Le paradoxe humain

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L'auteur resitue dans cet ouvrage le psychisme de l'Homme dans le contexte de l'évolution et en analyse les caractéristiques fondamentales. Il souligne l'importance des limitations de ce psychisme à l'origine du malaise de l'homme, inextricablement enchevêtré dans le désir d'ouverture aux autres et la nécessité, toujours en vigueur, de se battre irréductiblement pour exister à quelque prix que ce soit. Cette étude nous confronte aux potentialités et aux limitations inhérentes du psychisme de notre espèce et nous amène à une vision à la fois réaliste et optimiste de l'humanité.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296376977
Nombre de pages : 272
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Le paradoxe hurnain
Essai d'anthropologie humaine

Psycho - logiques Collection dirigée par Alain Brun et Philippe Brenot
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho - logiques.

Sarah EBOA-LE CHANONY, La psychologie de l'Individuation. L'Individu, la Personne et la Crise des 28 Ans, 2004. Monique ESSER (dir.), La programmation neuro-linguistique
en débat, 2004. Georges KLEFT ARAS, La dépression: approche cognitive et comportementale, 2004. De CHAUVELIN Christine, Devenir des processus pubertaires, 2004. BALKEN Joséphine, Mécanismes de l'hypnose clinique, 2004. BALKEN Joséphine, Hypnose et psychothérapie, 2003. MALA WIE Christian, La carte postale, une oeuvre. Ethnographie d'une collection, 2003. WINTREBERT Henry, La relaxation de l'enfant, 2003. ROBINEAU Christine, L'anorexie un entre deux corps, 2003. TOUTENU Denis et SETTELEN, L 'affaire Romand~ Le narcissisme criminel, 2003. LEQUESNE Joël, Voix et psyché, 2003. LESNIEWSKA Henryka Katia, Alzheimer, 2003. ROSENBAUM Alexis, Regards imaginaires, 2003. PIATION-HALLÉ Véronique, Père-Noël: destin de l'objet de croyance, 2003. HUCHON Jean, L'être vivant, 2003. ZITTOUN Catherine, Temps du sida Une approche phénoménologique, 2002. LANDRY Michel, L'état dangereux, 2002. MERAI Magdolna, Grands Parents Charmeurs d'enfants, 2002. LUONG Can-Liem, Psychothérapie bouddhique, 2002. RAOULT Patrick-Ange, Passage à l'acte. Entre perversion et psychopathie, 2002. CASTEL Anne, Destruction inachevée, 2002.

Régis VIGUIER

Le paradoxe humain
Essai d'anthropologie humaine

L'Harmattan 5-7,rue de l'Éco1ePolytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

FRANCE

Du même auteur

Au

seuil de la prychologie des profondeurs.

Etude

comparative des doctrines de

Janet et d~dler, Presses Universitaires du Septentrion, Lille, 1993.
Introduction à la lecture d~!fred Adler, L'Harmattan, Paris, 2000.

Adler et Fadlérisme, ue sais-je? na 2558, PUF, Paris, 1990 (en Q collaboration avec Georges Mormin). La théorie analYtique adlérienne, coll. Médecine et psychothérapie, Masson, Paris, 1993. (en collaboration avec Georges Mormin) Un idéalpour la vie, (traduction présentée et commentée de What life shouldmean toyou, d'Alfred Adler, L'Harmattan, Paris, 2001.

cg L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7286-2 EAN : 9782747572866

à A/bine

SOMMAIRE
SOMMAIRE. . .. . .. . .. . .. . .. . .. ... . .. . .. ... . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. AU LECTEUR. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . ..

9 11 13 25 37 37 43

AVERTISSEMENT

INTRODUCTION

-

L'Anthropologie Analytique.........

CHAPITRE I - L'étrange paradoxe de l'Homme........... CHAPITRE II - L'incontestableconstat...................... 1- Le spectacle de l'Histoire.................................... 2- L'innovation du monde de l'humain......................
CHAPITRE III ambivalence.

Le psychisme, spécificité humaine. Son
de la psychologie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .

...........................................................

1- Importance

2- Omniprésence de la psychologie...........................
3- Les trois élargissements de la psychologie. . .. . . . . .. . . . . ..

51 51 57 61 67 67 71 85

CHAPITRE IV - Les deux processus et les deux états...... 1- La voie royale de la compréhension du phénomène
humain.
(métanature)

. .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. . . . . .. . .. . .. . .. . .. . . . . ..

2- L'état primaire de nature et l'état secondaire de culture
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . ... . .. 3- L'Humanescence.

CHAPITRE V
que.

-

Psychisme

primaire,

psychologie

généri-

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . ....

1- Mécanismes fondamentaux et leurs limitations......... 2- Identité de la psychologie du groupe et de l'individu.. 3- Perspectives: perfectibilité et humanisabilité relative.. CHAPITRE VI de la civilisation

93 93 126 129

Lecture analytique de l'histoire. A l'aube
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

131

9

CHAPITRE VII

- Une société pour l'homme................

1- La compétition et sa nocivité................................ 2- Propriété, frustration et épanouissement................. 3- Incertitude et vérité. Devenir et utopie.................... 4- Le sens de la vie................................................ 5- Le Bien, le Mal.................................................
6- EtI1ique et liberté. . . . . . . . . . . . . . .. . .. . .. . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . ..

151 169 161 165 168 174 179

CHAPITRE VIII
culture.

-

Politique

de nature

et politique

de

. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .

1- Rôle de la politique............................................. 2.. La politique, affaire de psychismes......................... 3- Progrès technologiques et progrès psychologiques.. .... 4- Esprit d'une politique de métanature ..... CHAPITRE IX

185 185 188 197 198 209 209 212 225 235 235 248 242 243 247
253

-

Psychologie

et conditions

qualifiantes...

1- Psychoécologie................................................ 2- Propositions pour une écologie psychologique......... CHAPITRE X - Education des profondeurs
CHAPITRE XI

...

-

Réflexions sur la nature humaine.........

1-Evolution....................................................... 2- Doublenature................................................. 3- Nécessité de conditions favorables........................ 4- EtI1iquehumaine..............................................
CONCLUSION GLOSSAIRE D'ANTHROPOLOGIE

.......................
ANALYTIQUE......

BIBLIOGRAPHIE
IND EX.

...

....

263 267

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . ..

10

AVERTISSEMENT

AU LECTEUR

Le lecteur ne s'étonnera certainement pas de l'omniprésence de la psychologie dans un ouvrage traitant précisément de psychologie. Si, comme nous l'affirmons, la spécificité de l'Homme ne réside pas dans la nature de son corps, proche de celui de l'animal, mais dans le développement de son psychisme, le lecteur ne s'étonnera pas non plus des thèses directrices de cet ouvrage selon lesquelles, entre autres, rien d'humain n'échappe à la psychologie dont l'extension est éminemment souhaitable dans des domaines où l'on l'imagine rarement. La politique, affaire essentiellement d'interactions de psychismes, est l'un de ces domaines. La place privilégiée de la psychologie ne doit pas laisser croire à un psychologisme déformateur qui ramènerait tout à une psychologie abusive ou rigide. Mais il faut bien reconnaître qu'elle est la clé de la spécificité humaine, le psychisme, et, quand il s'agit de l'analyse et de la compréhension du comportement, aucun des autres paramètres ne peut échapper à son regard critique. Le psychisme humain est riche de promesses, mais également limité et fragile, au point que ses limitations rendent compte tout autant que ses aptitudes de la condition humaine dont il est peu d'êtres qui nient qu'elle soit pénible. L'insistance à souligner le rôle central de la fragilité du psychisme humain et à en faire la source capitale de notre désenchantement peut paraître exagéré, sinon empreint d'un pessimisme foncier, réducteur, dangereux et peut-être même pathologique. C'est en effet un aspect rarement mis en avant d'une façon systématique et décisive, sinon dans le rappel vague, indéfini et fataliste, de l'imperfection de la nature humaine. Or, d'une part, ce désir de minimiser les limitations psychiquesl, loin de les gommer, en complique la maîtrise. Car c'est en permanence et à notre insu qu'elles peuvent resurgir et agir dans l'ombre de notre ignorance. Et c'est constamment qu'il faut en tenir compte pour pouvoir s'en protéger en choisissant des attitudes qui les neutralisent et les compensent. D'autre part, ce n'est pas forcément dans les progrès réalisés que l'on trouvera les raisons de se plaindre des nombreuses limites ni de l'insuffisance
1 Du grec tVUXlxaç, ui appartient à la p.ryché(XuX~),le principe de vie, l'âme qui anime le q corps et qui est le centre des désirs. En psychologie, est p.rychiquetout ce qui se réfère au psychisme, c'est-à-dire à l'ensemble des caractéristiques générales de la vie mentale propres au vivant et variables selon chaque espèce: la pensée et l'affectivité et leurs expressions comportementales.

Il

qualitative des potentialités psychiques, mais en s'interrogeant sur les raisons qui peuvent les freiner, voire les faire avorter ou dévier. Certaines affirmations ou certaines relations entre des faits ou des idées pourront sembler de simples hypothèses peu fondées. Mais elles sont les résultats d'une expérience clinique et d'une démarche qui, partie du constat difficilement contestable de l'extrême difficulté pour l'Homme de se réaliser harmonieusement, analyse sa constitution psychique et sa place dans l'Evolution. Une conclusion semble s'en dégager et s'imposer. Le travail de l'Evolution demeure inachevé en ce qui concerne l'hominisation. Il a permis un réel saut qualitatif, par rapport à ses prédécesseurs, sans lever vraiment les limites psychiques qui les marquaient. Ainsi la constitution psychique humaine est-elle hypothéquée. C'est bien pour cela que les risques de dérapages existeront toujours, tant sont inhérentes au psychisme humain les incomplétudes et les limites, ainsi que la fragilité d'un appareil psychique, si sensible. Quelques termes, peu nombreux au demeurant, ont été formés pour défmir clairement un concept. D'autres, existant déjà, ont reçu une acception particulière qui en délimite ou en élargit la signification, comme l'état de nature. Un glossaire à la fin de l'ouvrage précise tous ces sens. Nous invitons à s'y référer. Certaines répétitions d'idées qui ne manqueront de frapper le lecteur sont intentionnelles. Elles sont destinées à souligner l'importance d'un thème, notamment quand il s'agit d'un concept propre à ce que nous avons nommé l'Anthropologie AnalYtique et dont il sera question au chapitre suivant. Elles constituent l'axe transversal qui veine l'ensemble de l'essai. On pardonnera les autres. L'objectif de ce travail étant de tracer le cadre psychologique dans lequel vit l'Homme, nous avons voulu rester dans ce cadre général sans proposer de solutions précises. Celles-ci sont du ressort de chaque groupement humain, local et international. Cet essai se veut également un hommage à tous les penseurs qui, depuis l'Antiquité, ont fait de l'Homme et de ses difficultés l'objet de leurs réflexions.

12

INTRODUCTION

L'ANTHROPOLOGIE

ANALYTIQUE

Le paradoxe humain constitue une eXplicitation des concepts de l'Anthropologie AnalYtique. Cette réflexion cherche à comprendre l'intrigante situation paradoxale de l'être humain qui recherche au plus profond de lui l'amour et la sécurité, mais que l'engrenage de ses actes, affolés et désorientés par les événements, emporte dans une tourmente qui le mène à une violence dévastatrice et à une cohabitation méfiante et périlleuse avec les autres. Elle met en lumière l'origine du psychisme humain à deux niveaux parallèles et contradictoires, l'un primitif d'avant l'hominisation et l'autre issu de l'hominisation, qui se prolongent et interagissent simultanément ou alternativement. Elle insiste également sur le stade d'évolution psychique de l'Homo sapiens sapiens, fortement marquée par d'inexorables et irréductibles limitations qui freinent et perturbent le fonctionnement du psychisme et dont il faut être conscient. En tout état de cause, constate-t-elle, le psychisme, au stade d'évolution atteint, constitue la spécificité humaine à laquelle il convient de toujours se référer. Ce psychisme se compose de constantes invariantes, universelles, déjà partiellement décelables chez les prédécesseurs de l'Homme2, et d'un ensemble réactionnel qui en forme l'expression individuelle, imprimée à travers le vécu personnel. Cette réflexion prône donc le fondement de l'action humaine, dans tous ses aspects, sur la connaissance et le respect du fonctionnement du psychisme, de ses aptitudes et de ses limitations. Elle cherche à apporter ainsi sa contribution à la compréhension des raisons de l'ambigu et insatisfaisant comportement humain, oscillant de l'égoïsme brutal et décevant à l'héroïsme le plus désintéressé et le plus attachant. Ses principes forment une grille de lecture qui, pensons-nous, peut éclairer certains aspects du phénomène humain, resté, à bien des égards, encore très mystérieux.

2 C'est le p.rychisme primaire qui recouvre les tendances, universellement les vivants, mais sous des formes différentes selon les espèces.

présentes

chez tous

13

Né dans le même monde que les autres vivants, l'Humain ne peut être, par nature, ni spécialement meilleur ni spécialement pire que les autres espèces qui l'ont précédé ou qui cohabitent avec lui. Il est aussi fragile que les autres êtres, mais la surdimension de ses désirs, de ses émotions et de son imagination, trop approximativement encadrées par une raison et une conscience limitées, rend cette fragilité plus aiguë et emmène facilement ses réponses aux problèmes posés vers des impasses individuelles et sociales où, tributaire des circonstances, il se révèle, tantôt un peu plus humain, tantôt encore un peu plus primitif3. C'est la raison pour laquelle la vulnérabilité du psychisme suppose nécessairement un environnement favorable qui l'incite à délaisser les modes de pensée et d'action préhumains4 et l'aide à donner le meilleur de lui-même. L'Homme ne peut pas espérer trouver ce climat propice dans la nature qui est régie par les schémas directeurs beaucoup plus simples de prédominance de l'intérêt individuel et de dominance du plus fort. C'est à lui seul qu'incombe la tâche de créer un milieu satisfaisant et enthousiasmant, conforme à ses aspirations les plus profondes. Car personne d'autre ne peut l'accomplir à sa place. Notre espèce est, depuis son émergence, en cours d'extraction du milieu sauvage antérieur à son apparition. Ce processus dure depuis des dizaines de millénaires et durera encore très longtemps, car l'enchevêtrement d'attitudes contradictoires, primitives et civilisées, ainsi que la méconnaissance des raisons de cet enchevêtrement ne permettent que des avancées lentes, ponctuelles et loin d'être définitives, sans jamais offrir la rassurante garantie d'un achèvement quelconque. La civilisation, la vraie, est celle qui a le pouvoir d'humaniser5. Elle se définit par
3

Qui appartient à l'étatprimairede nature,antérieur à l'action visible de la dynamique

d'humanisation qui tend à contrebalancer l'état de nature avant de le réduire substantiellement et peut-être le remplacer. Dans toutes ses phases, sauf la dernière, hypothétique, le primitif coexiste avec la tendance à l'humanisation, dans une démarche lente, irrégulière et instable, de telle sorte que l'état psychique de l'humanité offre sans cesse une image, profondément insatisfaisante, de mélange inextricable d'humain et de primitif. Primitif s'oppose à civilisation humaniste (centrée sur le bien de l'Homme, de chaque homme) et s'applique à tous les états où prédominent exclusivement, préférentiellement ou fréquemtnent les attitudes en usage dans le monde de la nature: compétition et égocentrisme forcé ou estimé forcé. Préhumain lui est synonyme. Ce terme insiste sur l'origine de l'état primaire de nature, antérieure à l'Homme qui la continue partiellement. Cet état priJJJairede nature s'impose comme le modèle de comportement propre à la nature d'où il surgit. 4 Voir la note précédente. s Voir le glossaire, prychocultureet civilisation.

14

l'extension de son propre univers à celui des autres, par la disparition de l'esprit de rivalité et son remplacement par celui de coopération dans des cadres établis qui favorisent la réciprocité et garantissent que l'abandon du repli protecteur de l'égocentrisme ne se retournera contre personne. Mais ces cadres ne peuvent émaner que des instances responsables de l'organisation de l'espace de vie et comme ce sont les hommes politiques qui détiennent le pouvoir de gestion et de décisions, la psychologie doit s'insérer dans ce domaine capital pour les Humains et aider à créer les institutions incitant à l'humanisation de la société. Le terme d'AnthropologieAnalYtique reflète bien ce souci. Anthropologie) souligne la place de l'Homme, conçu comme épicentre universel et valeur suprême à laquelle doivent se référer toutes les représentations de la vie et toutes les entreprises humaines. Ce terme rappelle la nécessité de la connaissance de l'Homme à travers le réseau de toutes les sciences humaines, accompagnées de la psychologie qui en analyse les données et les répercussions sur le psychisme. AnalYtique, implique que cette connaissance passe par l'intégration de motivations abyssales, archaïques et animales. L'Anthropologie AnalYtique cherche à préciser le sens de la place de l'Homme dans la vie, les raisons de ses difficultés et la manière de les dépasser en réalisant un environnement conforme à sa nature. Elle rejoint, sur certains concepts, la réflexion de nombreux penseurs dont l'intérêt est majeur dans le champ psychanalytique, philosophique, scientifique ou social, sans toutefois s'y réduire ou la remplacer. La psychologie des profondeurs6 propose des clés interprétatives du comportement humain dont certaines se révèlent, à l'expérience, éminemment fécondes et efficaces. Parmi celles-ci, se trouvent la notion d'inconscient, sans laquelle on ne peut rien saisir du psychisme et la notion de fragilité7 inhérente à la nature humaine, malgré laquelle et à cause de laquelle il lui faut sans cesse développer sa propre valeur et la faire reconnaître. Seule en effet la confiance en sa propre valeur peut prémunir contre les agressions et les défaites de la vie qui remettent en cause à tout moment le sentiment de capacité de gérer efficacement sa vie. C'est à cause de notre fragilité foncière que s'impose la nécessité de se trouver des compensations qui peuvent être socialisées et équilibrées ou, au contraire, égocentriques et déstabilisantes. Parmi les autres

6

S. Freud, C. Jung et particulièrement

A. Adler. L'inconscient

a une longue histoire, mais

c'est à Freud qu'il revient de l'avoir étudié et théorisé profondément. 7 Sentiment et complexedJitgériorité, hez le psychologue autrichien A. Adler. c

15

concepts que propose la psychologie8 se trouvent celui que nous avons renommé et explicité, l'empreinte directrice individuelle initiale9 de la personnalité, l'unité de la personnalité et l'inéluctable insertion de l'individu dans un tissu social. L'empreinte directrice) pour abréger, correspond au noyau fondamental de la personnalité. Elle s'élabore dans l'inconscience ou la mi-conscience des premières années et oriente, d'une manière privilégiée et subjective, la vision ultérieure des événements, ainsi que le comportement, tout en préparant un terrain prédisposant à d'éventuelles pathologies ultérieures. La notion d'unité de la personnalité décrit celle-ci comme une structure dont tous les aspects, conscients et inconscients, sont liés entre eux et tendus, chacun à sa manière, vers l'objectif suprême, la réussite optimale de sa vie. Un autre facteur capital est constitué par la présence inévitable de l'individu dans un contexte social qui à la fois, le construit, l'enrichit et se trouve à la source de sa déstructuration. C'est quand le milieu social réduit les risques de déstructuration et accroît les chances d'épanouissement que l'on peut parler de civilisation. C'est une découverte progressive qui amène petit à petit les hommes à comprendre que, seules, l'ouverture aux autres et la coopération sont susceptibles d'apporter plus d'harmonie et d'équilibre personnel et sociallo que la concurrence conflictuelle et la tension qui l'accompagne nécessairement. Ainsi apparaît de plus en plus clairement la responsabilité de chacun dans l'établissement de ce contexte équilibrant. Et cette responsabilité s'accroît proportionnellement au pouvoir détenu par les responsables sociaux chargés de changer le climat de vie. Par psychologie, il ne faut pas entendre exclusivement une théorie déterminée, appliquée rigoureusement, toujours marquée par le regard subjectif de son auteur et en concurrence avec une pluralité d'autres propositions. Mais, en l'absence de base commune, il s'agit plutôt d'accepter, dans les différents courants, les propositions qui s'appuient sur un ensemble d'observations cliniques reconnues, à valeur universelle, perceptibles dans les analyses psychothérapiques, historiques et ethnologiques, conformes aux données scientifiques et dont les
8 L'Anthropologie AnalYtique utilise et prolonge ainsi plus précisément, sans s'y réduire, certains concepts adlériens qui ont montré leur valeur explicative du comportement humain. Voir note 73. 9 Sryle de vie, chez Adler. Le terme d'empreinte offre l'avantage de faire ressortir qu'il s'agit d'une étape qui survient à un moment précis, qui aura de fâcheuses conséquences si on la manque et qui initie une façon particulière de réagir devant la vie.
10 Sentiment social, sens social ou communautaire chez Adler.

16

conclusions convergent vers une image invariante de l'Homme dans ses lignes directrices psychiques, ses besoins, ses capacités, ses limitations, son mode de fonctionnement et de réactions. Ces propositions se concrétisent par une tentative d'application de la psychologie des profondeurs à la constitution sociopolitique. On constatera d'ailleurs que dans le cadre de cet essai, l'accent sera mis plus sur les aspects sociaux de l'étude du psychisme que sur le champ de la psychothérapie, encore que les conclusions soient similaires dans les deux domaines, l'Homme étant fondamentalement semblable dans les différents aspects de sa vie. Ce modèle de fonctionnement invariant du psychisme est d'ailleurs toujours clairement connu et reconnu sans contestations de chacun qui en exige l'application pour lui-même, tout en étant réticent à l'accepter pour les autres. On risque de mutiler la psychologie en limitant son action à de ponctuelles interventions: mesure d'une aptitude, clarification d'un problème ou restructuration d'une personnalité. Des auteurs, comme Alfred Adler, ont beaucoup contribué à rendre la psychologie à son objet: l'Homme dans l'intégralité de son milieu, abyssal et social. La psychologie, dans ce sens, est plus qu'un sens psychologique authentique qui resterait empirique. Elle est un esprit, procédant d'une connaissance, d'une compréhension et d'un respect absolus des besoins psychologiques connus et des mécanismes présidant au comportement et à ses déviations. Bien qu'intégrée la plupart du temps dans un ensemble théorique plus vaste, c'est cette psychologie des profondeurs qu'il convient de faire intervenir dans toute relation interpersonnelle et sociopolitique à laquelle elle doit servir de base et de normes. Le rappel fréquent des limites et de la fragilité du psychisme de l'Homme pourra créer l'impression chez le lecteur d'une insistance douteuse, voire malsaine, en tout cas pessimiste et inutile. Il n'en est rien. Au contraire, c'est la volonté de séparer les vicissitudes du corps, dont on admettait volontiers la fragilité, des faiblesses du psychisme dont on glorifiait, malgré tout, la nature, si supérieure à celle des animaux, voire si semblable à l'image de Dieu, qui a freiné ou faussé la compréhension de ce psychisme. La recherche des remèdes à ces faiblesses devait en être retardée d'autant. Le psychisme humain est en fait un réaménagement amélioré de celui des êtres précédents, avec toute la précarité des matériaux utilisés et les potentialités prometteuses de ses améliorations. L'Anthropologie AnalYtique est le terme qui recouvre l'étude de la spécificité humaine, le psychisme, enraciné dans l'héritage préhumain dont les manifestations comportementales reflètent les réactions, souvent

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discordantes et désespérées, à la sauvagerie de l'existence. Elle repose sur l'analyse du paradoxe qui fait d'un être en quête d'amour et de bonheur l'être le plus inapte à atteindre l'objet de sa recherche. Et cette quête constitue sans nul doute la préoccupation essentielle de cet être. C'est également l'énigme la plus surprenante et le drame le plus saisissant, celui du désir d'amour avorté qui se mue facilement en haine et violence, et de sa conséquence, l'incapacité de jouir d'un bonheur durable et stable, autrement qu'en rêves, en contes et en promesses réconfortantes d'une vie future de plénitude. La plus grande conscience qu'a l'Homme de l'intensité et de l'amplitude de ses désirs lui fait apparaître avec netteté ses étroites marges d'action et ses échecs, sans lui donner néanmoins des moyens à la hauteur de ses aspirations. Manifestement, l'Homme semble contraint d'agir, comme si quelque chose lui échappait et que des réflexes le conduisaient inlassablement à ce qu'il ne voudrait pasll. Et visiblement, l'Homme semble avoir de bonnes raisons d'agir ainsi. L'incompréhension de son état entraîne pour lui l'impossibilité d'y remédier. Les causes de ce malaise ne se trouvant pas, de toute évidence, dans sa constitution physique ni dans l'environnement physique ou cosmique, semblable pour tous les vivants, elles ne peuvent se trouver que dans sa constitution psychique et dans sa conception de la vie qui en est l'émanation. Il faudrait alors plutôt penser à un ensemble de limitations naturelles du psychisme et de dysfonctionnements causés par la méconnaissance et les mauvaises utilisations des tendances de ce psychisme. L'Homme vit dans un univers psychique en partie primitif et préhumain que n'efface ni ne transcende suffisamment l'accroissement de conscience, au point que les recours à des comportements primitifs apparaissent comme une déplorable fatalité pesant sur le psychisme humain. Par son indifférence totale au sort des vivants et son affligeante impassibilité face aux aspirations humaines, la nature semble friser la perversité. Mais elle n'est en fait qu'étrangère à ce qui résulte de ses lois fondamentales. La difficile et nécessaire compréhension du psychisme humain et de sa traduction dans le comportement exigent assurément l'anamnèse de l'Homme. Et celle-ci nous ramène à son contexte d'origine, l'Evolution, qui est la matrice du vivant dont il ne peut qu'en porter les

11 "Vraiment, je hais.'~

ce que je fais, je ne le comprends EpUre aux Romains,

pas,

car je ne fais pas

ce que je veux,

mais je fais

ce que

St Paul,

7, 15-16.

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caractéristiques, physiques et psychologiques. L'être humain est ainsi le produit de deux processus, imparfaits tous les deux: l'hominisation, processus globalement achevé, établi durablement sous l'action de facteurs biophysiques12, et l'humanisation,processus initié dès le début de l'humanité, en cours de réalisation continue et irrégulière et encore inachevé actuellement. L'accroissement de conscience a déclenché une relative autonomie à l'égard de son milieu d'origine, sous la forme d'une surnature13 ou métanature14Jmatrice de la civilisation et espoir d'une humanisation en profondeur. La position de l'Homme dans la lignée évolutive est récente et probablement éphémère à l'échelle du temps. Son saut qualitatif n'estompe en rien les traces quasi indélébiles de ses origines que rappellent sans cesse ses limites psychiques. La transformation de notre espèce, encore partiellement immergée dans la nature sauvage, en communauté planétaire vraiment humanisée est peutêtre inachevable et restera peut-être toujours une séduisante illusion. Ainsi, depuis environ 400 siècles, en Europe, lJHomo sapienssapiens15 est-il tiraillé entre deux modes de comportement, reflet des deux dimensions dans lesquelles il est contraint de vivre: -l'état primaire de nature qui perpétue les conditions de vie préhumaine ; -l'état secondairede culture ou métanature16issu de la prise de conscience que l'état de nature préhumaine est inapte, par sa vision égocentrique et la rivalité permanente qui en est la conséquence, à réaliser les besoins profonds d'attachement, de sécurité et d'achèvement des potentialités. L'Homme, né en effet dans l'étatprimaire de nature, essaie de s'en extraire lentement sous l'effet du dynamisme humanisateur, luimême constamment court-circuité par la permanence de l'état antérieur. Cette double appartenance à des modes de comportements opposés, le tiraille et l'écartèle sans cesse. Il souhaite et espère l'un, mais ne rencontre
12 Dans le processus d' hominisation, l'évolution du psychisme est envisagée comme une conséquence du réaménagement mécanique du cerveau, alors que dans le processus d' humanisation, le psychisme, devient l'acteur de la transformation de la mentalité et de l'environnement humain. 13Superposé à la nature. 14Voir le glossaire et les chapitres II et IV. 15 L'humanisation proprement dite remonte à l'origine de l'Homo saPienssapiens (environ 1000 siècles) et s'étale en un long processus qui est loin d'être achevé. Le chiffre de 400 siècles représente approximativement son arrivée en Europe, après 600 siècles de cohabitation sans grande originalité culturelle au Proche-Orient. 16Voir le glossaire et les chapitres II et IV.

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que l'autre dans la réalité tangible de la vie. Ces deux états fonctionnent sur des modes entièrement opposés: égocentrisme et rivalité permanente / ouverture à l'Autre et coopération. Ni dans le domaine animal, préhumain où existe le désir de sécurité, de tranquillité et d'attachement, étouffé par la nécessité de survie ni dans le milieu de l'Homme, ces deux états ne s'excluent complètement. Mais cette coexistence n'est vraiment marquée et dommageable que pour l'Homme dont les capacités de développement et les exigences sont sans commune mesure avec celles de l'animal et requièrent des conditions de vie exceptionnellement favorables. D'une manière générale, le recours au mode primitif de satisfaction est fonction de l'impossibilité supputée de trouver la sécurité et la gratification d'une manière socialisée et non-violente. La vie de l'Humain se déroule donc dans un univers vraiment peu fait pour lui. Ses désirs sont incompatibles avec l'état brutal de la nature. La vie dans l'état primaire de nature est-elle d'ailleurs vraiment souhaitable pour un vivant tant soit peu évolué? Ainsi la vie humaine à deux niveaux si contradictoires est-elle, pour l'Homme, un état à la fois normal et inadmissible, et une source permanente de troubles. La nature de l'Humain17 est ainsi complexe et difficile à cerner et exige la mise en œuvre d'une pluridisciplinarité, notamment la collaboration constante de la psychologie qui devient la coordinatrice des sciences de l'Homme dans la mesure où le psychisme est la caractéristique essentielle de l'Homme. Son importance, son élargissement à tous les domaines et son ingérence dans la majeure partie des actes de la vie s'imposent naturellement. La psychologie fédère tous les chercheurs de sciences humaines à la recherche d'une image de l'Homme, de portée universelle et invariante, en deçà des modalités les plus diverses apportées par le vécu individuel ou culturel. La perplexité engendrée par ce paradoxe, déjà noté et déploré par des auteurs de l'Antiquité, est inhérente à la vie. Les contraintes de l'existence et l'instabilité de l'Homme sont en effet inhérentes à notre vie et en face d'elles, il n'y a qu'une même interrogation désespérée et qu'un même espoir, utopique peut-être, celui d'une élévation du niveau de conscience de l'Homme, puisqu'il est certain que ne se modifiera ni l'univers environnant ni la constitution de son psychisme. Et cette interrogation

17 Par nature humaine, on entendra l'ensemble de réactions de base invariantes qui constituent le prychismeprimaire humain, au-delà des formes que le vécu individuel leur a données, en les adaptant à la personnalité et en les orientant autrement.

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ne se peut énoncer qu'en termes d'universeI18, c'est-à-dire applicable à tout homme. L'Homme est autant tributaire de l'Evolution pour son psychisme que pour son physique. L'anamnèse du psychisme éclaire nos tendances de base, nos mécanismes de réactions antérieurs à l'Homme, nos limitations, dues à l'insuffisance d'évolution, et l'insertion profonde de notre psychisme dans un ensemble de réflexes préhumains. C'est le rôle de ce que l'on pourrait nommer la Psychologie énérique'9de rechercher les G tendances universelles du psychisme humain qui forme le Psychisme Primaire, et de constater que ces tendances préexistent, plus ou moins visiblement chez les autres espèces selon leur stade d'évolution et selon notre capacité de lecture de ces tendances. Tout vivant tend en effet à réagir de la même manière à un environnement semblable. Le psychisme de base (lepsychismeprimaire) est inchangé depuis les premiers temps de notre espèce et ne changera vraisemblablement pas20. Ce sur quoi il nous est possible d'agir, c'est la manière d'utiliser et d'orienter des données intangibles. C'est par les prises de conscience de la nécessité d'aménager le territoire de l'Homme, répercutées par l'éducation et les modifications des institutions politiques qu'une mentalité peut évoluer. C'est là la source d'une civilisation humaniste. L'analyse du psychisme primaire amène à mettre en lumière les limitations de ce psychisme que l'on est accoutumé à occulter et à subir, pour pouvoir ne retenir que les aspects glorieux pour notre espèce, sans comprendre d'ailleurs pourquoi nous restons si souvent impuissants devant les difficultés. Et pourtant ces limitations sont très agissantes au point que l'on pourrait se demander si, avec les incohérences, les déviations et les excès qu'elles engendrent, elles ne freineraient pas les gains de l'Evolution, si tant est qu'elles ne les annulaient pas, en grande partie. Les progrès semblent ne pouvoir naître sans se heurter à des limites incomprises. C'est également dans le cadre de l'Evolution qu'il faut placer le problème du Mal. L'on pressent qu'il ne s'agit pas d'une situation simpliste, la lutte entre un Bien et un Mal absolus dans laquelle l'Homme serait impliqué par la force des choses,
18"Aimer l'universel" (Cicéron, Tusculanes,Livre III) 19 On nommera ce qui concerne les tendances constantes du psychisme de tous les vivants, psychisme primaire général, qui appartient à toutes les espèces et les tendances constantes de chaqueespèce, psychisme primaire spéetfique.Voir le glossaire. 20 Il convient de distinguer le psychisme primaire général, commun à tous les vivants du psychismeprimaire spéetfiquequi en est la forme propre à chaque espèce y compris l'espèce humaine.

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mais plutôt d'un ensemble de circonstances dues à la position de l'Homme dans l'échelle de l'Evolution et singulièrement de la difficulté pour lui de dégager son psychisme de l'enracinement profond dans la nature préhumaine. Ainsi la recherche de la réalisation de ses potentialités individuelles, positive en soi, malgré sa brutalité, devient-elle en effet inévitablement un mal, par son incapacité à tenir compte des effets de la conscience qui peut exacerber tous les besoins, en imaginer des solutions extrêmes et justifier n'importe quelle stratégie. Cette recherche d'existence, encore une fois positive, devient aussi un mal par son impossibilité à en concevoir la satisfaction pour des êtres exigeants et nombreux21, autrement que par un mode de pensée égocentrique. Ce dépassement d'un bien naturel22 vers un mieux, plus adapté aux espoirs humains, exige une réorientation complète des réflexes psychologiques humains. L'incapacité totale de ce réaménagement des réflexes ou la capacité insuffisante et limitée à un réaménagement partiel correspond au mal moral. Ce n'est qu'une stagnation dans un milieu de vie centré sur soi et qui néglige ce qui n'est pas soi. Car avec l'Homme, l'univers amoral de la nature s'immoralise nécessairement s'il ne se moralise pas. L'Homme est, en quelque sorte, condamné à la morale s'il veut réussir son aventure. Les réactions primitives dans un univers peu regardant à la vie et au bonheur des individus deviennent inadéquates, transposées dans un autre monde un peu plus soucieux de l'intérêt de ses individus. L'histoire de l'humanité qui déroule sous nos yeux ses avancées encourageantes, entremêlées des douloureux spasmes de ses membres est celle d'une espèce dont l'obsédant sentiment de précarité l'incite à chercher, dans la sécurité, des preuves incontestables de sa valeur et les meilleures gratifications possibles. Cela l'amène, plus souvent qu'il ne le
21 Les effets des exigences, pressantes et variées de chaque être, sont renforcés par le nombre d'individus. 22 Si l'on peut considérer que la poursuite de la satisfaction des besoins représente un bien, c'est à cause de la pureté constitutive de l'intention, se développer, et à cause de l'amoralité des acteurs qui subissent entièrement les programmes comportementaux, sans y apporter d'intentions destructrices. Mais la nature n'en est pas moins objectivement perverse pour les animaux eux-mêmes, car elle les oblige à se conduire en âpres défenseurs de leur vie et à payer très cher la moindre défaillance de leur force. Pour tous les vivants, les tensions causées par la compétition et la loi du plus fort sont traumatisantes et ne laissent aucune place au développement de tendances affectives présentes chez l'animal, comme la recherche de contacts sociaux et de tendresse, par exemple. La domestication d'animaux très différents et parfois réputés sauvages, montre la possibilité d'extraire l'animal de son monde, de le civiliseren quelque sorte.

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voudrait, à se contenter de compensations maladroites et nuisibles, toujours souhaitées pleinement satisfaisantes, bien que fréquemment réduites à d'illusoires expédients. C'est également l'histoire d'une espèce qui a la passion d'exister et de faire exister ses désirs, mais qui manque cruellement de moyens adéquats et qui réagit avec l'agressivité des faibles et la maladresse brutale des méfiants et des habitués de la frustration. Notre espèce représente un moment de l'Evolution, celui du plus grand développement du système nerveux jamais réalisé jusqu'alors, mais combien relatif. Et dans l'histoire de notre espèce, nous n'en sommes qu'à l'aube de l'humanisation et de la civilisation dont rien ne garantit un aboutissement favorable. Il faut donc se résigner à ne considérer notre stade de développement psychologique que comme un stade initiatique, censé ouvrir de nouveaux horizons. A l'aune de l'humanisation, l'Homme paraît, culturellement, un enfant. Les progrès dus à l'Evolution semblent montrer clairement la capacité de l'Humain d'imaginer une organisation idéale, tandis que ses limites indistinctement perçues démontrent tout aussi clairement son incapacité à la réaliser. L'état des lieux tiré de toute expérience personnelle et du miroir de l'histoire porte à soupçonner un dysfonctionnement chronique des mécanismes psychologiques qui laissent entrevoir une inadaptation de l'humain au bonheur, dès qu'il n'est pas entouré de conditions favorables atténuant l'emprises des limites. La fragilité inhérente de l'Homme l'oblige à trouver de l'aide pour s'extraire du monde préhumain et pour en abandonner les réflexes si peu porteurs d'espoir, mais si tenaces. Mais, malheureusement, la seule aide sur laquelle il puisse compter, c'est lui-même, c'est dire que le malade doit s'opérer lui-même! Le monde viable pour les Humains n'existe pas dans l'état de Nature et il reste à construire. Sa construction est l'affaire de l'Homme seul, parce que la Nature a déjà fait tout ce qu'elle pouvait. C'est bien là l'importance de la psychologie pour y parvenir, car l'Homme devra se faire dieu et créateur, tâche ardue, délicate et exorbitante pour lui dont la solitude dans cette tâche le désoriente tant. Pour pallier ces insuffisances de civilisation authentiquement humaine, la psychologie devra investir des domaines où sa présence n'a pas paru jusqu'ici nécessaire et où elle semble même non souhaitable, voire suspecte, le domaine sociopolitique. Dans son ensemble, la politique suit encore le chemindesPrimitifs où, malgré d'irrécusables avancées, promesses fallacieuses, mensonges, ambiguïtés et profond mépris pour l'intérêt de la population, cachés derrière de clinquants discours témoignent du

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manque absolu d'esprit humaniste, hors du verbiage d'une communication tronquée. Et pourtant, seule l'instauration d'institutions fondées sur les espérances légitimes, présentes partout où vivent des Humains serait à même de les sécuriser et de les inciter à donner le meilleur d'eux-mêmes. Ces institutions, témoins des progrès, de la mentalité collective et catalyseurs de ces progrès devront se fonder sur une connaissance des mécanismes psychologiques, des aptitudes et des limites du psychisme, ainsi que sur une éducation des profondeurs23. Elles impliquent personnellement les responsables des décisions politiques selon une déontologie que l'on exige pour d'autres professions dont les décisions ont de lourdes conséquences et exigent un cadre à leur exerCice. Face au bilan des actes de l'Homme, son pouvoir, exercé dans la plus floue des ambivalences et la plus péremptoire subjectivité, suggère un degré de conscience trop grand pour l'imperfection de ses moyens et insuffisant pour saisir l'ensemble de sa situation et y répondre judicieusement. La réponse au défi de l'humanité est rendue ainsi très incertaine et aléatoire. Et cependant, nos indiscutables progrès passés nous disent notre perfectibilité, grâce à une éducation en profondeur en amont, et en aval, grâce à l'établissement d'institutions sociales et politiques favorables qui aident l'Homme à être plus humain. Qui pourrait soutenir sérieusement, en effet, que seuls les enfants et les plantes ont besoin de conditions favorables pour s'épanouir? Notre mentalité ainsi rectifiée traduira la réorientation de nos réflexes préhumains. C'est une tâche possible pour une civilisation responsable. C'est une tâche impérative pour l'humanité troublée. Cet essai constituera, en outre, un modeste hommage à tous ceux qui se sont penchés sur le seul objet qui puisse hanter notre esprit: la constitution de notre psychisme, son fonctionnement, le sens de notre vie et l'amélioration des conditions de notre passage sur Terre.

23 Par analogie à la psychologie des profolldeurs qui étudie l'Homme conscients et inconscients, l'Educatioll desprofolldeursvise à comprendre compte de son vécu conscient et inconscient.

dans ses aspects l'enfant en tenant

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CHAPITRE L'ÉTRANGE PARADOXE

I DE L'HOMME24

La recherche des conditions optimales de la réalisation de ses potentialités constitue, sous les formes les plus variées, la préoccupation majeure, voire exclusive, de l'Homme, comme de tout être vivant. La désillusion qui, invariablement, naît de la relativité du succès de cette recherche ne trouve, la plupart du temps, sa consolation que dans une résignation à ce qui ressemblerait à une fatalité indifférente au sort de l'Humain. C'est comme si chacun était conduit à faire le contraire de ce qu'il convient pour atteindre le bonheur recherché. Pourquoi l'Homme qui trouve son épanouissement le plus marquant dans l'envie d'être reconnu et aimé dans la sérénité s'acharne-t-il à recourir à des stratégies primitives qu'il voit, par une expérience répétée, aboutir au contraire de ce qu'il recherche? Comment une espèce qui peut le mieux peut-elle également se repaître du pire? Comment une espèce, qui exprime avec une telle vigueur une envie si viscérale de vivre et dont les individus aspirent tant à être aimés, choyés, valorisés et pris au sérieux que cela paraît une condition vitale à l'épanouissement de leur être, peut-elle accepter l'avortement ou l'affadissement de presque toutes ses envies? Comment cette espèce peut-elle vivre l'inconfortable décalage entre ses désirs incompressibles d'amour et la prégnante réalité, indifférente à ses états d'âme? Il Ya là un curieux paradoxe, celui d'un être qui ne rêve que d'amour, d'harmonie et de plénitude, et qui, le plus souvent, n'accouche que de satisfactions partielles et discontinues, obtenues à la suite de tension et de conflits épuisants, dévastateurs et sans cesse renouvelés. Confronté à son impérieuse envie d'exister pleinement et à celles non moins irrésistible des autres, souvent aussi généreuse, il oscille constamment entre l'égoïsme violent et la plus touchante confiance, ainsi qu'à l'altruisme le moins contestable. Il semble, en même temps, radicalement incapable d'organiser un espace de vie suffisamment harmonieux. Ses progrès même paraissent engendrer d'autres maux.
24 Le terme de paradoxe, du grec paradoxos (naQelooçoç,) contraire à l'opinion commune (naQel, para, à côté, et ooça, doxa, l'opinion) ou à l'attente, sera pris dans ce dernier sens de contraire à l'attente logique et, par conséquent, d'apparemment illogique et étrange. Le paradoxe dont l'apparence est incompréhensible demande toujours une explication qui doit être approfondie pour lever l'étrangeté de son apparence.

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L'ignorance de ce qu'il faudrait faire pour sortir réellement de cette impasse explique bien des stagnations, ainsi que le réalisme qui conduit à reconnaître que seuls l'égocentrisme et la force violente constituent, malheureusement, la solution adéquate et efficace à une grande partie des problèmes. Le cri d'étonnement et d'impuissance devant les piètres et angoissants résultats de l'Homme est trop déchirant et trop prolongé pour ne pas devoir mobiliser toute notre attention et tous nos efforts. Cette lancinante et permanente interrogation de l'humanité sur ses échecs et son incapacité à créer une terre humaine semble buter sur des obstacles invisibles, mais terriblement perturbants qui rendent le comportement humain ambigu et insatisfaisant. L'absence de réponse crédible reste comme une lacune béante et déstabilisante pour l'esprit humain et mène au scepticisme25. Et pourtant, dans l'intimité profonde de son cœur, chaque être humain sait que ce qu'il recherche passionnément, c'est de se développer dans un climat de sécurité et d'amour et pouvoir ainsi trouver la reconnaissance de sa valeur. Environ cent mille ans environ se sont écoulés depuis l'apparition de l'Homo sapienssaPiens26. Mille siècles d'espoirs toujours renouvelés, entremêlés de craintes, de terreurs et de désespérances n'ont pas atténué l'impression toujours résurgente d'insatisfaction, d'inquiétude et de solitude profonde face à la vie. Malgré d'incontestables acquis, accumulés au cours des millénaires, environ quatre mille générations d'humains ont témoigné de leur incomplétude, de l'état de tension qu'impose en permanence la survie en milieu rarement favorable et de leur inaptitude à être pleinement et simplement heureux27. Ainsi cet essentiel que représente la réalisation de soi, s'accompagne-t-il, grâce et à cause de l'émergence plus prononcée de la conscience, d'un dramatique sentiment de désarroi et
25((I..e monde est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et defureur, jouée par des sourds et qui n'a aucun sens. La vie n'est que l'ombre d'un pauvre acteur qui erre, parade et se lamente sur la scène et que l'on cesse vite d'entendre.", Shakespeare, Macbeth, Act. V, sc. 5. 26 Si on se limite à notre espèce, l' HOJJJOsapiens sapiens. Rien ne laisse supposer que les espèces antérieures, les Néandertaliens, l'HoJJJOerectus et l'Homo habilis aient connu de plus favorables et de plus épanouissantes situations. Seul un niveau de conscience plus restreint aurait été de nature à rendre la vie moins stressante, sans en ôter l'inquiétude d'une permanente précarité. 27 Il est probable que les pressions de l'environnement du paléolithique qui paraissaient s'imposer naturellement, les contraintes de la survie au jour le jour et le manque de références culturelles portaient moins les hommes de cette époque à prendre du recul face à cet univers. La précarité de leur vie leur paraissait plus naturelle et moins contestable.

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d'impuissance. Ainsi l'inaptitude à la réalisation harmonieuse des membres de l'espèce humaine paraît-elle devoir s'imposer comme la règle, du moins jusqu'ici. Les doutes ainsi suscités inciteraient aisément notre espèce à se croire destinée à être emportée dans le raz de marée du désespoir ou pire à s'envaser dans l'action ponctuelle de la routine quotidienne d'où émerge, sans cesse renouvelé et multiforme, le besoin de se sentir exister, ne serait-ce que dans les ornières de la médiocrité mesquine ou d'une mise en valeur de soi aberrante. L'improbabilité d'une telle inaptitude foncière à un épanouissement satisfaisant d'une part, et le refus de céder à la séduction d'explications réductrices ou hypothétiques28 d'autre part, invitent à concentrer notre réflexion sur cette primordiale et angoissante question en posant le problème en d'autres termes. Car manifestement, la confrontation avec les forces écrasantes de la nature29, la fragilité du corps et la perspective de sa destruction finale ne semblent pas, d'une manière générale, constituer la source principale des déceptions et des souffrances humaines marquantes. En effet, les contraintes physiques, par leur réalité visiblement indépendante de la volonté humaine, effraient paradoxalement moins, dans la mesure où elles offrent une résistance quantifiable et reconnaissable à l'effort humain et l'obligent plus impérativement à davantage de lucidité pour les maîtriser. Et lorsque la domination des limitations physiques s'avère impossible, l'impression que l'on est en face d'un état de fait inéluctable s'impose aisément. Cet état de fait nous amène à penser que la souffrance principale de l'Homme est d'essence psychique30. Vraisemblablement faut-il, comme le suggère Sigmund Freud, imaginer la source de nos difficultés à vivre dans notre constitution psychique31 ou, comme le déclare Alfred Adler, admettre que notre personnalité mal assurée et insérée dans une réalité sociale prégnante, trouve dans cette réalité la source de tous ses enrichissements et de tous ses problèmes, selon la justesse de la perception de ses exigences32.
28 Par exemple, la soumission à un état de fait contre lequel on ne pourrait rien et que contredirait d'ailleurs la constatation du progrès, même limité de l'humanité ou le recours à la croyance à une nature pervertie par le péché ou l'intervention intempestive et entêtée d'un dieu malfaisant, ayant ses raisons de gâter la vie. 29 La terreur produite par les phénomènes physiques étant proportionnelle à leur ignorance inquiétait certainement les populations primitives. 30Voir la note 1. 31Freud, Malaise datls la civilisatiotl,PUF, Paris, 1971, p. 33. 32 A. Adler, Uti idéalpottr la vie, L'Harmattan, Paris, 2001, p. 50.

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