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Le métier d'éducateur spécialisé

De
326 pages
Les professions du travail social se transforment avec les nouveaux publics, les nouvelles pratiques, avec aussi moins de budget et plus de procédures, plus de pressions et moins de marge de manoeuvre. Les éducateurs spécialisés se trouvent ainsi pris dans des demandes paradoxales : être autonomes en même temps qu'exécutants. D'où vient le malaise des professionnels du secteur social ? Et comment accompagner la souffrance des personnes si on perd le sens des valeurs humaines ?
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Sandrine MIROLO
LE MÉTIER D’ÉDUCATEURSPÉCIALISÉ
Entre engagement personnel et engagement professionnel
Le travail du social
Le métier d’éducateur spécialisé
Entre engagement personnel et engagement professionnel
Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod La collection s’adresse aux différents professionnels de l’action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d’analyses pluralistes approfondies à l’heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu’ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l’écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Dernières parutions
Florence DOUGUET, Thierry FILLAUT et Juliette HONTEBEYRIE, Intervenir en première ligne, Les professions de santé libérales face au défi de la santé de proximité, 2016. Charline OLIVIER,Le travail social à l'épreuve de la rencontre, 2016. Christophe VERRON,Les formateurs en travail social. Sociologie d’un groupe professionnel menacé, 2016. Florence TARDIF BOURGOIN,Vers une professionnalisation du bénévolat ?, 2014. Edith LAPERT,Une éducatrice raconte, 2014. Marc CHEVALIER, Les disciplines artistiques au service de la formation des adultes. 33 années d’expériences pratiques (1962-1995),2012. Bernadette ANGLERAUD, Lyon et ses pauvres, 2011. David Saint-Marc,La formation des médecins,2011. Dominique ALUNNI,Témoignages de pionniers visionnaires de la formation tout au long de la vie, 2011. Jean-Frédéric DUMONT,Les moniteurs éducateurs en formation, Le partage professionnel des émotions, 2011. Catherine DEROUTTE,Aux côtés des personnes polyhandicapées. Guide pratique, 2011 Christian MAUREL,Education populaire et puissance d'agir, 2010, Alain VILBROD,Le métier d'éducateur spécialisé à la croisée des chemins, 2010. Josette MAGNE,Quelle place pour les filles en prévention spécialisée ? Etude auprès de deux équipes de prévention spécialisée en Seine-Saint-Denis, 2010. Michel CHAUVIERE,Enfance inadaptée : l’héritage de Vichy, 2009.
Sandrine Mirolo Le métier d’éducateur spécialisé
Entre engagement personnel et engagement professionnel
Du même auteurL’intégration sociale des personnes handicapées mentales : entre idéologies et textes de loi, entre intentions et réalités, Éditions universitaires européennes, 2011. © L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr ISBN : 978-2-343-11442-2 EAN : 9782343114422
Introduction Cela fait maintenant plus de trente ans que je me suis « embarquée » dans le secteur du social et du médico-social avec, à ce jour, toujours autant d’intérêt et de questions sur la façon la plus adaptée d’accompagner l’autre, de lui venir en aide et, plus simplement, sur comment « vivre mieux ensemble », dans un monde où chacun aurait sa place, où vivre ensemble serait « naturel », socialement construit et non une bataille de chaque instant. C’est sûrement auprès des personnes rencontrées durant les vingt premières 1 années de ma vie, «mon héritage culturel, ma socialisation initiale» comme le dirait Alain Vilbrod, que s’est construite mon identité personnelle, faite de valeurs comme le respect des autres, l’entraide, l’honnêteté, le partage, l’acceptation des différences, reconnaître le droit à chaque personne de vivre sa vie dès l’instant où cela ne nuit pas à autrui, être au clair avec ce que l’on est et ce que l’on fait, pouvoir regarder ses actes sans gêne et sans honte. J’ai aussi toujours eu de l’intérêt pour les rencontres nouvelles, une curiosité à connaître les autres, à déchiffrer les pensées et accepter les débats, à avoir des échanges qui perturbent et des questions en suspens qui donnent envie d’aller plus loin, pour une recherche de sens à la vie, tout simplement. C’est ensuite auprès des personnes en difficulté, des personnes différentes avec lesquelles j’ai travaillé, que s’est construite ce que j’appelle aujourd’hui mon identité professionnelle. Elle n’était pas si éloignée de la première je pense, mais toutes ces rencontres m’ont aidée à mieux comprendre ce que sont l’humilité et l’authenticité dans la relation. J’ai appris à prendre du recul, à analyser les situations, et non les personnes, à avoir une réflexion sans oublier l’action, à comprendre que le métier d’éducateur est fait d’hypothèses et non de certitudes. Je reprendrais cette phrase de Jean-François Gomez qui me correspond : «J’ai appris mon métier d’éducateur événement après événement, situation après situation, comme on apprend la 2 vie». 3 J’ai commencé comme éducatrice pré-stagiaire en 1983, dans un foyer départemental de l’enfance et de la famille en Picardie, un peu par hasard il est vrai. J’avais 22 ans. J’avais quitté le circuit scolaire à ma majorité pour
1 Alain Vilbrod,Devenir éducateur, une affaire de famille, Paris, L’Harmattan, 1995. 2 Jean-François Gomez,Un éducateur dans les murs, Paris, Téraéde, réédition de 2004, p. 71. 3  Il n’y avait pas alors d’obligation de diplôme pour travailler au foyer de l’enfance, un curriculum vitaeet une lettre de motivation suffisaient. 5
gagner ma vie et être autonome. Je travaillais depuis quatre ans dans différents secteurs jusqu’au jour où j’ai rencontré une amie qui m’a parlé d’un poste disponible au foyer de l’enfance pour accompagner des enfants en difficultés sociales et familiales. Elle me présenta alors le métier comme « être avec les jeunes dans leur vie au quotidien ». Je me suis dit « pourquoi pas ? » Je suis issue d’une famille nombreuse, j’avais participé à plusieurs colonies de vacances et camps itinérants, je vivais de façon indépendante depuis plusieurs années, j’avais envie et je pensais pouvoir apporter quelque chose « à ces jeunes qui n’avaient pas eu de chance ». C’est comme ça, avec pour principaux « outils » ma motivation, ma personnalité et mon vécu que j’ai commencé ce métier. J’ajouterai aussi avec mon dynamisme pour la vie et mon intérêt pour les activités sportives et culturelles, car je pense que cela m’a beaucoup aidée à l’époque dans, ce que je nommerais aujourd’hui, mes pratiques professionnelles. J’ai rapidement compris que ce métier serait le mien. J’aimais la relation avec ces adolescents, partager leur quotidien, pouvoir être présente et discuter avec eux de la vie, parler de leurs envies et de leurs rêves, échanger des déceptions et des plaisirs, les soutenir dans leurs projets, faire avec eux des activités et des sorties, certains soirs entendre leur colère, gérer les conflits, écouter les confidences, rire des « bêtises », consoler des peines, faire la « morale » parfois et rappeler les règles souvent, celles issues de mon éducation avant d’être issues des règlements de fonctionnement. Tout cela pour que chacun puisse vivre ensemble dans cette collectivité qu’est le groupe et dans la société de façon plus générale. Tout me parlait, tout m’interrogeait, tout me donnait envie de poursuivre. Nous étions une équipe de jeunes éducateurs en CDD et non diplômés. Pour autant, nous avions une certaine autonomie et surtout la confiance d’une direction. Nous avions des éducateurs-chefs présents sur le terrain. Nous ne comptions pas nos heures, nous nous sentions responsables de nos actes, nous osions la critique, les réunions étaient animées, la remise en question faisait partie du quotidien. Je me sentais bien, mais, comme le dit Camille Thouvenot, «dans l’éducation spécialisée, comme dans la magie, découvrir sa vocation, être appelé, ne suffit pas pour devenir éducateur spécialisé, même si on a exercé cette 4 profession en tant que pré stagiaire, durant de nombreuses années» . Pour pouvoir mettre des mots sur ce que je faisais, donner plus de sens aux actions, analyser les situations, il me fallait cerner des concepts, connaître des théories, avoir des savoirs autres que ceux issus de ma propre expérience.
4 Camille Thouvenot,L’efficacité des éducateurs, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 218. 6
Je suis restée trois ans au foyer de l’enfance avant d’entamer la formation de monitrice éducatrice à l’IRFFES d’Amiens. J’avais quitté l’école depuis plus de six ans. Cette première formation avait pour moi deux objectifs : le premier était de m’apporter la connaissance dont j’avais ressenti de façon importante le manque pour comprendre et accompagner les problématiques des jeunes notamment dans leurs attitudes de rejet, de violence et de souffrance. En effet, je ne savais pas toujours quoi faire face aux jeunes en grande difficulté psychique : sautes d’humeur et rires immotivés, comportement envahissant, angoisse et isolement, colère et recherche affective. Il me fallait prendre du recul, avoir des apports sur le développement et sur le fonctionnement de l’être humain, sur les troubles psychologiques et les différentes manifestations d’un mal-être intérieur, mais aussi sur l’évolution du travail social, les lois et les moyens existants pour aider l’autre de façon plus « professionnelle ». Le second objectif était d’avoir un métier reconnu, avec un diplôme me permettant de continuer à l’exercer. J’ai travaillé dix ans en tant que monitrice éducatrice avant de reprendre une 5 formation d’éducateur spécialisé à l’IRTS de la Réunion en voie passerelle . 6 Je suis arrivée en formation au moment de la rénovation de la loi de 1975 et 7 la préparation de la loi de 2002 . La profession commençait à changer et à s’adapter aux nouvelles exigences du système avec en ligne de fond de « devoir écrire ce que l’on fait, faire ce que l’on écrit et devoir le prouver », principes édictés par la démarche qualité naissante au sein des établissements sociaux et médico-sociaux. Lin Grimaud écrit que la démarche qualité confronte les travailleurs sociaux à un nouvel objet institutionnel dont le statut et les effets apparaissent encore indéfinis, même si elle se présente comme une démarche visant à identifier la conformité, l’efficience et le résultat. Il note que «ces termes viennent d’une autre culture, celle de l’industrie – d’une autre pensée, celle du management – ce 8 mariage peut sembler improbable aux professionnels de terrain» . J’ai commencé à percevoir sur le terrain l’enjeu des écrits, le souci des moyens, la multiplication des contrôles, les idées de référentiels de « bonnes 9 pratiques » , la perte ou au contraire l’individualisation des responsabilités,
5 Salariés d’un établissement, les personnes en voie passerelle étaient intégrées à la promotion des étudiants en deuxième année et faisaient deux années supplémentaires de formation. 6 Loi n°75-534 du 30 juin 1975 d’orientation en faveur des personnes handicapées et loi n°75-535 relative aux institutions sociales et médico-sociales. 7  Loi 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale qui fixe des nouvelles règles relatives notamment aux droits des usagers. 8 Lin Grimaud, « Démarche qualité et crise de représentation »,Psychasoc, janvier 2008. 9 Référentiel construit dans les établissements et présenté aux professionnels comme un outil qui servira de support à l’évaluation. 7
les questions de pouvoir et de hiérarchie, la séparation des équipes et des professionnels. Il y avait par exemple ceux qui se réunissaient pour écrire le référentiel qualité et ceux qui s’occupaient des jeunes, pâtissant souvent de l’absence des premiers. Une distance s’installait entre les cadres de direction et les acteurs du terrain, en même temps qu’entre les moyens et les besoins. J’ai constaté le désinvestissement de certains professionnels, ressenti une perte de croyance dans l’action sociale de façon générale et l’inquiétude d’un avenir incertain du secteur. Des appréhensions se sont propagées, concernant aussi bien le financement des structures, des services et des postes que sur les nouvelles directives des associations, les réorganisations des établissements et, par ricochet, sur le management des équipes. Durant les années qui ont suivi, ces mouvements n’ont cessé de s’amplifier : toujours plus d’écrits, moins de budgets, plus de justifications, moins de temps, plus de procédures, moins d’autonomie, plus de pressions sur la responsabilité individuelle, moins de marges de manœuvre dans les actions… J’ai commencé à voir partir à la retraite « les anciens » éducateurs spécialisés, arriver « les nouveaux », commencé à penser que le métier avait bien changé, avec sûrement du mieux, mais aussi une perte de quelque chose, mais quoi ? En même temps, l’image idéologique du métier, le fait de croire en l’être humain et en ses capacités, être concerné par ce que les autres vivent, viser un changement pour un futur meilleur restent les fondements principaux des personnes exerçant, ou voulant exercer la profession. «La croyance dans l’évolution toujours possible de l’individu, la reconnaissance de la personne dans son unité et sa possibilité à tout moment de changer le 10 cours de sa vie…» , comme l’écrit Jean-René Loubat en parlant de l’éthique de l’action sociale, étaient présentes dans l’esprit des éducateurs. Mais cela demande de l’engagement, des actions, une implication et une réelle volonté, qui me semblaient mis à mal dans cette évolution globale du champ social. C’est ainsi qu’après avoir exercé pendant vingt-sept ans, je dirais avec implication et engagement, et surtout envie et plaisir, le métier d’éducateur, j’ai eu le désir de m’investir dans la formation professionnelle des futurs éducateurs. C’est cette nouvelle fonction qui m’a motivée pour aller au-delà de mes impressions sur l’évolution du secteur et des changements perçus du métier d’éducateur spécialisé. Des questions de plus en plus présentes sur les possibilités et les façons de pouvoir l’exercer aujourd’hui s’imposaient à moi. J’avais, sur mon lieu d’exercice professionnel, commencé à sentir des modifications dans les pratiques de tous les jours, mais c’est la philosophie même du travail social qui me semblait bousculée. Les stagiaires, que
10  Jean-René Loubat, « Où en est le travail social avec la religion ? »,Lien social, n°721, septembre 2004. 8
j’accueillais lorsque j’étais en poste et tutrice de terrain, me semblaient, pour certains, « perdus ou envahis » par des écrits divers, ou moins disponibles psychologiquement et même physiquement, ou encore moins passionnés pour ce que je nommerais simplement : la rencontre avec l’autre. Ces changements, que je ne voyais pas vraiment comme une évolution positive, me « perturbaient » et c’est sûrement ce qui m’a donné l’envie de revisiter l’histoire du métier, les valeurs qui le portent, les professionnels qui le vivent, mais aussi de m’intéresser à la formation des éducateurs spécialisés, connaître la motivation des personnes à vouloir exercer ce métier pour peut-être mieux en comprendre sa « destinée ». Je m’interrogeais aussi sur la « technicisation » progressive du métier et sur les propos tenus à son égard par de nombreux professionnels, se sentant souvent devenir des agents d’une bureaucratisation à l’excès. Je ne savais pas vraiment alors si les mutations que je percevais étaient en lien avec mes années de pratique ou si, de façon plus générale, elles étaient perçues par tous les travailleurs sociaux. Je trouvais certaines nouvelles directives (ou du moins affirmées concrètement) de la profession intéressantes comme la personnalisation des accompagnements, la prise en compte du contexte, de l’environnement et de la singularité de la personne, la traçabilité des actions menées, la mise en avant des pratiques de chacun, les outils de l’évaluation et la volonté d’amélioration. En même temps, d’autres directives plus contraignantes me questionnaient comme devoir tout écrire, tout prévoir, tout demander, tout justifier. Cela pouvait en effet amener à penser à la responsabilité avant l’action, à apporter des réponses budgétaires à des demandes éducatives et surtout à craindre le risque, pourtant indissociable bien souvent de l’éducation. Ces réflexions, que je savais pour beaucoup issues de mon vécu professionnel, sont venues ensuite des tuteurs de terrain « d’avant la 11 réforme » comme ils se définissent eux-mêmes, que je rencontrais dans le cadre de mes nouvelles fonctions de formatrice, lors de l’accompagnement des étudiants en stage. Ces questions sur l’évolution du métier font aujourd’hui partie de mon quotidien au contact d’étudiants en recherche de liens entre la théorie et la pratique, la formation et la réalité, et au contact des formateurs de terrain, en recherche, chez ces mêmes étudiants, de postures « naturelles », de positionnement et d’identité professionnelle. Je constatais également lors des rencontres l’insatisfaction des professionnels dans leur travail, avec un manque de disponibilité, des changements fréquents et des difficultés pour
11 Réforme du diplôme d’éducateur spécialisé, qui date de 2007, avec des premiers étudiants passant ce diplôme sous cette forme en 2010. 9