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Le musée à l'ère de la mondialisation

De
128 pages
Lorsque l'indigène des sociétés primitives devient l'autochtone des populations occidentales, il y a fusion entre l'Ailleurs et l'Ici, entre la différence et l'identité. Alors l'étrangeté se mue en familiarité, l'objet devient sujet, l'altérité absolue s'éclipse derrière l'altérité relative et l'architecture conceptuelle réclame, en conséquence, un examen. Pris dans ce contexte, les enjeux de la controverse autour des Arts premiers renouvellent le rôle social et politique du musée comme institution dans son rapport à la formation, (transformation) des identités, au maintien de la mémoire collective.
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LE MUSÉE À L'ÈRE DE LA MONDIALISA TI ON
Pour une anthropologie de l'altérité

Esthétiques Collection dirigée par Jean-Louis Déotte
ConÛté de lecture: Pierre Durieu, Véronique Fabbri, Pierre-DanÛen Huyghe, Jean La uxerois, Daniel Payot, André Rouillé, Peter Szen ,Martine DéotteLefeuvre, Jean-Louis Flecniakoska, Carsten Juhl, Gernlain Roesz, Georges Teyssot, Michel Porchet, Jacques Boulet, Sylvie Rollet

L'ambition de la collection Esthétiques est d'abord de prendre part allX initiatives qui aujourd'hlli tendent à redonner vie et sens aussi bien aux pratiques qu'aux débats artistiques. Dans cette collection consacrée indifféremment à l'esthétiqlle, à l'histoire de l'art et à la théorie de la culhlre, loin des qllerelles faussement disciplinaires destinées à cacher les vrais conflits idéologiqlles, l'idée est de présenter un ensemble de textes (documents, essais, éhldes, français ou étrangers, achlels ou historiques) qui soient allssi bien lIn ensemble de prises de position susceptibles d'éclairer quant aux enjeux réels critiqlles et politiques de tOlIteréflexion sur la culture. Déjà parus
Marie-Pascale HUGLO, Sarah ROCHEVILLE, Raconter? Les enjeux de la voix narrative dans le récit contemporain, 2004. Claude AMEY, Mémoire archaïque de l'Art contemporain: Littéralité et rituel, 2003 Sandrine MORSILLO, Habiter la peinture. Expositions, fiction avec Jean Le Gac, 2003. I.-F. ROBIC, G. ROEZ, D. PAYOT, DEMANGE, Sculptures trouvées, 2003. Robert HARVEY, Témoins d'artifice, 2003. Jacques BOULET, Le culte moderne des monuments, 2003. Paola BERENSTEIN JACQUES, Esthétique des favelas, 2003. Sylvie ROLLET,Voyage à Cythère - La poétique de la mémoire d'Angelopoulos, 2003. Claude AMEY, Tadeusz I<ANTOR- Theatrum litteralis, 2002. A. BROSSAT, J.-L. DEOTTE, (dir.), La mort dissoute. Disparition et spectralité, 2002. Christine BERNIER, L'art au lnusée. De l'oeuvre à l'institution, 2002.

Collection Esthétiques

Roger sOMÉ

LE MUSÉE À L'ÈRE DE LA MONDIALISA TION
Pour une anthropologie de l'altérité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hm"gîtau. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava. 37 10214 Torina ITALlE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-6198-4 EAN : 9782747561983

Du même auteur

Art africainet Esthétique Occidentale, 'Harmattan, Paris, 1998. L Dogonmais encore... (collectif), Somogy /Musée d'application, Paris, 2002.

Pour toi, Laura, mon épouse et femme. Pour te dire : Tanti auguri e Quanto ti amo.

AVANT-PROPOS

« Mon pays c'est ici... »*
Ce soir-là, il faisait frais, voire froid. Le ciel, lourdement grisâtre, indiquait un retrait équivoque de l'hiver en ce début de saison printanière. Sur cette toile, le temps dégageait une atmosphère mélancolique. Mais n'était-ce pas là une projection de mon état psychique sur le temps qui m'apparaissait ensuite comme phénomène extérieur censé être à l'origine d'un état mélancolique susceptible d'affecter quiconque! En effet, fatigué - d'une journée
de travail, épuisé par de jeunes adultes dont certains, dits d'origine étrangère, étaient, de surcroît, en rupture familiale et scolaire à l'image de leurs compagnons dits autochtoneJ - mon esprit était propice à la mélancolie. Comment rester soi-même lorsque cette expérience qui n'a d'autre nom que celui de l'humaine inhumanité vous domine de part en part et que nous révèlent les illustrations ci-dessous? Comment ne pas avoir une pensée pour cette jeune ftile encore lycéenne mais obligée de quitter l'enceinte familiale devenue désormais inappropriée pour la poursuite de ses études? Comment ne pas être hanté par l'image du désespoir qui habite ce garçon qui a souffert, et souffre probablement encore, de l'absence de son père, professeur de physique, de qui il n'a pu bénéficier des
* r1'rancesca Y!r!fàg Somé, 13 avril 1999.

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connaissances susceptibles de l'aider à surmonter les difficultés rencontrées dans ses études de médecine? Comment évacuer de l'esprit ce visage ensanglanté, ces bras (du même jeune-homme) dégoulinants de sang, résultat de ce que le sens commun désigne simplement comme étant une automutilation et qui, à l'examen, se révèle être un langage réservé dans lequel «traces et douleurs» restituent à la personne une existence confisquée par sa propre histoire individuelle (D. Le Breton, 2003 : 21, 83) ? Est-il possible d'oublier le cas de cette jeune Sénégalaise, encore mineure, venue vivre chez son oncle où le mode de vie, pris dans le contexte français ne pouvait que la faire apparaître comme une "Jervan/e", situation qui obligea la DDASS (Direction Départementale de l'Action Sanitaire et Sociale) à la placer au foyer de jeunes travailleurs? Enfin, comment anéantir de sa représentation, cette scène dont le décor est le lieu de vie du fils et celui de travail de la mère et en laquelle le "jeu" consiste, pour les deux acteurs, à présenter la négation de l'ouverture à l'autre qui, pourtant, dans tous les cas similaires au leur, devrait s'imposer comme une nécessité, c'est-à-dire le dialogue? À quelles conditions est-il légitime d'admettre qu'un ftis et sa mère, ne souffrant d'aucune altération de leur faculté mentale, puissent se côtoyer presque quotidiennement sans pour autant jamais, prononcer l'un à l'égard de l'autre, et inversement, ce mot simple, voire trivial mais d'une portée incommensurable dans son énonciation qu'est: bo,!jour? Est-il possible - et de quelle manière! - de supporter certaines de ces assistantes sociales, de ces éducatrices et/ ou certains de ces éducateurs qui, n'ayant aucune ouverture sur les cultures autres, considèrent toujours certains des parents africains comme n'étant que d'atroces autoritaires qui n'accordent aucune place à l'expression de leurs enfants? Si seulement une telle perception, quelquefois vérifiée malheureusement, du reste, était mise en perspective avec l'abstraction - une abstraction certes, non justifiée en un certain sens mais compréhensible néanmoins (ont-ils réellement les moyens de faire autrement !) - des mêmes parents du contexte social dans lequel ils vivent pourtant! Si seulement ces acteurs sociaux, dans leur fonction, examinaient les cas 10

relativement à l'appartenance des enfants à une société qui n'est pas celle de leurs propres parents tout en étant, en revanche, celle qui regroupe les deux parties! Sans doute oublient-ils que toute culture vécue a besoin, pour son adéquation, d'être en conformité, dans l'exercice de ses pratiques, avec son environnement socioéconomique approprié; ce qui n'est nullement envisagé dans le cas de nos parents africains concernés. N'est-il pas en ces situations complexes que se joue l'avenir de l'ethnologie? Ce soir-là, j'étais donc préoccupé, pris par un torrent d'idées qui finit par m'installer en un tourbillon duquel je ne sortais plus. Je croyais ainsi, par la réflexion (une pseudo-réflexion I), anticiper sur ce qu'il convient de faire afin de construire le bien-être des miens grâce aux leçons des expériences que je vivais dans lTIOn cadre professionnel d'alors. En réalité, aucun mur ne pouvait se dresser; j'initialisais, en revanche, une destruction de ce bien-être avant même de l'avoir érigé et dont l'expression fut mon absence dans ma présence pourtant ostentatoire. Ce soir-là j'étais installé dans cette mélancolie qui rend possible l'expression de l'absence dans la présence. Dans cet état de possession, j'entraînai avec moi mon épouse qui, bien qu'ayant perçu la situation, sans doute parce que ce n'était pas l'unique fois, s'est néanmoins laissée faire. Étaitce par ruse ou par éducation (notre modèle de société machiste, toujours aussi bien implanté, n'a-t-il pas appris aux femmes à couvrir l'homme de soins notamment lorsque celui-ci regagne le domicile conjugal après le travail!)? Mais appartenant à cette société contemporaine qui accepte de plus en plus la femme à l'entreprise, peut-être avait-elle été aussi aidée par l'épuisement de sa propre journée de travail et par la lassitude du "tonfort" des transports de la banlieue parisienne! Ce soir-là, la fraîcheur climatique et la froideur sociale furent en si bonne osmose que le temps du dîner ne fut point le moment d'une conviviale détente. Il était marqué d'un silence assourdissant jusqu'à cet instant où ma fille, qui avait cinq ans, - comme pour me sortir de l'égarement en lequel j'étais, comme pour me

ramener, de force, dans mon rôle de père
contexte entendant par ce bruit Il silencieux:

-

réintroduisit

un

«maman,

qu'est-ce

qu'on mange dans ton pays? » Souscrivant à son exemple, sa mère répondit: « on y mange des pâtes, de la polenta, du parmesan, des gnocchi, de la tomate, des patates enfin un peu de tout ». « Et chez toi, papa? » ; poursuit-elle. Rappeler ainsi à mes obligations, je lui dis à mon tour: on y mange de la tomate, du riz, des patates douces, des pommes de terre, du haricot, des arachides, du maïs, du sorgho ou encore du mil/millet. À la suite de nos réponses, je m'attendais à d'autres questions relatives aux choses qu'elle vit et qui, dans son esprit, pourraient apparaître autrement dans le contexte de nos pays de naissance respectifs que sont l'Italie et le Burkina Faso. Mais avant qu'elle n'eût pu reprendre la parole, sa mère intervint et dit : « et toi, ton pays c'est où au fait? » Avec la manière la plus naturelle que l'on peut imaginer d'un enfant de son âge, elle dit: «mon pays c'est ici, à Osny» (notre commune de résidence en France). Selon cette réponse, notre dîner, ce soir-là quoique de composition, somme toute, assez internationale, apparaissait, sans doute pour elle, comme étant un dîner onyssois ! Et au fond, qu'est-ce que le dîner onyssois sinon ce qu'elle a l'habitude de consommer chaque soir à Osny! Alors les menus exotiques (africains, asiatiques, mexicains) que nous composons quelquefois sont onyssois au même titre que ceux français! Et peut-il réellement en être autrement? Si aujourd'hui la conscience collective reconnaît la cuisine mexicaine, par exemple, comme étan t d'origine américaine, elle considère, en revanche, la pomme de terre comme appartenant originellement à l'Europe; ce qui est pourtant inexact sans être totalement erroné dans la mesure où ce tubercule est si familier aux traditions culinaires et agricoles européennes qu'on en vient à oublier que sa vulgarisation, en France, ne date guère avant le XVIIIème siècle. À l'exclusion des esprits recherchés, elle ne saurait donc apparaître comme venant d'ailleurs. Ceci laisse présager qu'il en sera de même des cuisines asiatiques à l'égard de l'Europe dans quelques siècles. La spontanéité dans sa réponse, les implications qui en découlent et les conditions d'existence, ci-dessus évoquées, des jeunes auprès de qui j'ai assumé une fonction d'éducateur ont ainsi délimité le cadre d'une relation à l'autre en laquelle surgit une

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