//img.uscri.be/pth/4a242cd31bcb5fbe8d43e516bb05e0352eec1ad0
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le Naissant

De
236 pages
Le Naissant c'est ce que chacun de nous a été, dans le ventre de sa mère et ensuite pendant un peu plus de deux ans. Pendant cette période, il se fabrique un organisme avec un corps et un esprit. Il le fait en suivant un programme inscrit dans ses chromosomes, qui lui viennent par moitié de sa maman et de son papa. Mais il faut aussi l'oxygène et de l'énergie pour vivre, des éléments pour se construire le corps, des relations et de l'amour pour se construire un esprit
Voir plus Voir moins

LE NAISSANT

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03931-5 EAN : 9782296039315

Claude- Émile TOURNÉ

LE NAISSANT
Ce petit tout qui fait un homme

L'Harma ttan

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME EDITEUR LE NAITRE HUMAIN Cette naissance qui vient à l'homme
256 p. L'Harmattan Ed. Paris. 1999

.

.CHEZ D'AUTRES EDITEURS
SUR SON PETIT BONHOMME... DE CHEMIN Itinéraire d'un accoucheur 238 pages - «L'Air du Temps» Editeur.Elne 1991 ET S'IL FALLAIT DU TEMPS POUR NAITRE ? 234 pages. Editorial "El Trabucaïre".Perpignan 1996NAISSANCE, SANTÉ, SOCIÉTÉ. Les relations soignants-patients à l'épreuve du marché
142 p. Presses Universitaires de Perpignan. Collection Études. Perpignan 2001

OBSTETRIQUE

PSYCHOSOMATIQUE
-

ET FONCTIONNELLE

482 p. Sauramps Médical

Montpellier 2002

OUVRAGES COLLECTIFS DIRIGÉS: NAISSANCE ET SOCIÉTÉ 1
Cahiers de l'Université de Perpignan
-

.

n° 12, 1992, 212 p.

NAISSANCE ET SOCIÉTÉ 2 Cahiers de l'Université de Perpignan- n° 19. 1995,205 p.
NAISSANCE ET SOCIÉTÉ 3 - Colloque de Banyuls Actes du Colloque "évaluation des pratiques médicales autour de la naissance"

7juin 1996- Cahiers de l'Université de Perpignan- n° 22, 1996,120p. NAISSANCE ET SOCIÉTÉ 4- Responsabilités, rôles et statuts. Actes du Colloque"évaluationdes pratiquesmédicalesautourde la naissance" 13juin 1997 - Cahiersde l'Université de Perpignan- n° 27, 1997, 195p.
NAISSANCE ET SOCIÉTÉ 5- Naissance et Maltraitance Actes du Colloque "évaluation des pratiques médicales autour de la naissance" 12juin ]998 Cahiers de l'Université de Perpignan - n° 28, 1998,205 P

A Paul-Élias, à Camille, et à Louison, de très loin mes Naissants préférés

Mes remerciements à Yves Garnier qui a, une fois de plus, mis mon livre en forme et à Simone qui l'a lu et relu.

PROLÉGOMÈNES

Une histoire naturelle
Au moment de présenter le livre qui va suivre sur le Naissant, je me suis rendu compte que ce que j'essayais de faire en l'écrivant, c'était en fait une histoire naturelle de l'homme, de chaque individu de l'espèce humaine. Et cela m'a ramené quelques années en arrière à une intervention faite dans un congrès de pédopsychiatres où l'on m'avait demandé de traiter comme sujet: Histoire naturelle de la Naissance. Je soulignai dès l'abord, que la seule chose que je pouvais raconter n'était, ne pouvait être, qu'UNE histoire naturelle de la Naissance. On me demandait en quelque sorte de raconter une histoire. Et je fus donc amené à raconter MON histoire naturelle de la Naissance, à raconter une histoire qui ne pouvait être que ma façon à moi de raconter cette histoire-là. Et d'emblée il me sembla convenable de m'interroger sur la manière de traiter le sujet proposé. La première idée qui vient quand on évoque un pareil sujet, c'est évidemment la référence aux grands anciens: Histoire Naturelle, cela fait immédiatement penser à Buffon. La recherche sur ce thème dans le Grand Larousse met en avant trois auteurs qui au fil de 1'histoire humaine ont tenté la gageure de raconter ce qu'ils ont appelé l'Histoire Naturelle. Ce sont Pline l'Ancien au premier siècle, Bacon au XVIe et bien entendu notre Buffon au siècle des Lumières.

LE NAISSANT

On peut aussi détailler les deux termes de la proposition: Histoire, c'est un mot qui occupe deux pleines pages dans le Grand Robert. Les définitions sont nombreuses et les acceptions diverses du terme amènent à avoir l'impression qu'il est mis facilement à de nombreuses sauces. Le qualificatif qui l'accompagne est donc essentiel. Mais si nous voulons rester dans le général nous noterons que ce qui est sûr c'est qu'une histoire ça se raconte. Et ça se raconte: - avec des attendus, - avec une certaine méthode, - remontant le plus souvent aux origines (c'est ce qui différenciera l'histoire de l'anecdote), - avec un déroulement: ensemble de faits, d'événements plus ou moins liés entre eux présentés comme successifs (dans le temps) et dépendants les uns des autres. Sauf exceptions rarissimes, la volonté est toujours d'expliquer par ces divers éléments une situation actuelle, observable (et observée?...), présentant un intérêt autre que purement spéculatif. Et l'agencement des divers éléments de l'histoire que l'on raconte sera le fait de l'historien et non des événements eux-mêmes avec comme but d'en faire un outil qui rende (donne une) logique (à) un certain type de comportement. A cette époque, nous venions de vivre un épisode de l'histoire de France qui rend bien compte de la façon dont on raconte l'Histoire (avec un grand H) pour les besoins de la cause. Clovis, barbare à tous les sens du terme, fut un chef de guerre heureux qui réussit à se constituer un petit royaume. Chef d'une tribu franque, il fut à l'origine lointaine d'une nation que nous appelons la France. Personne ne sait ni quand ni où il se fit baptiser chrétien pour profiter des avantages offerts par la religion qui devenait majoritaire dans ses nouveaux États. Les seuls textes qui en parlent disent que c'est à Noël. Mais Jean-Paul II, le pape de l'époque, probablement un parmi les plus rétrogrades que l'église ait connus, avait monté une des opérations à grand spectacle dont il avait le secret. Son thème: la «France, fille aînée de l'Église». Il avait choisi, pour cette opération, la date du 22 septembre. Cela évidemment ne dit rien à personne. Eh bien, c'est la date anniversaire de la République Française, 22 septembre 1792, date que personne ne commémore jamais et que la plupart des gens ignorent. Il avait donc choisi le jour où c'était notre France, liber10

PROLÉGOMÈNES

taire, laïque et républicaine, qui avait jailli de son histoire au grand dam des privilégiés, particulièrement de l'Église Catholique. L'histoire telle qu'elle se raconte est donc idéologique. Affirmer cela ne constitue pas un jugement de valeur. C'est une constatation d'évidence. Par opposition à l'histoire tout court, l'Histoire Naturelle se veut objective du fait de la particularité des phénomènes auxquels elle s'applique, phénomènes prétendument indépendants du social, c'est-à-dire de l'intervention humaine. Pline l'Ancien, le premier connu pour s'être lancé dans l'aventure, a fait surtout de la compilation de textes, auxquels il a adjoint quelques considérations verbeuses. Son objectivité s'est consacrée à des textes, des documents connus. Bacon est allé un peu plus loin, sans toutefois atteindre à la dimension de Buffon. Scientifique et surtout littéraire, le travail de celui que la tradition consacrée qualifie de "naturaliste" a pris des proportions gigantesques. Son propos est immense, disproportionné à la capacité d'un homme, voire d'une équipe. Il est donc saucissonné en chapitres, euxmêmes gigantesques. Pour des raisons de niveau d'avancement des sciences et des techniques, de niveau de développement des connaissances, il est truffé d'erreurs méthodologiques, d'observations fausses. Du coup, et pour compenser les trop nombreux vides de la connaissance, il manipule des concepts et s'autorise des agencements d'idées et d'arguments dont le caractère idéologique devient vite évident. Au siècle des Lumières, même l'erreur dans l'investigation avait un caractère progressiste. La tolérance à l'erreur faisait partie des conditions nécessaires aux gigantesques et multiformes recherches de l'esprit du temps. Elle n'en reste pas moins une erreur, et les développements qui s'ensuivent sont plus que sujets à caution. Quelques siècles auparavant, si le contenu idéologique était en contradiction avec le siècle, l'auteur et l' œuvre étaient détruits. Galilée racontait une histoire qui n'allait pas avec les modèles idéologiques dominants. Le fait qu'il eut raison ne changeait rien au problème. Il a fallu 400 ans pour que l'Église en convienne. En attendant, on sait ce qu'il advint. Alors pourquoi ce propos « d'Histoire naturelle de la Naissance» et surtout pourquoi moi? Etait-ce parce que l'accoucheur que je 11

LE NAISSANT

suis est considéré comme plus près d'une Nature des choses de la Naissance? Est-ce parce que l'Art qui est le mien me place au plus près de la Nature de la Femme, au sens de ses organes voués à la reproduction? Et en tout état de cause, cette proximité des organes génitaux féminins est-elle garante d'une bonne approche des processus de Naissance et de leur histoire naturelle? Il est vrai qu'au début du XXéme siècle dans les familles bourgeoises on disait: « si ton fils est intelligent fais-en un médecin; sinon, s'il est adroit, fais-en un chirurgien; et si tu ne sais quoi en

faire, il fera toujours un accoucheur.»
L'accoucheur vit dès l'origine avec cette image de manuel de la médecine. Il n'a pas la noblesse du médecin, il n'a pas l'art du chirurgien. C'est le guette-au-trou. Et, du reste, toute l'évolution de l'obstétrique des cinquante dernières années sera, entre autres choses, conditionnée par cette volonté désespérée de ces professionnels de la Naissance, de montrer qu'ils savent faire bien autre chose qu'attendre que ça se passe. Car c'est probablement le domaine de

la médecine où le « faire pour être» est le plus évidemment lié à la
pratique quotidienne. Ceci est d'autant plus curieux que le travail de l'accoucheur concerne un domaine fondamentalement non pathologique, un domaine où ce qui s'exprime dans le travail du médecin, c'est un souci social, celui d'accompagner le processus naturel de la reproduction. . A cette époque, les psychiatres (le terme apparaît en 1802) et la psychiatrie (1842) font partie des médecins et le grand Charcot étudie l'hystérie comme un désordre neurologique. La psychiatrie a, par la suite, mis un temps fou à s'autonomiser de la neuropsychiatrie. Quant au type de questionnement, suivant lequel les désordres sous-jacents aux choses de l'esprit pourraient avoir une genèse, tout au moins pour certaines d'entre elles, dans la genèse même de l' individu, il est encore rarement présenté comme sérieux dans notre environnement idéologique. Il n'en reste pas moins que l'approche de la naissance est facilitée par la proximité des phénomènes biologiques et que, de cette manière, je ne refuse pas une certaine compétence particulière. La genèse d'un individu s'étend sur une longue période. Cette période est celle de sa Naissance. «Au cours de cette période, l'information-structure de l'individu est encore ouverte et soumise à des servomécanismes en relation avec l'environnement. Elle s'étend jusqu'à l'âge de deux ans et peut-être au-delà». C'est cette définition de 12

PROLÉGOMÈNES

la Naissance qui est à la base de notre enseignement à l'Université de Perpignan 1.Et c'est le point de rencontre entre la problématique pédopsychiatrique autour de la Naissance, et celle que l'accoucheur que je suis pose et propose depuis quart de siècle. L'histoire naturelle de la Naissance ne peut être que celle du Naissant. Dans cette histoire se mêlent phylogenèse et ontogenèse, programme génétique et influences de l'environnement. Et elles concernent l'individu total psychique et somatique dans un même mouvement. Dans un autre ordre de représentations, lorsque Gustave Courbet peint la Nature2 de la femme, cette zone anatomique dévolue à l'observation de l'accoucheur et par extension du gynécologue, non seulement il réalise un tableau parfaitement naturaliste, mais en plus il le dénomme l' «Origine du Monde». Notons en passant que le peintre communard veut faire de cette métaphore une illustration de ce que peut être le progrès révolutionnaire et l'esprit du combat émancipateur pour la moitié féminine de I'humanité. Relégué aux basses œuvres médicales, car accompagnant dans leurs divers avatars les basses œuvres de la chair, l'accoucheur se trouve ainsi au spectacle de l'origine du monde.
Il peut certes fermer les yeux ou regarder ailleurs. L'intégrisme religieux (et ses succédanés policés par les exigences de l'esprit et les luttes libératrices) interdit ce spectacle chaque fois qu 'il le peut. Les détentrices de la nature ont été de toute éternité vouées aux gémonies. Cela commence avec la Pandore hellénique et cela va jusqu'au «inter urinam et feces» de Saint Augustin. Cela passe de l' interrogation spéculative sur la nature humaine de la femme par les conciles chrétiens des premiers siècles, aux interrogatoires musclés de l'Inquisition touchant surtout les femmes qui avaient un minimum de savoir, particulièrement sur cette nature (les sages-femmes). Cela se manifeste, de la sujétion légale de la femme et de sa citoyenneté secondaire dans nos systèmes jusqu'il y a peu, à sa négation comme être humain par les hordes que nos sociétés consommatrices de pétrole jettent sur des pays comme l'Afghanistan, l'Iran ou l'Irak, ou maintiennent au pouvoir dans des contrées comme la péninsule arabique.
I Diplôme d'Université Naissance et Société - Université de Perpignan 1991- 2001.

2 Au sens de ma grand-mère

qui désignait ainsi ses organes intimes.

13

LE NAISSANT

Les femmes, parce que prêtresses du grand mystère de la Naissance, parce qu'ordonnatrices du grand spectacle de la Vie, parce que porteuses incontournables, origines incontestables de la structure de ceux qui en dissertent, ont été priées de se taire. Les sociétés successives ont inclus dans leur système hiérarchique un premier degré incontournable. Pour aussi bas que l'homme se trouve dans l'échelle des hiérarchies, il a toujours créé des conditions pour qu'au-dessous de lui, il y ait la femme. Elle a été priée de se taire, et de travailler puisqu'elle est humaine. Et pour justifier ces invraisemblables pulsions du mâle dominant qui le poussent vers elle, elle a été priée d'être belle. Si elle est belle et qu'elle se tait, elle est parfaite. Et même dans les sociétés «évoluées», lorsqu'à la suite des luttes incessantes pour obtenir leur émancipation, les femmes se trouvent en situation de sortir de la sujétion systématique, d'obtenir le droit à la parole, ce sera vrai jusqu'à la limite de ce qui est prohibé: la société, par science médicale interposée, se débrouille pour envahir de ses techniques le champ du Mystère dont la révélation est interdite. C'est au nom de la science, au nom du "progrès", que la femme qui met au monde est attachée, bâillonnée, anesthésiée, tailladée, et finalement recousue. Au nom du «progrès» alternatif et de l' «humanisation », elle est homéopathée, sophronisée, hypnotisée, acupuncturée, chant prénatalisée, yogisée, conditionnée, poissonnifiée, en tout cas aliénée à une technique qui lui interdit de dire, parce que tout son système sensoriel a été volontairement perturbé. Et si elle dit, elle n'y sera autorisée qu'en portant la parole de l'autre supposé mieux savoir (le médecin). Et en plus elle sera priée de dire merci! Il peut aussi les ouvrir, l'accoucheur, ses yeux; les écarquiller même; car il est convié au spectacle le plus extraordinaire qui se puisse imaginer. Le problème, c'est que s'il regarde, il va voir ce que les autres ne voient pas. Au delà de la chair offerte à l'examen et ouverte à ses fonctions, il va voir ce qui s'y passe. Il verra ce qui y passe. Il va voir QUI y passe et que ce passage n'est qu'un instant dans un processus complexe qui reconnaît un avant et un après. Il va peut-être entrapercevoir ce qui doit rester secret, que la femme sait et tait, et dont la révélation peut être lourde de conséquences. Mais qu' a-t-elle donc à taire, cette femme, que les hommes ne veulent pas entendre? Et est-ce cette histoire-là que je suis sensé, moi le témoin direct, le « guette-au-trou », être capable de raconter? Qui suis-je pour cela? 14

PROLÉGOMÈNES

Peut-être simplement un guette-au-trou attentif, émerveillé au spectacle de la toute puissance féminine dans sa capacité à concevoir, à porter, à mettre au monde ce que la vie a de plus parfaitement achevé, ce que la nature a de plus merveilleusement agencé, ce que la culture a de plus extraordinairement concocté, c'est-à-dire MOI, et par extension ceux que je condescends, avec toutes les réserves individuelles d'usage, à appeler mes semblables. Peut-être parce que je me suis rendu attentif à ce qu'elle accepte d'en dire quand elle peut imaginer que peut-être, pour quelques instants, dans un lieu déterminé et protégé, la parole lui est donnée? Parce que je suis admis à la contemplation du mystère de la mise au monde et que, garant pour une part de l'accomplissement harmonieux de ce mystère, j'évite au maximum d'aller patauger dans son déroulement? Il faut quand même rappeler que cette histoire, naturelle parce qu'ayant à voir avec un processus de reproduction réussi, elle se raconte déjà depuis la nuit des temps de notre espèce. Car la particularité de cette espèce, sa spécificité naturelle originelle, c'est justement de raconter, de se raconter à elle-même puisqu'elle n'a pas d'autre interlocuteur, l'histoire de ce qu'elle est. L'espèce humaine a développé cette potentialité originale issue de ses structures cérébrales particulières. Elle raconte elle-même l'histoire de sa vie. Ou plutôt elle a sécrété, par les processus de la reproduction spécifique à l'intérieur de ses sociétés, des générations d'individus spécialisés qui ont reçu mission de raconter cette histoire. Il est intéressant de noter d'ailleurs que ces individus parlent beaucoup, oralement d'abord, puis par écrit. Ils dissertent de la vie et de la mort, analysent de façon fine les conditions d'existence, les relations entre les individus, les rapports avec la nature. Ils mettent en forme un ensemble de notions, rassemblées sous forme d'histoires. Utilisant ainsi un autre aspect des potentialités de nos structures cérébrales originales, ces histoires deviennent, individuellement et collectivement, des éléments de référence dans les structures de mémorisation. Car non seulement les hommes racontent I'histoire de leur nature, mais en plus ils peuvent la mémoriser, et transmettre ces histoires de génération en génération. Ce qui fait que, tout naturellement, l'histoire naturelle de chaque individu s'inscrira dans I'histoire naturelle de l'ensemble des individus quand ils entrent en relation, 15

LE NAISSANT

c'est-à-dire la Société. Chaque individu recevra, en plus du bagage génétique de ses parents comme dans les autres espèces, un bagage fait des histoires telles qu'elles se racontent, un bagage culturel. Et c'est là que la radicalisation s'opère au niveau de la différence avec les autres espèces. Car la capacité de raconter et de transmettre des histoires permet d'inscrire par avance l'individu dans un système de filiation, c'est-à-dire de lui assigner par avance une place, de lui confier un rôle avec l'espoir de lui voir bénéficier d'un statut. La paire parentale échange des informations, des histoires racontées, s'en raconte d'autres, avant de mettre en présence des gamètes et en commun des gènes pour permettre la reproduction. Dans la plupart des espèces, cette mise en présence des gamètes et la distribution au hasard des éléments basaux du système génétique est ce qui confère à chaque individu son originalité. C'est la transmission des caractéristiques de son information-structure telle que Laborit3 la définit. Chez nous, l'histoire du groupe dans lequel il survient, ou plutôt des groupes englobés les uns dans les autres (couple, famille, nature, religion, « race », classe sociale etc...), l'histoire telle qu'elle se raconte dans ce groupe, constitue un autre mode tout aussi déterminant de transmission d'une information, circulante cette fois certes, mais qui va utiliser la période de Naissance pour s'imprimer dans la structure. Raconter une histoire, c'est en fait intervenir sur l'autre. Au delà de la période de Naissance, cette histoire prendra place dans les structures de mémorisation. Installée dans ces structures, elle constituera un enrichissement à un autre niveau de la structure. Elle deviendra un élément de référence supplémentaire pour la prise de conscience dans telle ou telle situation. Objectivement, elle transformera l'individu puisqu'elle laissera une trace mémorisée dont il se servira, consciemment parfois et le plus souvent inconsciemment, pour élaborer ses stratégies dans la vie de tous les jours. Au moment d'appréhender cette histoire, ses systèmes de réception, de transmission, de décodage seront déterminants pour la mise en forme de la trace mémorisée. Indépendamment de l' «intérêt» objectif qu'elle présente, de sa valeur intrinsèque en tant que référence, le reflet psychique de cette histoire sera aussi important, sinon plus, que l'histoire elle-même pour l'action quotidienne, uniquement orientée vers la survie.
3 - HENRI LABORIT. L'inhibition de l'action Masson éd. Paris ]986.

16

PROLÉGOMÈNES

Au cours de la période de Naissance telle que je propose de la définir, cette histoire va s'imprimer dans une structure en formation, elle va interférer avec le programme génétique dans la mise en place des structures du système. Comme ce sont des histoires, comme leur véhicule, leur mode de transmission est le langage, elles auront un site privilégié d'inscription, le système nerveux. Bien sûr, de façon médiate, elles pourront intervenir sur n'importe quel élément de la structure: par l'intermédiaire des toxiques par exemple, des sucreries, de comportements délétères divers, y compris l'intervention des soignants... A l'évidence cependant, leur lieu privilégié d'action, ce sera le système dont la fonction est justement de recueillir la trace des histoires, le système nerveux. La particularité de la période de Naissance c'est d'être la période de construction de la structure de base de l'individu. Tout affect susceptible d'atteindre le Naissant s'imprimera indélébilement dans sa structure et constituera un des éléments de ce qu'il est convenu d'appeler sa personnalité. Sa vie durant, l'individu fonctionnera avec, dans ses rouages intimes, la trace imprimée de ces affects. La façon dont il sera attendu, espéré, nommé, considéré, conçu, porté, mis au monde, puis enfanté, mis au jour, accueilli, accepté et à nouveau porté, nourri, considéré, sera inscrite dans son être, imprimée dans sa structure et s'exprimera sa vie durant. C'est aussi d'être celle de la mise en place de ses relations avec les autres acteurs sociaux qui vont interférer avec le processus. C'est la période de mutation de ces acteurs sociaux pour occuper les nou-

velles places que cette naissance leur assigne: « au cours de cette
période, la mère accède à sa maternité, le père à sa paternité, l'enfant à son humanité ». Cette structure s'exprimera évidemment dans sa manière de vivre, d'organiser sa survie dans l'environnement qui sera le sien. Elle s'exprimera aussi, et je dirais presque surtout, dans sa façon d'écouter, d'enregistrer, puis de raconter à son tour les histoires et donc d'intervenir sur la Naissance des autres. J'ajoute, presque comme une première note de rappel, mais en le soulignant à grands traits lourds comme à mon accoutumée, que cette intervention sur la Naissance des autres sera déterminante pour la structure de chacun d'eux. Comme deuxième note de rappel, je précise que les histoires telles qu'on les raconte influent sur les re-Naissances 17

LE NAISSANT

perpétuelles que constituent pour les individus vivants les mutations que la survie leur impose tout au long du processus vital. Mais n'est-ce pas là simplement une histoire, naturelle, de Naissances ? Est-ce bien là une Histoire Naturelle de la Naissance? Finalement je pense pouvoir répondre par l'affirmative. En effet, dans une espèce où la culture, c'est-à-dire l'inscription en strates successives des histoires qui se racontent depuis la nuit des temps, s'imprime dans la structure au cours de la période de Naissance, il y a là quelque chose de naturel. Les naturels d'un lieu ne sont-ils pas ceux qui y sont nés? L'histoire de la constitution d'un individu, I'histoire personnelle de sa nature, qui intègre dans notre espèce toute sa dimension culturelle, n'est-elle pas justement une histoire naturelle. La Naissance est indiscutablement fait de nature. Et cela même si, bien moins indiscutablement, chacun des éléments qui la déterminent (le désir, le projet, l'acte de chair, la conception, la grossesse, l'accouchement, l'élevage) sont faits de culture. La généalogie des mots qui nous occupent est d'ailleurs bien significative de l'intrication entre nature et Naissance puisque, aussi bien, leur ancêtre indo-européen commun est la racine gên-gne-gna. En découlent nature et Naissance; mais en viennent aussi la gens latine avec gène, génétique, génération, genre; en sont issus nation, naturalisation, naturel; se désignent ainsi les proches (germains) et les gens bien, les gentilshommes. Comme les histoires se racontent avec des mots, il faut bien souligner la connotation permanente, dans l'illocutoire du langage, de ces familles de mots Du coup, dans cette histoire naturelle de la Naissance nous sommes tous impliqués. En tant que participants à un groupe parental, familial, culturel, naturel d'abord; et en tant qu'ayant reçu dans ce groupe une place avec le rôle qu'elle assigne et le statut qu'elle permet. A première estimation, l'accoucheur semble bien être au premier rang des personnes impliquées. Il n'en est que plus dangereux s'il ne sait pas ce qu'il fait quand il met en œuvre une action. Bien entendu, quand je dis: s'il ne sait pas ce qu'il fait, je veux dire s'il n'a pas une conscience aiguë que ses actions, physiques mais aussi verbales, sont autant d'agents qui interviennent sur la structure de l'individu en Naissance. Mais tout le monde est dans le coup. Et la place, le rôle et le statut de l'accoucheur ne sont rien d'autre que ce qui s'en raconte comme histoires dans le groupe humain dont il fait partie: c'est ce qui lui 18

PROLÉGOMÈNES

est assigné par la socioculture dans laquelle il fonctionne, dont il est un des rouages fonctionnels; c'est ce que lui impose sous peine de disqualification l'idéologie dominante dans ce groupe, l'idéologie exprimant dans ce groupe l'intérêt bien compris de ceux qui y sont dominants. Tout le monde est dans le coup parce que tout le monde est responsable, chacun avec les autres, du mode d'organisation de la société, de sa structure hiérarchique, de la tolérance et de la valorisation de tel ou tel type de dominants. Mais tout le monde est aussi dans le coup car chacun intervient dans la Naissance des autres, plus ou moins directement, plus ou moins évidemment, mais quoi qu'il en soit de manière incontournable. Chaque affect sera imprimé et la structure en gardera la trace. Notons encore deux éléments qui interfèrent avec 1'histoire naturelle de la Naissance: Le premier a trait aux places respectives, dans les histoires, de la Naissance et de la mort. Cette dernière est un sujet inépuisable de discussions, développements, élucubrations de tous ordres. On a même considéré que l'humanisation, ou l'hominisation (encore un choix à faire entre les mots et les concepts, et qui a trait à la nature de la Naissance) commence avec la prise de conscience de la mort inévitable. L'avantage de la mort comme sujet de dissertation, c'est que c'est toujours inconsciemment de la mort des autres que l'on parle, parce que, pour un être vivant, sa propre mort est inconcevable. Elle est en effet exclusive de sa vie. Par contre, de la Naissance on parle fort peu. On parle beaucoup autour de la Naissance. On utilise le mot Naissance pour désigner indifféremment des moments, des étapes, comme l'accouchement par exemple. Mais de Naissance proprement dite on ne parle pas. Car accepter de parler de Naissance, c'est accepter pour chacun de parler inconsciemment de sa propre Naissance. Or cela fait allusion à une intimité structurelle tellement profonde qu'elle doit rester enfermée dans le mystère, le saint des saints dont même l'initié ne doit approcher qu'avec prudence, le temple dont le gardien est en même temps le dieu et l'idole qui le représente. C'est pourquoi le deuxième élément sera un retour au statut fait à la femme dans la société et à la mère dans la famille. « Toutes des .'I... ! », dit une sagesse populaire. « Bats ta femme tous les matins, si tu ne sais pas pourquoi elle le saura », dit une autre « sagesse ». Pandore n' a-t-elle pas libéré par sa curiosité (sa 19

LE NAISSANT

soif de savoir L.) tous les maux de I'humanité, sous-entendu les hommes, au sens le plus restrictif de mâles dominants? Eve n'a-t-elle pas, pour les mêmes raisons, déclenché les mêmes résultats? Ainsi qualifiées dans les histoires fondamentales (éventuellement élevées au rang de dogme, et fondamentaliste en plus, quand les conditions en sont réunies), les femmes seront bonnes à battre, à dévaloriser, enfermer, inférioriser. Et éventuellement suivant la place que l'on occupe dans les structures hiérarchiques de la société, elles seront bonnes à désirer, baiser, épouser, exploiter, accoucher, toujours de façon transitive, comme objet, jamais comme sujet. En tout cas elles seront priées de se taire. Celles qui parleront seront autorisées à le faire pourvu qu'elles relaient le discours des hommes. « Toutes des s...! », dit donc le mâle dominant quand il raconte ses histoires. Mais il ajoute, rarement à haute voix, mais toujours in petto: «sauf Maman qui est une sainte! » Dans ce contexte, dire comme Aragon, que la femme est l'avenir de l'homme sonne comme une provocation, au même titre que dire avec Courbet que son sexe est l'Origine du monde. Prétendre que la genèse de la maternité est à construire, car tout se joue ailleurs que dans le saint des saints d'un instinct naturel de bon ou de mauvais aloi, est fortement suspect d'élucubrations fumeuses. Aussi, prétendre, comme je le propose, que la Naissance est une période et que les individus qui en sortent surimpriment à leur programme génétique une foule d'affects dont l'environnement est l'origine, sonne comme une critique implicite de l'autorité naturelle suprême dont les lois sont indiscutables sous peine de condamnation pour hérésie. Car cela renvoie chacun à sa propre responsabilité dans les processus de Naissance. Cela remet la mère au premier plan, à la première place de contenant, d'enceinte protectrice, mais aussi médiatrice d'un environnement plus large biosphérique et social, et cela exige de lui rendre le statut qui va avec. Cela remet le père à sa place de contenant et protecteur de cette mère enceinte. Cela rappelle que l'enfant en Naissance, le Naissant, est le premier concerné par le processus dont il est en même temps et l'acteur principal et le produit fini. Cela exige de tous les autres une attention respectueuse 20

PROLÉGOMÈNES

et une humilité agissante, particulièrement de tous les intervenants institutionnels, particulièrement des saignants en charge et garants du déroulement harmonieux des processus.

Car c'est une vérité d'évidence que ma mère est une Sainte! Ne suis-je pas un Sauveur? Car sinon, comment puis-je vivre ? C'est la Naissance de ce Sauveur, que je nomme Naissant afin qu'aucune ambiguïté ne vienne nous déranger dans notre démarche, son histoire naturelle d'Homme, fils de l'Homme, que je vais tenter de vous raconter.

21

INTRODUCTION

Le Naissant est cet individu qui, de la fusion des gamètes de ses géniteurs à la complétude de ses structures neuropsychiques vers l'âge de 2 ans et demi, se développe sous la double influence de son programme génétique et de l'environnement. Les influences de l'environnement sont de type servomécanisme. En effet, les conditions de son développement sont telles que rien ne le protège contre ces influences. Seules les défenses maternelles contre les agents viraux, sous la forme d'anticorps spécifiques, le protègent contre les interactions avec ces agents capables de dévier le programme génétique, y compris par le développement de malformations, compatibles ou non avec la survie. Les protections « naturelles» contre les agents physiques ou chimiques potentiellement délétères, sont constituées par la capacité de la structure de l' œuf et de l'organisme maternel à constituer une interface protectrice: elles sont donc limitées aux agents présents spontanément dans la nature, participants aux équilibres vitaux de la biosphère, et encore jusqu'à un certain seuil d'intensité. Mais le Naissant se développe dans un environnement biosphérique dont les caractéristiques biologiques ont été depuis longtemps modifiées par l'intervention de l'homme sur la nature. La biosphère a subi ces modifications avec une accumulation de substances chimi-