Le Mythe de l'islamisation. Essai sur une obsession collective

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Depuis le milieu des années 2000, un mot s'est immiscé dans le débat : islamisation. Les musulmans, dont la population s'accroîtrait dangereusement, chercheraient à submerger numériquement et culturellement l'Europe. L'imaginaire du complot déborde ainsi peu à peu le cadre de l'islamophobie ordinaire. Si cette perception paranoïaque était restée l'apanage d'une poignée d'extrémistes, elle ne ferait pas question, mais elle envahit aujourd'hui l'espace public, imprègne les discours de politiciens écoutés et les analyses d'auteurs réputés sérieux.


Cet essai salutaire s'attelle à déconstruire ce qui n'est autre qu'un mythe et interroge l'obsession collective qu'il recèle. Il montre ainsi que la " bombe démographique musulmane " qui serait prête à éclater sur le triple front de la natalité, de l'immigration et de la conversion relève du fantasme. Quant au regain de ferveur spirituelle et au renouveau identitaire des musulmans, ils n'ont pas la signification conquérante ni même politique que suggère l'épouvantail de l'" islamisme ". Cette réfutation en règle permet enfin de comprendre pourquoi l'Europe et la France en particulier ont tant besoin de l'" ennemi musulman ".



Raphaël Liogier est professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence, où il dirige l'Observatoire du religieux. Il a notamment publié Une laïcité " légitime " (Entrelacs, 2006) et Souci de soi, conscience du monde (Armand Colin, 2012).



Publié le : jeudi 11 octobre 2012
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EAN13 : 9782021094411
Nombre de pages : 223
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Extrait de la publication
le mythe de l’islamisation
Le mythe de l’islamisation
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Raphaël Liogier
le mythe de l’islamisation Essai sur une obsession collective
S e u i l
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isbn9782021094428
© Éditions du Seuil, octobre 2012
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Introduction
Au milieu des années 2000, un mot étrange commence à imprégner les débats publics dans la plupart des sociétés européennes :islamisation. Les musulmans, dont le nombre s’accroîtrait dangereusement, chercheraient à submerger et, in fine, à dissoudre les cultures nationales. Des mouvements se fédèrent autour de cette angoisse nouvelle. L’English Defense League, issue de supporters de football fanatiques, puis la Dutch Defense League, la Ligue de défense fran çaise, le Bloc identitaire, l’European Defense League ou l’Observatoire de l’islamisation sont autant d’associations e apparues en ce début deXXI siècle entièrement vouées à la lutte contre l’islam. Ces organisations très actives sont idéologiquement nourries de thèses conspirationnistes, dont une des plus populaires, connue sous le nom d’« Eurabia », a été lancée en 2005 par l’universitaire britannique née en Égypte Bat Y’eor. Selon celleci, il existerait un axe secret arabo musulmaneuropéen : une Europe moralement décadente et économiquement fragilisée depuis les chocs pétroliers 7
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Le mythe de l’islamisation
des années 1970 aurait été en quelque sorte corrompue (soudoyée en particulier à coup de pétrodollars) par les pays arabes en échange de l’ouverture béante de ses fron tières aux musulmans et de sa complaisance illimitée face à l’islam. Du point de vue des relations internationales, une politique aveuglément proarabe en général et pro palestinienne en particulier serait une des illustrations de cette entente secrète. Du point de vue intérieur, le laisser faire face à l’immigration massive de musulmans déferlant sur l’Europe – et devenus de plus en plus revendicatifs – serait une autre preuve de la vassalisation progressive du continent. Le thème de l’islamisation ne touche pas seulement, au demeurant, des groupuscules proches de l’extrême droite ou identifiés comme tels. Les fondateurs du site Internet Riposte laïque créé en 2007, ouvertement acquis à l’hypo thèse Eurabia, se présentent par exemple comme étant issus de la gauche laïque militante. Certains d’entre eux, tels que Pierre Cassin, sont d’ailleurs d’anciens trotskistes et rédacteurs du site républicaniste de gauche Respublica. Ils auraient pris conscience qu’il était urgent de se concen trer, audelà des oppositions partisanes, sur la résistance et la riposte à l’offensive musulmane qui disposerait en Europe « d’alliés surprenants » et qui viserait « à en finir avec la séparation des Églises et de l’État, […] avec la démocratie », à traquer les « esprits libres » et « à supprimer 1 la liberté d’expression » . Riposte laïque – s’appuyant sur l’association Résistance républicaine – est devenu un des
1. <ripostelaique.com/quisommesnous/>. 8
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Introduction
laboratoires dans lesquels s’est élaboré un nouveau popu lisme, non plus simplement nationaliste mais européaniste, entièrement fondé sur le rejet de l’islam. Outre le fameux « apéro saucissonpinard », on lui doit la dénonciation en 2009 des prières hebdomadaires de musulmans dans la rue Myrha à Paris, interprétées comme un acte intentionnel d’occupation quasi militaire, dont la police française serait même complice, comme le prouverait son laxisme en la 1 matière . En raison de la notoriété acquise à travers ce type de campagne, relayée entre autres par le Front national, un représentant du site sera entendu à l’automne de la même année par la commission d’information parlementaire sur le voile intégral. Le mouvement a clairement une dimension européenne : une « Conférence antijihad internationale » s’est tenue à Zurich en 2010 sous l’égide de l’International Civil Liberties Alliance (ICLA), qui, contrairement à ce que son nom indique, s’occupe peu de liberté civile mais beaucoup de « désislamisation ». Des « Assises internationales sur l’islamisation de nos pays » ont aussi été organisées en décembre 2010 à Paris, réunissant des personnalités poli tiques comme le député suisse Oskar Freysinger ou des intellectuels comme Renaud Camus, que nous retrouverons dans le cours de ce livre. Si cette vision effrayée était restée l’apanage d’une poi gnée de militants ou d’idéologues radicaux, elle ne serait pas totalement surprenante, mais elle s’impose aujourd’hui avec la force de l’évidence dans des discours abondamment
1. <ripostelaique.com/Revelationssurlacollusionentre.html>. 9
Le mythe de l’islamisation
diffusés dans les médias, parfois dans les déclarations de politiciens que l’on ne répertorie pas comme extrémistes, justifiant même l’élaboration de lois ciblées, singulièrement et avant tout en France, même si le phénomène a pris aujourd’hui une ampleur continentale. Nous ne sommes plus dans le rejet classique des étrangers qui voleraient « nos » emplois et s’intégreraient mal ; nous avons éga lement dépassé la simple islamophobie qui s’est diffusée dans les années 1980 et 1990. Un pas supplémentaire a manifestement été franchi. Audelà d’une éventuelle poussée démographique ou d’hypothétiques obstacles à l’« assimilation », la religiosité des musulmans, la visibilité des symboles d’islamité, le développement du commerce halal et, bien sûr, les différentes déclinaisons du voile sont désormais interprétés comme autant de signes d’une entreprise d’acculturation inversée: loin de s’« intégrer » aux populations européennes, les musulmans chercheraient à leur imposer leur propre mode de vie. Le célèbre éditorialiste Ivan Rioufol n’hésite pas à compa rer la situation actuelle de l’Europe à la Chute de Constan tinople : « […] ce qui frappe à la lecture de ce déclin et de l’effacement brutal de la civilisation byzantine [face à l’islam] est la permanence de sentiments contemporains, à commencer par le déni des dangers pourtant prévisibles […]. »Nousferions face à une « islamisation d’isolats plus ou moins étendus », ce quinousla fin« avant  conduirait de ce siècle » à un « progressif effacement culturel et iden titaire rendant dérisoire toute résistance finale ». Rioufol en appelle solennellement, pour contrecarrer « ce destin d’une nouvelle France gagnée par un peuplement nouveau », à 10
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Introduction
réagir vigoureusement, à se préparer à une « épreuve de force à engager avec l’islam politique », à une « confrontation » qui « devra être politiquement sans concessions pour être gagnée ». Devant l’imminence de la catastrophe, la tolérance, les accommodements, la négociation ne seraient plus de mise ; ceux qui « rejettent les conflits avec les minorités protégées et prônent le compromis devant l’islamisme sous prétexte de ne pas vouloir “cliver” n’auront pas leur mot 1 à dire » . Insidieusement, l’islam politique, autrement dit l’islamisme, ne serait plus une simple idéologie extrémiste, mais soutiendrait ce « peuplement nouveau » qui envahit nos territoires. Les inquiétudes d’Ivan Rioufol réunissent ainsi les trois éléments principaux de la théorie de l’islamisation que l’on retrouve dans des proportions et avec des inflexions variables, comme on le verra, chez ses différents tenants : – Il y aurait un nombre croissant de musulmans, qui submergeraient progressivement les populations européennes de souche, pénétrant des portions toujours plus grandes du territoire. – Cet envahissement ne découlerait pas seulement d’un débordement démographique passif, mais répondrait à une volonté – concertée à l’échelle continentale, voire mon diale – d’en découdre avec l’Europe (et l’Occident) en vue d’imposer une civilisation fondée sur l’islam. – Face à l’indolence des Européens aveugles à la transformation de leur propre culture, mais aussi en
1. Ivan Rioufol,De l’urgence d’être réactionnaire, Paris, PUF, 2012, p. 176179. 11
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