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Le Masculin

288 pages
Partant de l'idée que pas plus que l'on ne naît femme on ne naît homme mais qu'on le devient, cet ouvrage se donne pour tâche d'étudier les représentations qui, à différentes périodes historiques, concourent à forger une identité masculine : cette identité se constitue-t-elle indépendamment de celle de la femme ou, au contraire, en opposition avec elle ? Ces textes contribuent à établir les lignes de force à partir desquelles peut naître une pensée du masculin et fournissent autant de bases solides pour appréhender les changements actuels.
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Le masculin

Identités, fictions, dissémination

Q

Centre Culturel International de Cerisy la Salle

Le Centre Culturel International de Cerisy organise, chaque année, de juin à septembre, dans le cadre accueillant d'un château du XVIIème, monument historique, des colloques réunissant artistes, chercheurs, enseignants, étudiants, mais aussi un vaste public intéressé par les échanges culturels. Une lonl(ue tradition culturelle

-Entre 1910 et 1939, Paul Desjardins organise à l'abbaye de Pontigny les célèbres décades, qui réunissent d'éminentes personnalités de l'époque pour débattre de thèmes artistiques, littéraires, sociaux, politiques. Entre autres: Bachelard, Curtius, Gide, Groethuysen, Koyré, Malraux, Martin du Gard, Oppenheimer, Sartre, Schlumberger, Valéry, Wells. -En 1952, Anne Heurgon-Desjardins, remettant le château en état, crée le Centre Culturel de Cerisy et, grâce au soutien des" Amis de Pontigny-Cerisy", poursuit, en lui donnant sa marque personnelle, l'œuvre de son père. -Depuis 1977, ses filles, Edith Heurgon et Catherine Peyrou, ont repris le flambeau et donnent une nouvelle ampleur aux activités du Centre. Les sujets se sont diversifiés, les formules de travail perfectionnées et les installations modernisées. Un même projet oril(inal -Accueillir dans un cadre prestigieux, éloigné des agitations urbaines, pendant une période assez longue, des personnes qu'anime un même attrait pour les échanges, afin que se nouent, dans la réflexion commune, des liens durables. Ainsi, la caractéristique de Cerisy, comme de Pontigny autrefois, hors l'intérêt, certes, des thèmes choisis, c'est la qualité de l'accueil ainsi que la convivialité des rencontres, "le génie du lieu" en somme, où tout est fait pour l'agrément de chacun. -Les propriétaires actuelles, qui assurent aussi la direction du Centre, mettent gracieusement les lieux à la disposition de l'Association des Amis de Pontigny-Cerisy, sans but lucratif et reconnue d'utilité publique, dont le Conseil d'Administration est présidé par Maurice de Gandillac, professeur honoraire à l'Université de Paris I-Sornonne. Une régulière action soutenue

-Le Centre Culturel a organisé près de 400 colloques abordant aussi bien les œuvres et la pensée d'autrefois que les mouvements intellectuels et les pratiques artistiques d'aujourd'hui, avec le concours de personnalités éminentes. Ces colloques ont donné lieu, chez divers éditeurs, à environ 200 ouvrages, dont certains, en collection de poche, accessibles à un large public. -Ne se limitant pas à son audience internationale, l'Association accueille aussi un public local nombreux grâce au soutien des collectivités territoriales et à une coopération avec l'Université de Caen qui organise et publie deux rencontres annuelles. Renseignements: CCIC, 27 rue de Boulainvilliers, F -75016 PARIS Paris (Tél. 01 45 204203, le vendredi après-midi), Cerisy (Tél. 02 33 91 66, Fax. 02 33 46 II 39)

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7017-3

Horacio Amigorena

et Frédéric Monneyron

(eds.)

Le masculin
Identités fictions
I

I

dissémination

(Colloque de Cerisy)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Q
LITTERATURE
PRINCIPALES

ET POESIE

A CERISY

PUBLICATIONS
Baiza;:
(Belfond)

. L'Androgyne (Albin Michel) . Artaud (10118). Audiberti (lM. Place) .
Caen)

(Revue de la Manche) . Barbey d'Aurevilly: Ce qui ne meurt part (ODAC)' Roland Barthes (10118). Bataille (10/18)' Benveniste (Lynx)' Bernanos (plon) . P. Alben-Birot (J.-M. Place) 'Bonnefoy (SUD) . Borges (Bedou- Antigramme) . Bousquet, Jouve, Revenly (SUD) . Butor (10118) . Camus (Gallimard)' Celan (Cerf). Cendrars (Sud)' Chateaubriand (pU du Mirail) . Clancier, Guillevic, Torte! (SUD) . Le Corps souffrant entre médecine et littérature (AGORA)

. Barbey d'Aw-evilly:

. L'Auteur(pU

autour de l'Ensorœlée

Dramaturgie claudélienne (Klincksieck) Colette (Cahiers Colette) Joseph Delteil (La Jonque) Duras (Ecriture) . L'Epistolarité (Steiner Verlag Stuttgart) . Frénaud, Tardieu (SUD) . Gide (Mouton) . lie crs Merveilles (L'Harmattan) . Lorand Gaspar (J.-M Place) . Graal et Modernité (Dervy) . G~ (Minard) .
Grand si&:le
russe

.

.

.

.

(plon)

.

Guilloux (Belfond)

(Calligrammes) . Ecrire le livre:

.

Hugo autour

(Seghers) d'E. Jabès

. L'Imagination informatiquede la
(Champ

Littérature

. La Jalousie
Michel)

(PUV).

Ionesco

.

(L'Harmattan)

. Lautréamonl/Rimbaud
(10/18)

(LEZ Valenciennes)

.

Vallon)

. Jarry

(BeIfond)

Littérature

fantastique

(Albin

Littérature

latino-américaine

. Larbaud,Suarès (Amateursdu livre) . Malraux

(Documentation française) . Maritain (pU du Mirail) . Maupassant miroir de la Nouvelle (PUY) Le Messie (ln Press) Mythe et mythique (Albin Michel) Mythes et psychanalyse (ln Press) Pensée mythique et Surréalisme (Lachenal & Riuer) Le Naturalisme (10118) Paulhan (10/18) Perec (POL) Ponge (10/18) Récit amoureux (Champ Vallon) Rimbaud (Bedou-Touzot) Robbe-Grillet (10/18)

.

.

.

.

Roussel
Sémiotique

(P.U. Rennes)
Textuelle)

Simon (Les Impressions Nouvelles) Stendhal (Amateurs du Livre). S. Stétié (U. de Pau)' Stéréotype (pU de Caen) . M. Tournier (Gallimard) . Valéry (Minard)' Les Vampires (Albin Michel) Verne (10118) Boris Vian (10118) La Terre et le souffle (C.
Saussure (Lynx)

.

.

George Sand (SEDES-CDU)

. Lire CI.

. .
.
Virginia

.

Sarraute (U. Besançon)

. . .

.

.

Sartre (Cahiers œ

. .

.

.

.

Vigée)

(Albin

Michel)'

Elie Wiesel

(Odile

Jacob)'

Woolf

(10/18).

PROCHAINS

COLLOQUES

Michaux, dir. G. Danou, C. NoordbergenOuillet) . Corps - Arne. et Esprit, dir. C. - 1999 Cohen-Boulakia, 1. Gorot Guillet) . Merveilleux et surréalisme, dir. C. Letellier (août) . Textique: logique de l'hyperreprésentation, dir. 1. Ricardou (août). Halo Calvino, dir. P. Fabbri (août). Poésie sonore/Poésie action, dir. J.-P. Bobillot, B. Heidsieck (août). Eloquence et vérité intérieure, dir. C. Domier, A. Goulet, J. Siess (septembre).

.

- 2000 Balzac, dir. I.-C. Diaz, C. Duchet Ouin) . Les contes et la psychanalyse, dir. B. Lechevalier, G. Poulouin, H. Sybenz Guillet) . Robert Desnos, dir. K. Conley, M.-C. Dumas Guillet) . Autobiographie, journal intime et psychanalyse, dir. A. Clancier, L-F. Chiantarelto, A.
Roche Guillet) . Les détectives de l'étrange, dir. L. Guillaud, L-P. Picot (août) . Textique, dir. 1.
Ricardou (août).

.

SOMMAIRE

Avant-Propos par Horacio Amigorena et Frédéric Monneyron Les troubles du masculin en France au XVIIe siècle par Hélène Merlin Masculinité et paternité comme mythes romanesques: cycle de Wilhem Meister par Georges Benrekassa Le dandy, androgyne de l'histoire? par Françoise Coblence le

7

Il

59

93

5

Hésitations édouardiennes: le cas D.H. Lawrence par Frédéric Monneyron Le nu féminin: cherchez l'homme par Itzhak Goldberg Portraits de l'autre bord par Simone Vierne Un amour d'enfer par Michel Tort
N'être pas par Monique Schneider

119

141 157 187 213 245

Le féminin caché au coeur du masculin ou l'expression masquée de l'identité masculine dans les langues à deux genres par Michel Maillard Les auteurs

281

AVANT-PROPOS

C'est pour tenter de cerner une identité masculine aujourd'hui en pleine mutation que se sont réunis au château de Cerisy entre les 2 et Il juillet 1994 historiens, analystes, philosophes, critiques littéraires, linguistes, esthéticiens et publicitaires. Si ce colloque était l'aboutissement logique de réflexions que nous avions menées depuis près d'une dizaine d'années à Cerisy ou en d'autres lieux autour de l'identité sexuelle, il prenait en outre, du fait de l'actualité renouvelée de la question par certains ouvrages récents, une dimension toute particulière et se donnait pour enjeu de constituer un outil de travail efficace pour penser le masculin. Deux grands axes d'interrogations ont orienté nos travaux. D'une part, partant de l'idée que pas plus que l'on ne naît femme on ne naît homme mais qu'on le devient, nous nous sommes

7

LE MASCULIN

donnés pour tâche d'étudier les fictions - véhiculées par les mythologies, la littérature et...la philosophie - qui, à différentes périodes historiques, concourent à forger une identité masculine: cette identité se constitue-t-elle indépendamment de celle de la femme ou, au contraire, en opposition avec elle? Quelles sont ses fonctions? Son efficace est-elle réelle? D'autre part, alors que dans l'Occident contemporain l'identité sexuelle apparaît comme de plus en plus fragile et de plus en plus fluctuante, la question de savoir comment le masculin, s'il doit l'être, se définit désormais ne peut manquer d'être posée. Et, par suite, quelle image du masculin se font les hommes et les femmes? Quelles sont les conséquences de la dissémination actuelle? Toutes les communications entendues à Cerisy ont contribué, chacune à sa façon, à établir les lignes de force à partir desquelles peut naître une pensée du masculin - jusqu'alors peu habitué à se donner en tant qu'objet - et ont fourni autant de bases solides pour appréhender les changements actuels. Ce sont la plupart de ces communications que l'on trouvera ici, articulées souplement de façon à constituer un ensemble qui concilie tout à la fois le respect d'une chronologie et les regroupements thématiques, une large perspective herméneutique et la profondeur analytique. C'est, répondant au souhait émis par la communication inaugurale de Nicole Loraux que, hélas, nous n'avons pu reproduire, sinon à une histoire sexuée au sens strict, du moins à la mise en évidence des principaux avatars d'un imaginaire et d'une «pensée» du masculin proposés par la littérature ou la philosophie du XVIIe au XXe siècle que s'attachent les cinq textes qui forment la première séquence de ce livre. S'ils font apparaître

8

AVANT-PROPOS

de larges fluctuations de l'identité masculine, ils font également ressortir certaines constantes à partir desquelles s'élabore cette identité: l'affirmation récurrente de la consubstantialité du masculin et de l'universel ainsi que la capture du féminin à l'intérieur du masculin et son exclusion à l'extérieur. Dans les chapitres qui prolongent cette séquence diachronique, à l'étude, menée à travers la peinture contemporaine, de fantasmes masculins qui, parce qu'ils prennent la femme pour objet sont propres à concourir à la définition - ou à l'échec de définition - d'une identité, fait écho celle, menée à travers le roman de science-fiction, de quelques représentations contemporaines féminines du masculin, tandis qu'une ultime approche, analytique cette fois, en s'appuyant sur un étonnant dialogue littéraire, s'emploie à dire ce qui se joue dans la rencontre érotique d'un homme d'une femme et à cerner la masculinité qui s'y livre. Cette herméneutique débouche enfin sur une ultime séquence - comme une conclusion - où sont considérées et reconsidérées tout à la fois à l'intérieur du champ analytique freudien et à l'intérieur d'un vaste champ d'observation linguistique les formes que prennent la différence des sexes et plus particulièrement le masculin et où, par suite, sont esquissées les fonctions que l'image et le mot impliquent dans la formation des identités sexuelles.

Horacio Amigorena

et Frédéric Monneyron

LES

TROUBLES DU MASCULIN en France au XVIIe siècle par Hélène MERLIN

Othello: C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme! Laissez-moi vous la cacher à vous, chastes étoiles! C'est la cause!... (...) Pourtant il faut qu'elle meure; autrement elle en
trahirait d'autres.

Je voudrais partir d'une remarque qui n'a rien de confortable et qui ne s'est pas imposée à moi d'emblée. Prendre le masculin comme objet de réflexion constitue une opération déstabilisante pour autant qu'elle force à quitter le terrain assuré et plus ou moins inconscient du logos. Elle débusque en effet le sujet de la demeure sereine de l'universel puisque c'est l'homme (et en français on sait que le terme est équivoque) qui a toujours

Il

LE MASCULIN

constitué son modèle et son support exclusif. En effet, le terme de
« masculin

», symétrique

à celui de « féminin », invite brusquement

à considérer l'homme (vir) comme une partie d'un tout, une « moitié », l'autre sexe au sein de la différence des sexes au même titre que la femme. De quelque sexe qu'il soit, le sujet ne peut esquiver dès lors, me semble-t-il, la question de son identification dans son propre discours. Le socle de l'autorité se dérobe, du moins pour une femme, une femme qui tient un discours. Mais si je ne parle plus dans l'universel, est-ce que je ne suis pas réduite à me retrouver face à ma subjectivité la plus nue - la plus infradiscursive 7 Surtout pour parler du masculin: d'où l'atteindre, quand ce ne peut être ni par l'universel, ni par l'identité du sexe 7 D'où, c'est-à-dire aussi pour qui, ou pour quoi 7 Hors de cause? La question mène à un autre constat, tout aussi déconcertant: il semble plus simple - et finalement trop simple, topique - de prendre le « féminin» pour objet de réflexion. Rien, en somme, qui n'ait eu lieu depuis toujours, comme le souligne Thomas Laqueur dans La Fabrique du sexe: « (...) c'est toujours la sexualité de la femme qui est constituée; la femme est la catégorie creuse. La femme seule semble posséder un "genre" puisque la catégorie elle-même se définit comme l'aspect des rapports sociaux fondé sur une différence des sexes où l'homme a toujours été la norme. "Comment peut-on être ennemi de la femme, quoi qu'elle puisse être 7" demandait Paracelse, le médecin renaissant; jamais on n'aurait pu poser la question au

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LES TROUBLES DU MASCULIN AU XVIIe SIÈCLE sujet de l'homme, tout simplement parce qu"on" est mâle »1. Longtemps les femmes ont fait l'objet d'un discours d'accusation: c'était à cause d'elles, de leur présence dégradée et dégradante mais nécessaire à la reproduction, que les hommes ne parvenaient pas, ou risquaient de ne pas parvenir, à être vraiment des hommes: des guerriers, des citoyens, des sages, des chrétiens, etc. Ainsi parle Etéoc1e dans Les Sept contre Thèbes, s'adressant au choeur des femmes thébaines : « Ni dans le malheur, ni dans la prospérité heureuse, je ne veux partager la demeure des l'espèce des femmes. Si elle a le dessus, son insolence interdit tout rapport avec elle. Si elle cède à la peur, c'est un fléau bien pire encore pour la cité comme pour la maison.2 » Ainsi commence La toilette des femmes de Tertullien: «Tu enfantes dans les douleurs et les angoisses, femme; tu subis l'attirance de ton mari et il est ton maître. Et tu ignores qu'Eve, c'est toi? Elle vit encore en ce monde, la sentence de Dieu contre ton sexe. Vis donc, il le faut, en accusée. C'est toi la porte du diable;

1. Th. Laqueur, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992, p. 38-39. 2. Eschyle, Les Sept contre Thèbes, cité par C. Nancy, «La femme tragique », Du Féminin, Québec/Grenoble, Le Griffon d'argileIPUG, 1992, p. 142-143.

13

LE MASCULIN

c'est toi qui as brisé le sceau de l'Arbre; c'est toi qui la première as déserté la loi divine; c'est toi qui es venue à bout si aisément de l'homme, l'image de Dieu. C'est ton salaire, la mort, qui a valu la mort même au Fils de Dieu. Et tu as la pensée de couvrir d'ornements tes tuniques de peau ?3 » Elles ont parfois été défendues, par des hommes, par des femmes,
mais au sein d'une même quaestio

-

d'une même cause. Puis les

mouvements féministes ont retourné la scène judiciaire contre les hommes: à eux dès lors de «vivre en accusés », de porter la culpabilité, non plus religieuse mais historique, de plusieurs millénaires d'« oppression ». Oppression qui n'a évidemment rien d'une erreur d'optique. La scène de procès a des enjeux sociopolitiques immédiats: la femme fait-elle partie de la polis? N'estelle que la servante domestique de l'homme? Pour prévenir un tort, une seule sentence, selon Etéoc1e, vaut en cette cause: «les affaires de l'Etat sont l'affaire de l' homme; la femme n'y doit pas donner sa voix. Tiens-toi à l'intérieur, pour éviter de nous faire du tort.4 » Cependan.t, une autre question, peut-être, se profile: si elles en sont exclues, le masculin a-t-il vraiment «droit de cité» ? Et par « masculin », j'entends ce qui, en l'homme, serait également nonuniversalisable, autre sexe, c'est-à-dire altéré par la différence des
3. Tertullien, La toilette des femmes, J, l, 1. 4. Eschyle, op. cit., lac. cit.. 14

LES TROUBLES DU MASCULIN AU XVIIe SIÈCLE sexes. Il y aurait là un refoulé invisible - beaucoup plus invisible, finalement, que ces évidentes et trop souvent tragiques « absentes de l'histoire» que constituent les femmes: Peut-être la question de notre époque résiderait dans cette invisibilité-là, une fois le tragique de la cause des femmes, sinon écarté, du moins mieux mesuré qu'auparavant. Mon fil directeur sera donc ce trouble: le mien, d'abord, mais, à titre d'hypothèse, symétrique au masculin comme trouble. D'où une décision initiale d'une espèce de table rase, pour accroître ce trouble - d'un doute qui place le masculin en avant de l'analyse, sur une ligne de fuite, en dehors de toute certitude préalable. C'est-à-dire aussi: est-il possible de suspendre le discours judiciaire? Peut-on penser la différence sexuelle hors de la catégorie du litige ou du dommage, hors de celle de la guerre, sans pour autant la penser dans la catégorie d'une harmonie des fins? Peut-on, quand on est une femme (et qui sait, un homme aussi), cesser d'être un sujet docile de l'universel sans devenir la partie adverse d'un procès? Puis-je penser le masculin, dont j'avoue n'avoir aucune définition ni même aucune intuition, sans l'aide ni du logos ni du droit (et qu'est-ce que cela voudra dire au juste, alors, penser5) ? Puis-je le penser en le mettant hors de cause?

5. Sur ces questions du rapport entre pensée et différence des sexes, voir le très passionnant ouvrage collectif: G. Fraisse, G. Sissa, F. Balibar, J. Rousseau-Dujardin, A. Badiou, M. David-Ménard, M. Tort, L'Exercice du savoir et la différence des sexes, Paris, L'Hannattan, 1991. 15

LE MASCULIN Querelles siècle littéraires et représentation des sexes en France au XVIIe

Or, il me semble que le XVIIe siècle présente un cas dans l'histoire où la scène de procès s'est trouvée déconstruite - non pas éliminée, certes, mais notablement déplacée, bouleversée, en raison de déterminations socio-politiques complexes que je voudrais évoquer ici. Du côté de la littérature, les grandes querelles - querelle des Lettres de Balzac, accusé de libertinage politique et de libertinage de moeurs (1624-1630), querelle du Cid (1637), de l'Ecole des femmes (1662-1664) et de La Princesse de Clèves (1678) - concernent toutes des représentations où les frontières respectives du féminin et du masculin se trouvent perturbées, où lieu d'action et/ ou lieux du discours traditionnellement affectés aux hommes se trouvent investis par du féminin. Certes, les querelleurs voudraient ranimer le procès, parce que les textes leur semblent lâcher la cause (des hommes, ou plutôt d'une certaine autorité, d'une certaine police des sexes). Mais 1'« audience» des textes aura eu raison sans eux, hors d'eux. Dans ses Lettres - énorme succès du début du siècle-, Balzac s'affirme «orateur» et prétend transférer l'éloquence publique dans le genre épistolaire. Mais le recueil contient des lettres érotiques adressées à des femmes dont la légèreté est encouragée non seulement sur un mode badin et convenu, mais peut-être aussi sur un mode plus sérieux: «A Olympe J'ai bien de la peine à trouver la cause de vos larmes, car pour la mort de votre mari, ce n'en peut-être que

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LES TROUBLES DU MASCULIN AU XVIIe SIÈCLE le prétexte (...) Serait-il possible que vous eussiez de la peine à supporter patiemment votre bonne fortune, et que la perte d'un homme vous fût sensible, de la vie duquel je pensais qu'il fallait vous consoler?(...) Au moins donnez-vous bien garde de réparer jamais la perte que vous venez de faire; et imaginez-vous qu'il n'y a personne au monde qui mérite de vous posséder tout seul. Vous rendriez compte à Dieu des qualités qu'il vous a faites pour commander aux hommes si vous ne pouviez vivre sans obéir à quelqu'un (...) Dernièrement il n'y avait pas une seule partie de votre corps qui ne fût à un autre: il voulait savoir vos songes et vos pensées; vous ne pouviez pas disposer d'un de vos cheveux; il vous avait ôté jusqu'à votre nom. Voilà que c'est, Olympe, d'avoir un mari (...)6 » L'orateur, que Cicéron définissait comme vir bonus, est devenu un amant libertin. Reprenant à Caton certaines de ses imprécations, le père Goulu, principal adversaire de Balzac, les lui applique, et, au-delà de lui, à tous les lecteurs séduits par ses lettres: «Toute efféminée qu'elle est, lIa jeunes sel a quitté l'usage des honnêtes exercices et ne s'applique plus qu'à chanter de certains airs corrompus et à danser je ne sais quelles danses qui témoignent la mollesse de
6. J-L. Guez deBalzac, Les premières Lettres de Guez de Balzac, 1618-1627, éd. par H. Bibas et K.-T. Butler, Paris, Droz, 1933, t. I, lettre XLIV, p. 187189. 17

LE MASCULIN

leurs courages et la délicatesse de leurs corps. C'est à qui aura les cheveux plus frisés et la moustache mieux retroussée; toute la galanterie de nos jeunes gens n'est plus qu'à contrefaire les femmes, jusques au ton de leur voix, et de contester avec elles la gloire d'être mieux fardés (...) L'orateur est un homme de bien, et qui sait parler comme il faut. Allez maintenant, et cherchez moi des orateurs parmi ces gens-là si bien frisés, polis et testonnés, et qui ne sont jamais hommes que lorqu'ils sont avec des efféminés ou avec des femmes ?7 » Dans le Cid, une femme, Chimène, continue à aimer « le meurtrier de son père », ce qui, objectera l'Académie française8, serait encore supportable pour un homme, mais offense tout particulièrement la pudeur naturelle au sexe féminin9. Chimène veut aimer, et cette volonté, qui fait d'elle le sujet de son désir, l'assimile à un homme, non par la vertu, mais par l'action
7. Père J. Goulu, Lettres de Phyllarque à Ariste où il est traité de l'éloquence française, Paris, N. Buon, 1627, t. II, lettre XX, p. 326-327. 8. « Que s'il eût pu être permis au poète de faire que l'un de ces deux amants préférât son amour à son devoir, on peut dire qu'il eût été plus excusable d'attribuer cette faute à Rodrigue qu'à Chimène. Rodrigue était un homme, et son sexe qui est comme en possession de fermer les yeux à toutes considérations pour se satisfaire en matière d'amour, eût rendu son action moins étrange et moins insupportable.» Sentiments de l'Académie française, dans A. Gasté, La Querelle du Cid, pièces et pamphlets publiés d'après les originaux avec une introduction (1898), Genève, Slatkine Reprints, 1970, p. 374. 9. Il faudrait aussi mentionner le personnage de l'Infante, également objet de la querelle, également jugée déplacée, elle qui, dans le secret d'une confidence, avoue sans bienséance qu'elle aime Rodrigue. 18

LES TROUBLES DU MASCULIN AU XVIIe SIÈCLE amoureuse. Rodrigue, quant à lui, partage son héroïsme entre ce qu'il doit à son père et ce qu'il doit à sa maîtresse, devant qui, une fois le Comte tué, une fois le devoir à l'égard du père réglé, il dépose ses attributs guerriers. A la fameuse scène 4 de l'Acte III, il lui apporte son épée pour qu'elle le tue. Mais Chimène n'a rien d'une Bradamante, d'une femme guerrière: elle ne s'en empare pas, et se trouble10 autant que Rodrigue: la scène les montre défaillant l'un et l'autre, l'un par l'autre, dans les deux sens du termes: par rapport à l'ordre moral; et défaillant d'amour. L'Ecole des femmes met en scène un homme, Arnolphe, qui échoue aussi absolument à gouverner une femme qu'il a voulu s'en rendre le maître absolu (comme père adoptif, puis comme mari), et c'est en sortant du leurre de la maîtrise, dans la perte de l'objet amoureux, qu'il se révèlera véritablement à lui-même, véritablement amoureux: incomplet sans elle, expulsé de la scène, réduit à néant; tandis que cet objet qu'il avait cru si parfaitement façonner à son usage, révèle, et dégage hors de la structure, une énergie qui la lance librement dans le désir amoureux. Enfin, La Princesse de Clèves représente une femme qui, par l'aveu volontaire à son mari qu'elle en aime un autre, outrepasse son lieu, logeant alors dans l'esprit du Prince de Clèves, sous la forme de la jalousie, une passion dont il avait jusque là, parfait mari, parfait courtisan, refoulé la violence, réprimé la demande. Jusqu'à l'aveu, les deux époux vivaient côte à côte en parfaite amitié, liés sous la forme d'une même identité morale
10. Je ne suis pas sûre que l'assimilation de l'épée au phallus, aujourd'hui lieu commun de la critique depuis l'analyse de Doubrovski, nous aide à comprendre l'intensité inouïe de la scène, sa complexité (S. Doubrovski, «Corneille: masculin/féminin. Réflexions sur la structure tragique », Poétique, n062, 1985). 19

LE MASCULIN mais étanches; l'aveu, en révélant au Prince de Clèves, en sa femme, la femme qu'il n'a pas touchée, dont il s'est tenu à distance bienséante, respectueuse, débusque en lui-même une part également intouchée qui, surgissant dans la discordance, s'empare de lui comme la folie. Ce qui est nouveau, dans ces textes, c'est que devienne objet d'une représentation le rapport entre les sexes comme rapport à la fois sexué (dans l'amour-désir, l'autre sexe est bien autre), problématique (il ne se résoud pas d'emblée, voire pas du
tout, dans le mariage), «innocent»

-

s'il y a faute, elle n'a rien

de substantiellement inscrit dans le sexe des sujets -; enfin, imprévu et imprévisible: il déborde, suspend (et surprend) l'ordre du discours tenu sur les sexes et leurs rôles, leurs relations licites. C'est même cela, cette défaillance du discours, ou des comportements face aux discours dans la situation envisagée, que ces textes explorent: ce trouble, ce désordre qu'introduit la différence des sexes quand elle s'empare des individus indépendamment de leurs identifications morales, religieuses, sociales. Certes, partout flotte, explicitement citée ou non, la condamnation de Tertullien. Les «maximes du mariage» d'Arnolphe par exemple, prescriptions domestiques qui visent à censurer la séduction féminine, en constituent le développement pratique, et elles restent encore plausibles à la fin du XVIIe siècle. Mais tout se passe comme si ce discours ne suffisait pas: comme s'il ne constituait plus un recours - comme si aucun procès ne pouvait plus rendre compte du désordre introduit du fait de la sexualité.

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LES TROUBLES DU MASCULIN AU XVIIe SIÈCLE Ecrit par un ami de Guez de Balzac pour le défendre contre le père Goulu, « général» d'un couvent de moines, un texte permet d'approcher l'ampleur et la nature du déplacement. Dans ses Lettres de Phyllarque à Ariste, Goulu prétendait que toutes les femmes qu'il fréquentait avaient été outrées par les fameuses lettres légères des Lettres de Balzac. La Mothe Aigron esquive ce qui se présente comme une preuve et contre attaque: comment un moine peut-il se permettre de fréquenter des femmes alors qu'aucun homme ne peut prétendre échapper à leur séduction? afin de persuader elles n'ont jamais eu besoin ni de la voix ni de la parole!!. Opposez-leur tous les efforts qu'il vous plaira, défendez-vous si vous pouvez contre le reste de leurs charmes, elles ont des yeux d'où sortent je ne sais quels rayons, qui comme des esprits chauds et allumés, pénètrent dans les coeurs, y amollissent et y fondent ce qu'ils y trouvent de plus dur et de plus capable de résistance!2 (...) Et toutefois un homme comme Phyllarque13 (...) veut voir le dernier ouvrage de Dieu, ce chef d'oeuvre de sa Providence, sans s'étonner, sans s'émouvoir, passer les jours avec elles, et demeurer pourtant le maître de sa raison, qui à leur abord seulement chancelle déjà et n'a plus de force (...) Ce n'est pas en ce monde que
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11. Leur volonté n'y est pour rien, leur visage seul suffit: on verra plus loin le développement théâtral de cette idée. 12. La Mothe-Aigron reprend ici le discours médical sur l'amour, tel qu'on le voit développé par exemple par le médecin Jacques Ferrand: J. Ferrand, De la maladie d'amour, ou mélancolie érotique (H'), Paris, Denis Moreau, 1623. 13. C'est-à-dire Goulu. 21

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les hommes qui lui ressemblent se peuvent trouver sans danger dans un lieu qui en est environné de toutes parts. Il faut attendre qu'ils soient dans le Ciel, pour se voir avec les femmes, où nos corps impassibles aussi bien qu'immortels, ne laisseront pas de connaître mais ne seront pas plus émus de la différence de leurs

sexes que le soleil et les étoiles.14»
Chez Tertullien, ce sont les femmes « qui subissent l'attirance de leur mari », sujétion qui signifie leur punition de la faute d'Eve, sujétion menaçante car elle se double d'un désir de plaire qui en retour risque de les pousser à faire chuter l' homme dans la concupiscence. D'où tout l'effort de Tertullien pour endiguer cette séduction d'origine diabolique: si par malheur une femme est belle, elle doit tout faire pour neutraliser cette beauté, même à l'égard de son mari: « Soyez tranquilles, mes bénies, il n'y a pas d'épouse laide aux yeux de son mari: elle a bien su plaire quand son caractère ou sa beauté l'ont fait choisir. Qu'aucune de vous n'aille penser qu'en réduisant ses
14. La Mothe-Aigron, Réponse à Phyllarque, Paris, aux dépens de l'auteur, 1628, p. 249-252. Le même raisonnement fonde l'avertissement adressé aux religieuses que Balzac place avant les lettres érotiques de son recueil: « Jusques ici il est permis aux Religieuses de lire: mais pour les dix lettres suivantes elles peuvent se fermer les yeux (...) » (op. cit., I, p. 186) Les moines et les religieuses doivent donc se voiler, non pour cacher leur propre corps, mais pour ne pas regarder le corps de l'autre, pour ne pas être en contact avec la sexualité qui sourd dès que s'approche l'autre sexe. L'avertissement excite évidemment la curiosité: l'équivocité du conseil a déclenché les foudres de Goulu. 22

LES TROUBLES DU MASCULIN AU XVIIe SIÈCLE ajustements, elle se rendra odieuse ou importune à son mari. Un mari exige toujours le tribu de la chasteté, mais il ne souhaite pas la beauté s'il est chrétien (...) Pour qui donc soigner ta beauté? Pour un chrétien? Il n'y tient pas (...) contentez-vous de plaire à Dieu.15 » Dans le texte de La Mothe-Aigron, au contraire, c'est l'homme qui subit l'attrait des femmes, appelées « dernier ouvrage de Dieu» et «chef d'oeuvre de sa Providence ». Malgré la référence à la vision céleste, également développée par Tertullien, ce dernier est bien loin. Ici-bas de fait, la chasteté est impossible, sauf pour ceux qui se consacrent à Dieu. Est-ce le règne du diable? La Mothe-Aigron ajoute: « (...) en ce monde (...) la beauté des femmes n'est pas innocente, et quelque mal que vous en receviez il n'y a personne qui soit ordonné pour vous en faire raison, vous ne savez même pas à qui vous en plaindre. Cette violence est absolue, elle règne souverainement; pour elle les lois n'ont pas été faites, elle ne connaît point d'autre puissance que celle du temps, elle ne dépend ni ni de ceux qui s'en approchent, ni du pouvoir de celles qui la possèdent. C'est pourquoi bien souvent elles font les maux qu'elles ne veulent point, elles blessent et tuent sans être coupables; et parmi les désordres et les

15. Tertullien, op. cit., II, 4, 1-2 et 5, 1. 23

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péchés dont elles sont causes, elles conservent leur innocence.16 » Certes, « la beauté des femmes n'est pas innocente », elle nuit et cause des péchés; mais elle n'est pas coupable puisque les femmes, quant à elles, «conservent leur innocence» 17. Balzac poussait plus loin le retournement des prescriptions de Tertullien. « Vous rendriez compte à Dieu des qualités qu'il vous a faites pour commander aux hommes si vous ne

pouviez vivre sans obéir à quelqu'un. »
Non, le diable ne règne pas, de ce côté-ci des choses, du côté des relations entre sexes: mais Dieu, un Dieu un peu sulfureux, qui, en matière amoureuse, a donné le «commandement» (communiqué sa puissance) à la femme, contrairement à la conjugalité qui l'assujettit à la puissance maritale. Se trouve ici exprimée l'idée d'une séduction qui, pour provenir de la femme, n'en exerce pas moins une souveraineté diffuse dont personne n'est l'accusé; souveraineté qui peut bien constituer une espèce de violence ou de tyrannie, mais pour laquelle il n'y a pas de tribunal: pour laquelle les lois, ou le droit, se taisent.

16. Op. cit., p. 252-253 (c'est moi qui souligne). 17. Les Lettres de Balzac font une place très importante au péché comme dimension incontournable, non tragique, voire plutôt réjouissante, de l'existence des hommes, tandis que le trop de vertu, sous l'espèce de la vertu publique, se trouve soupçonnée de causer plus de maux que les vices privés. 24

LES TROUBLES DU MASCULIN AU XVIIe SIÈCLE Absolutisme monarchique et espace libertin Or, ce silence de la loi, qui ouvre à une autre loi, ce silence de la souveraineté suprême devant la souveraineté absolue de la femme - le lexique politique employé par La Mothe Aigron est important -, trouve une résonnance historique très particulière. Dans La cour sainte, ouvrage de grande diffusion au xvuème siècle, le père jésuite Nicolas Caussin insère un «A vis contre le libertinage », fléau nouveau mais aussi catastrophique que l' hérésie: « Le libertinage n'est autre chose qu'une fausse liberté de créance et de moeurs qui ne veut avoir d'autre dépendance que celle de sa fantaisie et de sa passion.I8 » Qu'est-ce que cette nouveauté, qui nous paraît, à nous, si banale voire inoffensive, qu'est-ce que cette in-dépendance que Caussin identifie comme une dépendance impie à l'égard des passions, et qui soustrait une partie de l'individu à la loi publique pour la placer sous sa propre loi, la loi exclusive de sa propre volonté? Qu'est-ce que cette autonomie qui s'annonce dans le libertinage? Il faut, pour le comprendre, évoquer le contexte politique: les guerres de religion ont été résolues par l'Edit de Nantes, édit de pacification avec les protestants. Sa logique repose sur une logique plus générale, qui réserve au souverain la responsabilité politique:
18. Père N. Caussin, La Cour Sainte, (1624-1629), Paris, Jean du Bray,
1663, t. II, «Avis contre le libertinage », p. 342.

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seule source de la loi et (théoriquement) placée au-dessus d'elle, le roi gouverne en incarnant seul l'Etat. De membres organiques d'un corps politique dont le roi était la tête, les sujets passent au rang de gouvernés et d'administrés passifs: ils deviennent de « simples particuliers» à qui l'Etat garantit la paix civile mais que le public ne concerne plus au-delà. En retour, le salut de ces particuliers ne concerne plus le roi, du moins jusqu'à la révocation

de l'Edit de Nantes. Exclus de la « participation aux affaires », les
particuliers désincorporés se voient reconnaître une liberté de conscience à laquelle correspond une sphère d'action nouvelle. Ceci ne signifie pas que, magiquement, dès la paix civile, se constitue, à côté de l'espace public, un espace privé. Par contre, la conscience est générale d'une rupture dans le public, et de cette rupture naissent des lieux inédits, partiels, particuliers, et problématiques 19. Au nombre de ces «lieux », qui, avant de s'organiser en véritables lieux sociaux, institués, sont tout d'abord lieux mentaux, topiques, je mettrais la femme, lieu nouveau, aussi paradoxal que paraisse l' affirmation20, périlleux comme conclut La Mothe-Aigron de sa réflexion sur la puissance de séduction de leur visage:
19. Cf. M. de Certeau, L'Ecriture de ['histoire, Gallimard, 1978, IV, I, « De la division des Eglises à la "raison d'Etat" (XVIIe siècle) ». 20. Car avant, me semble-t-il, elle n'était pas un lieu, sauf mystique, comme dans la tradition néo-platonicienne: lieu de l'Idée, médiatrice du divin: lieu sans danger, par conséquent, d'intercession, comme la Vierge. Ou bien
elle était un corps qu'il fallait au maximum dissocier de sa personne

- autre

façon de dire qu'elle n'était une personne que d'extrême justesse, jamais une, toujours unie, soit sous la dépendance du père, soit du mari, faisant retour alors à sa personne d'origine (Eve sortant de la côte d'Adam signifie à la fois l'unité première et entière d'Adam, image parfaite de Dieu, et l'incomplétude, l'imperfection d'Eve). 26