Le monde cannibale

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Conséquences des progrès de la génétique, de la médecine prédictive et des traitements personnalisés, les grandes maladies seront bientôt vaincues et l'espérance de vie va augmenter dans des proportions inimaginables. L'Homme est sur le point de conquérir son immortalité. Mais dans quel monde vivra-t-il cette éternité ? Ce livre tire la sonnette d'alarme : si l'on n'anticipe pas le choc démographique à venir, le monde de demain sera un monde où les générations et les peuples seront prêts à tout pour faire disparaître les plus faibles ou ceux qui accaparent la richesse - le monde de demain sera un monde de cannibales.
Publié le : jeudi 15 janvier 2015
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EAN13 : 9782336367989
Nombre de pages : 200
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Le monde cannibale
Philippe ROLLANDINLe défi démographique de 2065
Conséquences des progrès de la génétique, de la médecine prédictive et
des traitements personnalisés, les grandes maladies – cancers, Alzheimer,
Parkinson, etc. – seront bientôt vaincues et l’espérance de vie va augmenter
dans des proportions inimaginables : on vivra jusqu’à 110, 120 ou 150 ans
d’ici à une cinquantaine d’années. L’Homme est sur le point de conquérir
son immortalité. Mais dans quel monde vivra-t-il cette éternité ? Le monde cannibale
En 2065, il faudrait fi xer l’âge de la retraite à 98 ans et avoir 75 ans de
cotisations pour la prendre. À moins que, grâce au séquençage du génome
Le défi démographique de 2065devenu obligatoire et opposable, la vie des hommes soit programmée par
l’État en fonction de leur potentiel génétique et intellectuel et que tous ceux
dont les potentialités sont faibles ou qui ont dépassé le temps de vie inscrit
dans leur génome soient éliminés.
En 2065, l’Europe, les États-Unis et la Chine, menacés de disparition
économique et politique pour cause de vieillissement de leur population,
organiseront un gigantesque transfert de jeunes hommes et femmes
originaires de pays à démographie positive. Contraints d’être des producteurs et
des reproducteurs, ces jeunes auront pour mission de sauver les pays vieux
du naufrage économique et démographique.
En 2065, parce que c’est une question de survie, les générations et les
peuples seront prêts à tout pour faire disparaître, y compris physiquement,
les plus faibles ou ceux qui accaparent les richesses.
En imaginant ce scénario noir du futur, ce livre a pour objectif de tirer la
sonnette d’alarme et de faire prendre conscience que si l’on n’anticipe pas
le choc démographique à venir, le monde de demain sera un monde de
cannibales, un monde cannibale.
Journaliste, consultant en organisation et en communication dans le domaine
de la santé, Philippe Rollandin est un spécialiste reconnu des questions
d’économie et de politique de santé. Il est l’auteur de deux livres : La Santé en
danger (Éditions de l’Instant, 1987), et Santé volée, une faillite sur ordonnances
(avec Philippe Austruy, Éditions du Cherche-Midi, 1999).
Collection dirigée par
Laurent Giroux
ISBN : 978-2-343-05352-3
19 €
Philippe ROLLANDIN
Le monde cannibale





LE MONDE CANNIBALE




















Défis
Collection dirigée par Laurent Giroux

Cette collection propose soit des ouvrages offrant des outils
rapidement opérationnels aux acteurs du secteur social et
médico-social soit des essais, « coups de gueule », et autres
ouvrages de réflexion débattant d’un sujet passionnant… et
parfois passionné.
Ces ouvrages seront utiles à la fois aux étudiants,
enseignants ou « simples » particuliers intéressés par le sujet.
Cette collection se veut être aussi une « boîte à outils » pour
le professionnel très (trop ?) souvent seul dans son
établissement ou service.
Les auteurs de cette collection sont obligatoirement des
« gens de terrain » qui connaissent les difficultés rencontrées
dans le secteur social et médico-social.


Déjà parus

Zouhour BEN SALAH, Paroles d’une assistante de vie, 2014.
Laurent GIROUX, Petit guide des sigles et autres acronymes,
2014.
René RAGUÉNÈS, Les clés de l’aide à domicile, 2014.
Philippe ROLLANDIN





Le monde cannibale


Le défi démographique
de 2065








































© L’Harmattan, 2014

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05352-3
EAN : 9782343053523
Préface


MÉDECINE
LA PRISE DE POUVOIR DES INFORMATICIENS

Dr Laurent ALEXANDRE


L’homme qui permettra d’éviter et de guérir le plus grand
nombre de cancers est Bill Gates. La fondation qu’il a
créée avec sa femme Mélinda finance des opérations de
santé publique et des programmes de vaccination en
Afrique, à hauteur de plusieurs dizaines de milliards de
dollars. Or, l’Afrique est le continent où 50 % des cancers
sont liés à des maladies infectieuses.

La fondation du créateur de Microsoft est le plus
important financeur privé – et sans doute public – de
programmes de santé et de recherche médicale, et ce n’est
pas un hasard.

En effet, la recherche médicale est aujourd’hui de plus en
plus une affaire d’informaticiens et de moins en moins une
affaire de médecins. Pour avancer dans la connaissance
génétique, dans l’exploration de la connaissance du plus
intime de la vie de nos cellules, il faut analyser des
milliards de milliards de données biologiques, ce qu’aucun
cerveau humain n’est capable de faire.

Cette révolution du Big Data est la conséquence de la loi
de Moore, Gordon Moore, pour être précis. Inventeur du
micro-processeur, il a cofondé la firme américaine Intel.
Au début des années 70, il a théorisé l’idée qu’à prix égal,
5
la puissance des ordinateurs double tous les dix-huit mois,
et cela sans limite théorique.

Chacun d’entre nous peut observer la pertinence de cette
prophétie. Le plus modeste de nos ordinateurs portables, la
plus petite de nos tablettes tactiles a une puissance
supérieure et peut réaliser plus d’opérations que les
énormes ordinateurs des années 60-70 qui occupaient
d’immenses pièces qu’il fallait climatiser pour éviter la
surchauffe et fermer pour se protéger du bruit provoqué
par le « moulinage » de ces drôles et mystérieuses
machines, sorties tout droit de Star Strek…

Le seul séquençage de l’ADN d’une tumeur, c’est 10 000
milliards d’informations à traiter. Le plus intelligent, le
plus génial des généticiens serait bien en peine de venir à
bout du traitement et de l’analyse d’autant de données.

Sans l’informatique, le projet de séquençage intégral de
l’ADN humain, au début des années 2000, n’aurait pu
aboutir.

Précieuse pour les chercheurs et rendue non brevetable par
Bill Clinton, la connaissance de ce véritable livre de la vie
a été une aubaine pour les major companies américaines
de l’informatique.

L’Open Data – c’est-à-dire l’accès libre à la masse
d’informations et de connaissances − est le complément
indispensable au Big Data. Ce couple de la masse et du
partage de l’information a fait faire un bond considérable à
la recherche médicale et ce mouvement est appelé à
s’accélérer.

6
Autrefois – c’est-à-dire au début de ce siècle –, pour
mener des recherches, un médecin était obligé de se
transformer en rat de bibliothèque et de courir les congrès
médicaux pour ramener dans ses filets l’information et la
connaissance nécessaires à ses travaux. Aujourd’hui, il lui
suffit d’un ordinateur. Toutes les données, les recherches,
les analyses sont à un clic de souris.

Le chef d’orchestre de cet Open Data est Google. Non
seulement parce que le célèbre moteur de recherche est la
porte d’entrée du monde merveilleux et infini du Big Data,
mais aussi parce que Serge Brin et Larry Page – les
fondateurs de Google − ont créé des entreprises qui
travaillent elles-mêmes sur les recherches et produisent de
la connaissance.

Cette prise de pouvoir sur la recherche médicale par les
informaticiens a pour conséquence une marginalisation
des médecins. S’ils ne font pas leur révolution culturelle et
ne plongent pas dans l’univers du Big Data, ils
edeviendront les infirmières du XXI siècle. Or,
aujourd’hui, leurs connaissances dans le domaine
numérique et en génomique est très faible. Sur les 200 000
médecins français, peu sont capables d’interpréter un
séquençage intégral. Et les études médicales ne préparent
pas les médecins de demain à cette mutation puisqu’elles
reposent encore sur un bachotage de données biologiques
et étiologiques. On enseigne la médecine biologique du
e eXX siècle, alors que la médecine du XXI siècle sera et
est déjà celle des algorithmes.

Considérant que le diagnostic de demain sera fondé sur
des algorithmes, la question est de savoir si ces
algorithmes seront entre les mains des groupes de la côte
Ouest des États-Unis ou s’il y aura des opérateurs
7
européens. Les carottes semblent, hélas, déjà cuites. Le
marché européen est trop segmenté, la Commission
européenne est trop occupée à légiférer sur la taille des
concombres pour se pencher sur les enjeux de la
révolution génomique et les pouvoirs publics nationaux ne
s’y intéressent pas. Le réveil – s’il se produit – sera tardif.
Un algorithme en cancérologie aura une valeur de
plusieurs milliards de dollars. Il sera trop tard, dans deux
ou trois ans, pour tenter de résister à Google, Apple et les
autres…

L’enjeu est celui d’une médecine française et européenne
indépendante. Les géants américains imposeront leurs
thérapies et leurs prix aux systèmes de santé nationaux qui
seront bien obligés de les accepter, sauf à priver les
citoyens d’accès à des soins d’une efficacité jamais vue
dans l’histoire de l’humanité.

Cette nouvelle médecine fondée sur la convergence NBIC,
c’est-à-dire le mariage entre les nanotechnologies, la
biotechnologie, l’informatique et les sciences cognitives
aura pour effet un considérable allongement de
l’espérance de vie. Mais cela ne se fera pas sans
conséquence.

D’ici à 2025, une simple prise de sang sur une femme
enceinte permettra de lire les 3 milliards de bases d’ADN
du fœtus qu’elle porte pour connaître ses caractéristiques
et prédire les maladies que son enfant pourra développer
au cours de sa vie. Aujourd’hui, on propose l’avortement
dans le cas de dépistage d’une trisomie 21 et rares sont les
parents qui refusent. Aujourd’hui, la trisomie 21 est
éradiquée au prix d’un eugénisme tacitement accepté.

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Mais demain, lorsqu’on saura détecter avec 100 % de
certitude des maladies comme la myopathie ou la
mucoviscidose, faudra-t-il généraliser l’avortement au
risque de rendre inutile le Téléthon et de désespérer les
célébrités du show-business qui, chaque année, viennent y
chercher un supplément de notoriété et d’image
médiatique ?

Si on n’y prend pas garde, si on n’anticipe pas, on risque
d’être emporté par un toboggan eugénique…


Le docteur Laurent Alexandre est le fondateur de
Doctissimo, il est aujourd’hui entrepreneur dans le
domaine des biotechnologies.
La Mort de la mort (Lattès, 2011)
La Défaite du cancer (Lattès, 2014)












9
Introduction
La révolution génétique
L’espérance de vie a augmenté de 40 ans en 170 ans. Cette
progression a été pendant longtemps relativement
mathématique. Mais, depuis quelques années, elle tend à
devenir géométrique. Les limites de la vie seront bientôt
repoussées à 150, 180, voire 200 ans sans altération des
capacités physiques et psychiques.
Cette rupture sera provoquée par la médecine génétique
qui permettra de soigner et d’éradiquer les plus grandes
maladies, en particulier le cancer qui est déjà sous contrôle
et qui sera vaincu.
Science-fiction ? Peut-être, mais qui aurait cru au début du
eXX siècle qu’il serait possible de transplanter des organes
d’un homme à un autre, d’aller sur la Lune, de faire rouler
des trains à 350 km/h en vitesse de croisière, de téléphoner
et d’envoyer des messages et des documents à partir d’un
téléphone qui tient dans la main ?
Les effets de ces progrès médicaux seront beaucoup plus
considérables que les découvertes de Pasteur sur la
vaccination − qui ont permis l’éradication des grandes
épidémies -, les innovations médicales, les thèses
hygiénistes, l’amélioration des conditions de vie et
d’environnement réunies l’ont été dans le passé. Tout cela
a joué et continue de jouer un rôle considérable dans
l’augmentation de l’espérance de vie. Mais ce n’est rien à
côté de la révolution génétique qui s’annonce.
La capacité de réparer les anomalies génétiques permettra
de traiter toutes les maladies aujourd’hui mortelles, y
11 compris le cancer dont l’origine génétique est désormais
avérée.
Les gènes sont les pièces détachées de l’organisme. La
thérapie génique consiste à les réparer et à les programmer
pour qu’ils ne tombent plus en panne. À terme, chacun
bénéficiera d’un contrat d’entretien génétique faisant
reculer la maladie et la mort jusqu’à des frontières
inconnues.
Certains scientifiques estiment que cette révolution
génétique se produira vers 2020-2030, d’autres vers 2050,
c’est-à-dire, dans tous les cas, demain. Elle est
inexorablement en marche comme le montrent quelques
exemples.
Depuis 2012, une technique de chirurgie génétique
nommée CRISPR-Cas9 permet de modifier sur mesure
n’importe quel gène de n’importe quel organisme vivant,
et ce, dès le stade de la cellule embryonnaire. Pour le
professeur Alain Fisher qui dirige l’Institut Imagine
consacré aux maladies génétiques à l’hôpital Necker de
Paris, le CRISPR-Cas9 offre une « alternative
séduisante » à l’approche classique de la thérapie génique,
car elle « se fonde sur la réparation ciblée du gène
1défectueux » . La technique n’est pas encore totalement au
point mais les chercheurs estiment que quelques années
seulement suffiront pour en faire une chirurgie « de
routine ».
En 2013, le prix Nobel de médecine a été attribué à deux
chercheurs américains et à un allemand pour leurs travaux
sur les vésicules, le système de transport cellulaire qui
assure « la livraison » des hormones et des
1 Le Monde, 11/06/2014
12
neurotransmetteurs aux bons endroits et aux bons
moments. La défaillance de ces transporteurs peut
entraîner le développement de maladies neurologiques ou
immunitaires. Les recherches récompensées permettent de
mieux comprendre les causes des erreurs d’aiguillage des
vésicules, ce qui ouvre la voie à la mise au point de
thérapies réparatrices.
Le généticien Miroslav Radman, de l’Université
ParisDescartes, travaille sur une bactérie – la Déinococcus −
dont les caractéristiques pourraient permettre de
« prolonger la vie humaine au-delà de ce qui est
imaginable aujourd’hui ». Le vieillissement de
l’organisme est provoqué par une sorte d’usure, de rouille
moléculaire. Des protéines, présentes dans les molécules,
ralentissent ce processus de vieillissement des cellules.
Mais, à un moment donné, ces protéines sont à leur tour
atteintes par l’usure et ne peuvent plus jouer leur rôle de
protecteur des cellules. La bactérie sur laquelle travaille le
professeur Radman bloquera le processus d’usure des
protéines qui pourraient ainsi indéfiniment protéger les
cellules de tout processus de vieillissement. « Ce serait le
grain de sable qui viendrait ralentir, sinon arrêter, le
tictac de notre horloge biologique. D’ici à une dizaine
d’années, nous pourrions disposer d’un vaccin qui nous
prémunirait contre le vieillissement et les maladies qui
l’accompagnent. »
En attendant de trouver sa bactérie miracle, le chercheur
travaille sur un test qui permettrait, à partir de quelques
gouttes de sang, de prédire le destin biologique de chaque
individu. « En connaissant le stade de vieillissement de
nos cellules et de chacune de nos protéines, on pourrait
essayer de mettre en œuvre un programme de prévention
personnalisé qui ralentirait la corrosion de l’organisme. »
13 En septembre 2013, les instituts américains de la santé ont
accepté de financer, à hauteur de 25 millions de dollars,
quatre projets de recherche dont l’objet est de réaliser, dès
2014, le séquençage du génome d’une « cohorte » de
nouveau-nés. Le séquençage permettra de lire le potentiel
génétique des bébés recrutés pour ce programme et de
connaître leurs prédispositions à telle ou telle maladie. Ces
« volontaires » seront suivis pendant cinq ans afin de
déterminer le meilleur moyen d’utiliser ces informations
médicales prédictives. Pour le docteur Laurent Alexandre,
président de la société DNA-vision spécialisée dans le
séquençage du génome, ce genre de programme arrivera
prochainement en France. « 100 % des bébés seront
séquencés en France en 2020 », prédit-il.
Cette prévision n’a rien de farfelu. Elle s’appuie sur
l’histoire récente de la recherche génétique. Dans les
années 90, un consortium international emmené par les
États-Unis s’est lancé dans une aventure aussi gigantesque
que délirante : établir la cartographie du génome humain.
Pour comprendre l’immensité de ce programme, il faut
savoir que le génome se compose de 21 000 gènes et de
leurs millions de zones régulatrices disséminées dans les 3
milliards de bases d’ADN. Il a fallu dix ans et 3 milliards
de dollars pour parvenir à déchiffrer ce véritable « livre de
la vie » qu’est le génome de l’homme. Même si le
président Clinton a décidé d’interdire le brevetage du
génome parce que, a-t-il dit dans un élan humaniste, « le
génome n’est pas une marchandise mais appartient à
l’humanité », le séquençage génétique est devenu un
véritable business. Des machines − appelées séquenceurs –
de plus en plus performantes et rapides permettent à
chacun, pour quelques milliers et bientôt quelques
centaines de dollars à peine, de connaître son patrimoine
génétique, les forces et les faiblesses de ses gènes, la
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prédisposition à telle ou telle maladie et les chances, ou
plutôt, les risques de la développer.
2Dans un livre publié en 2011, Laurent Alexandre,
médecin hors normes – urologue, il a fait Science-Po et
l’ENA et a créé dans les années 90 Doctissimo, le site
d’information médicale grand public de référence – estime
que « la génomique et les thérapies géniques, les cellules
souches, la médecine des protéines-chaperons et des
nanotechnologies réparatrices, l’hybridation
humainmachine, permettent d’envisager une croissance de
l’espérance de vie en bonne santé beaucoup plus rapide
que ce que la société envisage généralement. Cette
médecine de la résilience devrait repousser les limites de
notre longévité dans des proportions inimaginables il y a
seulement trente ans. Il est probable que l’espérance de
vie doublera déjà au cours du XXIe siècle, et l’obtention
d’une quasi-immortalité ne serait plus qu’une question de
temps. »
Vue de l’esprit, délire d’un médecin démoniaque ? Pas
sûr. Il s’inscrit dans un nouveau courant de pensée : le
transhumanisme, qui prophétise l’apparition prochaine de
l’homme 2.0.
Pour les transhumanistes, cet homme nouveau sera réparé
et augmenté, grâce à la « grande convergence
NBIC », c’est-à-dire le mariage des nanotechnologies, de
la biologie, de l’informatique et des sciences cognitives. Il
sera totalement invincible et ignorera la maladie et la mort,
ce qui lui permettra d’atteindre une espérance de vie de
1000 ans.

2 Dr Laurent Alexandre, La mort de la mort, JC Lattès, 2011

15 Quasiment robotisé et immortel, l’homme 2.0 sera doté de
capacités cognitives, physiques et psychologiques inouïes.
Dans cette perspective transhumaniste, les recherches sur
la vie éternelle sont en marche et Google est à la
manœuvre. En effet, le fameux moteur de recherche −
celui qui vous piste avec ses Google Maps et collecte
toutes les informations personnelles que vous laissez en
surfant sur Internet − est un acteur central dans cette quête
de l’immortalité.
Grâce aux informations collectées par Google et
exploitées à des fins marketing par les commerçants
virtuels, vous êtes déjà un consommateur sans faim. Dans
quelques années, grâce aux recherches pilotées par ce
même Google, vous serez un consommateur sans fin…
Après avoir créé 23andMe, une société qui, pour 999
dollars seulement, permet à chacun de recevoir le
séquençage de son génome contre l’envoi d’un cheveu,
Larry Page et Serge Brin, les deux fondateurs de
l’incontournable moteur de recherche, ont créé une autre
filiale, Calico, dont l’objet est d’allonger
« significativement » la vie des humains. Comment ? En
créant un portrait, ou plutôt une cartographie moléculaire,
d’un corps humain en parfaite santé. Cette cartographie
pourrait permettre de détecter certaines maladies avant
même que n’apparaissent les premiers symptômes. Pour
réaliser cette cartographie, Calico a recruté plusieurs
centaines de volontaires qui donneront aux chercheurs un
échantillon de sang, de salive ou de larme à partir duquel
leur génome sera séquencé et l’histoire génétique de leurs
parents reconstituée. Ces informations permettront de
connaître la façon dont le métabolisme des volontaires
réagit à certains aliments et médicaments. L’objectif est
d’établir, sur cette base, une empreinte biologique des
16
personnes en bonne santé, à partir de laquelle il devrait
être possible de prévoir la moindre variation pouvant
indiquer des risques de maladies et de les traiter par
anticipation.
Il sera donc possible de soigner une maladie de Parkinson,
un diabète ou un cancer avant même l’apparition des
premiers signes cliniques et même des symptômes. Le
projet Calico est la version 2.0 du célèbre aphorisme du
docteur Knock, le personnage de Jules Romain : « Un bien
portant est un malade qui s’ignore »…
Pour mettre au point ce super programme de prévention,
Page et Brin n’ont pas lésiné sur les moyens. Ils ont
engagé cent experts dans les domaines de la biologie
moléculaire, de la biochimie, de la physique et de
l’imagerie médicale.
Par son ampleur, Calico rappelle le Projet Manhattan.
Initié par le gouvernement américain en 1942, ce projet
avait consisté à rassembler, dans une base secrète du
Nouveau-Mexique, des physiciens et des chercheurs de
toutes spécialités venus du monde entier pour travailler sur
la création d’armes nucléaires, aboutissant à la mise au
point de la bombe atomique qui sera lâchée sur Hiroshima
le 6 août 1945.
Craig Venter, qui avait piloté en son temps le Consortium
mondial de décryptage du génome, est aussi en quête de
l’immortalité. Légende vivante de la génétique selon le
docteur Laurent Alexandre, il développe un projet
comparable à celui de Calico. En 2015, il va recruter, à
travers le monde, 40 à 100 000 volontaires − dont des
centenaires − afin de décrypter leur génome et de recueillir
leurs caractéristiques physiques et biologiques. Cette
masse d’informations sera analysée par des algorithmes
17 surpuissants qui devraient – c’est le pari de Venter –
révéler l’identité et les caractéristiques des gènes à
l’origine de la santé et de la longévité. Vendues à prix d’or
à l’industrie pharmaceutique – le chercheur se double d’un
redoutable businessman –, ces informations devraient
permettre la mise au point de médicaments permettant la
« réparation » des gènes et garantissant une santé de fer.
Le projet Calico, les recherches de Craig Venter, les NBIC
et toutes les avancées de la génétique permettront-ils
l’émergence de l’homme 2.0, la conquête de l’immortalité
ou de l’éternité – ce qui est long, surtout vers la fin,
comme disait Woody Allen – ou « seulement » d’une
espérance de vie de 1000 ans ? Difficile à affirmer, car, de
toute façon, il faudra attendre au moins 1000 ans pour le
vérifier.
Mais il est certain que ces recherches et ces avancées
génétiques vont provoquer, à l’échelle d’un demi-siècle,
un considérable allongement de la durée de la vie humaine
et de l’espérance de vie à la naissance. De 85 ans environ,
elle passera à 110, 120, 150 ans.
L’enjeu politique, économique et sociétal est d’anticiper
les conséquences de ce bouleversement génétique.
Un véritable choc biologico-démographique va secouer
l’humanité. En effet, comment croire, d’une part que notre
organisation sociale, économique et sociétale, conçue
autour de trois temps de vie bien calibrés – jeunesse, vie
active et retraite – pourra résister à cet allongement sans
précédent de l’espérance de vie, et d’autre part que les
équilibres géostratégiques ne seront pas impactés par cette
révolution ?
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Craig Venter en est conscient. Commentant ses
3recherches , il affirme « l’objectif n’est pas de faire en
sorte que les gens vivent très vieux parce que si tout le
monde vivait jusqu’à 120 ans, ce serait très mauvais pour
la planète ».
C’est en effet la question. La réalité est que, face à cette
révolution de la médecine génétique, il faut tout repenser :
les phases de la vie, la notion de travail et d’activité,
l’éthique, l’organisation sociale et économique, la
transmission patrimoniale, la solidarité nationale et
intergénérationnelle et les rapports de force mondiaux.
En d’autres termes, nous allons au-devant de trois chocs :
- Un choc biologico-démographique,
- Un choc éthique,
- Un choc géopolitique.








3 Le Monde, 2 septembre 2014
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