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Le miroir humanitaire

208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 205
EAN13 : 9782296322738
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LE MIROIR HUMANITAIRE

La corne de ('Afrique à l'Harmattan (dernières parutions) COUBBA ALI : Le mal djiboutien
Enjeux politiques, 172 p.

- Rivalités

ethniques et

PFISTER François: L 'humanitaire en Somalie après "Restore Hope", Journal d'un HCR, 192 p. TORRENZANO Antonio: L'imbroglio somalien Historique d'une crise de succession, 126 p.

-

u. CHIFOLO

LE MIROIR HUMANITAIRE
Retour de Somalie

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Couverture: montage d'après deux oeuvres de R. Magritte, La mémoire ( 1938), Les deux soeurs.

@ L'HARMATTAN, 1996
ISBN: 2-7384-4460-1

A Yussuf, otage de notre groupe A Nathalie, eau-cristal de ce qui dort

«Miise eeri go 'an iyo ana hayjad galay ee Alif macallin tir ay iyo eeber weeye hawshu... » «Peut-être suis-je en train de labourer le désert. Mon travail est-il aussi médiocre qu'un A que le professeur efface? »

APPARITION

« Nabadu waa sida nalabka 00 kalê ». « La paix est douce conlme

le miel. »

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Muqdisho, juillet 94

Madame K.,

Chaque matin, après le lever du soleil, je trouve dans Muqdisho des esclaves qui s'en vont me promener. Ces esclaves, ce sont les hommes. Ils me portent dans les rues et la nuit, sous leur oreiller, ils me veillent. Devant moi, à chaque instant du temps, ils se prosternent. Ils croient que ,je les protège, mais c'est de cela qu'ils meurent, car c'est moi qui les tue. Entre mes griffès ils ne sont que des obJ"ets. ans cette ville, il n y a plus qu'un seul sujet :Moi. D Les hommes ne savent plus sourire aux femmes, aux belles femmes de Muqdisho, qui se cachent derrière les voiles. Moi, j'avance toute nue dans les rues. La nuit et le J"our,je rôde, érode et supprime toute faim. Je connais un enfant. «Nabad »: son nom est doux comme le miel. Il ne connait rien d'autre que la guerre. On dit que lorsque je parle, j'ai le bel accent des femmes de Russie,. mais lui, pourm 'avoir entendue à l'aube du J"our au coin d'une rue, il sait que tout cela n'est que rumeur: la triste rumeur de cette foule qui me porte et qui me berce. Car, lorsque je parle, c'est comme une porte que l'on claque. Derrière Moi, il ne reste que des cadavres. Je me nomme « Mme K.» mais c'est une ruse, c'est une ruse... Un autre nom pour dire la Mort.

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CRISE

« Le problème d'une méthode pour insuffler une inspiration à un peuple est tout neuf» (1943) 1

I Que s'élèvent les voix: celles aimées, celles haïes. Al' écart des références et de la vénération. Car un écrit est grand, non pas tant par les oeuvres qu'il approuve, que par celles qu'il annule. La plupart des pensées sont des pensées-miroirs, des reflets du présent: des pièges et des pensées mortes qui ne savent dépasser leur temps. «Je dois être simplement le miroir dans lequel mon lecteur voit sa propre pensée avec toutes ses difformités et par le secours duquel il puisse la redresser. » Ailleurs on peut lire: « Un homme isolé ne peut aider son temps ou le sauver: il peut simplement lui dire qu'il court à sa perte. »

La mémoire (1942)

« Le vivant en tant que tel n'existe pas, n'est vraiment réel que s'il est menacé. » Il faut le dire: on est le porte-parole de rien,. pas L' humanitaire plus avant qu'après être allé en crise. en Somalie. Mais il y a une grande douleur, alors il faut parler, on ne peut se taire ,. cela s'appelle survivre. Une critique est un objet, elle laisse prise aux destructeurs de tout ordre, et dans un siècle teinté de nihilisme, elle peut devenir la justification de toutes les barbaries. Mais lorsqu'une idée se meurt, une idée qui fut un temps porteuse d'espoir pour l'humanité, il faut tenter de la ranimer. Cette idée est l'humanisme,. ce qui suit est une critique d'un de ses prolongements: l'humanitaire. Un philosophe, parlant du réel, le comparait à cet espace physique que peu de marins osent aborder, vers le Pôle Nord. Dans le « passage du Nord-Ouest» - disait-il tout est en mutation permanente,. vouloir y naviguer en utilisant les méthodes éprouvées J'usqu'à ce jour serait pure folie,. en ce lieu, toutes les méthodes tombent à l'eau, il ny a plus guère de lois avérées, plus de repères: les instruments de bord et les cartes ne servent plus à rien. Il faut naviguer à vue et avec le tact. Le missionnaire de l'humanitaire, lorsqu'il arrive en Somalie, est comme le marin de notre histoire. Dans un pays sans lois, le risque est grand de s'égarer. Il arrive

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avec son histoire et ses connaissances2. Pourtant il sent très vite le poids de ses bagages, confronté à une culture qu'il ne comprend pas et qui ne le comprend pas. En Somalie tout va très vite et rien ne va droit, hormis les balles. Première constatation, les mIssIonnaires de l'humanitaire réfléchissent peu sur l'humanitaire: « Ici, c'est un cas à part, il serait vain, à partir de cette expérience, de développer une critique de la raison humanitaire» entendait-on dire chez les volontaires en Somalie. Pourtant n'est-ce-pas dans les malheurs extrêmes, au bord de soi-même que tombent les masques et que se découvre le visage du réel? Pourquoi en irait-il différemment de l'humanitaire? La Somalie n'est-elle pas précisément ce cas extrême? Se taire sur la Somalie constitue une grave erreur. Il y a des actes humanitaires: on ne doit pas les considérer comme des dogmes. Il importe de les examiner en affrontant leur négativité, il importe de déterminer quels sont leurs présupposés et jusqu'où ils peuvent être inscrits. Il faut savoir parfois déserter le navire de l'efficacité et aborder les rives de la lucidité sur soi et sur ses actes. Loin de constituer un frein à l'action, une connaissance qui ose affronter ses ambiguïtés, ses contradictions, ses propres limites - un véritable savoir donc - est la condition nécessaire à sa métamorphose3.
2 Une expatriée fut un jour, à son arrivée en Somalie, tout étonnée de constater, au vu des gardes qui l'entouraient, qu'elle venait de débarquer dans un pays en guerre civile. 3 Que soient remerciés ici ceux qui, scandalisés à la lecture des premières épreuves de ce texte ont préconisé que l'on me "tranchât la tête". Leur critique m'a permis de comprendre que c'est précisément

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Comment penser I'humanitaire après la Somalie, après le «crime humanitaire»? Perdus dans les labyrinthes de l'efficacité, pressés par l'urgence, bien peu sont ceux qui ont su tirer à temps les leçons de l'enlisement en Somalie4. Esclaves d'une idée l'Humanitaire - la plupart n'ont affronté ces problèmes que sur le seul plan technico-professionnel, ils ont brandi le masque irresponsable de la compétence et ont escamoté la réalité sociale très complexe. Dans cette fuite, bien rares sont ceux qui ont osé penser l'éthique de leur action. Mais ceux-là, ont-ils été seulement écoutés? Je dois dire les présupposés qui ont poussé à intervenir, je dois parler de l'enlisement dans les sables mouvants somaliens, me risquer dans ce passage, m'engager dans un savoir au risque de l'erreur. « L 'Histoire nous a appris à ne pas croire dans la générosité des puissants. » Dans la société internationale de la guerre froide, le monde était immergé dans une logique à deux valeurs:

Vers un droit d'ingérence?

de cela que je parle: que devient une action qui ne sait plus réfléchir, qui se tait sur elle-même, qui n'a pour toute « réflection» que des images, une action qui a perdu toute dimension critique, une action donc, à qui l'on a coupé la tête ?.. 4 Les analyses développées à l'époque étaient sommaires. Ne déclarait-on pas avec beaucoup de conviction: "Il s'agit seulement de neutraliser quelques bandes de pillards." Les interventionnistes de l'humanitaire posent souvent le problème du rapport à l'autre en termes techniques. Ils se situent dans le domaine de la connaissance et oublient que, plus la distance qui nous sépare d'un peuple est grande, plus le rapport à l'autre doit être posé en termes éthiques.

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les pions blancs et les pions noirs, les bons et les méchants. D'un côté la liberté, l'éloge de l'individu, de la démocratie et du capitalisme, de l'autre une machine qui - disait-on - brise I'humain pour le soumettre à une entité abstraite: le Collectif Nous n'avions le choix qu'entre ces deux extrêmes le paradis de la consommation ou l'enfer(mement) à la Big Brother. Dans un tel monde qui ne pouvait dégager aucun principe commun de légitimité, le discours officiel était d'isoler les guerres civiles afin d'éviter qu'elles ne dégénèrent sur le plan international. C'était le temps où les Nations Unies conseillaient aux Etats membres d'éviter toute ingérence5. Deux partis, deux hémisphères s'affrontaient. Ennemis et distincts. .. Certes, ils l'étaient. Cependant ils adoptaient de part et d'autre la même stratégie voilée de violence: déstabiliser le pays où l'adversaire était présent. Différents mais semblables, ennemis mais frères, frères ennemis. La chute camp socialiste, deux grands qui nouvelle donne du mur de Berlin et l'effondrement du le relâchement de la tension6 entre les s'en est suivi, tout cela a constitué une pour le Politique et son masque de

5 Après la seconde guerre mondiale et le partage du monde, les anciennes puissances coloniales redoutaient de perdre le contrôle sur beaucoup de pays du tiers-monde qui entrevoyaient leur salut dans le communisme. L'aide au développement fut durant toutes ces années un moyen de pression: des sommes énormes furent dépensées, détournées pour entretenir les armées. Dans les années 60, le Peace Corps ne fut pas seulement le moyen pour de jeunes américains d'affronter les réalités du sous développement, mais également un outil dans la lutte anticommuniste et contre-révolutionnaire que menaient les Etats-Unis. 6La Somalie fut pendant longtemps un enjeu pour les deux grand'). Cependant, en Janvier 91, juste avant la chute de Siyaad Barre, l'ambassade soviétique était évacuée de Somalie à bord de navires... américains.

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violence7. Un nouvel ordre international semblait alors se dessiner pour l'O.N.U. qui jusqu'alors avait été paralysé par le veto des grandes puissances8. Avec le dégel il devenait possible d'intervenir directement sur les guerres civiles faisant suite au désengagement des puissances internationales. Dans ces pays en pleine confusion politique, plus aucune souveraineté n'était reconnue: il n'y avait donc plus d'obstacle de type juridique qui aurait pu s'opposer à une ingérence. Mais encore fallait-il invoquer quelque raison aux yeux de la communauté internationale; il ne s'agissait plus, dans de telles conditions, de défendre le Droit (comme dans le cas du Koweït, où agresseur et agressé étaient clairement désignés), pas plus que de s'opposer à l'autre, au monstre (fin de la guerre froide). On prit comme motif l' «intervention humanitaire» 9. Dès lors, des troupes furent envoyées conjointement aux organisations humanitaires pour les appuyer dans leur action. Entouré de cette aura militaire, l'humanitaire intervenait en Somalie sous le masque de la diplomatielo.
7 Le mouvement d'aide au développement, qui jusqu'alors avait été sous la tutelle directe de la confrontation Est/Ouest échappait soudainement à cette emprise. 8 On ne doit pas oublier combien cette organisation est tenue sous haute surveillance américaine. Une part importante des sommes a110uéespar l'ONU en Somalie provenait des Etats-Unis. 9 Que peut bien cacher cette moralisation de la vie internationale et sa mise en avant? Cela ne va pas sans poser quelques problèmes: ne faut-il voir en cela que de simples verbiages destinés à camoufler les véritables enjeux? 10 Depuis l'origine des temps les nations et les cultures se dressent les unes contre les autres ~la diplomatie n'est que la suite de la guerre par d'autres moyens, ou sa préparation. Il faut surveiller les mots utilisés et l'évolution du langage. : on ne parle plus de It guerre mais de crise
It fi

humanitaire", on substitue à l'expression" prisonnier de guerre" le terme It otage fi etc... Cette intrication avec le politique parcourt

l'histoire de l'humanitaire. Ainsi, en

] 961

on créait en Allemagne un

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Humaniser les relations entre les peuples ne va pas sans poser de nombreux problèmes. L'ingérence, en Droit international, on le sait, est considérée comme une action illicite. Nos réflexions sur le colonialisme et ses conséquences ont effectivement abouti à imposer une limitation à notre puissance, le principe de non-ingérence. Dès lors, on se trouvait face à une contradiction: d'un côté une certaine morale qui demandait d'intervenir pour que cesse la barbarie et de l'autre, cette méfiance par rapport à notre puissance qui imposait la non-intervention. Dans ce contexte, et suite à la grande famine de 92, conséquence de la guerre civile en Somalie, la
communauté internationale]]

- Etats-Unis en tête - opta

pour l'opération "Restore Hope" du 8 décembre 92. Le but était d'acheminer la nourriture et les secours vers les plus nécessiteux. Certains voyaient, à l'époque, dans cette opération, la reconnaissance d'un nouveau droit d'ingérence. A ce jour, aucune convention internationale n'a dans les faits permis d'aboutir à la reconnaissance d'un tel droit. On s'en est tenu jusqu'à présent à deux résolutions (43-131 et 45-400) qui recommandent la création de
ministère de l'aide au développement. Ce ministère est encore de nos jours sous la coupe des ministères des affaires étrangère, de l'économie et des finances. Le monde politique considère-t-il l'aide comme un moyen de développer d'abord l'économie des pays donateurs, sous couvert de bonnes intentions? Il Y a-t-il une communauté internationale? On est en droit d'en douter lorsque l'on observe les Etats censés la composer. Ils semblent animés par la compétition bien plus que par la coopération: nous croyons pourtant être sortis de l'état de jungle. On peut remarquer que les stratégies de l'ONU en ex-Yougoslavie ont été les mêmes qu'en Somalie: neutralité, guerre considérée comme une crise humanitaire, chefs de guerre déclarés criminels à qui ensuite on sert la main etc...

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«couloirs humanitaires »pour optimiser l'action des Organisations non gouvernementales (O.N.G.) et leur faciliter l'accès aux victimes12. Les conséquences d'un tel principe juridique d'intervention, s'il était adopté, seraient énormes 3. Un tel droit vise bien sûr à protéger les humains de la barbarie de certains autres. Mais le principe de non-ingérence, lui aussi a ses vertus, qui observe que les Empires ont toujours exercé leur puissance en vue de la domination des plus faibles. Il y a une tension entre ces deux points de vue. Dans le jeu de guerre l'un - le principe de noningérence - est un atout pour les tyrans, l'autre - le droit d'ingérence - renforce le jeu des Maîtres du Monde. Le choix est difficile14. Les raisons humanitaires suffisentelles pour nous assurer de l'application d'un tel droit, sans ambiguïtés? Que représente vraiment ce droit? Est-il le reflet d'un profond changement dans la conception que nous nous faisons des humains, une réelle ouverture, un altruisme, un cosmopolitisme sans détours, ou les nouveaux costumes des Empires et de leur violence? Les nouveaux anges sans .frontières ne sont-ils que des anges de l'enfer?
12...Ne serait-ce qu'au sujet de ces deux résolutions, de nombreuses réserves ont été émises. 13Il n'est pas un seul dictateur qui ne se soit posé en défenseur du droit des peuples et de la liberté. Les Droits de l'Homme ne sont bien souvent que les droits que prennent certains hommes pour dominer d'autres hommes... 14Cette difficulté se retrouve au coeur même de la Charte des NationsUnies. D'un côté la résolution 2625 indique qu' "aucun Etat, ni groupe d'Etats, n'a droit d'intervenir directement ou indirectement pour quelques raisons que ce soit dans les affaires intérieures ou extérieures d'un autre Etat." De même, l'article 2 97 de la Charte insiste sur la non-ingérence et de l'autre, r article 1 se réfère à la nécessaire défense des Droits de l'Homme avec comme corollaire l'inévitable ingérence dans les affaires intérieures des Etats.

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