Le Paradoxe dans la communication

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Que faisons-nous lorsque nous communiquons ? Pouvons-nous parler sans influencer les autres ? Il y a déjà quarante ans, Paul Watzlawick présentait sa pragmatique de la communication humaine, à la fois comme étude des effets de la communication sur le comportement et comme fondement de méthodes de résolutions de problèmes humains. Il propose de rendre au sujet qui communique la place qui lui revient, en appliquant à son dialogue intérieur les axiomes de la communication interpersonnelle.
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296175914
Nombre de pages : 264
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Jean-Curt Keller

LE PARADOXE DANS LA COMMUNICATION
Actualisation théorique

Perspectives thérapeu tiques

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03542-3 EAN : 9782296035423

Avant-propos

Dans ce livre, nous proposons une relecture de la théorie de la communication de Palo Alto ainsi qu'une étude de sa correspondance avec la méthode de résolution de problèmes humains qui en découle. La première est apparue sous la dénomination pragmatique de la communication humaine. La seconde est connue aujourd'hui sous l'appellation thérapie brèlJe, systémique et stratégiqlJe. Nous examinons, de même, les effets du paradoxe sur ce lien. À travers cette démarche, logique et épistémologique, nous voulons rendre aux fondateurs de ce mouvement de pensée un hommage sans conceSSion. Nous-même, qui exerçons une fonction de conseil pour la résolution de problèmes humains relationnels, nous inspirons de cette méthode. Notre premier objet de réflexion a été celui de la justification des nouveautés introduites par cette théorie dans le champ de la connaissance. Or, pour le praticien, la difficulté est de trouver le point d'équilibre entre le désir de partager ses idées et celui de prendre avec elles le recul de la réflexion critique. Ainsi, pourra-t-on juger que de trop grandes libertés ont été prises avec la formalisation par Watzlawick des concepts batesonniens : il s'agit en effet d'une interprétation personnelle. Ainsi, à l'inverse, les tenants de théories rivales trouveront que nous sommes resté trop près d'une pensée qu'ils percevront comme encore dogmatique. Ainsi en est-il de l'attachement des hommes à leurs idées. L'étude du paradoxe ressortit à la logique, mais aussi à la philosophie de la connaissance. Certains paradoxes revêtent une unportance toute particulière pour la philosophie, puisque toute théorie qui engendre un paradoxe doit être modifiée, sous peine de se trouver disqualifiée pour incohérence. Le propos de cet ouvrage, toutefois, est singulier puisqu'il traite du paradoxe en même temps

que de théories qui se nourrissent de lui et qui peuvent se trouver elles-mêmes menacées par lui. En effet, selon les hypothèses que nous nous proposons d'étudier, le paradoxe se trouve à l'origine de certains troubles de l'esprit de l'homme. Ces hypothèses, en lien avec la pragmatique de la communication humaine, forment le soubassement de méthodes, dont les outils et instruments thérapeutiques visent à contribuer à la résolution du problème langagier -modélisable par la logique- supposé à l'origine du trouble. Il s'agit de vérifier la cohérence et la complétude de l'axiomatique de cette théorie. Les outils d'analyse nécessaires relèvent de la philosophie des sciences et de la connaissance. Mais les paradoxes menacent aussi les théories de la connaissance elles-mêmes. Comment critiquer une théorie qui prend appui sur le paradoxe à l'aide d'outils épistémologiques eux-mêmes potentiellement paradoxaux? Comment l'auteur peut-il éviter d'apparaître ici ou là, dès lors qu'il propose de marquer la nécessaire différence entre les énoncés «P» et «je dis que P» ?

C'est là la pirouette pragmatique à laquelle le lecteur est invité, pour estimer si ce livre peut dire de lui-même qu'il est cohérent.
Nous tenons à exprimer nos très vifs remerciements à Monsieur le !Jrofesseur Jean-Paul Resweber, pour ses précieuses et stimulantes observations. Notre chaleureuse reconnaissance va à notre ami François Velin, pour sa disponibilité, pour la justesse et l'acuité de ses propositions et à notre ami Robert Fajon pour son talent.

Les imperfections qui subsistent ne sont dues qu'à l'auteur.

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Introduction
Alihi Domandatt/r COtlSalllet ratiollem qI/are a dodo dodore fadt dorJJlÙt! :

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/1 ql/oi respolldeo,

/ Qllia est ill eo / T/Ù1I1s dormÎtÙJa,
Ct(/t/s es! Ilatt/Ill : Belle,

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Chortls

belle, belle respolldere...

I\folièrc

L'ethnologue présente le f11m qu'il a tourné au Tchad. On y voit une femme, dont le cOlnportement a semblé à la fois étrange et inadapté aux membres de sa tribu, recevoir la visite d'une équipe de guérisseurs. De cette équipe, trois musiciens jouent une musique obsédante où dominent les percussions, le tambour grave, le médium et l'aigu. La femme et sa proche famille dansent en tournant sur eux-mêmes. Les yeux se ferment, les têtes dodelinent. Dans la transe où ils entrent progressivement, ils sont guidés par les assistants d'une sorte de prêtresse qui ordonne la cérémonie. Gestes symboliques frappants, masques inquiétants, sacrifice d'un poulet, sang versé sur les participants, incantations mystérieuses. La séance durera plusieurs heures et sera reproduite durant trois jours consécutifs. A l'issue de ce parcours, la felnme aura chevauché son démon. Au départ des guérisseurs, elle reprendra place et rôle reconsidérés, dans sa famille. La femme a vécu symboliquement, au cours de la transe, les étapes de sa vie sexuelle: c'est ainsi que l'ethnologue s'explique le changement. Au Brésil, le docteur David Akstein et son équipe de thérapeutes traitent un groupe de personnes atteintes de troubles pDJchiques divers par transe cinétique induite par une danse. Parmi elles, Fernando, 28 ans, divorcé, deux enfants, qui a perdu le goût de la vie et du travail. Avec les autres participants, il est invité à tourner sur lui-même au son des tambours. En quelques instants il est en transe. Trois quarts d'heure plus tard, il se repose sur un matelas et on contrôle sa tension. Pendant cinq séances, espacées de deux semaines, il aura des transes profondes et exaltées. Encore sept

séances de transes de plus en plus calmes, et il constatera la totale disparition de ses idées noires et le retour d'un certain appétit de Vlvre. Un homme traverse de grandes difficultés dans son couple et se trouv'e en butte à des reproches incessants et à de fréquentes disputes. Il confie ses soucis à un ami, ce qui lui apporte un soulagement momentané, mais aucun changement ne se produit. Un jour, le thérapeute qu'il consulte le convainc que les disputes présentent pour le couple un aspect cathartique, bénéfique exutoire qu'il convient de savoir doser et lui suggère des disputes délibérées, à une période précise. Sa femme et lui exécutent la tâche. Les disputes spontanées disparaissent. lTne femme livre contre une dépression un combat inégal qui la laisse sans force. Le thérapeute qu'elle consulte lui dit qu'elle a droit à la dépression, parce qu'elle en a besoin. Elle se trouve un peu mieux. Alors, il lui indique qu'il serait bon pour elle qu'elle purge son excès de tristesse. Pour cela, il lui suggère de consacrer une demiheure chaque soir à pleurer autant qu'elle le peut, jusqu'à la prochaine séance. Il lui conseille de mettre un réveil dont elle réglera la sonnerie, de penser aux choses les plus tristes, pour pouvoir se libérer. A la séance suivante, elle revient et déclare à son thérapeute que sa tristesse a inexplicablement diminué. C'est le début d'une amélioration qui conduira à la disparition de son mal.

Au début du XXe siècle, Sigmund Freud se promène dans Vienne avec son ami Gustav Mahler, en proie à des problèmes conjugaux avec Alma. 1~U cours de cette promenade de plusieurs heures, Freud ,Ta faire bénéficier son ami d'une séance de thérapie brève avant la lettre et Mahler retrouvera mieux-être et prodigieuse créativitél. Plusieurs décennies plus tard, Freud guérira en six séances le chef Bruno Walter, atteint d'une inexplicable paralysie du bras2.
Ces exemples ont en commun le thèlne du changement, dans le domaine de la connaissance et celui de la thérapie. Le changelnent semble parfois lié à une révision de croyances. Une personne, porteuse d'une plainte ou d'une question, vient exprimer sa souffrance à un thérapeute ou son doute à un conseiller. Celui-ci

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exerce une influence sur la personne, à l'aide de procédés ou d'outils de langage, à partir d'une interprétation du discours reposant sur une hypothèse théorique ou une croyance (communication, esprits, psyché, paradoxe). La personne vit, ou non, une expérience porteuse de changement, lequel ad'Tient, ou non. Ici, nous entendons par changement, ce qui semble s'être produit entre le début et la fm de la consultation, et dont le conseiller a connaissance par le moyen du discours de la personne. Le changement se trouve ainsi défini comme le passage d'un état de la personne déclaré insatisfaisant à un autre, déclaré acceptable. Un état reste un état de faits, un enselnble d'actions et de réflexions conduites par la personne. Plusieurs hypothèses sont généralement faites sur le changement ainsi opéré. Les unes concernent le lieu du changement. I-,'environnement de la personne a été modifié au point qu'il ne représente plus ou ne crée plus un trouble pour elle. Une modificatiol1 s'est produite chez la personne, en conscience ou à son insu, qlli fait qu'elle ne perçoit plus la situation comme pénible. Les autres sont relatives aux explications du changement. La maladie dont souffrait le patient a été vaincue. Les idées, les forces, les esprits qui occupaient le corps ou la psyché de la personne ont été chassés, expurgés, évacués. Le passé qui la hantait, la trace du traumatisme ancien ou ce qui provoquait les désordres de sa personnalité, sont revenus à la conscience et une catharsis, une hippocratique purgation libératoire s'est accomplie. La communication dans le groupe d'appartenance du sujet s'est modifiée au point qu'il n'exprime plus ces dysfonctionnements par son symptôme et qu'il donne un autre sens à ce qu'il se représente du monde. Ou bien est-ce autre chose? Délimitons séance tenante notre propos. Nous n'examinerons pas ce qui est attribué à un dysfonctionnement organique du substrat physiologique de l'esprit, ou seulement pour tenter de le distinguer de ce qui nous intéresse. Nous ne considérerons que les troubles attribués par hypothèse à un événement de vie, à quelque fait dont le sujet fit l'expérience et à ce que le sujet en apprit. Dans ces derniers, nous observerons le clivage entre la tradition cathartique et la tradition rhétorique. Pour l'une, il y a sous la parole quelque phénomène: lorsque le patient dit au thérapeute "je ne comprends pas pourquoi, mais quand je vous parle, j'ai l'impression d'aller mieux", le thérapeute qui théorise peut penser qu'il y a sous le discours un U nbewuJte sur lequel une hypothèse est à

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faire et auquel il est possible d'attribuer des propriétés. Pour l'autre, il y a dans le discours, dans le processus même de construction des énoncés, dans le logos, une sorte de bouclage syntaxique, sémantique ou pragmatique qui conduit au trouble, comme ce qui conduit un programme à ne reproduire indéfmiment que des conclusions contradictoires alternées. On entrevoit ici l'ombre portée de la vision fonctionnaliste de l'esprit, nourrie par la métaphore cybernétique. Le raisonnelnent apparelnment correct qui, partant de prémisses valides, conduit à des conclusions contradictoires porte un nom connu depuis vingt-cinq siècles, au moins: le paradoxe. Ce paradoxe qui se produit dans la langue a fait l'objet de modélisations par les langages formels. Et le paradoxe pourrait agir aux niveaux successifs de notre pensée. Hypothèse 1 : le paradoxe joue un rôle dans les troubles de l'esprit de l'homme. Hypothèse 2 : le paradoxe joue un rôle dans notre manière d'énoncer (donc de concevoir) nos hypothèses. Hypothèse 3 : le paradoxe joue un rôle dans notre manière d'évaluer les théories. Ainsi, le paradoxe apparaîtrait-il aux niveaux successifs hypothétique et théorique, épistémologique et philosophique. C'est le côtoiement de ces niveaux qui accompagne notre réflexion et met en doute sa cohérence. Le paradoxe se niche volontiers entre l'énonciateur et son énoncé. Je lnens, je ne sais pas parler, réfléchir, je doute de ma propre rationalité... L'histoire de la plupart des recherches, sans doute, se nourrit du regard que porte le chercheur sur la discipline qu'il entend servir ou à l'enrichissement des connaissances de laquelle il souhaite œuvrer. Celui qui exerce une activité de conseil en relations humaines et traite de problèmes individuels et familiaux par des procédés qualifiés de thérapeutiques peut croire que chacun dispose de ressources qu'il lui appartient de développer, ou de se les rendre accessibles, par le lâcher-prise de croyances inhibitrices. L'influence qu'il peut exercer, avec l'intégrité dont il est capable, ilIa tient de théories de l'humain et de leurs outils et instruments. Il sait que la recherche de l'efficience en thérapie n'est pas sans risque, par pression à la réussite, conduisant vers la hâte ou la précipitation. Susceptible de manquer de l'objectivité et du recul critique suffisants vis-à-vis des hypothèses théoriques qu'il a adoptées et qui lui tiennent lieu d'idéologie, il se demande comment procéder pour vérifier qu'elles constituent un appui valable, d'authentiques

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La psychothérapie reste un domaine aux contours flous, dont les paradigmes fondateurs des écoles ou les présupposés qui en tiennent lieu et les discours qui en découlent restent dispersés, les idéologies opposées ou masquées par l'intérêt. Les métaphores qui les poétisent sont comme le feu et la forêt. La clarification de sa propre position le renvoie à la question de la justification de la croyance, qui en transmuterait le plomb en or de la connaissance. Mais qu'est-ce qu'une croyance justifiée? Et dans quelle mesure un discours théorique de l'humain est-il plus qu'un dogme? À la recherche d'une connaissance justifiable, si l'efficacité pratique peut tenir lieu de vérification de la cohérence théorique et si elle permet de s'en dispenser, quels rapports entretiennent alors hypothèses théoriques et thérapie, démontrabilité et vérité? Une autre série de questions se pose, épineuse, du normal et du pathologique. Aux comportements humains socialement indésirables et à première vue inexplicables, des hypothèses biologiques attribuent une origine organique. Les troubles sont appelés lnaladie et leur traitement relève de soins du corps. ~lais où commence la métaphore de la maladie mentale? Quand devons-nous cesser de dire que c'est le cerveau qui est malade? Peut-on dire de connaissances.

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l'esprit qu'il l'est? Quand franchit-on cette frontière conceptuelle? côté, on trouve d'autres hypothèses. Se sont produits hier, se produisent aujourd'hui des événements de vie auxquels s'associent des troubles passagers ou durables du comportement. Ici, quelque chose a été acquis. Il s'agit d'une autre métaphore, celle de l'assimilation et de l'accommodation, des niveaux de l'expérience et de l'éducation, des rapports de l'individuel et du collectif, de la communication. Il n'y a sans doute pas, dans ce cas, la rupture conceptuelle que l'on croit entre communiquer, éduquer et soigner. Les critères à l'aide desquels on voudrait distinguer les comportements humains sont d'ordre sociétal. Les troubles humains peuvent être vus comme résultant d'un problème, personnel et relationnel, auquel n'ont été tentées que des solutions inadéquates, et qui attend sa juste résolution. Le regard porté sur l'homme par le thérapeute, le formateur ou l'ethnologue sont alors de même nature, hors de toute discontinuité conceptuelle entre l'étude des comportements considérés comme socialement normaux et anormaux, même s'il reste possible de les discriminer selon une hiérarchie de types ou de niveaux de la langue, laquelle est logique.

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L'étude de cet objet par les sciences de l'homme mobilise des savoirs auxquels manquent parfois les concepts interactionnels. D'où vient cette lacune, dans un domaine où ce qui est relationnel est fondamental? Ce phénomène a été qualifié par Tzvetan Todorov, de tradition a-sociale3:
Si l'on prend connaissance des grands courants de la pensée philosophique européenne concernant la définition de ce qui est humain, une conclusion curieuse se dégage: la dimension sociale, le fait de la vie en commun, n'est généralement pas conçue comme étant nécessaire à l'homme. Cette "thèse" ne se présente cependant pas comme telle; elle est plutôt un présupposé qui reste non formulé et que, pour cette raison même, son auteur n'a pas l'occasion d'argumenter; nous l'acceptons d'autant plus facilement. De surcroît, elle forme le dénominateur commun de théories qui, par ailleurs, s'opposent et se combattent: quel que soit le parti que l'on prend dans ces conflits, on y embrasse toujours une définition solitaire, non sociale, de l'homme.

Todorov appuie sa thèse sur la vision qu'ont les grands moralistes des aspirations de l'homme: se suffire à lui-même et s'affranchir des faiblesses auxquelles il s'expose en traitant avec ses semblables. Todorov évoque I<.ant, pour qui le social se réduit au vertueux et l'homme pris dans les tendances antagonistes à rechercher et à fuir la société des hOffi1nes. Il cite les philosophes des Lumières qui fustigent la soif humaine d'honneurs et de gloire. Il oppose la force de l'homme solitaire à l'origine de la société dans la faiblesse de l'individu, le besoin de considération étant une insuffisance fondamentale. Il voit la psychanalyse considérer l'homme comme foncièrement égoïste et solitaire, l'état originel de l'homme étant, selon Freud, anob.jectal et se caractérisant par l'absence totale de relation à l'entourage. Freud, comme Hegel, postule qu'à l'origine était le combat à mort-t. Or, la vie, la thérapie, l'éducation, l'apprentissage, la sexualité, le transfert, la projection, l'identification, les règles familiales, le travail, sont interactionnels. L'apprentissage, s'il requiert l'expérience, l'expérimentation et la réflexion individuelles, est, avant tout, basé sur l'imitation, la transmission et l'échange dans la relation, l'interaction. Certaines des disciplines de l'humain, lesquelles sont toutes interactionnelles par essence, s'adossent à des théories qui considèrent l'homme comme habitant l'île déserte de son

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ego. Elles modélisent le comportement du sujet à partir d'hypothèses essentiellement introspectives. Dès lors, de quels outils faire usage pour décrypter la communication dans le couple et la famille, entre le maître et ses élèves, l'individu et son groupe d'appartenance? Quelle représentation se construire de ce qui est désigné par "phobie sociale", sans se donner d'autre outil conceptuel que celui qui permet, tant bien que mal, de modéliser ce qui se produit dans l'esprit du phobique, mais jamais dans la société, et moins encore dans leurs actions réciproques? Comment conceptualiser les complexes relationnels? A l'aide de quels outils micro sociologiques ou microanthropologiques expliquer les turbulences qui peuvent affecter un groupe, rendre compte de la manière dont les messages sont acceptés, partagés, redistribués? Quelle est l'efficience de concepts comme transfert, projection et identification à modéliser les processus relationnels dans le contexte psychanalytique? À partir de quels concepts d'amont expliquer ces concepts intrinsèquement interactionnels, sans disposer d'une théorie de l'interaction? C'est ainsi que s'amorce notre réflexion sur les édifications théoriques de Palo Alto. Si les applications de ces théories se sont étendues à la formation des hommes et à l'étude des relations dans le travail, les plus connues concernent le domaine de la psychothérapie. Elles seront examinées plus particulièrement, mais non exclusivement. Nous nous intéresserons donc au phénomène du changement, prenant ce terme au sens de ce qui se produit lorsque se résout un problème en lien avec le trouble éprouvé par une personne. Si la solution du problème se remarque à la disparition du problème, l'un des buts de notre réflexion est d'explorer cette dimensions. Il nous faudra définir ce que nous entendons par problème. Parler de problème humain au sens voisin de problème psychologique générateur de trouble peut laisser à penser que nous allons traiter des questions relevant de la psychopathologie. Ce n'est pas tout à fait le cas, car, du point de 'vue de cette théorie, les problèmes humains, hors maladie du corps, sont autre chose qu'une maladie, fut-elle de l'âme ou de l'esprit. Pour elle, certaines situations problématiques, où ont lieu les interactions qui conduisent à la souffrance, entretiennent des constructions de l'esprit, individuelles et collectives. Pour l'homme, il existe de nombreuses manières de se fabriquer des problèmes. Notre propos est de montrer comment certains d'entre eux s'entretiennent et d'autres se délient, du point de vue de cette

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théorie. Cette manière de considérer les problèmes humains est ellemême une construction reposant sur une conception de l'homme qui est de l'ordre de la croyance. Tant a été dit sur le sujet qu'il est nécessaire de s'excuser d'ajouter aux discours. Nous voulons proposer nouvelle formalisation et références complémentaires. Voici ce qui nous y a conduit: nous ne savons pas vraiment ce qui se passe, lorsque le changement se produit, et nous invoquons une théorie supposée nous expliquer comment et en quoi les instruments d'interprétation et les outils que nous avons mis en œuvre sont à l'origine du changement. Toutefois, les explications que nous nous donnons restent invérifiées. La théorie des ensembles, la théorie des systèmes, les théories constitutives de la pragmatique, la logique où celle-ci prend sa source, sont-elles des évocations métaphoriques ou les fondements d'une thérapie qui en est rigoureusement déduite? Que dire de cette boutade de Fisch pour présenter le processus de la thérapie:
Une personne vient voir un thérapeute et lui dit "il Y a un problème. Le thérapeute suggère à la personne de faire quelque chose. La personne revient et dit au thérapeute qu'elle a fait ce que le thérapeute lui a dit de faire et que le problème a disparu. Le thérapeute dit "au revoir" et la personne dit "au revoir et merci". Tout le reste, en thérapie, c'est de l'emballage (littéralement, de la paille)6.

Cette paille (ou balle, emballement, emballage) ne serait-elle que le plaisant agrégat d'un virtus dorntitiva et d'une danse de la pluie? Théories du langage, théorie des groupes, paradoxes sémantiques, théorie de la communication, comme composants du virtus ? Stratégies thérapeutiques, injonctions paradoxales et prescriptions du comportement non désiré, comme incantations, de même? Ce livre comme travail à la fourche, dans cette balle, à la recherche du grain de la question principale: celle de la pertinence de la modélisation du changement ?7 Somme toute, cette question peut s'examiner du point de vue des rapports entre théorie et thérapie. Des hypothèses de recherches ont été émises au sein du groupe de Palo Alto, relatives à l'interaction, au rôle du langage et de la logique, à sa modélisation possible par la cybernétique ou la systélmque, et à leurs rapports avec les pathologies de l'esprit. Dans la décennie suivante, une

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formalisation a été tentée par l'axiomatisation. Parallèlement, des recherches ont été conduites sur les techniques d'influence inductrices du changement. Deux points de vue se sont présentés. Les empiristes considèrent qu'ils se sont seulement inspirés des réflexions de leurs précurseurs pour mettre au point leurs outils d'intervention et que la seule chose importante à leurs yeux est le résultat obtenu par le thérapeute. D'autres, c'est notre position, considèrent l'axiomatique comme le fondement de la théorie, et voient la tnéthode comme sa conséquence: un ensemble de théorèmes déduits de l'axiomatique. Dès lors, cette théorie peut être mise en question en tant que telle. Est-elle complète? Est-elle exempte de contradiction? Comment la thérapie en est-elle déduite? Cette question est évidemment différente de celle du seul jugement de la thérapie à travers ses résultats. Dans ce livre, nous présentons les hypothèses théoriques, puis les outils et instruments de la méthode. Ensuite, nous choisissons une démarche épistémologique. Nous évaluons cette démarche en nous interrogeant sur la place du paradoxe dans la théorie de la connaissance, avant de nous en servir pour examiner la théorie et son lien avec la thérapie. À l'issue de ces opérations, nous proposons quelques axiomes complémentaires pour la théorie, ainsi que quelques pistes pour l'examen des théories de l'humain. L'hypothèse que les processus de pensée que l'homme met en œuvre pour tenter de résoudre un problème sont précisément ceux qui réactivent le processus problématique ne peut être sans conséquences sur la représentation de l'homme qui la sous-tend.

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Chapitre 1
La pragmatique
La pragmatique est à la base de toute la linguistique Rudolf Carnap

Ici, notre but est de présenter la pragmatique qui, de Frege et Wittgenstein à Apel et Jacques, de Peirce et Morris à Bar-Hillel et Parret, a avancé le fait communicatif comme le nouveau paradigme de l'étude de l'homme. Cette présentation sera assez sommaire, car elle n'est destinée qu'à permettre de situer, au sein de ce vaste courant de pensée, la pragmatique de la communication humaine qui constitue la lignée empiriste de la sémiotique. Comment puis-je penser ce à l'aide de quoi je pense? Sous cet aspect singulier, resurgit la question de l'esprit, étudiée dans une tradition bien antérieure à Aristote. L'homme est-il à considérer comme cet animal rationale que nous présente la tradition latine ou plus sitnplement zoon logon ekhon, l'être vivant capable de langage? En rend mieux compte la métaphore de la créature dotée d'une âme attachée et pourtant distincte de son éphémère support corporel, ou bien celle du nageur qui, pour advenir, tente d'émerger des tumultueux courants sous-marins qui l'agitent, ou bien encore celle de l'excroissance d'un grand continuum vital pensant? Aujourd'hui, fonctionnalisme, néo-béhaviorisme, théories représentatives de l'esprit tendent à orienter notre réflexion vers des modèles de la cognition. Mais aller à la recherche d'un modèle, n'est-ce pas présupposer que l'homtne, à la fois, pense et est à penser par modèles? Si l'homme pense le monde par modèles, concevoir l'esprit revient à construire un modèle de la faculté de modéliser8.

Penser, parler et interagir
Penser l'esprit avec son esprit doit-il nécessairement conduire l'homme à "l'immense confusion" que lui promet le poète-philosophe chinois? Et si l'homme ne peut connaître que ce qu'il se représente, ce qu'il re-construit, ce dont il se fabrique une réplique, de quel ordre est la correspondance que doit entretenir cette maquette du monde avec le monde? La métaphore ne constitue-t-elle pas le soubassement de toute théorie scientifique? Et les modèles de l'esprit ne prennent-ils pas un appui métaphorique sur les sciences du mesurable, devenant eux-mêmes métaphores de métaphores? Quelle place réserver à la conscience et aux phénomènes inconscients? La parole est-elle nécessaire à la pensée? Le sujet peut-il se penser hors de l'intersubjectivité? Ainsi commence à se tisser le réseau de questions hétérogènes au sein duquel ne peut pas ne pas S'eXal1:llner aujourd'hui le courant de pensée issu de Palo Alto, il y a un demisiècle, déj à. On attribue à Hack Tuke la paternité du tenne psychothéra]?ie. Venu de l'allemand, il apparaît dans notre langue vers 1910. A peine moins de vingt-cinq siècles plus tôt, toutefois, Antiphon le Sophiste rédigeait un traité sur l'interprétation des rêlJeSet composait un art d'échapper à l'affliction.
Il écoutait ses clients lui raconter leurs rêves afin de les interpréter. Il avait mis au point une méthode thérapeutique basée sur l'écoute de ses clients et le questionnement, puis sur l'usage d'une rhétorique visant à modifier la représentation qu'ils se faisaient de leurs difficultés: une fois connues les causes de la souffrance, il soulageait les malades par des paroles de consolation et assurait qu'il n'y avait aucun mal qu'il ne pourrait chasser de l'âme pourvu qu'on le lui dîe.

Le cas d'Antiphon, comme celui d'Artémidore et son Traité des rêves, cité par Foucault, sont paradigmatiques de la question du discours et de celle de la langue dans l'explication et le traitement des troubles de l'âme. Car l'expression langagière y apparaît dans trois dimensions, au moins. Dimension interprétative: le discours de la personne qui se plaint révèle quelque chose des contenus ou des processus de pensée. Dimension active: les procédés rhétoriques influencent et guérissent en modifiant les représentations que se font

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les personnes de leurs difficultés les procédés cathartiques permettent l'évacuation de quelque chose qui accompagne la parole. Dimension théorique: de l'organe dont le langage est pris pour représentant, il est possible de modéliser l'ensemble constitué d'une structure, d'une fonction et d'une organisation, et d'écrire un scénario plausible des processus internes. Pour représenter l'âme humaine, ou l'esprit humain, en tant que principe de la sensibilité et de la pensée, et pour rendre compte de ses processus, il avait été fait appel à la métaphore de l'énergie. }) sukhê était figurée telle un réservoir étagé de forces susceptibles de vivre des destins divers. Autre figuration, la boîte noire conduisait le chercheur à réserver ses observations aux paires d'intrants et d'extrants, stimuli et réponses, d'un mystérieux organe duquel il n'y avait rien à dire. Hors de l'alternative métaphorique de la machine à vapeur 011 du silence, il y avait place pour une nouvelle représentation. Palo Alto a commencé par emprunter à la cybernétique et à la théorie de Weaver et Shannon le concept d'information, comme substitut à celui d'énergie, pour rendre C01TIpte des fonctions de l'esprit. On a observé que si l'énergie était nécessaire aux êtres vivants pour accomplir leurs fonctions vitales, ces êtres utilisaient l'information pour piloter leurs fonctions internes et pour se guider dans leur environnement. C'est donc par la circulation de l'information que l'on a d'abord représenté certaines fonctions de l'esprit. S'il est vrai que l'information a besoin d'énergie pour circuler, elle reste d'un type russellien supérieur et on pressent que la confusion des niveaux peut conduire au paradoxe. Mais qu'en est-il, ensuite, de l'échange entre les personnes? Si l'échange d'information par signes est la base de la communication humaine, ces signes sont d'une double nature certains sont le résultat d'opérations explicitement codées et qui obéissent à une volonté de signifier. D'autres sont des comportements plus ou moins volontaires, auxquels est attribuée une signification par le destinataire ou le télTIoin. Pour celui qui décode un comportement perçu, il n'est pas toujours très clair que ce à quoi est donnée une valeur de message soit délibéré de la part de l'émetteur, ni représentatif de ce qu'il pense ou ressent. Le rôle cOlnplexe du langage, ses entrecroisements avec des signes non verbaux interprétables comme autant de lTIeSsages, les

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possibilités qu'il offre de discourir sur lui-même, ouvrant le champ à de vertigineuses régressions, ont très vite achoppé sur des relations entre les concepts, ce qui unit conscience et pensée, pensée et langue, place relative dans la communication des messages symboliques et des signes non symboliques; mais aussi, ce qui relie les phénomènes inconscients et le corps, les comportements involontaires et la pensée, la mémorisation des mots et des gestes dans l'apprentissage et leur oubli dans les automatismes de leur emploi. Si la parole est le propre de l'ho1nme, elle est à la fois convention entre eux et ce qui permet de convenir. Peut-on, dès lors, étudier l'esprit sans la pensée, la pensée sans la parole et la parole sans la communication? Ce questionnement, sur fond de normalité lJerSUS athologie, a p conduit certains chercheurs de l'équipe de Bateson à édifier, au terme d'un parcours de près de vingt ans, une pragmatique de la communication humaine. C'est une présentation de ce mouvement de pensée que nous voudrions esquisser, pour proposer un repérage, marquer temps forts et filiations, afm d'ouvrir la discussion. Dans ce parcours, nous distinguons trois moments successifs, qualifiables de paradigmatique, théorique et méthodique. Le moment initial, paradigmatique, conduit le groupe de recherche des premières intuitions au paradigme de l'interaction. C'est le temps du foisonnement créateur. L'unité de pensée qui le traverse est perceptible, les références théoriques restant plurielles. Le deuxième m01nent, théorique, est celui de la synthèse et de la formalisation, celui des prolégomènes en vue d'une pragmatique axiomatique. Les concepts préalabletnent élaborés sont ordonnés et référés à ceux de disciplines d'amont, la philosophie du langage et la logique. Des repères épistémologiques sont proposés. Une axiomatique est avancée, qui sera reprise plus tard par Parret, philosophe du langage. Le troisième 1noment, tnéthodique, est celui de la construction empirique d'outils et d'instruments thérapeutiques adossés à l'appareil théorique, et de leur mise à l'épreuve clinique. Ce moment est aussi celui du morcellement: écoles, modèles et pratiques se multiplient et se dispersent, ce dont l'histoire des thérapies est coutumière, et s'inscrit dans le phénomène sociétal de schismogenèse conceptualisé par Bateson, comme nous allons le voir. L'appareillage théorique auquel a recours l'École de Palo Alto associe l'étude des signes et des rapports des signes et de leurs usagers, à l'étude des relations entre les usagers dans la

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communication, ainsi que la modélisation possible des différents niveaux de la communication par la logique. La première est l'objet de la pragmatique. La seconde est l'objet de ce qui est connu comme la pragmatique de la communication humaine, extension de la précédente. La troisième est la logique post-fregeenne.

Définition

et portée de la pragmatique

Bien que l'appartenance au courant de la pragmatique ne soit revendiquée que tardivement, par Watzlawick, les théories du langage sont, dès l'origine, des repères conceptuels essentiels pour le groupe de Palo Alto. On se souvient que l'adjectif anglais pragmatic a été substantivé sous la forme pragmatics par Morris, pour désigner l'étude des relations entre les signes et leurs usagers, et la situer ainsi vis-à-vis de la sétniotique, de la sémantique et de la syntaxe. On la distingue du pragmatisme (pragmatism), cette doctrine introduite par Williatn Jatnes qui évalue idées ou théories selon leur capacité d'agir sur le réel. On sait que, pour se démarquer du pragmatisme, Peirce donnera le nom de pragnJaticism à sa propre doctrine. Dans sa présentation de la discipline, Françoise ArmengaudIO situe fort heureusement le champ de la pragmatique à la croisée des recherches en philosophie et en linguistique et en fait lIne tentative pour répondre à des questions comme celles-ci: que faiJons-nous lorsque nous parlons ?( ...) qui crois-tu queJe suis pour que ttl JJleparles ainsi? (... ) dans quelle mesure la réalité humaine est-elle déterminée par sa capacité de langage? Science dans l'enfance, selon Paul Watzlawick, la discipline apparaît, pour Anne-Marie Diller et François Récanati, comme ce qui étudie l'utilisation du langage dans le discours et leJ marques Jpécijiqtles qui, dans la langue, attestent sa vocation discursive. Pour Francis Jacques, la pragmatique aborde le langage comme phénomène à la fois discursif, communicatij e! social. Anne Reboul et Jacques Moeschler postulent qu'elle est née en 1955, lors des conférences d'Austin aux William] ames Lecttlreslt. La pragmatique suscite l'intérêt de nombreux chercheurs, travaillant dans des champs de connaissance variés. Selon F. Armengaud, plusieurs catégories de penseurs y trouvent quelque

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matière. Wittgenstein et Strawson se sont penchés sur le lien entre signification et usage d'un mot ou d'une phrase. Austin et Searle ont fait du langage un objet d'analyse. l<.arl Otto Apel et Jürgen Habermas ont vu dans la pragmatique le moyen de renouveler une philosophie transcendantale de la communication et Francis Jacques celui d'approfondir la relation interlocutive. Les logiciens comme Frege, Russell, Carnap, Tarski, Quine, qui s'intéressent aux conditions d'attribution d'une valeur de vérité aux propositions, prennent en compte contexte et locuteurs. Les praticiens de la cOlnffiunication, qui concerne plus particulièrelnent notre propos, s'attachent aux effets réciproques et réflexifs des productions verbales et non verbales sur les partenaires en interaction.
Ils sont proches, généralement, de l'lule des sources de la pragmatique, la maxime pragmatiste de Peirce qui dit que la production triadique de la signification est orientée vers l'action et que l'idée que nous nous faisons des choses n'est que la somme des effets que nous concevons comme possibles à partir de ces chosesl2.

Pour Paul Watzla\vick, les ejjèts pragmatiques de la cOJnmunication humaine (sont) ses effets sur le comportement. Ces effets confus comme possibles à partir des choses nous semblent correspondre à la vision dynamique du monde proposée par Ludwig Wittgenstein13, comme ensemble de faits, et non de choses, ces dernières étant parties intégrantes d'un état consistant en une liaison d'objets. Agir dans un monde dynamique, sur lui et sur la vision que l'on a de lui, et non décrire un monde de choses statiques, telle se présente la fonction du langage en contexte, dans la communication. Dans sa généalogie de la pragmatique, Françoise Armengaud identifie comtne sources des pl1.ncipales lignées: Marx, Aristote, Saussure, l<.ant, Moore, Wittgenstein, Leibniz, Frege et Russell. Loin de chercher à remonter vers chacune d'entre elles, tâche gigantesque et hors de propos, nous nous limiterons à situer la place qu'occupe Palo Alto, de Bateson à Watzlawick, via Goffman, Sebeok, Birdwhistell et Hall, dans la lignée de la sémiotique empiriste. Celle-ci prendrait sa source chez Morris et, avant lui, chez Pierce, Frege, Wittgenstein et Bar-Hillel. Bateson s'est référé à Russell, Carnap, Tarski et Wittgenstein. Watzlawick lui-même se réfère à Morris,

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Wittgenstein et Carnap et considère, avec Searle, que l'étude de la communication peut intéresser les trois domaines déjà cités de la sémantique, de la syntaxe et de la pragmatique. Pour lui, le caractère pragmatique de la communication réside dans ce q-u'elle est faite de comportements et qu'elle affecte le comportement de ceux qui y prennent part, en raison de leur seule présence. L'étude des signes du langage s'est opérée initialement par l'approche sémantique qui traite de la relation des signes, des mots et des phrases aux choses et aux états de choses: ce fut l'étude simultanée du sens, de la référence et de la vérité. Elle s'est poursuivie par l'approche syntactique qui étudie les relations des signes entre eux, des relations des mots dans la phrase ou des phrases dans les séquences de phrases: on a cherché à formuler des règles de bonne formation pour les expressions et des règles de transformation des expressions en d'autres expressions; le respect de ces règles est une condition pour que les fragments ainsi générés soient pourvus de sens et susceptibles de se voir attribuer une valeur de vérité. Cependant, ce qui caractérise la pragmatique reste l'influence mutuelle des locuteurs. Répondre à une question comme "qui croistu que je suis pour me parler ainsi?" conduit de la relation entre signes et usagers des signes, à la relation entre les locuteurs. Cette dernière dépasse donc l'analyse des signes du langage.

Concepts et innovations

pragmatiques

La pragmatique est sous-tendue par trois concepts: la performance, l'interaction et le contexte. Le concept de peiformance évoque la compétence communicative des locuteurs, qui se manifeste lors de l'accomplissement de l'acte en contexte. Le concept d'interaction rend compte de ce que le langage ne sert pas seulelnent ni avant tout à représenter le monde mais sert à accomplir des actions. Cette pensée imprègne les Investigations Philosophiques de Wittgenstein. Parler c'est d'abord parler à quelqu'un, agir sur autrui et percevoir les effets des actes de l'autre. Le concept d'interaction justifierait à lui seul, s'il était besoin, l'intérêt que présente la pr,agmatique pour les thérapeutes lorsqu'elle avance la vocation du langage à agir. Cette vocation reste indépendante des présupposés de ces mêmes

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thérapeutes relatifs aux modes d'action de la parole, qu'ils se reconnaissent dans la tradition cathartique d'Hippocrate, ou dans la tradition rhétorique d'Antiphon et d'Artémidore. Le concept de contexte est central et caractérisant pour la pragmatique. Il rappelle que les échanges se tiennent en situation. Lieu, temps, locuteurs, liens, sont indispensables pour qui veut analyser un entretien, mais aussi séquençage, réciprocité, ponctuation, ainsi qu'effets directs du non verbal sur les locuteurs et effets contextuels du non verbal sur le verbal. La connaissance du contexte permet à un observateur non seulement de s'expliquer ce qui se passe, mais avant tout de mettre en évidence l'influence que le contexte exerce sur le contenu des échanges et le sens qui lui est attribué. Les innovations de la pragmatique ont amené un renversement des principes qui guidaient les recherches avant elle. Il y a, désorlnais, primauté de l'emploi sur la structure, de la peiformance sur la compétence, de la parole sur la langue et de l'acte sur la description. La pragmatique, enfm, soulève des questions dont deux, au moins, sont en lien étroit avec notre propos. Ces questions sont, selon Françoise Armengaud, celles de la subj'ectivité et de l'altérité, qui ren,Toient à trois élaborations conceptuelles que sont d'abord la ])ragmatique stratégique de Hermann Parret, ensuite la vision kantienne du sujet réduit à la structure du moi et enfm la vision humienne du moi sans sujet. Selon Parret, la pragmatique relève du paradigme de la communicabilité de Wittgenstein parole et pensée sont équivalentes; le langage est essentiellement public et il n'y a pas de "langage privé". Y prenant appui, Parret énonce ainsi ses propres axiomes de la communication:
1. Le sujet parlant, de par son discours, ne peut pas ne pas communiquer. 2. Toute communication présente deux aspects, le contenu et la relation, tels que le second englobe le premier. 3. Toute communication implique la réciprocité, qui est symétrique ou complémentaire. 4. Toute communication actualise le système virtuel des significations et réalise en même temps la dépendance de ce système vis-à-vis des conditions de la communicabilité.

Du point de vue pragmatique, altérité et subjectivité sont indissociables. Le sujet est conçu comme interlocuteur, non plus à partir de la pensée, mais à partir de la communication. L'autre est

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celui avec qui j'interagis, c'est-à-dire chacun de ceux en présence de qui je me trouve et avec lesquels je ne peux pas ne pas communiquer. La question "qui suis-je ?", sans réponse prédicative, est devenue "comment me voyez-vous me voir ainsi ?". La question réciproque "qui est-il ?" est devenue '\roici comment je le vois (me voir) " et ses régressions. Dans un monde où, au moins pour l'homme, il serait impossible de ne pas communiquer, il serait impossible de se défmir hors de la réciprocité. De ce point de vue, la défmition du sujet hors contexte à partir du seul sujet est imprédicative (poincaré) donc potentiellement génératrice de cercle vicieux. C'est ainsi que la personne qui se présente porteuse de problèmes existentiels, révèle souvent des difficultés récurrentes dans l'échange.

Sens et non-sens

pragmatiques

Nous venons de voir apparaître le lien entre théories du langage et hypothèses sur l'origine des troubles de l'esprit humain. Si l'on constate que la co11érence des propos tenus par une personne sujette à des "troubles de l'esprit" est parfois défaillante, il est tentant de supposer que la réciproque est plausible. Il s'agirait de vérifier l'hypothèse suivante: si une personne sous influence permanente se trouve soumise à un discours incohérent, elle peut développer des troubles de l'esprit. D'où l'intérêt de nous arrêter sur la notion de non-sens pragmatique, le non-sens qui pourrait surgir du contexte de l'interlocution. Il est admis qu'une expression peut être dépourvue de sens du point de vue syntactique si elle n'est pas bien formée, ou du point de vue sémantique si ce qu'elle énonce est vrai ou faux dans toutes les circonstances possibles. Ludwig Wittgenstein a proposé qu'un énoncé, vrai ou faux de manière contingente, soit dépourvu de sens du point de vue pragmatique s'il est sans à propos, c'est-à-dire si son assertion n'est pas en lien av"'ecle contexte et ne joue aucun rôle dans le jeu de langage où il est asserté. En première approximation, une assertion (par opposition à une expression en général) serait sans à propos dans le jeu de langage en cours si elle ne transmettait pas une information dans le contexte. Et s'il était possible de transmettre une information dans un contexte donné en assertant une phrase non nécessairement vraie, l'assertion d'une phrase sémantiquement dépourvue de sens pourrait être pragmatiquement senséet.!.

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Wittgenstein a fait remarquer qu'une expression est sans signification si elle n'exclut pas quelques unes des possibilités qui sont ou,rertes dans un contexte donné. Pour rendre l'information intelligible, c'est-à-dire pour lui donner un à propoJ, l'énonciation doit exclure au mOlls quelques unes des possibilités préalablement ouvertes. Et ce qui différencie les possibilités ouvertes de celles qui ne le sont pas, à un moment donné de l'échange, est déterminé par au moins trois conditions: d'abord, par le genre de jeu de langage qui est en train de se jouer; ensuite, par le contexte du déroulement du jeu de langage; enf1n, par le coup précédent, joué dans le jeu de langage. Chaque jeu de langage prend ainsi appui sur certaines conditions préalables, nommément certaines présuppositions et certaines règles sans lesquelles le jeu ne pourrait pas exister; ces préconditions ne peuvent ni être introduites dans la question traitée ni rester inobservées dans un jeu de langage, sous peine de rendre inintelligibles les mouvements du jeu. Donc, pour Wittgenstein, la signification complète de chaque phrase est fixée simultanément par la signification standard, donnée par le dictionnaire, par la syntaxe et par le contexte; en particulier, le contexte doit déterminer les conditions de l'élimination des possibilités non pertinentes par l'énonciation. D'une manière plus générale, pour Wittgenstein, notre vision du monde est stable et universelle, c'est-à-dire non spécifique à un jeu de langage particulier, alors qu'un contexte est variable et local c'est-à-dire spécifique à un jeu de langage particulier, à un moment donné. Vision du monde, contexte et signification standard déterminent les possibilités qui sont ouvertes, c'est-à-dire celles qui peuvent être exclues par une assertion. Une assertion n'a donc pas de sens si elle manque de pleine signification parce que le contexte est absent ou inapproprié. Il y a des présuppositions qui sont constitutives de la signification standard d'une phrase. Asserter, dénier ou douter d'une telle présupposition est dépourvu de sens, du second point de vue. La seule exception réside dans le fait d'enseigner à quelqu'un la signification standard en question, ce qui revient à métacommuniquer. Il y a des présuppositions qui sont constitutives de notre vision du monde. Dénier ou douter de telles présuppositions produit du non-sens, de l'inintelligibilité, de la confusion ou pire.

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Deux considérées.

conceptions

en lien avec l'influence

méritent

d'être

Actes de langage

et métaphores

La théorie des actes de langage a eu pour conséquence d'inciter les linguistes à s'intéresser au langage du point de vue de l'action, sur la façon d'agir sur le monde. Venue de la philosophie analytique anglo-saxonne, elle s'est donné pour but de reformuler les problèmes philosophiques à partir d'elle. Les deux auteurs qui l'ont fait connaître, on le sait, sont John Austin et Chaïm Perelman. Historiquement, elle trouve son origine chez les linguistes et se rattache à la pragmadialectique. Le fondateur, Austin, considérant des expressions comme "la séance est ouverte" et "adjugé !", a plaidé pour la thèse selon laquelle tout énoncé est un acte. Il a distingué les énoncés performatifs des énoncés constatifs. Si les seconds peuvent s'évaluer en termes de \Trai ou faux et relever de la logique, les premiers le sont en termes de réussite ou d'échec. Austin a repéré trois niveaux différents pour exprimer l'idée que le langage est action. Le premier niveau est locutoire. Le langage y est examiné en tant qu'activité cognitive et motrice. Le deuxième niveau, illocutoire, considère les actions symboliques et sociales conventionnellement liées à des énoncés. Le troisième niveau, perlocutoire, est celui des effets plus ou moins indirects que la parole peut avoir sur les auditeurs. Ces effets sont liés au sens des mots non pas intrinsèquement mais de manière indirecte, ni stable ni permanente. L'argumentatif relève du perlocutoire ou des effets perlocutoires. L'assertion a valeur d'engagement. Si argumenter est intervenir sur les opinions de son auditoire, on a avantage à adapter l'argumentation à celles-ci. Tout argumentateur se fait ainsi une sorte de pré-représentation de son auditoire et son discours va être modelé en fonction de cette image. Des traces de cette image apparaîtront dans son discours. Les distinctions sont donc faites entre l'auditoire réel ou physique, l'auditoire que se représente l'argumentateur et l'auditoire qui va être représenté à travers le mécanisme d'adaptation à lui. De ce fait, dans une large mesure, toute argumentation est dialogique. Dialogique est

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tout ce qui concerne les phénomènes comme la présence de l'argumentaire dans le discours de l'argumentateur, alors que dialoguaI évoque le jeu de langage entre les locuteurs. La représentation que l'argumentateur se fait de son auditoire est fonction de théories sociologiques primaires, sorte de construction collective qui fonctionne comme une imagerie naïve du social. Entre les connaissances objectives partagées et le partage des systèmes de valeurs, il y a un lien logique15. La correspondance entre métaphore et pragmatique est celle de l'influence exercée au travers d'un acte de langage. Transfert de sens par substitution analogique, selon Lakoff et Johnson, la métaphore est présente dans notre langage et donc dans nos pensées et actions. La métaphore est par eux envisagée comme prol'essus de pensée qui transpose une notion abstraite dans l'ordre du concret. La métaphore permet de comprendre quelque chose en termes d'autre chose et structure les actes que nous effectuons en la disant: dans notre culture (toutes ?), des valeurs sont attachées aux dimensions et orientations de l'espace. Les hautes études et les basses besognes, la grandeur d'âme et la petitesse d'esprit, l'avenir devant soi et le regard en arrière. Il est petit de passer sa vie à dire l'omment les autres ont été grands, nous dit Stendhal. Le concept, l'activité et le langage étant structurés métaphoriquement, les processus de pensée humains sont en grande partie métaphoriques. Nous n'avons qu'à peine conscience du caractère fondamentalement métaphorique de notre système conceptuel. Notre façon de parler du monde présuppose une métaphore, laquelle se trouve à l'amont de toute théorie scientifique. La métaphore ne peut être comprise indépendamment de son contexte eXpérientiel. Elle donne une compréhension partielle d'une chose et en masque d'autres aspects. Ce qui en découle est donc toujours partiellement inadéquat. Changer de métaphore, c'est changer de cadre conceptuel16. Cette très rapide évocation des ongmes concepts de la pragmatique va permettre Pragmatil's of human l'ommunication17. et des principaux de contextualiser

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