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Le mouvement indigéniste en Amérique Latine

De
128 pages
Mouvement à la fois nationaliste et populiste dont l'apogée se situe entre 1920 et 1970, l'indigénisme oriente le cours d'une politique, dicte des normes à la société, impose des canons aux lettres et aux arts, préside à la réécriture de l'histoire au cours de ces cinquante années qui vont de la Révolution mexicaine à l'entrée du sous-continent latino-américain dans l'ère de la globalisation néolibérale. Comment éliminer les différences qui séparent les Indiens des Blancs et des métis afin de "nationaliser" le corps social ?
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Cet ouvrage est une édition mise à jour et augmentée de L’INDIGÉNISME publié par les Presses Universitaires de France en 1996 ©: Henri Favre L’Harmattan pour la présente édition

INTRODUCTION L’indigénisme est d’abord, en Amérique latine, un courant d’opinion favorable aux Indiens. Il se traduit par des prises de position qui tendent à protéger la population indigène, à la défendre contre les injustices dont elle est victime, et à faire valoir les qualités ou attributs positifs qui lui sont reconnus. Ce courant d’inspiration humaniste est ancien, permanent et diffus. Ses origines remontent aux contacts initiaux que les Européens ont établis avec les habitants du Nouveau Monde. La description idéalisée que donne Christophe Colomb de la population qu’il vient de rencontrer de l’autre côté de l’Atlantique signale le découvreur de l’Amérique comme le premier des indigénistes. Bien que la personnalité de ses représentants et les débats qu’il suscite marquent certaines périodes plus fortement que d’autres, le courant indigéniste traverse toute l’histoire latino-américaine. Il parcourt aussi l’ensemble de la société. Alimenté par des clercs pendant l’ère coloniale, puis entretenu par des associations protectrices de l’Indien qui voient le jour au lendemain des indépendances, il pénètre toutes les parties du corps social, de sorte qu’on ne peut l’identifier à une classe, à une catégorie ou à un groupe déterminés. L’indigénisme charrie la mauvaise conscience des conquérants européens, des colons créoles et des métis, sans l’évacuer jamais. Cependant, l’indigénisme est également un mouvement d’idée à expression politique et sociale, mais aussi littéraire et artistique, qui pense l’Indien dans le cadre d’une problématique nationale. Ce mouvement prend son essor dans la seconde partie du XIXe siècle, alors que les pays d’Amérique latine ressentent leur fragilité et cherchent à se constituer en nations pour accroître leur capacité d’intervention sur la scène internationale où le capitalisme naissant les pousse. La prise de conscience que l’indépendance a laissé subsister le clivage colonial entre Indiens et non-Indiens débouche sur le constat que la nation reste à fonder. Comment éliminer les différences raciales, ethniques et culturelles qui séparent les deux
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composantes du peuplement, afin de « nationaliser » la société ? Par quel moyen résorber l’altérité indienne dans la trame de la nationalité ? Mais aussi, de quelle façon asseoir l’identité nationale sur la trame de l’indianité ? Telles sont les questions apparemment contradictoires que le mouvement indigéniste pose et auxquelles il s’attache à apporter des réponses. L’indigénisme est donc étroitement lié au nationalisme. Il est même la forme privilégiée qu’emprunte le nationalisme en Amérique latine. En même temps que pour preuve de l’inexistence de la nation, l’Indien est tenu pour le seul fondement sur lequel elle puisse jamais se bâtir. Identifié au peuple, il est considéré comme le dépositaire des valeurs nationalisantes. Et s’il est condamné à s’abolir dans la société, c’est pour diffuser en son sein ces valeurs qui donneront à la nation une spécificité irréductible. L’indigénisme se classe ainsi dans la famille des populismes. Par sa recherche de racines américaines, son exaltation de la culture indigène, sa valorisation de la communauté agraire, ses tendances collectivistes ou socialisantes, et les connotations anti-urbaines et souvent antioccidentales de sa quête d’authenticité, il prête matière à comparaison avec le narodnitchestvo russe. Les deux mouvements se forment indépendamment l’un de l’autre, mais de façon concomitante. Leurs sorts divergent toutefois : les narodniki sont liquidés par la révolution bolchevique la même année – 1920 – où la révolution mexicaine ouvre aux indigénistes les allées du pouvoir. Selon l’historien des idées Luis Villoro, la démarche intellectuelle qui caractérise l’indigénisme peut être décomposée en trois temps. D’abord, les indigénistes tentent de récupérer l’univers indien, non pour l’enfermer dans des musées ou des réserves comme s’il s’agissait d’un legs du passé ou d’une survivance anachronique, mais pour l’intégrer au monde moderne. Ensuite, ils cherchent à reconnaître dans cet univers quelque chose d’eux-mêmes et à découvrir en lui un aspect auquel ils s’identifient totalement. Enfin, après l’avoir récupéré et reconnu comme partie essentielle de soi, ils s’efforcent de lui restituer toute sa splendeur. La revalorisation de ce qui est
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indien s’accomplit fréquemment en opposition avec la culture occidentale dont l’indigénisme est pourtant une manifestation. La force de l’indigénisme ne réside donc pas dans la persistance plus ou moins grande des valeurs culturelles indiennes dans les sociétés latino-américaines. Elle dépend de la signification symbolique que ces valeurs peuvent y acquérir. Mouvement progressiste, l’indigénisme n’envisage pas l’avenir comme le retour du passé précolombien. Il cherche en celui-ci un point d’appui pour construire un futur en rupture avec l’Europe qui ferait éclore une civilisation nouvelle et différente de celle que l’envahisseur ibérique a imposée à la région. Il combat l’hispanisme qui, depuis la fin du XIXe siècle, tend à rassembler les forces sociales conservatrices autour de l’idée que la Conquête a uni à jamais Hispano-Américains et Espagnols dans une communauté de destin fondée sur le partage d’une même civilisation, catholique et latine, dont les seconds n’ont pas le monopole et que les premiers ne sauraient rejeter sans déchoir. Cependant, lorsque le régime franquiste essaiera de tirer politiquement avantage de cette idée d’ « hispanité » dans les années 1940, l’hispanisme sera déjà entré en déclin dans la plupart des pays latino-américains. L’apogée du mouvement indigéniste se situe entre 1920 et 1970. L’indigénisme devient alors l’idéologie officielle de l’État interventionniste et assistantialiste qui se met en place au cours de la Grande Dépression et qui se dote des moyens nécessaires pour mener le projet national à son terme. Cet État libère la population indienne du joug traditionnel des pouvoirs fonciers en réalisant la réforme agraire. Il ouvre des canaux de mobilité sociale qui favorisent l’ascension massive des Indiens à l’intérieur de la structure de classes. Il promeut une culture nationale populaire dont la production, diversement inspirée de l’héritage indigène, trouve un marché dans les classes moyennes en rapide expansion. Enfin, il donne une profondeur nouvelle au passé national en lui annexant les civilisations précolombiennes. Durant ces cinquante années, l’indigénisme oriente le cours d’une politique, dicte des normes à la société, impose des canons aux lettres et aux arts, préside à la réécriture de l’histoire.
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Le mouvement indigéniste est la manifestation non d’une pensée indienne, mais d’une réflexion créole et métisse sur l’Indien. Il se présente d’ailleurs comme tel, sans jamais prétendre parler au nom de la population indienne. Il n’empêche qu’il décide de son sort en ses lieu et place, selon les intérêts supérieurs de la nation tels que les indigénistes les conçoivent. C’est ce que lui reproche l’indianisme, qui se développe à partir des années 1970, et qui se veut l’expression d’aspirations et de revendications authentiquement indiennes. Par l’écho qu’elle rencontre aujourd’hui dans l’ensemble de la société, la critique radicale à laquelle le soumettent les organisations indianistes témoigne du renversement de la conjoncture historique dans laquelle l’indigénisme a prospéré. Enfin, ce mouvement qui porte une culture occidentale à chercher ses origines spirituelles hors de l’Occident est spécifiquement latino-américain. Présent dans tous les pays de colonisation ibérique, même dans ceux dont la population ne compte qu’un très faible pourcentage d’Indiens, comme l’Argentine, l’indigénisme n’a pas d’équivalent en Amérique du Nord. À la différence de l’Espagne et du Portugal, la France et l’Angleterre ont reconnu des droits originels aux peuples qui occupaient cette partie du continent, et elles ont fondé, en marge de ces peuples, des sociétés néo-européennes. Dans ces conditions, la population indienne ne pouvait être prise pour socle de la nationalité. Elle allait d’ailleurs apparaître comme l’obstacle au développement spatial de la nation dans sa marche vers l’Ouest. Une expérience historique distincte, plutôt qu’une tradition culturelle censément hostile au métissage, a amené les nationalismes nord-américains, aux États-Unis comme au Canada – et au Québec –, à penser l’Indien sur le mode de l’exclusion et à le situer hors du champ de la problématique nationale. Une dernière précision mérite d’être apportée à l’intention du lecteur français. « Indigénisme » est la traduction peut-être trop littérale, mais universellement acceptée, de l’espagnol indigenismo formé à partir d’indígena, qui est le terme neutre désignant l’Indien. En revanche, indio, à la différence du français « Indien », possède une connotation péjorative qui en
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fait l’équivalent sémantique du québécois « Sauvage ». Ce mot est cependant l’objet d’une appropriation valorisante de la part des organisations indianistes actuelles. Le présent ouvrage utilise concurremment les termes « Indien » et « indigène », celui-ci étant pris dans sa stricte acception étymologique.

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