous essaierons de répondre
à cette question en approfondissant les notions de projets et de réseaux
que nous avons mises à jour en première partie. Partant de là, nous
définirons ce principe fondamental, ce holon de l'organisation, qui de-
vrait servir de base de réflexion au problème fondamental-le problème
des problèmes - qui est celui qui tourne autour de la recherche du sens.
Les méthodes de gestion mises en œuvre évoluent, et doivent
bien entendu encore davantage évoluer en conséquence. Rendant
les gens plus responsables, répartissant, et en quelque sorte banalisant
la décision complexe, et donc modifiant de façon approfondie les290 Le managemmt à l'épreuve du complexe
systèmes de pouvoir, ces évolutions appellent des relations à l'in-
formation en modification extrêmement profondes, vers des atti-
tudes actives de spécification et de recherche dynamique et auto-
centrée de l'information nécessaire (voir le développement de
l'internet par exemple...).
Le premier chapitre de ce second tome sera relatif à l'irruption du
complexe, aux enjeux de sa métabolisation dans l'organisation,
ainsi qu'aux obstacles que celle-ci rencontre. Nous entrerons dans
le monde de la complexité, avec une part importante faite à l'ana-
lyse du langage et du discours, tant il est vrai que toute vérité, tou-
te analyse scientifique, tout énoncé cognitif est à la fois médiatisé
et produit par le langage.
Le second chapitre sollicitera la théorie du chaos et la systémique pour
comprendre un peu mieux le concept de complexité dynamique, ain-
si que l'évolution des systèmes vers leur état d'auto-référence et de
conscience, rejoignant ainsi, par un autre chemin, la très centrale théo-
rie de l'autonomie. Enfin, les différents obstacles à cette métabolisation
seront examinés, de façon à pouvoir mieux les connaître au moment d'es-
sayer d'avancer dans le sens de la rénovation des formes de gestion.
Le troisième chapitre, tentera de relire l'organisation au filtre de
ces concepts de la complexité, de repérer les nouvelles idées et pra-
tiques en émergence, tant en ce qui concerne les aspects de gestion
et d'organisation, que pour ce qui regarde la gestion de l'information
et les accès à celle-ci, tant il est vrai que dans les environnements ac-
tuels, elle est désormais indiscutablement devenue une ressource
stratégique. Autant d'idées et de pratiques qui parsèment le chemin
de la recherche-action dans les organisations, et que nous ferons,
dans le dernier chapitre, rebondir vers des visions de futur, car le
défi du management "scientifique" d'aujourd'hui consiste précisé-
ment à construire le futur en faisant partager le souci de la responsabilité,
de l'inventivité, de la recherche et de l'apprentissage. .CHAPITRE V
Quelques repères
pour aborder la pensée complexe
Il est temps
de cesser dJavoir tort avec exactitude
pour commencer
à avoir approximativement raison.
M. KeynesJ.
La culture newtonnienne, où l'on décrivait un monde de la physique
déterministe, où les trajectoires des particules étaient calculables et pré-
dictibles, grâce à une loi universelle, est aujourd'hui très fortement re-
lativisée. La méthode hypothético-déductive mise consciencieusement
en œuvre par les scientifiques a finalement conduit à la dissolution de
la notion d'objet "observable" en soi, par rapport à des repères fixes
de temps et d'espace, comme réalité séparée et autonome. D'abord les
travaux d'Einstein sur la relativité ont montré que matière, espace et
temps ne peuvent pas se concevoir indépendamment. Ensuite, la
théorie quantique, donnera en quelque sorte le coup de grâce, en ra-
menant l'essence de la matière à des distributions de probabilités qui
ne deviendront "énergie" ou "matière", donc réalité qu'en entrant en
interaction avec un autre quantum (par exemple provenant de l'ap-292 Le mallagemmt à l'épreuve du complexe
pareillage d'un expérimentateur). Cette importante découverte est le
fait de Niels Bohr dans une contribution qui lui vaudra le Prix Nobel
de physique en 1922.
Il n'est donc plus possible de considérer séparément l'observateur
et ce qu'il observe, en particulier, parce que la conscience de
(la décision de faire telle observation à tel moment et dans telles
conditions) va influer sur le monde de la matière. Ceci est en particulier
vrai lorsqu'on s'occupe d'infiniment petit, d'infiniment rapide...
Nous pourrions sans doute rajouter d'int1niment complexe! Au-delà,
ces remises en cause questionnent les présupposés fondamentaux de
la connaissance scientit1que, en ce sens que les paradigmes cognitifs
généralement en œuvre, du moins dans les sociétés occidentales sont
décidément trop restreints, trop fermés pour affronter cette com-
plexité. Ils sont en crise, dépassés.
Ces quelques rappels sur l'écroulement de l'illusion newtonnien-
ne en physique avaient pour objet de retrouver les principales racines
de la problématique de la complexité, qui contestent le regard "limpide"
porté sur les objets de science, en démontrant que l'activité scientifique
doit désormais abandonner ces illusions simplit1catrices et s'habituer
à une approche plus "trouble" du savoir. Mais, au-delà de la contesta-
tion du regard scientifique habituellement porté par les sciences de la
matière, il est de plus en plus communément admis que ces résultats
et ces mises en question concernent la connaissance en général, mais
aussi les problématiques cognitives s'intéressant à l'organisation. Elles
aussi doivent être regardées comme des problématiques complexes.
Elles ne doivent pas attendre grand-chose des sciences plus dures qui
seraient prétendument en avance, car en fait d'avance, arrivées au
bout de leur porte-à-faux, elles sont en crise profonde! C'est du moins
ce qu'écrit Cornelius Castoriadis dans sa contribution aux "Perspectives",
dans le cadre du symposium de l'Encyclopaedia Universalis.
« Lesavoirconstitué par les sciences de la nature non seulement ne fournit aucun
recours face aux interrogations soulevées plus haut 1, mais en plus traverse lui-
même une crise profonde qui vient de très loin et va très loin, aussi loin que la
période historique qui vu grandir et proliférer, que l'organisation sociale qu'ill'a
a modelée et qui modelée, que l'idéologie ontologique qu'i! a incarnée, et qu'unl'a
2certain moment, désormais sans doute éternel, de l'imaginaire humain.»
Il s'agit des interrogations relatives au « retard » des disciplines anthropologiques.
Symposium,2 Castoriadis (C.), « Science moderne et interrogation philosophique ",
Encyclopaedia Universalis Fr,mce, 1980, p. 65.
-Aux fondations du sem 293
La conclusion de nos "braconnages" dans le champ des théories mo-
dernes de la connaissance pourrait être que les principaux para-
digmes traditionnels de la connaissance semblent être définitivement
déclassés au plan épistémologique, même si au niveau pratique ils domi-
nent encore de fait les conceptions cognitives dans la société (y com-
pris d'ailleurs celles de la plupart des scientifiques).
Lorsqu'on met en question, des catégories aussi fondamentales que
la notion de progrès, sur la nature fondamentale duquel, jusqu'à une
époque récente, les grandes idéologies monistes ne semblaient pas avoir
d'états d'âme, et sur le plan cognitif, à la suite de la sémiologie et de
la physique quantique, l'identité, la substance et la causalité, on doit
admettre qu'on perd à la fois le sens (signification et direction) et les
repères de base sur lesquels la compréhension du monde et le dé-
veloppement scientifique et technologique des trois derniers siècles
se sont principalement fondés. On se trouve probablement devant une
rupture épistémologique majeure3. Les sociétés occide.ntales sont
en proie à une crise sociale et idéologique extrêmement profonde et
restent désemparées devant la remise en cause de leurs fondements
et de leurs croyances les plus profondes. 4
« Le changement qui en résulte est saisissant, tant il semble s'inscrire en creux
par rapport à l'ancien ordre industriel. Alors que dans les modèles précé-
dents, on ne songeait qu'à faire du plus grand et à produire plus de biens ma-
tériels (le plus grand, industriel ou commercial étant en même temps le plus
rentable), voici qu'avec la capillarité technico-sociale de l'informatique, le
progrès se caractérise par le plus petit.
L'efficacité technique n'est plus liée au gigantisme, mais au contraire à la ré-
duction. De même le primat ne passe plus par la production de biens maté-
riels et la consommation croissante de l'énergie, mais par la focalisation sur
l'information, pour améliorer les délais, la flexibilité, vers des économies de
ressources et d'énergie. Du paradigme thermodynamique, on passe à celui de
l'information, du compliqué au complexe, du matériel à l'immatériel, des
économies d'échelle aux économies d'intelligence. Notre hypothèse est que
ces modifications ne sont pas de simples adaptations à ce que l'on continue
d'appeler la crise (en lui augurant une sortie), mais dessinent au contraire un
futur fondé sur le changement et le déséquilibre permanent 5.
3 Kuhn Cf-S.), The structure of scientific revolutions, Phoenix Books, University of
Chicago Press, 1962.
4 Robin (J.),«Mutation technologique, stagnation de la pensée in LeMonde diplomatique,",
mars 1993.
5 Lebaube (A), « Le temps du déséquilibre permanent Le Monde Diplornatique, mai 1995.",Le management à l'épreuve du complexe294
L'organisation traditionnelle ou du moins l'appréhension habituelle que l'on
en avait, bien définie, bien construite, bien ordonnée, bien planifiée, éclate et
laissela place à un ensemble de dialogiesque nous ne savons pas très bien mettre
en ordre: entreprise et formes diffuses, précarité et initiative, qualification et
polyvalence...» 6
Il faut donc explorer ce qui est en question dans la crise de la connais-
sance aujourd'hui, et en particulier, pour ce qui nous concerne dans
le monde de l'organisation, où il nous semble que cette conception
positiviste ou "newtono-cartésienne" de la connaissance, linéaire, ad-
ditive et ontologique est toujours largement à l'œuvre, et source de
bon nombre des incompréhensions que nous venons d'évoquer 7.
Il devient nécessaire de s'interroger sur la connaissance, car elle
se révèle pleine de pièges, pleine d'évidences qui n'en sont pas...
Tout système formel est indécidable, il ne se ferme que s'il s'abreuve
de sens à un métaniveau :
«C'est dire que le renoncement à la complétude et à l'exhaustivité est une
condition de la connaissance de la connaissance. Toutefois, la logique de Tars-
ki comme le théorème de Gôde! nous disent qu'il est éventuellement pos-
sible de remédier à l'insuffisance auto-cognitive d'un système en constituant un
métasystème qui puisse l'embrasser et le considérer comme système-objet.
Ainsi les règles, les principes, les paramètres, le répertoire, la logique, les pa-
radigmes qui régissent notre connaissance peuvent-ils devenir objets d'examen
pour une connaissance de second degré (connaissance portant sur les instruments
de connaissance), laquelle dispose alors de concepts sur les concepts,
de catégories portant sur les catégories... Étant donnée l'aptitude réflexive, propre
à notre esprit, qui permet que toute représentation, tout concept, toute idée
puisse devenir objet possible de concept, idée; étant donné
que l'esprit lui-même peut devenir objet de représentation, idée, concept; étant
donné enfin l'aptitude de la connaissance scientifique à traiter objectivement
les organes et processus neuro-cérébraux qui concernent la connaissance,
nous pouvons constituer une connaissance seconde de tous les phénomènes
et domaines cognitifs, et de même une seconde pensée réflexive (das Nach-
denken) portant sur la pensée.
Remarquons toutefois que la connaissance de la connaissance ne peut que de-
meurer à l'intérieur du langage, de la pensée, de la conscience. Elle ne sau-
rait prétendre élaborer, ni un véritable métalangage (les langages formalisés,
6 Adapté de Claveranne O.-P.) et Larrasquet O.-M.), « L'impact socio-économique du
développement technologique XIII Congreso de estudios vascos, ciencia, tecnolo-",
gia y cambio social en Euskal Herria, Eusko Ikaskuntza, Zamudio CBizkaia), décembre
1995, p. 49-56.
7 Baumard CP.),Les organisations déconcertées, Masson, 1996.Aux fondations du SeilS 295
nous le verrons, ne pouvant constituer un métalangage par rapport à notre lan-
gage), ni une métapensée, ni une métaconscience. Mais l'aptitude de la
connaissance à se traiter comme objet et l'aptitude de l'esprit à se considérer
lui-même permettent d'instaurer un système de méta.points de vue sur la
connaissance .
C'est du reste bien un système de méta-points de vue qui est en cours de consti-
tution depuis quelques années. Après l'épistémologie génétique de Piaget, qui
fut un remarquable effort de réarticulation des connaissances dans le sens même
d'une connaissance de la connaissance, on assiste dans les années quatre-
vingt à divers regroupements, encore incomplets, de "sciences cognitives"
(entre-associant notamment psychologie cognitive, linguistique, intelligence
8artificielle, logique)."
Si l'on passe de la notion de sciences cognitives (association de dis-
ciplines gardant leur souveraineté) à l'idée proposée par Jean-Louis
Le Moigne, de "science de la cognition" (science souveraine gouver-
nant les disciplines associées), alors on fera plus que faciliter les
échanges entre disciplines différentes, on arrivera à faire de la
connaissance un objet de connaissance. La science occidentale ef.
fectuera alors son ultime conquête en introduisant la connaissance dans
son objectif et son objectivité. Mais, cette conquête serait en même temps
une défaite pour la connaissance, si celle-ci ne devenait qu'un objet
comme les autres.
La connaissance en effet, ne peut être un objet comme les autres,
puisqu'elle est ce qui sert à connaître les autres objets et ce qui lui sert
à se connaître elle-même.
La liaison fondamentale entre le connaître et l'agir, entre le savoir
et le faire, entre la science et la technique, entre la théorie et la pra-
tique, entre l'homme de science et l'homme d'action, liaison fonda-
mentale que l'on peut décliner, comme on le voit, de nombreuses ma-
nières, est une autre des questions qui se posent à nous également de
façon centrale. Et d'abord parce que les rapports entre ces termes, sur
un plan général, nous semblent être en train de se modifier sous de
très nombreux aspects.
La technologie devient nécessaire pour faire avancer la recherche
scientifique, à tel point même que certaines branches aujourd'hui
décisives du savoir n'avancent que grâce à la technologie (mathéma-
tiques, physiques des particules, médecine...). Celle-ci devient ex-
trêmement complexe et n'avance elle-même que parce qu'une part des
8 Morin (E.), La méthode III, la connaissance de la connaissance, Le seuil, Paris, 1986,
p. 17-18.296 Le management à l'épreuve du complexe
activités de recherche lui est explicitement dédiée... Ceci est parti-
culièrement vrai concernant les technologies de l'information et de
la communication au regard de l'organisation.
Étroitement liées à ce phénomène, les avancées que connaît la
philosophie cognitive en ce crépuscule des épistémologies positi-
vistes amènent de plus en plus à penser que connaissance et action
sont deux catégories liées de façon dialogique, de manière très forte.
D'une part parce qu'en connaissant, on agit, et qu'en agissant, on connaît.
Et d'autre part, dans le fil de ce qui précède, parce que l'homme
d'action a de plus en plus besoin du théoricien pour avancer et agir
dans les environnements complexes, et que le théoricien a besoin de
l'action pour pouvoir observer sa "matière" en mouvement, pour en
extraire un peu plus de richesse. Les deux termes, en boucle auto-
poïétique (qui rappelle la boucle sensori-motrice), forment un entrelacs
de plus en plus serré, si bien qu'il devient aujourd'hui de plus en plus
difficile de séparer conceptuellement connaissance et action.
Enfin, des raisons d'ordre plus sociologique, liées aux précé-
dentes, mais de calibre plus sociétal, amènent avec elles la lente ré-
habilitation du technique, du faire, la réhabilitation des logiques d'or-
ganisation autour du physique..., apportant avec elles le
rapprochement de la connaissance et de l'action. On peut y retrouver,
en agrandissement fractal, la fameuse boucle sensori-motrice du sys-
tème neuronal à laquelle les cogniticiens modernes attachent la base
essentielle de la socialisation des individus.
De la connaissabilité du monde
Une première idée - fondamentale! - qui est mise en question, lors-
qu'on regarde les apports de la sémiologie, c'est l'idée selon laquel-
le les mots ont un sens. En tout cas, ils n'en ont pas qu'un, que l'on
pourrait précisément définir. Le rapport univoque entre le discours
(y compris l'énoncé scientifique) et ce qu'il est sensé exprimer est mis
en question. La vérité scientifique est aussi prise au piège du langage,
en s'y enferrant d'autant plus que ce qu'elle essaie d'exprimer est
complexe. Dans la mesure où les humains s'expriment par des mots
et des discours, il ne peut y avoir une seule vérité "vraie".
Un autre pilier met en question la connaissabilité du monde. Dans
l'approche cartésienne et newtonienne, connaître le monde consiste
à l'observer pour le décrire. Les objets et phénomènes sont caractéri-Aux fondations du sens 297
sés comme identifiables et mesurables par une activité d'observation
"objective", neutre et extérieure aux phénomènes observés, qui consi-
dère temps et espace comme des référents immuables. Ces présupposés,
si profondément ancrés dans les esprits occidentaux (la fameuse "iner-
tie culturelle" de Varela), sont mis en question au xxe siècle par la re-
lativité et la théorie des quanta. La théorie du chaos va venir de plus
contester, face à l'irréductible complexité du monde, la pertinence
des relations causales simples, et donc la prédictibilité.
Par ailleurs, l'idée que la science est une activité neutre, une acti-
vité qui se déroulerait dans un monde des idées, protégé et aseptisé,
qui serait le lieu de la production de la vérité objective, bien à l'abri des
intérêts matériels, des problèmes de pouvoir et de domination est
une idée aujourd'hui ouvertement contestée. On souligne de plus en
plus que la science est bel et bien le produit d'une activité sociale, pro-
fessionnelle, faite dans certaines conditions concrètes dans des labo-
ratoires de recherche - qui sont ni plus ni moins des organisations -
financée ou non financée, donc facilitée ou limitée selon qu'elle cor-
respond plus ou moins aux priorités de ceux qui la pilotent 9. Certains
disent même que la connaissance est un processus de production fi-
nalement assez proche des autres processus de production. Comme
tous les autres, elle ne peut se produire que dans le cadre d'institutions
qui ont bien évidemment leur matérialité, leurs intérêts, leur culture,
leurs aspects sordides et positifs... 10.Elles ont aussi leur langage, Mi-
chel Foucault insiste bien:
« Les pratiques discursives ne sont pas purement et simplement des modes de
fabrication du discours. Elles prennent corps dans des ensembles techniques,
dans des institutions, dans des schémas de comportement, dans des types de
transmission et de diffusion, dans des formes pédagogiques qui à la fois les im-
11posent et les maintiennent. »
Elles ne fonctionnent par conséquent qu'à travers leurs propres logiques
illocutoires et perlocutoires. Il faut donc s'attendre à ce que, par na-
ture en quelque sorte, la production de connaissance obéisse à une
triple logique et cristallise tout à la fois de la rigueur, du pouvoir et du
9 Ùltour (B.), Nous n'avonsjamais été modernes, essai d'anthropologie symétrique, I.:Har-
mattan, 1991.
10 Ùltour (B.), Conférence invitée aux XIIIe journées nationales des IAE, Toulouse, avril 19%.
11 Foucault (M.), L'ordre du discours. Leçon inaugurale au Collège de France, pro-
noncée le 2 décembre 1970,NRF-Gallimard, 1971,p. 10.Le management à l'épreuve du complexe298
discours, selon une trilogie que Bruno Latour propose de conjoindre
de façon systématique pour comprendre la problématique de la con-
naissance et qu'il personnifie respectivement en Jean-Pierre Chan-
geux, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida, rappelant d'assez près le nœud
borroméen lacanien, du moins si on le lit dans une perspective de psy-
chologie sociale, imbriquant les cercles du réel, de l'imaginaire et du
symbolique. Séparer et autonomiser une seule de ces trois logiques
pour prétendre que la connaissance est l'un ou l'autre est un non-sens.
Elle doit s'abreuver aux trois à la fois.
Déjà vraies pour les sciences fondamentales et naturelles et pour
la technologie, ces considérations sont encore plus prégnantes pour
les sciences humaines et sociales, et surtout pour la gestion, science
12,en fonction d'enjeux idéologiques, sociaux, politiquesde l'action
ou financiers plus immédiats, et plus ou moins directement liés aux
terrains d'investigation. Lié à toutes ces considérations aussi, le diffi-
cile problème du pilotage de la recherche entre ses divers niveaux d'in-
tervention : fondamentale, appliquée, développement...
Enfin, face à cette complexité qui sourd par toutes les lézardes de
l'édifice, une autre dimension, conséquence des précédentes, est éga-
lement questionnée. C'est la tendance à l'ultra-spécialisation scientifique,
à la disjonction des savoirs qui, après avoir accompagné les progrès
scientifiques et technologiques de l'époque moderne, est aujour-
d'hui de plus en plus considérée, dans la mesure où elle ne sait pas
trouver la dialogie entre les logiques de séparation et les logiques
de conjonction, comme mère d'un réductionnisme néfaste, jouant un
rôle important dans la crise de la connaissance.
Les derniers développements de la théorie des systèmes veulent en
faire un moyen de dépasser cette disjonction et d'assumer et de
prendre en compte cette complexité, comme nous avons eu l'occasion
de le souligner à plusieurs reprises au fil de ces réflexions, en in-
tégrant, en quelque sorte, la multiplicité des angles d'attaque. Elle
peut probablement y contribuer à condition précisément de
s'émanciper elle-même des présupposés hérités de cette philoso-
phie positiviste qu'elle se propose d'aider à dépasser, en s'associant
aux fondements épistémiques de la complexité, dans les para-
digmes constructivistes.
12 Girin O.), Avant propos à l'ouvrage de Florence Charrue-Duboc, dir., Des savoirs en
action: contribution de la recherche en gestion, L'Harmattan, Paris, 1995.Aux fimdatiolls du Se1lS 299
Ceux-ci vont en effet faire place à un certain nombre de façons nou-
velles, en tous les cas, nouvellement intronisées ou même en cours
d'intronisation comme nouvelles façons de lire les problématiques ges-
tionnaires. Les approches constructivistes combattent l'illusion on-
tologique et ouvrent le jeu à la pluralité des points de vue et aux ap-
proches par l'éco - et l'auto - organisation...
Questionner les habitudes cognitives est donc une nécessité pour
rentrer de "plain-pied" dans les paradigmes constructivistes. Nous
aborderons ces aspects en deux points successifs:. Le premier nous conduira à essayer de comprendre ce que l'on en-
tend par approche complexe, en approchant les aspects interpré-
tatifs et chaotiques auxquels se heurte la connaissance. La modélisation
systémique sera également mise à contribution, notamment pour
éclairer les évolutions des systèmes complexes, et en particulier le
cas - central dans notre problématique - des dynamiques qui
poussent les systèmes vers leur autonomie et leur autoréférence.. Le second point nous conduira à mieux cerner les nouveaux pa.
radigmes cognitifs en émergence, qui accompagnent cette prise de
conscience de la complexité, autour des notions systémiques
complexes que sont l'éco - et l'auto - organisation. De l'approche
de ces notions se déduiront, sous un autre jour, les aspects de
conscience et d'autonomie des composants de l'organisation, et le
rôle qu'elles jouent en matière de développement de l'auto-or-
ganisation des rétërents complexes.
Le complexe, questions de regards?
Que reste-t-il ou que restera-t-il des "contes simplistes" de la période
rationaliste que nous racontaient les scientifiques, ou dans le do-
maine qui est le nôtre, les gestionnaires ou les chercheurs en gestion?
Voilà une question posée de façon très impertinente qui mérite que
l'on s'y arrête quelques instants. Copiant d'une certaine façon la dé-
marche entreprise par les disciplines anthropologiques qui choisi-
rent, pour rattraper le retard scientifique que tout le monde leur re-
prochait, de s'appuyer sur un épistémèvenant des sciences physiques
pour irriguer les sciences de l'homme et du social, les méthodologies
des sciences de gestion se sont en effet très naturellement appuyées
sur des méthodologies qui après tout étaient tout à fait en cour à
leur époque.Le management à l'épreuve du complexe300
Le complexe fait aujourd'hui irruption dans le jeu et réclame un chan-
gement d'attitude devant la connaissance. En particulier se convaincre
que ce n'est pas parce que des éléments ne sont pas bien carrés, ni bien
conformés, donc pas "susceptibles de scientificité" (en ce sens qu'ils
seraient analysables par les méthodes scientifiques reconnues), qu'ils
ne sont pas intéressants ni surtout importants. Le coup d'œil qu'on leur
jette, et qui va conduire à les laisser sur le bord de la route de l'expli-
cation rationnelle, n'est très probablement pas très franc... Ces
quelques phrases, librement traduites, sont tirées du prologue du ma-
gnifique ouvrage en langue anglaise de James Gleick intitulé "Chaos".
« Dans les villes montagneuses de l'Ouest, les nuages ressemblent bien peu à ces
brouillards rasants chargés de suie qui imbibent l'air de l'Est. À Los Alamos, à
l'abri d'un grand cratère volcanique, les nuages traversent le ciel, parfois dis-
posés au hasard, mais parfois aussi en formation qui semble n'être pas due au
hasard, se groupant en bouquets uniformes ou roulant leurs formes en bour-
relets réguliers, un peu comme de la matière cervicale. Les après-midi d'orage,
quand la douce lumière du ciel semble trembler dans une attente électrisée,
les nuages persistent sur trente miles, filtrant et réfléchissant la lumière, jusqu'à
ce que tout le ciel devienne un spectacle grandiose s'organisant comme un sub-
til reproche fait aux physiciens. Les nuages représentent en quelque sorte un
des aspects de la nature que les principaux courants de la physique ont igno-
,,13rés, des aspects à la fois flous et détaillés, structurés et imprévisibles.
Par cette approche "nébuleuse" du problème, Gleick exprime, de fa-
çon certes un peu paradoxale, quelque chose de très important au re-
gard des épistémologies complexes. Quelque part, dans les environ-
nements naturels, le désordre se mêle d'une certaine façon à l'ordre,
ou en tout cas, nous surimposons l'ordre au désordre. On peut en
prendre conscience à condition de savoir considérer les problèmes se-
lon plusieurs échelles d'approche, et d'en avoir une perception dy-
namique. La perception et surtout la recherche d'un ordre statique,
l'idée fondamentale de la catégorisation scientifique, semblent bien
définir les espaces dans lesquels la science occidentale s'est aventu-
rée pendant trois siècles. En effet jusqu'à présent, la démarche scien-
tifique semble s'être arrêtée aux marches du chaos: il fallait le domp-
ter ou l'ignorer. Le désordre a été un concept tabou, voire
monstrueux. Point d'étude, de discours ou de théorie sur les tu-
multes de la mer, sur les fluctuations erratiques des populations
d'animaux sauvages, ou encore sur les prévisions météorologiques.. .
13 Gleick G.), Chaos, Abacus, 1987, p. 3.Aux fondations du sens 301
« La période n'avait aucune sympathie pour la vraie nature, celle qui est sauvage
et non régulée. Elle était regardée comme agressive, comme un souvenir hi-
deux et envahissant du péché originel, de l'éternel bannissement de l'homme
du jardin d'Eden [...]. Même les sciences naturelles [...] restaient essentiel-
lement hostiles à la nature sauvage, n'y voyant que quelque chose à dompter,
classifier, utiliser, exploiter. » 14
Cette opinion nous semble illustrer les attitudes et les paradigmes co-
gnitifs, et plus foncièrement la culture en œuvre face au complexe et
au turbulent. Ces derniers sont considérés tous deux comme enne-
mis de l'entendement et du progrès. Dans une large mesure, ce pa-
radigme (consubstantiel des principes de Newton) résiste jusqu'à
notre époque, un peu comme le camp retranché de la science posi-
tive, même si précisément les théories (relativité, quanta, chaos) qui
se développent et se diffusent au xxe siècle commencent à mettre à
mal la citadelle.
Il y a donc là des espaces à investir, à intégrer aux préoccupations
scientifiques. Le progrès de la connaissance est à ce prix. Les princi-
paux paradigmes scientifiques et l'appareillage conceptuel en œuvre
dans les approches positivistes traditionnelles ne semblent pas à la me-
sure de ces ambitions. Au contraire, ils semblent bien être une des raisons
de la crise de la connaissance, elle-même élément d'une crise sociale,
et même sans doute existentielle de grande ampleur. La démarche scien-
tifique moderne a évidemment besoin d'être recadrée. Elle doit assumer
que le monde est complexe, que l'humanité est productrice de son
propre futur, y compris, et peut-être surtout de ses connaissances. Elle
doit se débarrasser de l'illusion infantile selon laquelle le réel existe
et doit être simplement décrit. Les choses sont plus complexes que cela.
À cet égard, les approches scientifiques modernes, pour être pertinentes,
doivent assumer l'irrémédiable complexité du monde.
La complexité nous semble finalement être une prise de conscience,
"le réenchantement du monde" selon le mot d'Albert Jacquard 15.
14 Fowles (J.),A maggot, Little Brown, Boston 1985, cité par Rowe (J.),« Traditional values
in post-modern setting", IIIrd Conference on information systems methodologies, Bri-
tish computer society, Information systems methodologies specialist group, Wrexham,
6-8 septembre 1995.
15 Jacquard (A) et de Péretti (A.), «Né pour choisir", Cassette vidéo de la série« Né pour
apprendre", réalisée par l'lUT de l'Université de la Rochelle et J'École Normale Supérieure
de FontenaylSaint Cloud, 1995.302 Le management à l'épreuve du complexe
Une prise de conscience qui met à jour que le monde ne se raconte
pas, ou du moins qu'il ne peut pas se raconter seulement avec des his-
toires simples. Il est vivant, il combine des volontés autonomes, des
entités en construction, des projets individuels et collectifs, des cer-
veaux en relation à leur extérieur par l'intermédiaire de perceptions
et de représentations. Elle exprime aussi que tout cela se déroule dans
le temps, dans le temps de la vie, que le présent qui émerge du passé
est l'espace sur lequel on construit le futur. Que tout est en jeu, que l'on
y l'avenir... Prendre des repères simplesest dans le jeu, que l'on
par rapport à ce tourbillon complexe, c'est quelque part se mentir, et peut-
être aussi, mentir aux autres. Peut-être le faut-ilparfois, peut-être faut-il,
faute de pouvoir tout contrôler pour agir, accepter certaines "œillères".
Maismieux vaut alors savoir que ce sont des "œillères", et savoir lesquelles.
C'est la réflexion sur la mise en œuvre et les caractéristiques de ces
nouvelles approches conceptuelles que recouvre ce que l'on nomme
aujourd'huI la pensée complexe. C'est de ces principaux questionne-
ments que nous voudrions rendre compte ici, en les orientant, bien
entendu, vers les environnements sociaux complexes, que sont les en-
treprises et les organisations.
Pour approcher la complexité du monde, nous nous intéresse-
rons d'abord aux apports de la sémiologie, sur le langage et le discours,
ainsi qu'à la théorie du chaos qui permettent de mieux comprendre,
chacune selon son approche, le caractère inextricablement flou, touf-
fu et enchevêtré de la réalité, de tout référent cognitif. Nous aborde-
rons ensuite les approches systémiques actuelles qui proposent
quelques outils d'explication et de mise en forme, de modélisation face
à cette complexité dynamique.
Les apports de la sémiologie
Les épistémologies positivistes se fondent sur un postulat fondamental,
profondément ontologique, selon lequel le monde ne demande qu'à être
compris pour être formalisé et en quelque sorte "raconté" par la scien-
ce. C'est faire fi d'une part des conditions de la production scientifique,
et de façon plus générale de la connaissance. Le langage, le discours et
la connaissance, quand on les approche d'un peu près, apparaissent com-
me le monde de l'interprétatif Le sens n'est pas donné ou découvert com-
me le croyaient les positivistes. Mais bel et bien construit, et il y a dans
cette construction une part intime irréductible...Aux fondations du sens 303
Se pose alors la question des "filtres" utilisés, rejoignant ainsi la ques-
tion sémiologique fondamentale. La compréhension de ces importants
apports théoriques va faire avancer les sdences cognitives vers les portes
des épistémologies constructivistes et des approches complexes. ..
La généralisation du champ d'investigation des sémiologues va
montrer que toute situation cognitive doit être comprise en plaçant
au centre des explications l'individu qui cherche à donner du sens à ce
qu'il appréhende ou qu'il perçoit, et en comprenant qu'il le fait de fa-
çon irréductiblement intime, en fonction de ses propres codes. En même
temps, ceux-ci sont eux-mêmes des construits et sont donc partielle-
ment, mais là aussi irréductiblement déterminés par des considérations
psychosociales complexes. Le développement des sociologies sub-
jectivistes, dites "de l'acteur" semble bien aller dans le même sens.
La connaissance comme marche vers une vérité composée d'objets
bien définis et d'énoncés uniques, l'unicité d'interprétation des faits,
l'objectivité des ~noncés scientifiques ou prétendus tels, sont des
notions que la sémiotique remise définitivement.
Toute cette activité de production de sens et de connaissance est
exclusivement neurocognitive. À ce titre, elle est bien évidemment pro-
fondément dépendante des filtres sensoriels et culturels avec lesquels
elle va être menée à bien. Et elle s'exprime par le langage. En tant que
telle elle ne peut pas exprimer plus, ni autrement que ce que permet
le langage. En particulier, et comme cela est vrai pour la production, la
manipulation ou la diffusion de toute connaissance, elle se fonde sur
les prindpes aristotélidens d'identité, de substance et de causalité. Prison-
niers du langage, en quelque sorte, comme le suggère Michel Foucault
dans "Les mots et les choses", qui à la suite des sémiologues, expri-
me par là le fait que l'on ne peut conceptualiser, donc connaître, que
ce que le langage permet d'exprimer et qui limite et oriente par na-
ture la connaissance.
« L'interprétation, au XVI'siècle, allait encore du monde (choses et textes à la
fois) à la Parole divine qui se déchiffrait en lUi; la nôtre, celle en tout cas qui
s'est fonnée au XIX'siècle va des hommes, de Dieu, des connaissances ou des
chimères, aux mots qui les rendent possibles; et ce qu'elle découvre, ce n'est
pas la souveraineté d'un discours premier, c'est le fait que nous sommes,
16avant la moindre de nos paroles, déjà dominés et transis par le langage. »
16 Foucault (M.), Les mots et les choses, Tel-Gallimard, 1966, p. 311.Le management à l'épreuve du complexe304
Umberto Eco s'exprime dans le même sens dans son ouvrage "Sé-
miotique et philosophie du langage", à propos de la prégnance du
langage, lui même produit social, comme élément qui pré-structure
d'une façon en quelque sorte récursive, l'expression, et donc né-
cessairement, l'entendement que l'on a des choses.
« Il ne fait aucun doute que les marques occupant les nœuds ultimes de
tant d'arbres de dictionnaire (comme "vivant" ou comme "corps" opposé
à "non-corps") sont enracinées dans le mode de pensée d'une civilisation.
Même la distinction entre genres naturels (qui peut être ramenée à la dis-
tinction aristotélicienne d'espèce ou substance seconde) et accidents
semble ancrée dans la structure des langues indo-européennes (sujets et pré-
dicats, substantifs et verbes, substantifs et adjectifs...). Le problème n'est
pas que ces distinctions ne peuvent pas être soumises à discussion: c'est
que pour les discuter, il faut remettre en question toute notre façon de pen-
ser et de parler, de sorte qu'il paraît beaucoup plus commode de les pré-
17supposer comme indiscutables."
Wittgenstein exprime des idées voisines sur le problème de la si-
gnification lorsqu'il s'oppose à considérer "le concept comme la pro-
priété d'une chose", en expliquant "qu'il n'est pas du tout naturel
de voir dans les mots Homme, Arbre, Traité, Cercle, les propriétés
18d'un substrat".
L'objectivité comme fondement du caractère scientifique des con-
naissances semble également avoir vécu, du moins dans l'acception
traditionnellement partagée du terme. La rigueur scientifique ne dis-
paraît pas pour autant, elle se déplace. La sémiotique nous encoura-
ge plutôt (ou nous décourage-t-elle?) à l'écoute des autres, à la recherche
des visions plurielles, qui sont désormais instituées comme éléments
d'enrichissement de nos capacités cognitives. Condamnation sans
appel des attitudes dogmatiques et intégristes, et fantastique appel à
l'ouverture et à la "tolérance, à la responsabilité et à la liberté" pour
reprendre les mots de Paul Watzlawick. 19
On se trompe, en pêchant au moins par réductionnisme, en décrivant
les organisations (référents complexes s'il en est!) sous la forme simple
d'un groupe social muni de frontières claires, poursuivant des objectifs
définis et muni d'une structuration établie, dont on peut par le menu
17 Eco CU.), Sémiotique et philosophie du langage, PUF, 1988, p. 130-131.
18 Wittgenstein CL.), Ren1£lrques philosophiques, Tel-Gallimard, 1984, p. 116.
19 Watzlawick CP.),«Épilogue in Watzlawick CP.),L'invention de la réalité, contributions",
au constructivisme, Seuil, 1988, p. 351.Aux fondations du sens 305
s'il le faut, décrire l'activité. Que fait-on donc des milliers de visions,
d'avis, d'interprétations qui nous semblent bien, à la lumière de ce que la
sémiologie nous explique, être aussi une certaine vérité, ou du
moins, faire partie d'un certaine vérité...
Les discours, qu'ils soient prononcés ou écrits, les réglementations,
les notes de service... ne sont certes que des discours, mais possèdent
précisément toutes les caractéristiques des discours2o. On a souvent
fâcheusement tendance à les prendre pour plus ou pour autre cho-
se qu'ils ne sont. Comme la sémiologie nous le rappelle avec insistance,
il convient de les considérer d'abord comme des signes, eux-mêmes
recueils de signes. Ils doivent être vus avec une certaine autonomie,
"
en ce sens qu'il est bien évidemment intéressant de les soumettre à
une analyse, à une herméneUtique propre. Mais ce serait faire preu-
ve de naïveté que de confondre ce que dit le discours, ou plus exac-
tement, ce que l'on en comprend, avec une description objective de
ce qu'on lui attribue comme référent (organisation en particulier).
Le discours n'est pas seulement un ensemble de signes qui com-
porteraient une relation univoque et évidente de signification.
D'abord parce que l'intentionnalité de son auteur manie l'ambiguïté
et met en œuvre un ensemble de signes dits "non linguistiques" qui
rentrent en jeu au niveau de la "pragmatique" du discours, c'est-à-dire
de la façon de le présenter et de le produire, surtout s'il s'agit d'un dis-
cours oral (cérémonial, pompe, vêtements, gestuelle.. .), mais aussi dans
le cas d'un discours écrit (caractère officiel, mise en scène pour la pré-
sentation, valeur légale, sanctions attachées.. .), ou d'un discours re-
transmis ou mis en scène par l'image. Et si le discours est une catégorie
complexe en ce qui concerne sa production, elle l'est tout autant en
ce qui concerne son interprétation.
Il est fondamentalement le matériau avec lequel le groupe, l'ins-
titution, l'organisation se produit. IlIa façonne donc. Les formes prin-
cipales de production du discours, le type de discours, les supports
mis en œuvre pour produire et conserver l'information vont conditionner
la profondeur et les caractéristiques de la mémoire de l'organisation.
L'objectivation dont ces discours vont être dotés, la distance aux ac-
20 Michel Foucault réfléchira en particulier sur les formations discursives, en statuant no-
tamment sur l'idée qu'elles se caractérisent« par la découpe d'un champ d'objets, par
la définition d'une perspective légitime pour le sujet de connaissance, par la fixation
de normes pour l'élaboration des concepts et des théories ». Foucault (M.), L'ordre du
discours. Leçon inaugurale au Collège de France..., op. cil., p. 9-11.306 Le management à l'épreuve du complexe
teurs, vont permettre le positionnement des individus et des groupes
par rapport au discours et vont fortement conditionner les modes fon-
damentaux de socialisation et de régulation dans l'organisation.
Il est également le témoin des relations de domination et d'in-
fluence en jeu, bref, il est à la fois un produit, un enjeu et un outil des
luttes de pouvoir dans et autour de l'organisation. Mais bien enten-
du, l'interprétation qui en est faite est très personnelle, elle est fonc-
tion des grilles de lecture et des filtres que chacun va mettre en œuvre
pour le percevoir et le comprendre.
Le fonctionnement du sujet social peut être dialogiquement per-
çu comme à dimensioJ1. "interne", où le sujet conscient ressent et
"place" ce qui concerne ce qu'il considère comme son domaine
propre, et à dimension "externe", où le sujet regroupe ce qu'il consi-
dère comme extérieur à son domaine, donc appartenant à la sphère
de l'échange. Les objets cognitifs qui sont du niveau de cette dynamique
interne/externe sont généralement qualifiés de "culturels". Cette dis-
tinction interne/externe, et la dénomination de sphère du "culturel"
pour qualifier le domaine de l'échange, que nous reprenons à Jean-
Claude Sallaberry 21, spécialiste de la problématique du "sens" en
sciences cognitives, nous paraissent tout à fait en phase avec les hy-
pothèses que nous avancerons à propos des problématiques d'orga-
nisation dans la suite de ce travail.
Les sujets se produisent des représentations mentales des objets,
ou plus exactement peut-être de ce qu'ils reconnaissent comme des
signes, que ce soit dans leur environnement visible (auquel semble être
attachée une importance particulière dans le process de significa-
tion) ou relativement à des référents abstraits. Cette représentation est
nécessairement complexe, et ceci, pour plusieurs raisons:. elle fonctionne sur la dialectique interne/externe. elle est assise, comme tout "convoyeur de sens", sur la triade "si-
gnifiant" (saisie perceptive), "signifié" (production du sens) et "ré-
férent" (objet désigné, décrit)
. au-delà de la description d'un objet, elle dévoile le sujet par la des-
cription qu'il en fait. elle désigne à la fois un processus (les représentations d'un sujet
sont en mouvement continuel) et un produit (une représentation
est supposée descriptible à un moment donné).
21 Sallaberry a.-c.),« Représentation et construction du sens", Actes des II"Journées de
Projectique, Bayonne, 24-25-26 octobre 1996, p. 75-88.