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Le Paradis des Noirs

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Je ne voudrais pas remonter au déluge pour raconter l’excursion que je viens de faire sur la côte de Guinée. Pourtant, il est nécessaire de dire que ce pays m’attirait depuis l’année 1873. J’avais suivi avec un vif intérêt les péripéties de cette guerre des Achantis dans laquelle un peuple noir s’était avisé d’envahir plus de cent lieues de côtes abritées par le pavillon anglais. J’avais appris avec une sorte de regret que ce peuple avait été refoulé, et que le général Sir Garnett Wolseley, non moins heureux qu’habile, avait terni sa victoire en mettant le feu à la capitale ennemie.

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Charles Hertz

Le Paradis des Noirs

Excursions sur les côtes de Guinée

I

MOTIFS DU VOYAGE

Je ne voudrais pas remonter au déluge pour raconter l’excursion que je viens de faire sur la côte de Guinée. Pourtant, il est nécessaire de dire que ce pays m’attirait depuis l’année 1873. J’avais suivi avec un vif intérêt les péripéties de cette guerre des Achantis dans laquelle un peuple noir s’était avisé d’envahir plus de cent lieues de côtes abritées par le pavillon anglais. J’avais appris avec une sorte de regret que ce peuple avait été refoulé, et que le général Sir Garnett Wolseley, non moins heureux qu’habile, avait terni sa victoire en mettant le feu à la capitale ennemie.

Les journaux illustrés d’Angleterre avaient trouvé là ample matière à la verve de leurs dessinateurs ; je me souviens encore de certain coin de forêt, où deux énormes tigres, flanqués de deux non moins énormes gorilles, regardaient avec terreur les progrès de l’armée anglaise dans les forêts vierges où elle s’ouvrait un chemin vers Coumassie. Il y avait aussi des scènes d’une sauvagerie étonnante : jeunes filles livrées en pâture aux crocodiles et aux requins, prisonniers ficelés comme des saucisses pour être rôtis tout vifs sur l’autel des sacrifices humains.... Avouez qu’il y avait bien là de quoi solliciter la curiosité d’un géographe qui depuis deux ans n’était guère sorti de son cabinet.

J’enviais donc les malheureux soldats anglais coiffés de ce casque en feutre qui leur donnait un faux air du superbe Agamemnon préservant son couvre-chef avec un mouchoir de poche. J’aurais voulu les suivre dans ce Jardin des Plantes africain sur lequel Méry a brodé une si charmante fantaisie : La Floride ; j’aspirais, moi aussi, à épouvanter les tigres et les gorilles, à délivrer les Iphigénies et les Andromèdes noires, à arracher les victimes humaines à leurs bourreaux, et à intercéder en faveur des Achantis. A quelque âge que l’on arrive, on retrouve toujours en soi une velléité de donquichotisme, et je remarque que plus on vieillit, plus l’imagination caresse ces enfantillages qui nous rajeunissent.

Mais « tout passe, tout lasse, tout s’efface, » comme dit le proverbe. Cette histoire de la guerre de Guinée s’était effacée de mon esprit, et je l’avais complètement oubliée lorsque, un beau matin, quelques semaines après la fondation du journal l’Explorateur, je reçus la visite d’un jeune homme dont la figure énergique et l’air ouvert me séduisirent à première vue ; c’était Bonnat, — Bonnat, ce Français qui s’était égaré sept ans auparavant dans mon pays de prédilection, avait été fait prisonnier par les Achantis, et après plusieurs années de captivité, avait été délivré par l’expédition anglaise. Il venait ingénument me demander pourquoi nos Sociétés de Géographie ne s’étaient pas occupées de lui. Je lui répondis non moins ingénument que c’était sans doute parce qu’il ne s’était pas occupé d’elles, car les Sociétés ont un peu des travers du beau sexe et aiment qu’on leur fasse la cour. Après quelques explications, nous devînmes les meilleurs amis du monde, et les Sociétés de géographie s’occupèrent si bien de Bonnat, que ce courageux explorateur jouit aujourd’hui d’une réputation européenne.

Les détails que mon visiteur me donna sur les Achantis, la côte de Guinée, sur l’excellent caractère des noirs de l’intérieur, sur les ressources et l’avenir de ce fortuné pays, réveillèrent toutes mes curiosités. Mon attention fut tenue en haleine par deux entreprises successives que Bonnat lit dans le même pays : la reconnaissance du fleuve Volta et l’essai d’exploitation des sables aurifères de la rivière Ankobrah.

Cette dernière campagne que Bonnat poursuit aujourd’hui nous préoccupait vivement. Ce n’était pas un regard d’envie que nous jetions sur les gisements de l’Ankobrah : loin de là ! Ces trésors qui miroitent sous l’œil et le fascinent, ces paillettes rayonnantes qui semblent jaillir de quelque creuset mystérieux, promettent souvent plus qu’elles ne tiennent. Elles semblent glisser entre les doigts du travailleur et ne lui fournissent pas toujours une rémunération de ses efforts équivalente à celle qu’il obtiendrait sur un chantier européen.

C’était précisément parce que nous connaissions les aléa de cette chasse à l’or que nous nous préoccupions de ne pas laisser Bonnat pris au dépourvu en cas d’insuccès. Nous savions, depuis la guerre des Achantis, que la côte septentrionale de Guinée produisait en abondance de l’indigo, des gommes et des vernis, des bois de teinture et d’ébénisterie qui n’étaient pas recueillis. Quelle était là raison de l’incurie des trafiquants de la côte ? Comment arriver à une exploitation fructueuse de ces richesses ? Tel était le véritable objet de nos investigations.

J’avais vivement recommandé à Bonnat d’envoyer à ses commanditaires les échantillons de tous les produits végétaux qui ont une valeur marchande acquise ou possible en Europe. Son premier envoi, — je ne sais s’il en a fait d’autres, — fournissait de beaux spécimens de gommes, réduits malheureusement à deux ou trois sortes ; le reste méritait peu l’attention : une petite bille d’acajou découpée avec inexpérience, quelques autres échantillons de bois trop menus pour être sainement appréciés, une écorce que Bonnat supposait être du quinquina et qui n’était que du simarouba ; voilà, s’il m’en souvient, l’inventaire de cet envoi, et il ne m’aurait pas beaucoup intéressé si je n’avais eu d’autres notions sur les richesses végétales du pays.

Il était évident que Bonnat ne s’était pas préoccupé de cette question ; il fallait le renseigner, lui en faire apprécier l’importance. On pouvait, sous ses yeux, préparer un premier envoi, instruire les naturels à en préparer d’eux-mêmes un second, puis un troisième, et donner naissance, tout autour de l’exploitation aurifère, à un mouvement commercial important. La question était d’autant plus intéressante que notre colonie, aujourd’hui si délaissée de l’Assinie, se trouve à deux pas et qu’elle est merveilleusement appropriée à des exploitations de ce genre. Nous espérions assurer à Bonnat les bénéfices d’une entreprise, accessoire en apparence, mais à nos yeux bien autrement avantageuse que l’exploitation d’un gisement aurifère. Là, en effet, on opère en plein soleil, à la surface du sol, sur des valeurs appréciables en qualités et en quantités ; ici, tout est livré au hasard de la sonde ou de la pioche, dans une recherche à tâtons, où la chance joue le plus grand rôle. Là, plus l’exploitation est ingénieuse, plus elle multiplie les richesses ; ici, plus elle est savante, plus vite elle les épuise.

II

LE DÉPART

Après de nombreuses démarches accomplies en vue de l’écoulement des produits sur les marchés européens, je me décidai à partir moi-même. Mon temps était strictement limité : aussi, ne mis-je aucun délai entre ma décision et son exécution.

Je partis donc seul, ex abrupto, non que je voulusse étonner le monde par la rapidité de mes circumnavigations, mais parce que, si j’avais donné vent de mon entreprise, il aurait fallu me livrer à une infinité de visites et d’explications qui m’auraient rogné une bonne quinzaine. Ma seule préoccupation était que, allant en Angleterre, prenant place à bord d’un paquebot anglais, visitant enfin des colonies anglaises, je ne savais pas parler anglais. Il est vrai que je traduisais assez couramment l’anglais ; seulement je ne m’étais jamais appliqué à le parler ; j’avais pu constater, en essayant de causer avec des collègues de la Société de Géographie de Londres, que je ne comprenais pas un traitre mot de leur conversation, et qu’il fallait absolument renoncer à me faire comprendre moi-même. Je pensais bien à la ressource de Figaro, c’est-à-dire au fameux Goddam ! qui ouvre, au dire de Beaumarchais, toutes les portes non-seulement des maisons, mais aussi des intelligences de la grande Albion. Mais je n’avais pas l’habitude des jurons dans ma langue maternelle, ce qui ne me donnait pas l’assurance de prononcer avec une désinvolture suffisante un juron en langue étrangère. Bien m’en prit, d’ailleurs, car cet universel Goddam est tellement passé de mode, que je me demande encore aujourd’hui comment les Anglais peuvent le prononcer.

Je n’étais donc pas sans inquiétude en quittant le paquebot de la Manche. Heureusement, un douanier de Douvres, qui gesticulait sur les plates-formes du débarcadère, sembla me crier : Suivez, suivez le monde ! C’était un conseil providentiel. Je suivis le monde, qui m’inséra dans un compartiment de chemin de fer bondé de sacs de nuit, de porte-manteaux et de gentlemen ; le train m’emporta à toute vapeur de Douvres à Londres, sans que mes compagnons de voyage s’avisassent de me faire une seule question.

Nous arrivâmes à Londres vers la nuit. Ici mon embarras redoubla : — « Imprudent ! me disais-je, si ce train allait vous conduire au fond de l’Ecosse, et si, — comme votre fantastique confrère, le pseudo-secrétaire de la Société de Géographie de Paris, que Jules Verne a mis en scène dans les Enfants du capitaine Grant, — vous alliez, croyant vous embarquer pour la Guinée, insérer votre petite personne dans quelque vapeur en route pour le pôle Nord ?... »

Cette suggestion du moi-raisonneur fit courir dans le moi-animal un frisson vraiment polaire, le risquai mon premier speach, speach timide qui se bornait à demander à chaque arrêt du train si s’était là Charing Cross.

 — Is it Charing Cross ? répétai-je à plusieurs reprises.

Personne ne répondait.

Enfin, comme je poussais un Is it Charing Cross ? désespéré, un gentleman me dit fort poliment, en bon français :

 — Oui, Monsieur, c’est ici Charing Cross. Mais vous prononcez mal l’anglais ; vous dites Karine Cross quand il faut dire Tchérinngue Cross.

Cette leçon donnée, mon compagnon ouvrit la portière et se perdit dans la foule, où j’essayai vainement de le rejoindre.

J’étais arrivé à ma première étape.

Au fait, pourquoi les Anglais ont-ils deux langues, l’une parlée, l’autre écrite ? En vertu de quelle loi par exemple, laugh, qui signifie rire, se prononce t-ii laf ? Danger, qui a le même sens qu’en français, dennejeur ? Hear (entendre) hir ? Know (connaître) nô ? etc. J’en passe par centaines et des meilleurs. Serait-ce qu’ils veulent contraindre les autres peuples à se mettre en relation immédiate avec eux ?

Il est vrai que chaque parleur mâche l’anglais à sa façon, et que tous s’accordent à le parler de la façon la plus indistincte possible. Cette langue, qui compte une infinité de monosyllabes, permet d’agglutiner une douzaine de mots dans une seule émission de voix. Cet agglutinement se nuance suivant les gosiers ; il est souvent inintelligible pour les oreilles anglaises elles-mêmes, et il n’est pas rare de voir des interlocuteurs répéter deux fois la même phrase avant d’être compris.

III

LONDRES

Enfin, j’étais à Londres, où je fis, pour la première fois, connaissance avec les hôtels anglais. Ce sont de véritables palais, j’entends parler des hôtels de première classe. Tout y est somptueux et plein de majesté. Les garçons ont un faux air d’attachés d’ambassade : ils circulent avec une silencieuse dignité, portant de petits plats coiffés de grands couvercles d’argent, et vous mettant sous le nez une carte du menu montée sur un pupitre de musique. Ce silence me convenait. Sans desserrer les dents, car j’étais muet comme une tanche depuis la leçon de Charing Cross, je désignai sur cette carte solennelle deux ou trois plats que je connaissais pour les avoir dégustés à Paris. Un bon quart d’heure s’écoula avant qu’on me servît le potage ; j’eus donc le loisir d’examiner toutes les splendeurs dans lesquelles je m’étais fourvoyé. Le potage apparut enfin, doucement bercé dans une soupière étincelante. Le garçon le déposa devant moi, comme s’il m’apportait une cassette remplie de sequins. Il leva le couvercle avec précaution... et je pus m’imaginer un instant qu’il allait en sortir des oiseaux du paradis. Hélas ! il n’en sortit qu’une odeur nauséabonde, premier avant-coureur des déceptions culinaires auxquelles j’étais réservé.

Le reste, si j’en excepte ces rabelaisiennes pièces de jambon, de mouton et de bœuf qu’on charrie à travers les tables pour en faire admirer la hauteur, la largeur et la profondeur, — le reste, dis-je, n’était pas de nature à me donner une idée appétissante de la cuisine anglaise. Il y avait là de frêles miss qui engloutissaient, avec une candeur poétique, une livre de viande avec une demi-livre de pommes de terre. Et quelle décence ! Quels yeux limpides tout baignés d’azur ! Quel teint diaphane !... Ce contraste détermina dans mon être un sentiment de stupeur que je combattis par une retraite précipitée.

Avez-vous remarqué, lecteur, combien on est sujet à certains moments aux impressions les plus extravagantes ? Quand je sortis de l’hôtel, il faisait nuit, les rues et les boutiques resplendissaient de lumière, j’avais deux heures à dépenser avant le départ de l’express pour Liverpool. L’effet que Londres me produisit en cet instant fut celui d’une immense pharmacie. Les magasins, en dépit de leur luxe, étalaient leurs marchandises avec un ordre scientifique ; les bar remplis de consommateurs silencieux et présidés par des débitants austères ressemblaient à des officines. Sur le trottoir circulaient de pauvres diables, mâles et femelles, qui me semblaient en quête de médicaments... J’étais sans doute halluciné par les vapeurs d’une digestion difficile ; cette foule m’attristait. Une demi-heure à peine s’était écoulée que je m’endormais dans la salle d’attente de la gare du North-Western, rêvant que j’étais encore à Paris, entouré de ma chère famille, à l’heure où les enfants viennent réclamer leurs baisers de la nuit.

Un brouhaha d’étoffes, d’embrassades, de portes qui s’ouvrent et se ferment me tira de ce rêve ; c’était l’heure du départ ! Hélas ! la Manche me séparait déjà des miens ; dans quelques heures j’allais me trouver à l’autre bout de l’Angleterre ; dans quelques semaines, au cœur de l’Afrique ! Aussi, à peine me trouvai-je inséré dans un compartiment confortable que je repris mon rêve interrompu.

Nous étions partis de Londres à neuf heures du soir et nous devions arriver à Liverpool à trois heures du matin. La nuit était sombre et froide, je fis le trajet sans bouger, engourdi comme une marmotte dans ma couverture de voyage.

A Liverpool, je descendis péniblement de wagon comme un homme ankylosé ; l’idée de me mettre enquête d’un hôtel me pénétrait d’une horreur profonde. Heureusement, un grand escogriffe qui s’était chargé de mes bagages me conduisit à quelques pas du train jusqu’au pied d’un ascenseur et m’introduisit dans une salle où flambait un feu à faire rôtir une guirlande de bœufs. Je venais de faire mon entrée dans le North-Western Hotel, qui, par une disposition assez ingénieuse, constituait le principal bâtiment, je dirai presque la façade de la gare même.

IV

LIVERPOOL

North-Western Hôtel a été construit par la Compagnie du chemin de fer elle-même, qui y réalise d’énormes bénéfices. Il est vrai que les consommations, boire et manger, sont d’un prix excessif et, ce qui ne préjudicie en rien aux profits de l’exploitation, les plus détestables que l’on puisse imaginer. On y trouve salles de lecture, salles de billards, fumoirs, lavabos d’une somptuosité coûteuse. Tout y est magnifique pour l’œil et misérable pour l’usage, sauf peut-être les lits, où l’on est assez bien couché. Ce second échantillon des grands hôtels anglais me parut peu satisfaisant. J’y mangeai le moins et le moins souvent possible, et, cependant, je n’en fus quitte qu’au prix moyen d’une livre sterling par jour.

Je n’ai rien à dire de Liverpool, sinon que les édifices se hâtent de succéder aux édifices, comme si l’on n’avait qu’un temps pour amonceler les pierres de taille. Ces monuments attestent d’une grande science architecturale, mais, en général, ils ne cadrent ni avec le ciel, ni avec les habitants. Les plus beaux sont imités de l’architecture grecque. Ils ne sont certainement pas dans leur milieu et sous leur ciel, dans cette ville où le brouillard. mélangé de suie de charbon, recouvre les dômes et les colonnades d’un voile de deuil. Là où l’on s’est contenté d’imiter l’architecture du moyen âge, les monuments ont un caractère plus agréable à l’œil. On oublie trop que les Grecs, habitant un pays chaud, construisaient des sortes de glacières de manière à obtenir de la fraîcheur, et que les hommes des pays froids s’ingéniaient, au contraire, à faire circuler le soleil dans les moindres détails de leurs constructions. Les monuments à la grecque de Liverpool semblent ajouter à l’impression de froid et d’humidité qui règne dans cette ville ; ils l’exagèrent loin de l’atténuer, et ne peuvent guère que réchauffer l’imagination des hellénistes, dont le nombre, hélas ! est fort rare dans le premier port de l’Angleterre.

Nous sommes si bien renseignés en France sur les services maritimes qui sillonnent le globe, que je m’imaginais être en avance de deux jours pour prendre le paquebot de la côte d’Afrique ; il se trouva, au contraire, que le paquebot était parti la veille de mon arrivée, et que je devais attendre huit jours avant d’en prendre un second. Huit jours ! comment les aurais-je passés dans cette ville brumeuse et froide, si je n’avais eu la bonne fortune d’être recommandé à notre consul, M. Laurent-Cochelet, par le président de notre Société de Géographie commerciale, M. Meurand directeur des consulats français. M. Laurent-Cochelet me consacra tout le temps dont ses occupations lui permettaient de disposer, et quand les huit jours de mon attente furent écoulés, je quittai Liverpool avec une sorte de chagrin, car mon aimable hôte avait su me rendre le séjour de cette ville beaucoup plus agréable que je ne l’aurais supposé.

Pendant que j’étais au North-Western Hotel, les courses de Liverpool nous amenèrent une invasion de bookmakers (agents de paris de courses) qui produisit assez de tapage. Ces gentlemen étaient tous munis de malles colossales, et fort élégamment vêtus ; il y en avait de tous les poils et de toutes les couleurs, les uns avec des barbes de patriarche, les autres glabres, frais, rosés, strictement rasés ; tous. d’ailleurs, se donnent de grands airs de dignité. Cependant, la police secrète les surveille, car il leur est interdit de provoquer et d’enregistrer des paris en dehors du champ de courses. Plusieurs d’entre eux se virent condamnés à de fortes amendes pour avoir enfreint la règle pendant leur résidence à l’hôtel. Le garçon français qui tient le fumoir n’en fut pas moins leur dupe pour une centaine de francs.

Ce garçon, qui répond au nom de Charles, est originaire d’Amérique ; il a longtemps habité l’Algérie où ses parents exploitaient un domaine agricole. L’exploitation ayant été malheureuse, Charles eut l’idée de venir à Paris. Il y tomba au moment du siége, et se vit enrôlé dans les bataillons de la Commune. Il se battit jusqu’à la dernière heure contre « les Versaillais », mais eut le bon esprit de s’arrêter à moitié chemin de la route qui conduisait les insurgés au suprême et lamentable champ de bataille du Père-Lachaise. Le malheureux fut reconnu, et eut grand’peine à se soustraire aux gardes nationaux, qui voulaient le fusiller ; il parvint à s’échapper pourtant et, d’étapes en étapes, à échouer à Liverpool, où il débite de l’ale et du gin pour le compte de la Compagnie qui a bâti le North-Western Hotel.

Liverpool possède ou plutôt jouit d’un parc magnifique qui a été créé sur le territoire de Birkenhead, ville qui lui fait face sur l’autre rive de la Mersey. C’était là ma promenade obligée du dimanche, jour où, comme l’on sait, il faut, en Angleterre, aller se promener ou rester au lit. Je la fis en compagnie du caissier de notre consulat, M. Demoore, excellent homme qui avait dépassé l’heure de sa retraite et qui ne pouvait se résigner à quitter son poste. M. Demoore tenait à me prouver qu’il était aussi actif que le plus ingambe des surnuméraires, et de fait, après avoir traversé en zigzags ce fameux parc de Birkenhead qui ressemble à tous les parcs honnêtes dont la ceinture doit accuser au moins 6 kilomètres de diamètre, nous allâmes à travers champs gagner la mer à New-Brighton, ville de délassements maritimes pour les habitants de Liverpool. Nous avions fait quelque cinq à six lieues ; un paquebot nous ramena à notre point de départ et nous débarqua sur le fameux pont flottant, qui n’a pas son pareil au monde. Imaginez un immense ponton, large au moins de 30 mètres et long de plus d’un kilomètre, auquel, par toutes les hauteurs de marée, les paquebots peuvent débarquer de plain-pied leurs voyageurs et leurs marchandises. Ce pont flottant est relié à la terre ferme par d’énormes tabliers en fer qui montent et s’abaissent au gré de la marée. C’est le lieu de promenade par excellence, le boulevard des Italiens de Liverpool pendant la belle saison. On y vient respirer la brise, qui ne s’y fait jamais prier, et contempler les scènes toujours curieuses des débarquements et des embarquements. Ce pont seul attesterait de l’importance maritime de Liverpool.

V

PREMIÈRE TRAVERSE

En rentrant à l’hôtel, je trouvai des lettres de Paris, chères lettres où mes enfants avaient fait assaut de dessin pour m’envoyer l’image de leur bon petit cœur, arrosée des larmes de leur mère... Il y en avait une autre aussi, celle-là moins précieuse, mais qui venait assombrir mon horizon. Si vous vous êtes intéressé, lecteur, au succès de mon entreprise, vous me permettrez d’en insérer ici quelques extraits :

« La maison XY qui a commandité Bonnat est en révolution depuis votre départ. Jamais explosion de méfiance ne s’est produite plus spontanément et à l’état le plus aigu. On vous accuse d’aller faire main basse sur les Noirs, sur l’Ankobrah, sur ses gisements aurifères, sur Bonnat lui-même en organisant une société rivale et plus riche. C’est se faire une bien pauvre idée de Bonnat et de vous. Quoi qu’il en soit, les lettres et les télégrammes se succèdent sans interruption dans la direction du pays des Achantis.

« X * * * lui-même, le véritable X * * * de la maison XY, est venu me voir ce matin. Son exaltation est indescriptible ; il a failli suffoquer avant d’avoir dit un mot et n’a repris haleine qu’en tombant de toute sa hauteur sur un fauteuil où j’avais eu la malechance de déposer mon chapeau. Que pouvait faire mon chapeau sous une pression de 100 kilogrammes multipliés par la loi de la chute des graves. Pendant que j’accourais au secours de la victime de cette collision, mon visiteur épancha les torrents de sa furie. Il me fut impossible de placer un mot. Je rougissais pour lui-même de la bassesse des sentiments qu’il vous attribuait. — Vous voilà averti, tenez-vous sur vos gardes. »

Cette nouvelle me stupéfia ; en cherchant à développer les entreprises de Bonnat, je développais celles de la maison XY. Ma soirée se passa à écrire diverses lettres dans lesquelles je croyais pouvoir rassurer ces affolés. On verra par la suite qu’il n’en fut rien.

Ma nuit fut triste et sans sommeil. Je revoyais à travers mes paupières closes l’image d’un vieux musulman dont l’air grave et les paroles avaient fait sur mon esprit une profonde impression dans mon dernier voyage en Orient. Ce disciple de Mahomet avait l’habitude de dire à tout propos :

Il est facile de faire le mal,
Ne rien faire est pénible,
Il est dangereux de faire le bien.

*
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Illustration

Liverpool. — La jetée de Brighton.

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