Le Masque et la Lumière. La poétique des grands rhétoriqueurs

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L'Essai de poétique médiévale (1972) et Langue, texte, énigme (1975) replaçaient l'étude du Moyen Age dans la perspective des théories modernes de la littérature. Paul Zumthor aborde à présent du même biais, pour l'époque-charnière qui inaugure la Renaissance (1470-1520) et dans cette génération qui élabore notre première "littérature" proprement dite, le groupe de poètes connus comme les Grands Rhétoriqueurs.
Remplissant un rôle social qui les asservit aux princes, leurs patrons, ils s'efforcent de rompre, de l'intérieur, ce lien ; et comment ? Par la manipulation du langage même.
D'où la subtilité de leur versification, la complexité des jeux de sons et de mots, la recherche des images rares, qui font triompher dans le discours l'équivoque, la pluralité des significations et abolissent jusqu'à la convention apparente des thèmes.
De là aussi que ces héritiers d'une tradition du Moyen Age, qu'ils désarticulent par ironie ou parodie, sont les lointains précurseurs de toutes les tentatives les plus récentes de déconstruction du langage : ils offrent au lecteur de notre temps un terme de référence, illustrant l'ensemble des questions pratiques et théoriques que pose le fait d'écriture, encore aujourd'hui.
La tentative, certes, fut sans lendemain immédiat : mais nous pouvons désormais lire qu'elle marqua ce qui est à tous les niveaux un moment crucial de l'histoire.
Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9782021315691
Nombre de pages : 320
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Uu MÊME AuTEuR
AuX MÊME ÉUITIONS (dans la même collection)
Essai de poétiqûe médiévale,1972 Langûe, Texte, Énigme,1975 Introdûction à la poésie orale,1983 La Lettre et la Voix,1987 La Mesûre dû monde,1993
CHEZ U’AuTRES ÉUITEuRS
Le Pûits de Babel roman, Gallimard, 1969 Gûillaûme Le Conqûérant et la Civilisation de son temps Taillandier, 1978 Parler dû Moyen Age Minuit, 1980 Midi le jûste poèmes, D. Bedou éditeur, 1986 La Fête des foûs roman, Hexagone, Canada, 1987 Les Contrebandiers nouvelles, Hexagone, Canada, 1988 Points de fûite poèmes, Hexagone, Canada, 1989 La Vie qûotidienne en Hollande aû temps de Rembrandt Hachette, 1989
La Traversée roman, Hexagone, Canada, 1991 Abélard, lamentations Correspondance avec Héloïse Acte Sud, 1992
UANS LA MÊME COLLECTION
MICHEL CHARLES L’Arbre et la Source COLLECTIF coll. « Points Essais » Littérature et Réalité Pensée de Rousseau Théorie des genres
Travail de Flaubert Esthétique et Poétique Textes réunis et présentés par Gérard Genette DANIEL COUÉGNAS Introduction à la paralittérature MAURICE COUTURIER Nabokov ou la Tyrannie de l’auteur ARTHUR DANTO La Transfiguration du banal L’Assujettissement philosophique de l’art RAYMONDE DEBRAY-GENETTE Métamorphoses du récit NORTHROP FRYE Le Grand Code La Parole souveraine MASSIMO FUSILLO Naissance du roman GÉRARD GENETTE Palimpsestes Nouveau Discours du récit Seuils Fiction et Diction KÄTE HAMBURGER Logique des genres littéraires
ROMAN JAKOBSON Russie, Folie, Poésie ABDELFATTAH KILITO L’Auteur et ses doubles MICHEL LAFON Borges ou la Réécriture PHILIPPE LEJEUNE Moi aussi THOMAS PAVEL Univers de la fiction JEAN-PIERRE RICHARD Proust et le Monde sensible repris en coll. « Points Essais » Pages Paysages MICHAEL RIFFATERRE Sémiotique de la poésie JEAN-MARIE SCHAEFFER L’Image précaire Qu’est-ce qu’un genre littéraire ? TZVETAN TODOROV Critique de la critique PAUL ZUMTHOR Le Masque et la Lumière Introduction à la poésie orale La Lettre et la Voix La Mesure du monde
CE LIVRE EST PUBLIÉ DANS LA COLLECTION POÉTIQUE DIRIGÉE PAR GÉRARD GENETTE ET TZVETAN TODOROV
ISBN 978-2-02-131569-1
©Éditions du Seuil, 1978
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
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« Déguisements, travestissements, dominos. On appelle cela se masquer. C’est tout le contraire. Tous ces gens-là viennent ici s’appliquer sur la face le vrai visage sincère qui ne trompe pas. » Victor Hugo,Mille francs de récompense, édition J. Massin,Œuvres, XIII, p. 340.
« Dis moy qui gist icy sans que point tu m’abuses ?
— Cy gist l’amy privé d’Apollo et des Muses.
— Quelz choses avec lui sont mortes et transies ?
— Dits subtilz, savoureux, jeux, ris et facéties… »
Épitaphe de Molinet, par Jean Lemaire de Belges,
Stecher, IV, p. 318.
Les rhétoriqueurs
e Les mal aimés. Les mal nommés, d’un terme confectionné au XIX siècle par 1 quelque historien inattentif, puis consacré par les lexicographes … Un peu comme l’« amour courtois », dont on a tant et trop disserté après que Gaston Paris, en 1883, eut inventé l’expression. Mais le mot, quelle qu’en ait été la forge, cristallise un concept, et celui-ci suscite son objet, découpé dans le continuum des formes. Qu’il s’agisse d’histoire et de textes, le concept (on l’observe souvent) fait moins encore violence à l’objet qu’il dénote, qu’il ne lui confère une équivoque existence à laquelle, sans le mot, il n’eût peut-être pas eu droit. Ainsi du collectif à quoi semble référer ce « rhétoriqueur », abusivement extrait par d’Héricault, en 1861, d’une tirade moqueuse de Coquillart en appelant, dans la satire desDroits nouveaux(1481), aux « sophistiqueurs », « topiqueurs », « décliqueurs » et autres classes fantasmagoriques, dont les « rhétoriqueurs », tous cauteleux brasseurs de sophisme, topique,décliqueet rhétorique, c’est-à-dire, semble-t-il, les (bavardage) gens de justice ; néologisme burlesque que l’on retrouve, avec le sens approximatif de e « phraseur pompeux », çà et là dans quelques diatribes du XVI siècle, mais que l’on ne saurait, malgré l’autorité douteuse duGrand Larousse encyclopédique, puis des historiens de la littérature depuis Petit de Julleville, tenir pour la désignation d’un objet déterminable, encore moins pour une autodésignation : le prétendu « nom que se donnèrent un certain nombre de poètes… » (Robert, après d’autres). Une coutume ne s’en est pas moins établie de regrouper sous ce titre un e « nombre » très flottant d’auteurs de la seconde moitié du XV siècle et de la première e d u XVI ; et le fait subsiste, de quelque concentration (à plus ou moins haut degré), dans plusieurs textes de cette époque, de caractères communs, inégalement contrastant avec ceux qui prédominent dans d’autres textes, antérieurs, contemporains ou postérieurs. Supposé qu’une définition, à défaut même de sa symbolisation par un mot, fût utile ou nécessaire, elle ne saurait porter que sur ces concentrations comme telles, non sur un ensemble de totalités textuelles. Elle devrait répondre à deux questions principales et à un corollaire : question poétique, relative au mode de fonctionnement des textes ; question historique, relative à la présence ou à l’absence de divers traits ; accessoirement, question critique, tendant à une (re)valorisation de l’écriture que l’on aura ainsi identifiée. Sur ces trois plans, le terrain demeure à peu près vierge : de rares travaux d’approche en ont jusqu’ici tout juste débroussaillé les 2 alentours .
Seule une démarche inductive se justifie. Mais d’emblée elle soulève une difficulté : sur quelles bases établir le corpus des textes à considérer ? Force est de procéder de manière empirique : par confrontation avec ce qui déjà a été fait, même mal ; appréciation des critères jusqu’ici utilisés, même arbitraires ; et choix. La liste des rhétoriqueurs dressée jadis par Guy, dans le seul livre d’ensemble (exécrable d’ailleurs) qui leur ait été consacré en français, a pris valeur presque canonique. Elle distingue, autour d’un groupe de « grands rhétoriqueurs », les « précurseurs », auxquels souvent ils se réfèrent expressément, puis les « petits rhétoriqueurs » (question de taille ou de nombre de vers ?), cependant que divers marginaux se casent incommodément entre ces sièges. Au total, quarante-six noms, la plupart de personnages connus, assez bien situables socialement. Aux ouvrages dont ils sont les auteurs on ajouta, depuis Guy, divers textes anonymes, comme le « Recueil Montaiglon » des blasons. On pourrait me reprocher, partant de ce canon, de prendre pour acquis ce qu’il s’agit de déceler. Mais une telle objection serait spécieuse : l’observation doit porter sur une quantité restreinte et déterminée de textes, dont l’analyse fournira les critères internes permettant de dégager les traits fondamentaux d’une poétique. Ces traits une fois fixés, on en constatera la présence, plus ou moins pure ou altérée, dans d’autres textes. Il s’agit moins ici en effet de cerner historiquement un groupe d’hommes qualifiés de « rhétoriqueurs » que de reconstruire les lois ou tendances sous-jacentes e e à une poétique manifestée dans divers ouvrages des XV et XVI siècles. On parlera, pour simplifier, de « poétique des rhétoriqueurs », sans attacher à cette étiquette plus d’importance qu’elle n’en a. L’ensemble constitué par les monographies de Guy et de la plupart de ses utilisateurs embrasse près d’un siècle d’histoire : raison pour suspecter la pertinence de ses limites. Si l’on veut en effet parvenir au genre de définition que je suggère, la tâche initiale est de saisir le moment et l’espace où se manifeste de la façon la plus provocante la concentration d’indices concourants et combinés. Considérés isolément, ou en combinaisons plus lâches (sinon tout à fait aléatoires), ces indices ne feraient que renvoyer à des phénomènes discontinus, que l’on pourrait certes retenir en vue de e e décrire les caractères d’une période longue (« les XIV et XV siècles », ou « de 1400 à 1550 », ou « la pré-Renaissance » : tous découpagesa priori), mais dont seules les interrelations et, pour ainsi dire, l’urgence portent sens assez net pour se prêter à la théorisation. On ne peut, si l’on tient à le « connaître », étudier un champ en extension ; une réduction s’impose. Plusieurs paramètres externes permettent de resserrer le catalogue de Guy : c’est à quoi l’on tend aujourd’hui, bien que les résultats d’une telle procédure diffèrent, dans le détail, selon les historiens. Cohérences dans le groupement géographique, les relations interpersonnelles, les dates, d’une part ; dans une certaine conscience, affirmée (peu importe qu’elle soit fictive : qui le dira ?) de la fonction d’écrivant, d’autre part. Se dégage ainsi une avant-scène, occupée par plusieurs représentants de la génération qui parvint à l’âge adulte vers 1500, comme d’une partie de celle qui s’éteignait alors. Une double polarisation spatiale, non absolument dominante, y distingue sommairement deux sous-ensembles : l’un, dans les terroirs de Bourgogne, à l’époque la plus ancienne, sous les ducs Philippe le Bon et surtout Charles le
Téméraire, puis sous la duchesse Marguerite, gouvernante des Pays-Bas ; l’autre, dans la France royale, à l’époque plus récente, sous Charles VIII, la reine Anne, er Louis XII, François I . J’isole ainsi (pour n’excéder qu’exceptionnellement ces limites) 3 la période de 1470 à 1520 environ : une cinquantaine d’années au cours desquelles j’opère un échantillonnage selon ces critères mêmes ; en gros, sur les trois générations qui entrent dans la vie publique vers 1440-1450, 1460-1470 (Molinet fait alors figure de chef de la « nouvelle vague ») et vers 1480-1490, et dans trois milieux sociaux : les cours ducales, celle du roi et, accessoirement, les confréries des « puys ». Les traits poétiques que je relèverai comme pertinents présentent chez certains de « mes » poètes (Molinet, Cretin, le jeune Lemaire) une grande densité ; chez d’autres (Gringore, Baude), c’est leur distribution qui diffère ; ailleurs (chez Bouchet, dans une moindre mesure chez Jean Marot), ils sont plus dilués. Au-delà, on en distingue des traces dans quelques œuvres du même temps auxquelles je ferai allusion, référant surtout à Villon. Ma liste embrasse ainsi : — l’ensemble de l’œuvre de Jean Meschinot, Jean Robertet, Jean Molinet, Jean Lemaire de Belges, Guillaume Cretin, Jean Marot, à qui j’ajoute çà et là des 4 confirmations tirées de celle de Jean Parmentier ; — quatre ouvrages ou groupes d’ouvrages choisis pour leur caractère particulier : lesFantasies de Mère Sotte de Pierre Gringore, lesDictz moraulx d’Henri Baude, les deux séries d’épîtres de Jean Bouchet, et trois poèmes hagiographiques de Destrées. A titre accessoire, je me référerai à deux auteurs assez difficiles d’accès, car ils e n’ont été l’objet ni d’édition ni de réimpression depuis le XVI siècle : André de La Vigne et Octavien de Saint-Gelays. En revanche, j’intègre au corpus deux textes anonymes : l’un, relativement ancien, qui servira avec Meschinot de témoin de la première cristallisation d’une poétique, l’Abuzé en cour, qui fut parfois abusivement attribué au « roi » René d’Anjou, et leLyon couronnébourguignon, contemporain des premiers écrits de Molinet. Enfin je recourrai, dans la mesure où ils marquent sur plusieurs points les limites extrêmes de cette poétique, aux exemples fournis par divers traités de versification e composés entre le milieu du XV siècle et 1540. Chronologiquement (si l’on admet que les dates suivant le nom des poètes désignent approximativement leurs années d’activité), cela donne : l’Abuzé(entre 1450 et 1470), Meschinot (1450-1490), Baude (1460-1495), Molinet (1460-1505), Robertet (1465-1500), leLyonAndré de La Vigne (1485-1515), Saint-Gelays (1490- (1467), 1505), Cretin (1495-1525), Lemaire (1495-1515), Bouchet (1495-1550), Destrées (1500-1515) Gringore (1500-1535), Marot (1500-1525), [Parmentier (1515-1530)]. Ce sont, dans les chapitres qui suivent, ces auteurs-là que je désignerai par l’expression conventionnelle de « rhétoriqueurs ». Entre les douze à quinze poètes ainsi domiciliables s’instaurent des relations amicales identiques à celles qu’entretiennent alors, à travers l’Europe, les érudits, philosophes ou théologiens que nous dénommons humanistes : correspondances, échanges de poèmes, visites, collaboration à telle œuvre collective, épitaphes réciproques, éloges. Jean Lemaire, parent et élève de Jean Molinet, lui voue un culte dont témoigne à plusieurs reprises son œuvre ; il connaît Destrées, autre élève du
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