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Le métier d'éducateur spécialisé à la croisée des chemins

De
235 pages
Pour le métier d'Educateur spécialisé, la fin de cette décennie représente à la fois une date d'anniversaire, puisque 40 ans plus tôt a été institué le Diplôme d'Etat et aussi un moment charnière : la formation initiale de ces professionnels vient de se voir profondément réformée. Cette tentative d'"état des lieux", s'intéressant aux mouvements à l'oeuvre aujourd'hui, met à jour des propositions d'action, des ajustements, des stratégies des acteurs concernés pour faire face aux changements.
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Pierre Maille

Président du Conseil général du Finistère

Ouverture du colloque
Mesdames, messieurs, Je remercie les organisateurs de m’avoir invité à intervenir à l’ouverture de vos travaux. Au nom du Conseil général du Finistère, je souhaite que vos deux journées de réflexion sur le métier d’éducateur spécialisé soient fructueuses et riches de vos échanges. En découvrant les documents que vous m’avez transmis et le programme de votre colloque, il m’a semblé – j’espère que je me suis trompé – que vous étiez un peu « entre vous » et que la place des « donneurs d’ordre », par exemple, était assez réduite. Les collectivités publiques, le Conseil général en particulier, sont très attentifs à la formation des travailleurs sociaux, à celle des éducateurs spécialisés puisque c’est l’objet de notre rencontre aujourd’hui. Car si demain nous serons employeurs, en accueillant chaque année de nombreux stagiaires au sein de nos équipes, nous contribuons également à la formation : actuellement plus de 30 élèves éducateurs sont présents soit sur les territoires d’action sociale, soit au sein des foyers départementaux de l’enfance. Nous sommes heureux de les accueillir, heureux de leur faire prendre contact avec leur futur métier, heureux surtout de bénéficier de leur enthousiasme, de leur curiosité, de leur regard sur notre action, de l’apport de leurs idées qui contribuent à l’évolution de nos pratiques. Les métiers du travail social, celui d’éducateur spécialisé, sont en permanence traversés par des interrogations. Vous êtes à la croisée de l’éducatif et du social dans une société qui bouge : la vie des personnes, des jeunes, des familles semble leur échapper sous les soubresauts de l’économie ; l’action publique réagit par une production réglementaire ou législative abondante et qui remet régulièrement en cause les cadres de l’intervention sociale ; les frontières de l’espace public et de l’espace privé – je pense au développement de dispositifs de vidéo-surveillance – ne sont plus très précises… Loi Perben en 2004, loi sur l’égalité des chances en

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2006 qui introduit le contrat parental, réforme de la protection de l’enfance en 2007, qui renforce les prérogatives des maires dans la relation éducative avec la cellule familiale et qui remet le Conseil général au cœur des politiques de protection de l’enfance, …cette énumération montre bien les évolutions de ces dernières années et ce glissement progressif vers une confusion entre sécurité publique, éducation, action sociale, comportements privés, règles de vie collective. La permanence, nous devons la rechercher dans les règles de déontologie, l’éthique de l’action. Le dialogue entre professionnels, formateurs, élus doit nourrir cette recherche partagée du cadre de l’action. L’organisation de l’action sociale départementale est forcément touchée tant par les évolutions de la société que par les changements législatifs. Nous allons dans quelques jours délibérer pour réorganiser les services de protection maternelle et infantile, ceux de la protection de l’enfance, la prévention spécialisée, le cadre de travail des assistants familiaux. La prévention spécialisée ne peut être un travail isolé sur un quartier déterminé, mais doit s’inscrire désormais dans un travail d’équipe sur un territoire large avec l’ensemble des acteurs locaux. Nous devons nous doter d’indicateurs et d’observatoires partagés, mesurer ensemble les évolutions et faire de la réactivité et de l’adaptabilité une règle commune. Pour la protection de l’enfance, nous voulons que les parcours des enfants qui nous sont confiés, leur réussite scolaire, leur bien-être affectif soient, plus fortement qu’hier, au cœur de notre préoccupation. Nous voulons que les assistants familiaux soient des partenaires des équipes sociales participant à un travail collectif autour de l’enfant. Tout cela, il est important que nous en parlions pour que vous en teniez compte dans votre réflexion sur le métier et sur la formation. Je le dis aux responsables de l’ITES et de l’UBO, nous souhaitons être des partenaires dans la formation des travailleurs sociaux. Il est vrai que c’est le Conseil régional qui a la compétence des formations sociales. Nous avons besoin de renforcer la coordination entre nous, dans l’intérêt même des jeunes qui s’engagent dans ces filières de formation. Il faut qu’ils sachent le nombre de postes que nous pourrons offrir dans les prochaines années, le nombre de stagiaires que nous pouvons accueillir dans de bonnes conditions au sein de nos services. Nous ne souhaitons pas

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être mis devant le fait accompli, comme il n’est pas souhaitable que soient trompés des jeunes qui ne trouveraient ni les terrains de stage ni les débouchés professionnels vers lesquels ils pensaient s’engager. La formation initiale des éducateurs spécialisés, vous en êtes convaincus, doit leur permettre d’évoluer car ils ne feront sans doute pas la même activité toute leur vie. Nous avons besoin de professionnels capables d’apprendre en permanence, de s’adapter et d’évoluer vers des missions diverses. De travailler en transversalité, ayant une vision globale de l’action publique, une bonne connaissance de l’ensemble des acteurs pour construire des partenariats indispensables. Vous le voyez, nous avons besoin de maintenir un dialogue étroit, au service de l’action que nous menons, au service des jeunes que vous formez et qui ont choisi de s’engager dans un métier exigeant, ouvert sur les autres, soumis à des évolutions permanentes. Je souhaite que vos travaux soient fructueux, pour vous professionnels et formateurs, qu’ils soient motivants pour les jeunes qui s’orientent vers un métier qui privilégie la relation humaine. Notre société en a besoin.

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Nathalie Conq

Chef de service éducatif Sauvegarde de l’Enfance du Finistère

Introduction
À la fin de l’année 2006, amené à travailler sur la réforme de la formation d’éducateur spécialisé dans un centre de formation au travail social (l’ITES de Brest), nous nous avisions qu’il y a maintenant quarante ans, le décret du 22 février 1967 instituait officiellement le Diplôme d’État d’éducateur spécialisé (DEES). Voilà donc plus de quarante années qu’un corps professionnel d’éducateurs spécialisés était officiellement constitué. Est née alors l’idée de prendre appui sur cet anniversaire à chiffre rond pour s’arrêter un moment sur cette profession et son évolution. Après bien des péripéties, cette idée a pris corps et a donné finalement lieu à un colloque co-organisé par l’Atelier de Recherche Sociologique de l’Université de Bretagne Occidentale, en la personne d’Alain Vilbrod ; l’ITES, en la personne de Jean-Pierre Kervella, L’association pour la Sauvegarde de l’Enfance du Finistère, représentée par nous-mêmes et le Centre régional d’études et d’actions sur les inadaptations et les handicaps, le CREAI de Bretagne, représenté par son directeur Yann Rollier. Ce colloque s’est tenu les 22 et 23 janvier 2009 dans les locaux de la Faculté Victor Ségalen à Brest. Le présent ouvrage en constitue les actes, avec toutefois des textes revus, retravaillés le cas échéant, par la quasi totalité des intervenants à ces deux journées qui ont regroupé plus de 200 participants (au moins autant ont dû hélas renoncer à y venir, faute de places pour les accueillir, preuve que le thème abordé s’est avéré d’actualité….) L’idée était donc de regarder de plus près à la fois l’état et l’évolution de cette profession, et ainsi de s’interroger sur ses perspectives, au regard des multiples mouvements à l’œuvre aujourd’hui. En effet, au fil de ces quarante années, de multiples changements sont venus modifier progressivement à la fois les missions des éducateurs spécialisés, les contextes de leurs interventions mais également les contenus de leur formation initiale et les modalités d’obtention du

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Diplôme d’État. Ces mouvements opèrent encore aujourd’hui et certains des changements en jeu remettent sans conteste en question les positionnements, les pratiques, le cadre d’exercice des acteurs. Nous savons que chaque profession, quelque soit le secteur d’activité, évolue dans une dynamique complexe en interaction avec son contexte environnemental, mais le modèle du travail social est aujourd’hui remis en cause de tous côtés1 : Pénalisation accrue ici, contraintes économiques et gestionnaires comme jamais là, sans oublier l’étendue des compétences qui reviennent les unes après les autres aux collectivités territoriales, de l’échelon régional, départemental au plus local, etc. Ces profonds changements ne manquent pas d’interroger la profession d’éducateur spécialisé. Cette profession est d’autant plus difficile à saisir qu’elle reste fortement fragmentée : derrière un même intitulé de diplôme et une socialisation professionnelle intégrée à la formation, des postes fortement diversifiés demeurent. Depuis toujours, le champ de l’éducation spécialisée est multiple : les types d’employeurs, les caractéristiques des populations concernées par l’action, les modes d’intervention des éducateurs, toutes ces dimensions, malgré la création du diplôme unique, fragmentent l’identité du métier, avec pour corollaire l’émergence d’un classement tacite entre fonctions nobles et positions plus subalternes. Sous une apparente homogénéité, se distinguent depuis toujours des clivages, des spécificités, des classements implicites. En s’organisant et en se structurant, la profession n’a rien perdu de sa diversité : les formes d’emploi des éducateurs restent multiples, tant dans les missions assurées, les publics rencontrés, les outils professionnels utilisés. La diversité s’observe aussi dans les types d’employeurs (privé associatif, ou fonction publique) ou dans des institutions à taille fortement contrastée. Ce colloque a été l’occasion d’une tentative d’« état des lieux » de la profession : en nous intéressant aux mouvements à l’œuvre aujourd’hui, nous avons pu observer les modifications significatives dans le champ professionnel des éducateurs spécialisés et nous avons cherché, ce faisant, à mettre à jour les propositions d’action, les ajustements, les stratégies, mis en œuvre par les acteurs pour faire face aux changements, pour s’y adapter ou pour les maîtriser.
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Cf. le mouvement « 7.8.9. Vers les états généraux du social » ; mais aussi les travaux cordonnés par Jean-Noël Chopart dans le cadre de la MiRe : Les Mutations du travail social, Paris, Dunod, 2000. Voir aussi Michel Chauvière, Jean-Michel Belorgey, Jacques Ladsous (dir.), Reconstruire l’action sociale, Paris, Dunod, 2006.

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Notre « état des lieux de la profession » a exploré différents axes que se rappellent dans les différentes contributions réunies dans cet ouvrage.

La place de l’éducateur spécialisé au sein de la branche professionnelle
L’idée même d’une profession unifiée d’éducateur spécialisé ne va pas de soi. La quête des origines du métier d’éducateur spécialisé et des conditions d’unification de cette profession est d’ailleurs, en un sens, une vaine entreprise. En effet, on n’en finirait pas de relever ici et là tout ce qui, entre les deux guerres en particulier, préfigure déjà l’organisation de ce champ telle qu’elle va s’accomplir au fil des années. Cette diversité liée au cadre d’emploi témoigne de la relative hétérogénéité des activités professionnelles des éducateurs spécialisés. Mais derrière ces dissemblances, peut-on lire tout de même une identité de métier fédératrice ? Si on se fie à l’avènement de titres tels que les « assistants socio-éducatifs » ou les « délégués à la tutelle », en lien avec les conventions ou le code du travail, on pourrait souscrire à l’idée d’un brouillage actuel de la référence au métier au profit d’une identité liée au cadre d’emploi. Cette thèse peut être soutenue en observant aussi que certains postes auparavant occupés par des éducateurs spécialisés diplômés sont aujourd’hui accessibles pour tout travailleur social muni d’un titre de niveau III. De plus, de nouveaux venus se sont imposés dans le champ professionnel des éducateurs. Certains ont été formés à l’université et d’autres au contraire se présentent sans formation mais munis d’une expérience acquise au contact direct des populations les plus stigmatisées (« grands frères » des quartiers sensibles par exemple) entraînant une concurrence entre les acteurs, notamment dans le secteur de l’insertion ou du développement local. On voit très nettement dans certains secteurs d’emploi s’imposer la logique de la compétence (liée aux besoins des employeurs) en lieu et place d’une logique de la qualification organisée par les partenaires sociaux. On lira utilement sur ce sujet l’avis de Didier Tronche, Directeur général du Syndicat nationale des associations de Sauvegarde de l’Enfance et de l’Adolescence (SNASEA).

L’évolution de la formation et des voies d’accès au diplôme
Avec la création officielle du diplôme d’éducateur spécialisé, se structure progressivement une offre de formation initiale s’appuyant sur des

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directives nationales. Depuis les origines de la formation, l’expérientiel est régulièrement mis en avant. La formation initiale se positionne en référence à la pédagogie de l’alternance, qui se présente comme un processus intégratif d’articulation entre théorie et pratique. Plus récemment, la validation des acquis de l’expérience (VAE) a permis la construction d’un référentiel métier « éducateur spécialisé ». La venue de cette mesure et du dispositif afférent vient modifier les parcours d’obtention du titre professionnel. La validation des acquis de l’expérience promeut une logique de compétence qui s’écarte de la notion d’identité de métier, affirmant ainsi une logique « individuelle » de la qualification et une reconstruction de l’identité liée à l’activité. Toutefois l’expérience de la mise en œuvre du dispositif VAE au fil de ces deux dernières années montre que les candidats à la VAE « éducateur spécialisé » s’avèrent être majoritairement des professionnels déjà titulaires d’une qualification dans la filière éducative (aide médicopédagogiques, moniteurs-éducateurs, …). Paradoxalement, cette logique individuelle de la qualification ne fait donc pas disparaître un mouvement promotionnel basé sur l’idée de progression et de capitalisation et l’idée même d’une « filière éducative » porteuse d’une culture collective. En positionnant des grands domaines de compétences et en proposant une lecture des domaines d’activités des éducateurs, ce référentiel est un repère qui peut fédérer les détenteurs du titre et participer en cela à la réidentification professionnelle des activités d’éducation spécialisée. Ce rôle spécifique porté par un éducateur spécialisé, comment se construitil et comment se transmet-il aujourd’hui ? Édith Montmoulinet, partant de sa récente thèse de Sociologie, expose comment se construit aujourd’hui l’identité professionnelle de l’éducateur spécialisé entre lieu de formation et secteur d’emploi. La formation des éducateurs spécialisés a toujours intégré étroitement formation basée sur des éléments théoriques et réflexion sur la pratique professionnelle. De ce fait, elle affirme dans son organisation même, l’idée d’inscription de l’étudiant dans une culture professionnelle. Toutefois les orientations liées notamment aux directives européennes concernant les formations supérieures, ont amené à organiser les parcours de formation de façon de plus en plus individualisée. La logique de crédits, l’idée d’un parcours étudiant sur mesure adapté à chaque projet individuel de formation entraînent la formation initiale vers un modèle libéral de compétence individuelle. Parallèlement, la régionalisation de la formation peut aussi introduire des logiques territoriales de besoins (tant qualitatifs

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que quantitatifs) amenant potentiellement des différences entre les régions françaises et mettant à mal le modèle du « diplôme d’État » figure de référence du travail social, au moins pour les formations de niveau III. Sur ce point, Camille Thouvenot, administratrice de l’IRTS de Montpellier, montre en quoi la démarche compétence vient bousculer les anciennes identités professionnelles.

L’identité collective affirmée à travers les discours sur euxmêmes des éducateurs spécialisés
Nous nous sommes évertués, au fil du colloque dont le présent ouvrage rapporte nombre d’avancées, de saisir comment les éducateurs spécialisés parlent d’eux-mêmes et de leur pratique. Pour cela nous nous sommes tournés utilement vers la recherche menée par Laurent Cambon, directeur d’un service d’accueil d’urgence en Seine-Saint-Denis. Son étude vise, à partir des outils de la socio linguistique, à identifier les référents à l’œuvre dans la construction identitaire des éducateurs spécialisés. Si on se reporte à l’origine de la formation d’éducateur spécialisé, les péripéties et les interrogations ayant accompagné la création du diplôme font référence, entre autres, à une interrogation du Ministère : pouvait-on faire profession de cette fonction ou était-ce seulement une occupation limitée à quelques années d’engagement de jeunesse ? Après quarante ans d’existence du diplôme et en regardant la pyramide des âges de ce corps professionnel, force est bien de constater que des carrières d’éducateurs spécialisés existent bel et bien. Pour saisir comment les éducateurs ont « fait carrière », comment ils ont résisté, navigué ou évolué dans leur champ professionnel, l’analyse des parcours post formation que Jacques Queudet, éducateur spécialisé et formateur à l’IFRAMES de Rezé-Nantes, a développée est assurément intéressante et aussi assez impertinente.

L’évolution de la commande sociale et politique
La décentralisation amorcée dans les années 1980 a introduit de nouveaux acteurs et de nouveaux niveaux de décision et de financement des actions professionnelles. La fin annoncée de l’État providence, la découverte du territoire et des politiques de la ville, l’empilement pas toujours cohérent de prestations ont profondément modifié certaines conceptions aux fondements du travail social, le faisant passer d’une logique de mission à une logique de prestations. La notion de sujet a été remplacée par la notion d’usager. Or derrière ces variations sémantiques, se profile un débat

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fondamental pour l’action sociale et l’action éducative : le travail social peut-il être assimilé à une prestation de service ? Et de quel « service » serait-il alors question ? Comment définir son contenu, et qui en serait « l’acheteur » ? Roland Janvier, directeur général de la Fondation MasséTrévidy, dans le Finistère, analyse ici l’évolution des commandes sociales et des réglementations, et leur impact sur la profession. Comment se réorganise, dans le contexte actuel, la production des professionnels ? Entre exigences des commanditaires - financeurs et usagers-clients d’une prestation, observe-t-on une simple adaptation technique des éducateurs ou peut-on lire une affirmation d’un rôle professionnel spécifique ? Jacques Ion, directeur de recherche au CNRS, expose de son côté bien des pistes de réflexion sur cette question, en montrant comment l’individuation à l’œuvre aujourd’hui « percute » véritablement la professionnalité éducative. Nous avons questionné aussi les impacts des contraintes législatives sur les pratiques professionnelles (loi du 02 janvier 2002 sur le droit des usagers ou encore imposition de planning horaire en conformité avec les amplitudes horaires définies par le droit du travail) en nous demandant si ces modifications ébranlent fortement les positions des éducateurs et/ou leurs outils d’intervention (présence de nuit en internat, présence de l’ensemble des membres de l’équipe professionnelle en réunion, accompagnement des stagiaires ou implication dans la formation initiale par exemple) les privant en partie de leurs moyens d’agir, ou si, au contraire, ces contraintes ont entraîné une simple transformation des formes d’intervention et/ou des pratiques. Ces questions ont fait l’objet de différents ateliers centrés sur les questions suivantes : - Quelle place pour les éducateurs dans les foyers de vie et les résidences pour personnes handicapées ? - Quels moyens d’action éducative pour les éducateurs exerçant en internat aujourd’hui ? - La contractualisation, la notion de service rendu et la judiciarisation des rapports sociaux : quelles conséquences sur le travail des éducateurs spécialisés ? - Quelles évolutions des conventions collectives et quels impacts sur le métier d’éducateur spécialisé ? - Face à la précarisation grandissante des publics fragiles, quelle place pour les éducateurs spécialisés dans le champ de l’insertion ?

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- Quelle place pour l’engagement politique et citoyen dans le métier d’éducateur spécialisé aujourd’hui ? - Quelle place pour la clinique dans la pratique des éducateurs spécialisés aujourd’hui ? Traces seront données des différentes interventions, au fil de cinq de ces ateliers, des débats et des échanges qui ont permis d’identifier, parmi les « figures » d’emploi des éducateurs aujourd’hui, les positions de fragilité (la place de l’éducateur spécialisé en foyer de vie pour adulte handicapé aujourd’hui, ou encore les perspectives professionnelles pour la prévention spécialisée…) et celles qui se révèlent plus assurées, afin de saisir la forme et la densité que prend ce champ professionnel aujourd’hui. Nous rapporterons ensuite ce qui a pu être dit, dès lors que nous avons regardé vers l’avenir pour tenter de saisir les perspectives possibles pour les éducateurs spécialisés.

Quelles perspectives dans ce contexte ?
Nous avons tenté de comprendre ce qui reste des mythes originels de l’éducation spécialisée et où en est alors la culture professionnelle des « éducs ». Alain Vilbrod, Professeur de sociologie, a souligné, ce faisant, les lignes de force qui marquent l’histoire du métier, les valeurs sur lesquelles ils se fondent et ce en quoi cela participe du processus de construction identitaire du métier d’éducateur spécialisé. Reprenant le débat entre logique de la qualification et logique de compétence dans ce champ professionnel et observant la formalisation grandissante des fiches de poste des professionnels du secteur prenant en compte l’apparition récente d’un référentiel métier, nous nous sommes aussi demandés si la tendance est à l’éclaircissement des rôles des différents acteurs et à la légitimation de la compétence spécifique des éducateurs, ou si la segmentation des rôles professionnels concourt au contraire à positionner l’éducateur sur des fonctions floues ou inconfortables (rôle fonctionnel de « coordonnateur » de service sans rôle hiérarchique par exemple), l’éloignant de ses pratiques antérieures (accompagnement du quotidien, animation de la dynamique de groupe, utilisation de « techniques éducatives », par exemple). En d’autres termes, nous nous sommes interrogés sur le fait de savoir si la régulation institutionnelle prévaut aujourd’hui sur la régulation professionnelle (des normes d’action plus précises bornent désormais les conditions de l’activité ou de l’organisation collective du travail, s’imposant à tous et à

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chacun, et réduit la part d’autonomie de chaque professionnel). Michel Chauvière, directeur de recherche au CNRS, a abordé ici la question du passage actuel d’une définition statutaire à une définition pragmatique des métiers en soulignant le contexte contingent à cette transformation. Sommes-nous face à une déconstruction de la profession liée à l’imposition du modèle managérial en lien avec une commande sociale normative et procédurière ? Les incidences des nouvelles orientations politiques (loi du 11 février 2005 sur l’égalité des chances et la citoyenneté par exemple) entraînent des modifications sur le profil des populations orientées vers les établissements spécialisés (en instituts éducatifs, thérapeutiques et pédagogiques –ITEP – par exemple). Les éducateurs observent qu’une part de la population avec laquelle ils travaillent subit une stigmatisation et une exclusion plus forte. Dans certains secteurs d’intervention, s’affirme une logique gestionnaire de prestation de service et de contrôle au lieu et place d’une logique de mission basée sur une action préventive promotionnelle visant au développement des personnes. Jean Lavoué, directeur général de la Sauvegarde de l’enfance du Morbihan, au fil de sa contribution, met clairement en garde contre les dérives possibles de ces logiques et souligne les principes éthiques auxquels la pratique des éducateurs devrait continuer à se référer pour accompagner et soulager les souffrances sociales. Dans certains champs d’activité, on peut considérer que les éducateurs sont devenus des agents d’exécution d’une action sociale territorialisée encadrée et évaluée par les élus politiques ; mais ailleurs, au contraire, on peut lire la résistance voire la réaffirmation d’une volonté d’autonomie professionnelle collective, basée sur les idées d’engagement et de créativité, en lien avec un statut et une organisation conventionnelle du travail. Là est défendue l’idée qu’être éducateur, c’est justement être là où cela fait mal, où on ne se sait pas vraiment ce qu’il faut faire1… JeanPierre Kervella, sociologue et responsable de formation à l’ITES de Brest, se pose alors la question de l’engagement politique dans la formation des travailleurs sociaux en en soulignant tous les enjeux éthique et citoyens, rappelant au passage que les pratiques éducatives ont un rapport direct avec la reproduction ou non de l’ordre social. Nous laisserons enfin la place à tout ce que l’expérience et le recul de Jacques Ladsous, éducateur, ancien vice-président du Conseil Supérieur du Travail Social, a pu présenter, en clôture de ce colloque sur l’évolution de
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J Ladsous, in M. Chauvière, J.M. Belorgey, J. Ladsous (Dir), op. cit.

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l’éducation spécialisée et plus particulièrement du métier d’éducateur spécialisé, entendu comme une profession « au milieu de gué », tiraillée entre ses mythes fondateurs et la nécessité de se conformer à l’évolution de la commande sociale, dans un contexte plus général dépassant le secteur éducatif et social de déclin des régulations professionnelles du travail.

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Didier Tronche

Directeur Général du SNASEA

La branche professionnelle et les métiers de l’éducation spécialisée
Mon intervention s’articulera autour de trois grands axes : - l’éducateur spécialisé est-il encore une figure centrale des dispositifs d’intervention sociale ? - faut-il opposer logique de qualification et logique de compétence ? - les engagements de la branche professionnelle sanitaire, sociale et médico-sociale non lucrative et des partenaires sociaux. Pour aborder ces trois axes, je souhaite évoquer, en préalable, quelques éléments de contexte.

État des lieux de l’emploi tel que les travaux de l’Observatoire prospectif des métiers et des qualifications nous le livre avec l’Enquête-emploi nationale de 2007 (et déclinée par région)
Cette enquête emploi a été rendue publique et a été réalisée avec le concours de la Direction Recherches Etudes et Développement d’UNIFAF, Fonds d’Assurance Formation de la branche professionnelle sanitaire, sociale et médico-sociale non lucrative. Que constatons-nous ? Une progression sur trois des principaux métiers éducatifs. Éducateurs spécialisés Moniteurs-éducateurs Aides médico-pédagogiques Éducateurs techniques spécialisés 43 600 (8%) 23 700 (4%) 31 700 (6%) 2 800 (0,5%)

Ces quatre métiers se retrouvent essentiellement dans le secteur social et médico-social qui regroupe au total 359 000 emplois sur les 560 000 recensés sur l’ensemble de la branche. À eux quatre ils représentent 101 800 emplois (près d’1/5ème des effectifs totaux de la branche).

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Si nous examinons chacun des trois principaux, nous constatons les données suivantes :

Les Éducateurs spécialisés :
- 70 % travaillent dans la branche - Ils sont présents dans presque un établissement sur deux - Il s’agit de l’emploi de référence (27% dans emploi du domaine éducatif, même si sa part diminue par rapport aux ME et AMP - Leur emploi est stable, avec un taux de CDI de 95 % - C’est un métier au deux-tiers féminin - Il est exercé essentiellement à temps complet ; le nombre de temps partiel est inférieur à 10 % ; - Le taux de non diplômés en attente de formation est de 8 % (plus dans le secteur social que dans le domaine du handicap où il est de 6 %) – enquête GESTE - Un éducateur sur deux travaille dans le domaine du handicap, mais cela reste à relativiser car le domaine du handicap couvre 209 500 emplois contre 80 000 dans le secteur de l’enfance et l’adolescence en difficulté - La branche en forme environ 1 600 par an, dont 300/350 apprentis, 600/650 VAE, le reste en voie directe - Le besoin de renouvellement est estimé à 3 500 par an jusqu’en 2012, soit 8% de la masse jusqu’en 2012. La branche en prend donc près d’un tiers à sa charge. Trois facteurs d’évolution de cette figure d’emploi sont à retenir : - L’évolution de l’emploi est marquée par la diversification des prises en charge, le rapport à l’usager et aux familles dans le projet personnalisé, le poids des astreintes qui est en augmentation. - L’évolution des profils qui entraîne moins d’implication dans l’agir, plus dans la conception, la conduite et l’animation de projets. Les repères éducatifs personnels semblent plus théoriques. - L’évolution de la fonction va dans le sens de l’expertise, de la coordination et de l’encadrement de projets individuels ou collectifs.

Les Moniteurs éducateurs :
- 75 % exercent dans la branche - Ils sont présents dans un établissement sur trois

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- On observe une forte croissance sur la période 2000/2005 - C’est un métier au deux-tiers féminin - Il existe des besoin de qualification majorés (12 % exercent dans le secteur enfants et adultes en difficulté) - La structure d’âge est la plus jeune - Le recours aux CDD est plus marqué - 2/3 des emplois sont dans le secteur du handicap ; - Il s’agit d’un emploi moins transverse que celui d’éducateur spécialisé - Le besoin de renouvellement est de 2 100 par an jusqu’en 2012 soit 9%, dont un tiers pour la branche. S’il apparaît que le nombre de formés est globalement satisfaisant pour le renouvellement de l’emploi, la question pourrait être différente si on considère que c’est une voie d’accès vers le Diplôme d’État d’éducateur spécialisé (DEES) et si on devait accentuer la qualification des faisantfonction.

Les Aides médico-psychologiques :
- 80 % exercent dans la branche - Ils sont présents dans 26 % des établissements - Ils représentent le 2ème emploi en nombre après les éducateurs spécialisés et leur emploi est en forte progression (+ 13%/an) - 90 % exercent dans le secteur du handicap - En termes de perspective, il y a une de forte progression à attendre dans le secteur personnes âgées mais peut-être des stabilisations et/ou des rééquilibrages dans celui des adultes handicapés - 80 % de ces emplois sont occupés par des femmes- Il s’agit d’un emploi bien repéré et identifié dans le secteur du handicap mais dans les autres secteurs c’est un diplôme de niveau 5 parmi d’autres - Le besoin de renouvellement est de 3 200 par an jusqu’en 2012 soit 10 % assurés à plus des ¾ par la formation professionnelle continue. Donc il n’y a pas de difficultés réellement en vue si on prend en considération que la formation initiale par la voie directe est ouverte et mise en œuvre dans beaucoup de régions. Le métier d’AMP est un emploi qui évoluera vers d’autres secteurs (personnes âgées et social), un emploi fortement institutionnel dans son cadre d’exercice qui devra prendre en compte les nouveaux modes de prise en charge, un emploi qui peut être une voie d’accès pour beaucoup dans le secteur et servir de base à une trajectoire professionnelle.

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