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Le nouvel esprit de Marseille

De
182 pages
Depuis quelques décennies, Marseille et son aire métropolitaine sont entrées dans un intense processus de changement. Mais l'heure est cependant venue pour elle d'envisager un autre mode de développement. Son paysage institutionnel est en pleine recomposition et elle connaît parallèlement un essor culturel sans précédent.Cet ouvrage dresse un état complet de ces transformations, il en évalue la portée et les limites, avec en filigrane, une interrogation sur les processus de métropolisation dans le contexte français.
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Questions contemporaines
André Donzel
LE NOUVEL ESPRIT DE MARSEILLEQ
QuQueesstitioons cns coonnttemempoporrainaineess
Depuis quelques décennies, Marseille et son aire métropolitaine sont entrées dans
un intense processus de changement. Déjouant le pronostic du déclin, l’économie LE NOUVEL ESPRIT
locale a plutôt bien absorbé le choc de la mondialisation pour redevenir fortement QQQproductrice de valeur ajoutée. Mais ce territoire tarde à amorcer la transition DE MARSEILLE
écologique et ampli e à l’extrême les disparités sociales.
L’heure est cependant venue pour la métropole marseillaise d’envisager un autre
mode de développement. Son paysage institutionnel est en pleine recomposition
sous l’effet des réformes de l’intercommunalité. Elle connaît parallèlement un
essor culturel sans précédent, au point d’être consacrée capitale européenne de
la culture en 2013.
Cet ouvrage dresse un état aussi complet que possible de ces transformations.
Il en évalue la portée et les limites avec, en ligrane, une interrogation sur les
processus de métropolisation dans le contexte français.
André DONZEL est sociologue, associé au Laboratoire Méditerranéen de Sociologie
(CNRS-AMU) à Aix-en-Provence. Ses travaux portent sur les enjeux du développement
urbain en Europe et en Méditerranée. Il est auteur de nombreuses publications, en
particulier sur Marseille, comme Marseille, l’expérience de la Cité (Economica, 1998).
Questions contemporaines / Série Questions urbaines
ISBN : 978-2-343-04422-4
19 €
André Donzel
LE NOUVEL ESPRIT DE MARSEILLE



Le nouvel esprit de Marseille


Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines »
est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux,
chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement,
exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion
collective.


Dernières parutions

Félicien BOREL, Renaître, ou disparaître, 2014.
Alain RENAUD, Lyon, un destin pour une autre France, 2014.
Blaise HENRION, Eurocopter savait, La vérité sur un crash
mortel, 2014.
André PRONE, La fin du capital. Pour une société d’émancipation
humaine, 2014.
Philippe QUÊME, Finance et éthique. Le prix de la vertu..., 2014.
Maurice BERTRAND, Machiavel ou l’Illusion réaliste, 2014.
Cyril MARÉ & Rémi RAHER, Géopolitique de l’Arctique, 2014.
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de drogue transnational, 2014.
Gaby NAVENNEC, Les souffrances sociales. De l’acceptation aux
alternatives, 2014.
Julien PINOL, Essais nucléaires : 1961, une apothéose ?, 2014.
François COUDERC, Chronique d’une aventure politique
ordinaire, 2014.
Gérard DAHAN, La manipulation par les sondages. Techniques,
impacts et instrumentalisations, 2014.
Nadine JASMIN, Les mairies au défi des politiques d’égalité,
2014.
André Donzel
LE NOUVEL ESPRIT DE MARSEILLE











































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04422-4
EAN : 9782343044224












Remerciements

L'auteur exprime sa gratitude à toutes les personnes qui ont contribué à
l'élaboration de cet ouvrage, en particulier à Sylvie Chiousse qui en a assuré
la mise en forme, à Mathieu Coulon qui en a réalisé la cartographie, ainsi
qu'à Alain Moreau, Ariane Boisselet et François Donzel qui ont effectué une
lecture très attentive du manuscrit. Les réflexions contenues dans cet
ouvrage sont aussi redevables de nombreuses collaborations avec des
chercheurs et des acteurs sociaux de la région d'Aix-Marseille. Leurs
publications citées au fil des pages qui suivent en portent témoignage. Qu'ils
en soient également remerciés.











Photo de couverture : André Donzel


7








Introduction


Le nouvel esprit de Marseille



« Marseille est une énigme, une maison avec plusieurs portes et
fenêtres toujours ouvertes. Quand un cheval entre dans la cour de cette
maison, il tourne en rond jusqu’à la folie et la chute ».
Penser Marseille semble être un défi impossible, si l’on suit ce
1propos de Tahar Ben Jelloun . Dans cette ville qui alimente en continu
le flot des faits divers, l’histoire semble se dissoudre dans les histoires,
et la tentation est forte de s’y perdre. Malgré les efforts des érudits
locaux pour insérer cette ville dans le champ commun de l’histoire,
celle-ci n’en finit pas d’être décrite comme un territoire hors norme où
l’exception tend toujours à subvertir la règle. À l’encontre de la vision
anomique de cette ville qu’entretient le filtre du fait divers, nous avons
choisi de l’aborder non pas dans son exceptionnalité mais au contraire
dans ses régularités, et plus précisément dans son caractère « modal »
au sens qu’en donne Richard Sennett dans le cas de la ville de
Chicago :
« Chicago est ce que les démographes appellent une ville "modale".
Cela signifie que tout ce qui caractérise son mode de vie offre une
représentation grossie du mode de vie des autres cités [...]. Chicago
n’est pas une ville typique [...]. Cette agglomération reflète, dans leur

1
BEN JELLOUN Tahar, « Marseille est une énigme », dans Le deuxième Sud,
Marseille ou le présent incertain, Cahiers Pierre-Baptiste n°4, éditions Actes Sud,
juillet 1985, p. 219.

9
globalité et à un point extrême, les forces de l’industrialisme urbain
2dont certaines villes européennes ont aussi subi les effets ».
Penser la ville dans ces conditions appelle un cadre théorique
suffisamment ample, apte à rendre compte de sa réalité comme
« phénomène social total », réfractant les rapports sociaux globaux.
Plusieurs travaux de synthèse dans le champ de la pensée sociologique
peuvent nous mettre sur cette voie.

Dans un ouvrage publié en 1999, prolongeant la réflexion de Max
3Weber sur les dimensions culturelles du capitalisme , Luc Boltanski et
Ève Chiapello ont évoqué l’émergence d’un « nouvel esprit du
4capitalisme », produit d’un nouveau type d’organisation sociale, en
rupture avec celui de l’âge industriel, qu’ils nomment « la cité par
projet ». En résumant à grands traits cette approche basée sur l’analyse
du discours sur le management des années 1990, on peut dégager trois
lignes de force dans les transformations en cours du système
capitaliste.
C’est tout d’abord un profond renouvellement des modes de
direction de l’activité économique avec l’affaiblissement des
dispositifs de planification centralisée hérités de la période fordienne,
au profit d’une généralisation de la « logique de projet » dans le
fonctionnement des entreprises. Alors que le plan fixait et organisait
de façon centralisée et normative l’espace et le temps social, le projet
fonctionne sur un principe incitatif de l’action collective autour de
gratifications futures plus ou moins individualisées. Cette transition ne
concerne pas seulement le monde de l’entreprise mais aussi celui de
l’action publique, elle-même de plus en plus gagnée par les principes
5de la « gouvernance par projet ». Elle traduit en fait la tendance à la
financiarisation de l’économie qui positionne les dirigeants
d’entreprises privées ou publiques dans des logiques non plus
seulement « entrepreneuriales » mais « actionnariales ».

2
SENNETT Richard, La famille contre la ville – Les classes moyennes de Chicago
à l’ère industrielle, Editions Recherches, 1980, p. 9.
3
WEBER Max, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Gallimard, 2004.
4
BOLTANSKI Christian, Ève CHIAPELLO, Le Nouvel Esprit du capitalisme,
Gallimard, 1999.
5 PINSON Gilles, Gouverner la ville par projet – Urbanisme et gouvernance des
villes européennes, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 2009.

10
Cette évolution est congruente avec les tendances à la
délocalisation et à la segmentation de l’activité productive au
détriment des anciennes formes d’organisation industrielle fondées sur
un principe de polarisation spatiale à partir de firmes ou de districts
industriels à fort ancrage territorial. Cette décomposition ne concerne
pas seulement la forme de l’entreprise mais l’ensemble des cadres
spatio-temporels de la vie sociale et en particulier l’organisation
urbaine. La métropolisation constitue la traduction spatiale de la cité
par projet, bien que cette question soit peu explorée dans l’ouvrage
évoqué. Celle-ci va de pair avec une parcellisation jamais atteinte de
l’espace urbain et une extension sans limite de la « franchisation
urbaine », c’est-à-dire d’une appropriation de plus en plus privative de
6cet espace .
Dès lors, la cité par projet mobilise massivement le « langage des
réseaux » et ses notions apparentées de « médiation », de
« connexion », d’« information », etc., comme principes structurant
les relations économiques et sociales, en opposition à l’organisation
verticale et formelle des institutions publiques et des entreprises
privées. Mais cette référence aux réseaux renvoie non pas à un
principe de socialisation accrue, mais plutôt à ce que Mark
Granovetter définit comme une logique de « liens faibles », la force
d’un lien étant le produit combiné de plusieurs variables : la durée de
la relation, son intensité émotionnelle, la confiance mutuelle qu’elle
7instaure et les services réciproques qu’elle engendre . D’où le risque
d’« anomie » pesant sur la cité par projet, ce mal insidieux identifié
par Durkheim comme constitutif du capitalisme dans sa tendance à
déconstruire les liens communautaires propres aux sociétés
traditionnelles.
La culture, dans ses différentes manifestations, créatives ou
consommatoires, devient dans ce contexte un ressort économique
essentiel. Elle n’est plus seulement un moyen externe de légitimation
de l’autorité politique ou de régulation sociale en offrant un exutoire
aux tensions sociales. Elle devient intrinsèquement une condition de la
performance économique par le fait que la créativité culturelle est

6
MANGIN David, La ville franchisée. Formes et structures de la ville
contemporaine, Éditions de la Villette, 2004.
7 GRANOVETTER Mark, « The Strength of Weak Ties », American Journal of
Sociology, 1973, vol. 78, n° 6, p. 1360-1380.

11
8désormais au cœur des processus productifs . Elle permet en outre de
conjurer les risques de « défection » des salariés à l’égard de leur
travail, tout particulièrement de ceux qui ont en charge la reproduction
du système, c’est-à-dire les cadres.
« Les cadres, et particulièrement les jeunes cadres, ont aussi besoin,
comme les entrepreneurs wébériens, de motifs personnels
d’engagement. Pour valoir qu’on s’y engage, pour être attrayant, le
capitalisme doit pouvoir être présenté à leurs yeux dans des activités
qui peuvent être qualifiées d’"excitantes", c’est-à-dire porteuses de
9
possibilités d’autoréalisation et d’espaces de liberté pour l’action ».
C’est pourquoi les élites économiques et politiques s’efforcent de
plus en plus d’investir ce champ, à l’échelle nationale comme à
l’échelle locale. Les grandes entreprises se doivent de développer
leurs activités de mécénat artistique. Les villes, pour les séduire,
surenchérissent dans l’audace pour bâtir des équipements culturels et
accueillir des événements propices à promouvoir leur image de « ville
créative ».

La ville de Marseille a été, au cours des trois dernières décennies,
un terrain particulièrement emblématique de ces évolutions. Tout au
long de son histoire, cette ville portuaire a été au rendez-vous des
grandes transformations de l’économie mondiale dont elle a épousé,
de façon parfois amplifiée, l’expansion et les crises. D’abord cité
marchande fondée sur le commerce à longue distance en Méditerranée
eet au-delà, elle devient au XIX siècle un grand centre industriel en
même temps que la base logistique de l’Empire colonial français. La
fin de la période coloniale, dans les années 1960, imposera une
révision radicale de son positionnement géopolitique, tout autant que
de son mode de développement économique et urbain. Les élites
politiques locales et nationales n’auront alors de cesse de conformer la
ville au « modèle métropolitain ». Cette perspective s’est d’abord
inscrite dans le cadre de la politique nationale des « métropoles
d’équilibre » définie au cours des années 1960. L’objectif est alors de
conforter Marseille dans son rôle de capitale administrative régionale,
parallèlement à la mise en valeur industrielle et résidentielle de son

8
MENGER Pierre-Michel, Portrait de l’artiste en travailleur – Métamorphoses du
capitalisme, Paris, Seuil, 2003.
9
BOLTANSKI, CHIAPELLO, op. cit., p. 53.

12
arrière-pays qu’elle avait quelque peu délaissé jusque-là. Mais cette
politique, en amplifiant le processus d’étalement urbain, contribuera
fortement à accélérer la dévitalisation de la ville-centre et à accroître
10la fragmentation de sa périphérie .
À partir des années 1990, le référentiel métropolitain sera
progressivement redéfini avec, cette fois, l’idée de renforcer plutôt le
centre que la périphérie métropolitaine par le développement des
fonctions internationales de la ville. Il s’agit désormais de tirer parti
des processus de mondialisation en cours, en attirant sur le territoire
marseillais des ressources économiques, sociales, voire culturelles
que, pour l’essentiel, il ne produisait pas. Cette logique d’extraversion
va bénéficier de circonstances politiques plus favorables à l’échelle
internationale : la chute du mur de Berlin incite à une réorientation
plus « méditerranéiste » des politiques européennes ; la mise en place
du processus de Barcelone en 1995, suivie de la création de l’Union
pour la Méditerranée en 2008, sont les signes de ce renouvellement.
Au niveau national, s’opère une réévaluation critique de la politique
d’aménagement du territoire en vigueur depuis les années 1960. Au
sein de la DATAR (Délégation interministérielle à l'aménagement du
territoire et à l'action régionale), sous l’impulsion de Jean-Louis
Guigou en charge de cette institution de 1990 à 2002, une nouvelle
problématique va se faire jour en matière d’aménagement régional, en
rupture avec les schémas conceptuels de l’ère gaullienne : aux « pôles
de croissance » se substituent les « réseaux territoriaux », aux
« métropoles d’équilibre », le « polycentrisme maillé ». Dans cette
perspective,
« […] les villes portuaires françaises ne sont plus en position excentrée
par rapport à Paris et au continent européen mais sont les vecteurs de
l’ouverture internationale de la France. [...] Elles deviennent les points
nodaux d’une géographie économique d’ouverture à 360° et non les
11points aveugles d’une géographie politique continentale ».


10
DONZEL André et Thomas BRESSON, « La métropole marseillaise et ses
fractures », in LANGEVIN P. et J.-C JUAN, Marseille, une métropole entre Europe
et Méditerranée, La Documentation Française, coll. « Études de la Documentation
française », Paris, 2007, p. 93-106.
11
DE ROO Priscilla, « Marseille : de l’aire portuaire à l’aire métropolitaine », in
e eCOLLIN Michèle (dir.), Ville et Port, XVIII -XX siècles, Paris, L’Harmattan 1994,
p. 109.

13
Les autorités politiques locales se saisiront pleinement de ces
nouvelles orientations : en 1989, une nouvelle municipalité conduite
par Robert Vigouroux se fait élire en prônant une « politique
d’ouverture » de la ville sur son environnement international. De
même, en 1992, un nouveau président est élu à la tête de la Chambre
de commerce : Henry Roux-Alezais. À la différence de ses
prédécesseurs qui avaient plutôt milité pour l’ancrage de l’économie
marseillaise dans son arrière-pays, il invite les décideurs locaux à
redécouvrir l’horizon méditerranéen en repositionnant l’économie
locale sur ses fondamentaux : le transport maritime et le commerce
international. Car si Marseille est « en marge de l’Europe
décisionnelle, elle est au cœur d’une Méditerranée ouverte sur le
12monde ».
Dès lors, le projet euro-méditerranéen allait pouvoir prendre corps.
Celui-ci se concrétise aujourd’hui par la réalisation d’un vaste
programme d’aménagement urbain appelé « Euroméditerranée »,
décrété « Opération d’intérêt national » par le gouvernement en 1995.
Sur un périmètre porté à 480 hectares en 2007, il s’agit de la plus
grande opération de rénovation immobilière menée en France en
centre-ville au cours de la dernière décennie. Bien plus qu’une simple
opération d’urbanisme, Euroméditerranée est la traduction d’une
stratégie plus globale visant à repositionner Marseille dans la course à
l’excellence métropolitaine à l’échelle internationale. Cela implique
tout à la fois de renouveler les formes de l’action publique territoriale,
de redessiner les bases organisationnelles de l’économie locale et de
promouvoir une image culturelle de la ville en conformité avec les
normes postmodernes de la cité par projet. C’est dans cette
perspective que s’est inscrite la candidature, victorieuse, de Marseille
au titre de « Capitale européenne de la culture » en 2013.

Nous nous proposons d’analyser les différentes facettes
économiques, environnementales, sociales, politiques et culturelles de
ce processus de reconfiguration urbaine en cours. En ouvrant une à
une ces différentes fenêtres, nous prendrons la mesure des forces qui
corrodent la maison commune, mais aussi des efforts de ses habitants
pour les neutraliser, voire les sublimer.

12
ROUX-ALEZAIS Henry, interview au Nouvel Économiste réalisé par Nicolas
Beaud et Christian Apothéloz, septembre 2003. Consultable sur le site :
http://www.apotheloz.com/articles-interviews/1993-09-roux-alezais.htm

14






1


Une économie en régime de performance



Avant d’être une construction institutionnelle, la métropolisation se
définit d’abord comme un processus de concentration de la richesse
économique sur un territoire donné. Ce processus est aussi ancien que
l’urbanisation elle-même ; il s’est toutefois particulièrement accéléré
dans les dernières décennies, en lien avec l’amplification de la
mondialisation. On estimait en 2007 que les six cents plus grandes
villes mondiales, bien que ne rassemblant que 22 % de la population
du monde, contribuaient d’ores et déjà à la formation de 38 % de son
PIB global. À l’horizon de 2025, selon les projections de l’institut
13McKinsey , elles ne devraient accueillir que 25 % de la population,
mais fournir 60 % de la valeur ajoutée économique produite dans le
monde.

L’aire métropolitaine marseillaise, qui se situe par sa population au
e 14340 rang des grandes agglomérations mondiales , pourra-t-elle
s’inscrire dans cette montée en puissance économique des
emétropoles ? Au seuil du XXI siècle, son économie présente des
signes de fragilité évidents. Elle se caractérise par un marché du
travail toujours très tendu, avec un taux de chômage nettement
supérieur à la moyenne nationale. De nombreux secteurs d’activité
n’en finissent pas de se restructurer : le port, malgré plusieurs

13
McKinsey Global Institute, Urban world: Mapping the economic power of cities,
Mc Kinsey & Company, March 2011.
14
Demographia, World Urban Areas: 10th Annual Edition (2014.03). URL :
http://demographia.com/db-worldua.pdf


15
réformes, ne parvient pas à relancer son trafic et continue à perdre des
positions face à ses concurrents, passant du vingtième au soixantième
rang mondial en à peine dix ans. L’industrie, déjà fortement ébranlée,
est toujours en proie aux absorptions et aux délocalisations, y compris
dans ses secteurs les plus performants, comme l’attestent certains
conflits sociaux récents dans l’agro-alimentaire, la pétrochimie ou les
nouvelles technologies (Fralib, LyondellBasell, Motorola). Enfin, la
croissance des services tend elle-même à marquer le pas, notamment
dans le secteur public sous l’effet de l’intensification des politiques de
rigueur budgétaire.

Variation de l'emploi au lieu de travail par fonction
à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône entre 1982 et 2009

Hors
BouchesFonction Marseille
Marseille du-Rhône
Santé, Action Sociale 16 608 22 677 39 284
Services de Proximité 12 797 25 590 38 387
Administration publique 10 105 21 887 31 992
Gestion 692 22 117 22 808
Prestations Intellectuelles 6 799 11 076 17 875
Éducation, Formation 4 646 7 612 12 258
Commerce inter-entreprises 1 237 10 832 12 068
Conception, Recherche 2 862 8 100 10 962
Culture, Loisirs 4 555 6 159 10 714
Distribution -2 567 12 295 9 729
Entretien, Réparation -2 734 11 112 8 378
Transports, Logistique -17 822 13 803 -4 020
Bâtiment-Travaux Publics -6 263 1 150 -5 113
Agriculture -462 -9 439 -9 901
Fabrication -15 941 -6 989 -22 930
TOTAL 14 511 157 982 172 493
Source : INSEE

Mais d’autres indices démontrent contradictoirement que
l’économie locale a fortement amélioré sa compétitivité au cours des
dernières décennies. Globalement, le département des
Bouches-duRhône a vu sa part relative continuer à progresser dans le PIB

16
national, celle-ci passant de 2,9 % en 1991 à 3,3 % en 2005. À cette
date, la productivité y atteignait des records puisque les
Bouches-duRhône figuraient au deuxième rang des départements français de
province (après les Alpes-Maritimes) pour la valeur ajoutée créée par
emploi. C’est que, dans le même temps où elle était confrontée aux
effets de la compétition économique mondiale, l’économie locale était
engagée dans une rationalisation capitalistique extrêmement poussée.
Les nouvelles normes de la performance économique se sont imposées
à travers la conjonction de trois facteurs : la poursuite de la
concentration de l’appareil économique local autour d’un petit nombre
de grandes entreprises ; l’émergence d’un tissu de PME-PMI très
tourné vers l’innovation technologique ; et enfin l’ouverture des
entreprises locales à l’international grâce, notamment, au
développement de réseaux de coopération économique
transméditerranéens. Ce processus s’est déployé de manière très
conflictuelle dans le cas du port. Bien que moins visible, il a été tout
aussi effectif dans les autres secteurs de l’économie, aussi bien dans la
production que dans les services. L’industrie, après un long déclin,
s’est restructurée à partir d’une quinzaine de grandes entreprises
animant les grandes filières productives locales, comme les industries
de transformation des matières premières autour de l’étang de Berre,
les nouvelles technologies dans le pays d’Aix, ou l’agro-alimentaire
dans l’agglomération marseillaise. L’économie résidentielle n’a pas
été en reste. Comme dans l’industrie, de grands groupes ont pu se
structurer à partir de Marseille, que ce soit dans l’immobilier
(Constructa), les services aux collectivités (Sodexo, Onet), le secteur
sanitaire et social (cliniques, maisons de retraite), et même à
l’université désormais unifiée et réorganisée selon les normes de
gestion de la grande entreprise.

En peu de temps, l’économie marseillaise s’est ainsi engagée dans
un nouveau cycle économique. Cela se traduit par une certaine reprise
de la création d’emplois, particulièrement dans le secteur privé. Entre
2000 et 2010, l’aire urbaine d’Aix-Marseille s’est ainsi placée dans le
trio de tête des grandes agglomérations françaises pour la progression
de l’emploi salarié privé, après Toulouse et Bordeaux. En
conséquence, le taux de chômage, après s’être fortement accru jusqu’à
la fin des années 1990, a connu une baisse relativement substantielle
au cours des années 2000, même si celle-ci semble ralentir depuis la

17