LE PARADOXE PAYSAN

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Vache folle, plantes transgéniques, pesticides ou nitrates…Malgré les crises successives, les Français restent attachés à leur agriculture. Au moment de définir un nouveau contrat social entre l'agriculture et la société, il faut se donner de part et d'autre des ambitions et des projets sur des bases solides et durables, dans l'intérêt des générations futures, et redonner aux paysans à la fois leur fierté et leur place dans la société.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296383197
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LE PARADOXE PAYSANCollection Alternatives rurales
dirigée par Babacar SalI
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LE PARADOXE PAYSAN
Essai sur la communication
entre l'agriculture et la société
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7615-5A mon père, paysan.
D'am zad, labourer douar*
*en bretonPROLOGUE
Début 97, un sondage national vient rassurer les agriculteurs. L' im-
mense majorité des Français (9 sur 10) confinne leur rôle essentiel
dans la production d'aliments sains, sûrs, de qualité et l'entretien
des paysages et des campagnes!. A y regarder de plus près, cet
unanimisme de façade cache une situation très paradoxale: à la fois
de très fortes attentes de la société par rapport à l'agriculture et une
profonde méconnaissance des réalités agricoles d'aujourd'hui. De
traditionnelle ou conservatrice, l'agriculture est devenue, en quel-
ques décennies, moderne. Trop même pour certains! Au point que
le grand public anive à douter de la qualité de son alimentation et
par là de son agriculture. Aucun autre secteur d'activité écono-
mique n'a sans doute connu des gains de productivité et de qualité
aussi importants. L'agriculture a si vite changé que cette véritable
mutation, surtout depuis la dernière guerre mondiale (une «révo-
lution silencieuse », selon les mots de Michel Debatisse), est presque
passée inaperçue du reste de la société.
Quelques ll10is auparavant, en Inars 1996, éclatait l'affaire de la
vache folle, en raison du «lien potentiel » entre l'encéphalopathie
spongifonne bovine (ESB) et la maladie de Creutzfeldt-Jakob
(MCJ). Ce qui n'était jusqu'alors qu'une affaire de santé animale
devient du même coup un enjeu de santé humaine. Le déferlement
médiatique met brutalement l'agriculture sur le devant de la scène,
avec des remises en cause souvent rapides. Panni les accusés, les
agriculteurs, responsables d'avoir choisi des modes de production
contestables, de s'être laissé bercer par les sirènes du productivisme
ou de l'agriculture industrielle et de pratiquer une «agriculture
contre nature», au mépris du bon sens qui leur est historiquement
1 Sondage IPSOS janvier 1997.FNP AR --
Il- "'-..
attribué, sans se soucier des effets sur la sécurité des produits et sur
l'environnement: pollutions, destruction des paysages, atteintes à la
qualité de l'eau, de l'air, des sols... La liste des motifs d'inculpation
s'allonge au fil des colonnes. Responsables ou coupables?
L'histoire nous a appris à nous méfier des jugements par trop
rapides. Une chose est sûre: des dizaines de milliers d'éleveurs
français se sont vus injustement montrés du doigt et remis en cause
dans leur raison d'être fondamentale: nourrir la population. Peu
de temps après l'affaire de la vache folle s'engageait le débat sur
les plantes transgéniques, appelées pudiquement OGM (organismes
génétiquement modifiés). Le progrès scientifique apparaît alors aux
yeux du grand public comme une énonne machinerie incontrÔ-
lable et fortement dépendante des lobbies de l' agro-industrie. Les
révélations début 1997 sur Dolly, la brebis clonée, n'ont fait que
renforcer le doute, la peur aussi.
Devenus largement minoritaires, les agriculteurs français peuvent
être tentés par le repli sur soi ou par la manifestation violente,
sporadique. Cela serait une erreur grave, au moment même où le
pays attend beaucoup d'eux. Reste alors à reconstruire une identité
paysanne accrochée à la terre et au terroir, à répondre positivement
aux attentes des consommateurs et des concitoyens. Les agricul-
teurs ont globalement une bonne image dans l'opinion publique;
ils ne doivent pas craindre d'aller à sa rencontre. Ils gagneront à
être connus, avant d'être reconnus, pour leur place dans I'histoire,
dans la culture nationale et régionale, mais plus encore pour leurs
nouvelles fonctions à l'aube du XXe siècle ou du prochain millé-
naire. Tout est affaire d'échelle de temps.
Le virage, aujourd'hui nécessaire, est une bonne opportunité pour
les agriculteurs d'engager de nouveaux rapports avec leur envi-
ronnement : une chance historique. L'exigence de multiplier les
relations avec leurs voisins, le plaisir d'inviter dans leurs champs ou
leurs étables les enfants de la ville s'avèrent être, à l'expérience,
source de réconfort et de fierté. La peur de l'autre n'a jamais été
bonne conseillère. Le risque existe aujourd'hui que les agriculteurs
deviennent des étrangers dans leur propre milieu, le milieu rural,
sauf à engager dès maintenant une politique de communication
publique de proximité. Et le plus tôt sera le mieux.
Regards croisés sur l'image et l'identité. Réflexions face au miroir,
face à soi-même, face à l'autre, au proche ou au «prochain».
Accepter le droit de regard du consommateur, du citoyen... et
changer en même temps.de point de vue. Penser à la fois ville et
12campagne pour mieux comprendre la ville et la campagne, au mo-
nIent mênle où le rapprochement des habitudes de consommation,
des modes de vie, tendrait à tout confondre, à ne plus distinguer!
Le risque pour l'agriculture est de se penser en dehors de la société,
ou pire en marge de la société, comme si celle-ci se définissait indé-
pendamment de ses différentes composantes. Evidemment, l'agri-
culture a perdu de son poids démographique: elle représente ac-
tuellement moins de 5% de la population active. Mais l'influence,
notamment culturelle, ne se mesure pas à l'aune des pourcentages!
Les agriculteurs sont aussi bien sinon mieux placés que quiconque
pour penser et agir à la fois « global» et «local». D'un côté, les
contraintes économiques mondiales (PAC, GATT- OMC2...) pèsent
lourdement sur l'évolution de l' agriculture. De l' autre, l' atta-
chement au sol, au« pays », le goût et la passion d'un métier, la
volonté farouche de maîtriser Dame Nature et de contribuer ainsi à
nourrir l'humanité. L'agriculture, 'comme tout .secteur, se trouve
contrainte à l'ouverture, à l'échange, non seulement économique,
mais aussi culturel. Tout en prônant ici « une agriculture plus auto-
»3 et là-bas « le droit des peuples à se nourrirnome et plus écononle
eux-mêmes », au prix d'une révolution doublement verte.
Le risque est évident de se laisser guider et dominer par le déter-
minisme économique ou techno-scientifique, sans faire référence
au rôle des acteurs sociaux. Les agriculteurs doivent alors affirmer
leur mission et en aucun cas la réduire à la seule fonction de
production. C'en serait définitivenlent fini des paysans, comme du
développement rural dans nombre de régions ou de «pays» de
France. La production agricole reste fortement lié~ au territoire,
malgré les excès économiques qui tendent à la confiner à quelques
départements ou à quelques bassins de production, plutôt au nord
qu'au sud, dans les zones riches ou dynamiques, avec les dangers
de la concentration au niveau écologique, mais aussi de l'exclusion
sociale ou de la désertification.
Nourrir les hommes
L'aliment ne peut se résumer à sa fonction utilitaire (des protéines,
des glucides... ou de la fibre, comme disent les Anglo-Saxons), il
est lourd de significations symboliques et culturelles, à la fois, signe
2 PAC: Politique Agricole Comn1une(Europe)réformée en 1992 et en attente de
nouvelle réforme. GAIT: General Agreement on Tariffs and Trade, aujourd'hui
( Organisation Mondiale du Commerce).remplacé par I'OMC
Selon l'expression de Jacques Poly, directeur général de l'INRA, en 1978.
13de vie ou menace de mort. Comment expliquer autrement l'impact
médiatique de l'affaire de la vache folle, si ce n'est que la fonction
première de l'agriculture reste bien une fonction nourricière:
produire des aliments sains et de qualité, indispensables à la Vie.
Cette sorte de rappel à l'ordre indique que cette fonction vitale ne
peut être assumée à n'importe quel prix, ni à n'importe quelles
conditions. La fragmentation et la complexification des chaînes
alimentaires ont réduit le maïs au pop corn, le lait à la brique UHT,
la pomme de terre aux frites et aux chips. On avait tellement oublié
que derrière la saveur d'un fruit, le goût d'un fromage, se cachait
le savoir-faire d'un producteur ou d'un transfonnateur ! A force
de chercher le lien entre ce qu'il mange et ce qu'il veut être, le
consommateur a, consciemment ou non, retrouvé ou reconstruit le
chemin de sa propre identité personnelle et culturelle.
Les agriculteurs ont tout à perdre à se limiter à la seule production
d'aliments -pourquoi pas de molécules 1- au risque de se voir dé-
trôner un jour ou l'autre par l'industrie chimique ou biotechnolo-
gique. Nous n'en sommes heureusement pas là ! Les agriculteurs et
la société doivent redécouvrir les multiples fonctions liées à l' exer-
cice de leur métier. Un métier incomparable: une activité, des hom-
mes li~s à I'histoire d'un lieu avec ses spécificités sociologiques,
économiques, éc,ologiques et culturelles. Si aujourd'hui, chacun
décèle les risques' de ruptures4,celles-ci non seulement ne sont pas
consommées (n'allons pas trop vite en besogne f), mais l'enjeu de
l'agriculture est précisément de préserver, de consolider ces liens,
au besoin de les renouer.
L'agriculture peut, si l'on n'y prend garde, être mise demain au
rang des accessoires de l'histoire, du virtuel, une sorte de référent
commun, un atavisme constitutif de notre culture. L'enjeu est pré-
cisément de réaliser, en tout cas, dans un contexte aussi diversifié
que la France, que l'agriculture, avec ses multiples composantes,
tient une place réelle dans nos modes de vie (l'aliment, la gastro-
nomie...), notre cadre de vie ( le paysage, qu'il soit visité ou habité),
notre histoire, notre culture, non comme une référence historique,
mais comme une réalité à venir, à construire, dans une logique de
développement durable, acceptable ou « soutenable »5.
4 Il s'agit ~us de risques de ru~ture que de ruptures oQjectives notamment souli-
gnées parB. HeIVieu (Les Champs du futur. Ed. F. Bourin. 1993) : rupture
démographique, r!lpture entre agriculture et milieu rural, entre agriculture et famille
et enfin entre agnculture et nature.
S Le terme anglais « sustainable» a été traduit de manière réductrice par durable, en
limitant le conceEt à la préservation des ressources naturelles sans inclure le
niveau d'acceptabIlité et de responsabilité des acteurs sociaux.
14Paysan: titre, fonction ou statut?
Penser global et agir local. A l'échelle du village, de la commune,
du «pays », les agriculteurs doivent retrouver droit de cité, une
citoyenneté, dont tout un chacun se recommande aujourd'hui et
qui ne pourra longtemps s'abriter derrière des délégations succes-
sives. A l'inverse, avec la décentralisation, le principe de subsi-
diarité, la montée de l'intercommunalité, du développement local et
de l'économie territoriale, tout plaide pour que les agriculteurs
retrouvent grâce auprès de leurs voisins, de leurs concitoyens, au
prix parfois de menus services dans un milieu où l'isolement ren-
force le besoin de proximité pour entretenir et développer des
relations sociales.
D'ailleurs, en y regardant de plus près, la communication de pro-
ximité ou environnementale devient un enjeu tout aussi important
pour les agriculteurs que leur place dans les médias ou leur image
dans l'opinion publique. A commencer par la famille: le conjoint,
les enfants, les (beaux-) parents, les voisins. n ne s'agit plus de
déléguer, mais de s'impliquer personnellement dans une démarche
volontariste d'explication, de partage, d'échange. Ici la passion,
l'affectif, le contact direct prennent le pas sur l'effet d'annonce. Il
faut descendre de la tribune à la tribu. Contrairement aux appa-
rences,cette communication(que d'autres appelleraient« relations
publiques ») n'est pas la plus facile. Habitués à la culture orale, les
agriculteurs n'en sont pas moins prisonniers d'une certaine pudeur,
du poids de l'interconnaissance codifiée. Chacun se connaît... et
chacun à sa place! Une certitude: les agriculteurs doivent, à tous
les niveaux, prendre en main leur propre communication: parler et
partager, écouter et témoigner!
Au-delà des outils ou des techniques de communication, il faut
s'attacher au fond du problème: quel type de communication
veut-on installer entre l'agriculture et la société, loin des fastes de la
publicité, mais au plus près des acteurs sociaux? Quelles sont les
relations objectives et subjectives entre les agriculteurs et les autres
composantes de la société? Les relations objectives, le plus souvent
interpersonnelles, sans médiation, tiennent de ces contacts directs
entre des consommateurs, des citoyens, des touristes, des voisins et
l'agriculteur «multi-fonctionnel» (producteur de biens et de
seIVices,paysan, citoyen...). Elles sont avant tout basées sur des
pratiques sociales ou économiques, comme l'achat direct aux
producteurs. Les occasions de contact deviennent de plus en plus
rares, notamment dans les populations jeunes et urbanisées.
Malheureusement, ces rencontres sont accidentelles ou aléatoires en
15fonction des mobilités sociales, encore réduites, ou des mobilités
géographiques, à la faveur du tourisme vert ou d'actions de com-
munication volontaristes comme les « portes ouvertes ».
Plus généralement, la société entretient avec son agriculture des
relations subjectives qui s'enracinent dans une relation historique,
culturelle, mais aussi politique, économique, sans que l'acteur social
se sente individuellement engagé ou impliqué. Nous sommes ici
dans un monde complexe: celui des représentations collectives
tirées de l'histoire, celui des systèmes de valeurs où l'économique,
le politique, la technique mais également le religieux sont étroi-
tement imbriqués. La valeur « travail» en est une bonne illustration.
Nous abordons aussi de front le monde de l'image (notamment à
partir de l'actualité traitée par les médias) et de l'opinion, synthèse
composite de l'ensemble des facteurs ci-dessus, et validée par les
réseaux sociaux d'influence, un espace où l'opinion publique se
fonne et se défonne au gré des mouvements sociaux, des échanges
économiques ou symboliques, des chocs culturels comme l'affaire
de la vache folle.
L'important n'est pas tant aujourd'hui de proposer les actions de
communication entre l'agriculture et la société que d'en définir le
champ et au-delà, d'analyser les stratégies sociales, implicites ou
explicites, individuelles ou collectives. n n'est pas rare de voir les
commanditaires de telle ou telle étude d'image se fixer sur l'effet
escompté, sur l'impact médiatique, les «retombées presse» ou
l'audimat, plus que sur les effets sociologiques. Le choix d'une
stratégie de communication doit aussi se situer entre démagogie et
démocratie, entre l'image et l'identité, entre le virtuel et le réel,
quand le bon sens paysan nous ramène à la réalité. fi semble
aujourd 'hui salutaire que les stratèges en communication repren-
nent à leur compte les interrogations citoyennes sans les dénaturer,
ne serait-ce que parce que celles-ci demeurent, au-delà de cam-
pagnes télévisées ou électorales et qu'elles ne sauraient rester
éternellement et impunément sans réponse.
L'agriculture risque de sortir perdante d'un tel mutisme; il signi-
fierait, aux yeux des concitoyens, un refus de communication, voire
une auto-justification partisane ou un repli corporatiste. Le drame
collectif de la paysannerie est sans doute d'avoir à réfléchir aux
conditions de sa sUIVie, au moment où les logiques successives de
restructuration ont réduit massivement le nombre des agriculteurs.
Même si l'on doit mettre au crédit de cette évolution une aug-
mentation substantielle de leur niveau de vie, devenu de plus en
16plus comparable à celui des autres catégories sociales,le bilan des
pertes en forces vives semble lourd dans les zones à dominante
rurale.
Au coeur des liens sociaux
L'avenir de l'agriculture comme secteur économique, des agri-
culteurs comme acteurs sociaux, dépend manifestement de plus en
plus de ces rapports, positifs ou négatifs, avec le reste de la société,
que ce soit au sein des filières ou au coeur d'un «pays », d'une
région, d'une collectivité. Curieusement, l'analyse d'un tel pro-
blème reste encore très fragmentée ou réduite à l'échelle d'un
territoire, le plus souvent restreint, alors que la comparaison inter-
nationale, en raison de composantes sociologiques, culturelles ou de
stades de développement très différents, serait à l'évidence extrê-
mement fructueuse. Voilà de quoi alimenter à l'avenir des pro-
grammes transnationaux de coopération ou de recherche, associant
les acteurs sociaux et en premier lieu les agriculteurs eux-mêmes.
Tout laisse à penser qu'au-delà des différences culturelles, les pro-
blèmes de médiation de lien social, voire de statut de l'agriculture
au sein de la société, sont sans doute analogues entre pays membres
d'une même communauté économique. Et les différences peuvent
être source d' enrichisselnent mutuel.
Avec l'affaire de la vache folle surgit de façon explicite une nou-
velle attente autour de la qualité globale des produits, depuis les
conditions de production jusqu'à leurs effets sur le consommateur-
citoyen, notamn1ent en matière de santé. De son côté, l'irruption de
l'écologie dans les années 70-80 induit une nouvelle demande
sociale, aujourd 'hui en cours de construction, autour de la protec-
tion des ressources naturelles, de l'environnement au sens large, in-
cluant les paysages. La convergence historique de ces évolutions, à
l'échelle de quelques décennies, repositionne l'agriculture, non
comme un secteur économique banalisé au même titre que les au-
tres activités, mais com01e un enjeu de société.
Au moment où l'agriculture réfléchit à sa propre communication,
elle ne peut faire l'économie d'une analyse de la société dite de
communication. Cette société, qui, paradoxe de la situation, se
nourrit des dernières technologies dites de « communication », s'est
progressivement substituée à la société rurale, porteuse, elle, des
valeurs de tradition. L'agriculture s'est peu à peu diluée dans le
reste du corps social. Elle n'a pas pour autant perdu son identité
propre. Au contraire, elle dispose d'atouts pour retrouver une
légitimité forte pour ce qu'elle est et ce qu'elle représente, une
17définition conjointe de son identité, plus que de son image, loin des
slogans et des coups de publicité, en décidant d.e centrer sa com-
munication sur ce qui fait ses spécificités et sans doute, quelque
part, sa raison d'être. Il s'agit d'une sorte d'ancrage du réel pour
la société virtuelle, un lieu d'enracinen1ent face à la mobilité, à
l'urbanisation, à la mondialisation, une école du vivant quand la
technique pousse à la production industrielle, artificielle, un lieu
d'apprentissage de l'espace et du temps pour une société où le
nomadisnle et la vitesse oublient l'un et l'autre.
L'agriculture vit une situation nouvelle et paradoxale: elle doit
apprendre à gérer des éléments contradictoires, constitutifs à la fois
de son image et de son identité. Les paradoxes ne manquent pas: le
terroir contre la molécule, la niche et la production de masse, l' éco-
nomique et l'écologique, le naturel contre l'artificiel, la qualité
contre la pollution, l'héritage de la tradition et l'impératif de mo-
dernité... Mieux vaut s'appuyer sur cette complexité, caractéris-
tique des systèmes vivants, et l'assumer en tant que telle, que de la
renier ou de diaboliser l'une ou l'autre des extrêmes. Ces contra-
dictions apparentes peuvent être aussi les ressorts d'une nouvelle
dynamique sociale, à l'intérieur du milieu lui-même et rendue
transparente à son environnen1ent. Si les enjeux sociaux sont clairs,
la communication sera d'autant plus facile.
Au-delà du champ de la communication (ce dont on veut parler),
c'est bien la teneur des messages qui importe (ce que l'on a à dire)
et le choix des interlocuteurs, plus que des cibles, en évitant de se
laisser emporter par les courants de surface, quand il faut plutôt
craindre les lames de fond et en privilégiant précisément le fond (le
contenu) sur la tonne (l'apparence, l'image). Ce choix-là appar-
tient aux acteurs eux-mêmes: jouer le jeu de la vérité, des ques-
tions-réponses, de l'échange, sans tabous de part et d'autre, ou
privilégier la séduction, voire la manipulation. Il s'agit bien plus
d'écouter, d'intonner que de chercher à convaincre à tout prix. Le
choix des uns et des autres tout comme l'intention ne sont pas
neutres: ils conditionnent à l'avenir les fondements du contrat
souhaité entre l'agriculture et la société. L 'heure fi' est pas à la
fuite, aux fanfaronnades ou aux plaintes misérabilistes, mais à une
confrontation conviviale, conlme un rendez-vous à ne pas manquer
ou une relation à entretenir.
18I - COMMUNIQUER
OU COMMENT REPONDRE AUX
ATTENTES DE LA SOCIETE
Depuis quelques années, tout discours politique de responsable
professionne~agricole digne de ce nom déclame que l'agriculture
doit et devra répondre aux attentes de la société. fi fut un temps où
les agriculteurs étaient persuadés de l'immanence des impératifs du
marché. Après la contrainte économique (à l'ère de la concurrence
et de la mondialisation) voilà donc, selon le cas, l'obligation socio-
logique, politique ou citoyenne: preuve que les agriculteurs de-
vront individuellement et collectivement définir leur place dans la
société, non seulement à partir de ce qu'ils sont ou voudraient être,
mais plus encore en fonction de ce que leur entourage attend
d'eux. A y regarder de plus près, l'exercice est loin d'être simple.
Au-delà des discours, comment détecter les véritables attentes de la
société par rapport à son agriculture, à ses paysans, tout en se
méfiant des a priori, des principes ou des fausses évidences, comme
des contradictions? Et ce, pour quelques raisons simples.
D'abord, les attentes de la société ne sont jamais complètement
explicites. Elle émergent d'une confrontation nécessaire, voire de
conflits entre des intérêts catégoriels, convergents ou opposés. Ainsi
les attentes des néo-ruraux, qui ont choisi de résider à la campagne,
ne sont pas entièrement con1patibles avec les nuisances venant de
ceux quj y travaillent au quotidien, et ce, depuis des générations!
De même, les consommateurs sont naturellement soucieux de qua-
lité, d'authenticité, quand les fonnes «modernes» de distribution
les ont progressivement éloignés des producteurs.
19Ensuite, les concitoyens des agriculteurs connaissent de moins en
moins les réalités de l'agriculture contemporaine et leurs attentes
sont, dès lors, empreintes de nostalgie, de mysticisme, voire d'idéa-
lisme : le retour au naturel, au bon sauvage, à la nature pure, indem-
ne de souillure, ce qui, dans de nombreux cas, interdirait toute
intelVention humaine. Cela nous autorise à exercer un regard cri-
tique sur des sondages sur l'agriculture où l'on demande à chacun
de s'exprimer sur un sujet dont il ne connaît pas ou peu les tenants
et les aboutissants.
Nous SOll1ffieSici face à des représentations, des images. En outre, la
fonnulation des questions induit souvent dans ce cas des réponses
plutÔt contonnes aux attentes des commanditaires de sondages, de
même que le choix d'aborder ou non des thèmes brillants, comme
aujourd'hui l'environnement, demain les manipulations génétiques,
l'agriculture industrielle ou intensive, voire les aides publiques. Par
ailleurs, les attentes sont loin d'être homogènes. Or, tout se passe
trop souvent comme si nous étions face à un corps social faisant
bloc quand la réalité est beaucoup plus composite, nuancée et
évolutive! Ceci veut dire que toute stratégie de communication doit
être diversifiée, adaptée au contexte socio-économique local et
constamment remise en cause. Il ne s'agit pas d'adopter les mêmes
thèmes, ni de constituer des argumentaires identiques dans le
Limousin, en Alsace ou en Bretagne! De plus, l'actualité récente
(vache folle, OOM...) tend à mettre l'agriculture au premier plan et
rien ne dit qu'à terme l'opinion publique ne s'infléchisse pas en
fonction de son degré de connaissance des problèmes agricoles et
des pratiques des agriculteurs. Si la majorité des concitoyens garde
confiance en ses agriculteurs, il est indispensabJe d'identifier les
mécontents, les dubitatifs, les méfiants, voire les opposants.
L'analyse des mouvements sociaux ne peut s'affranchir des acti-
vismes minoritaires.
Citons deux exemples parmi d'autres: Greenpeace et les mouve-
ments de défense du bien-être des animaux. Le premier, aujour-
d'hui présidé en France par un vétérinaire rural, vient de faire des
plantes transgéniques son nouveau cheval de bataille, après le
nucléaire. Connaissant les actions spectaculaires de Greenpeace des-
tinées à créer l'événement pour attirer l'attention des médias
(comme l'occupation du port autonome de Saint-Nazaire à l'au-
tomne 96 en empêchant les débarquements de soja américain trans-
génique), il est à craindre que ce ll10uvementcherche à occuper le
terrain aux dépens des organisations professionnelles agricoles. En
outre, celles-ci sont contraintes à s'exprin1er inopinément sur ce
20sujet, malgré un souhait évident de nombre d'entre elles d'éviter le
débat, au nom de la libre circulation des marchandises ou plus sim-
plement au nom du progrès scientifique et technique. De leur côté,
les associations de défense des animaux, comme la «Protection
Mondiale des anin1auxde fem1e», obligent l'agriculture à aborder
de front le problème du bien-être des animaux, et ce, de façon pu-
blique. Sont mises à l'index les n1éthodes d'élevage industriel:
veaux et volailles en batterie, truies entravées, animaux confinés et
claustrés... Quand tout un chacun rêve -et la publ~citénous y invite-
d'animaux en liberté, de veaux élevés souSla mère, de volailles en
_ liberté ou de porcs en plein air!
L'agriculture se voit là condan1née à gérer publiquement ses con-
tradictions internes, ses modèles de développement. Au moment où
il s'agirait plutôt de faire front contre les critiques, parfois rapides,
le monde agricole peut difficilement parler d'une même voix,
d'autant qu'en son sein de nombreux agriculteurs revendiquent
haut et fort tel ou tel type d'agriculture, comme l'agriculture bio-
logique, amenée à se singulariser et donc à se démarquer de l' agri-
culture classique, conventionnelle ou intensive. Dans un monde
concurrentiel, ces signes de distinction peuvent même apparaître
comme des atouts différenciateurs. Autant dire que dans le concert
médiatique comme dans le débat public, les agriculteurs et leurs
organisations auront maille à partir avec d'autres porte-parole de
minorités agissantes, au sein de leur corporation comme en dehors.
Mieux vaut s'y préparer pour mieux choisir ses arguments, conso-
lider ses convictions, se défendre si besoin, ou aller au devant des
questions embarrassantes. Au-delà de certaines divergences ou
oppositions stériles, il reste le même amour du métier, et par delà les
remises en cause nécessaires, la volonté de bien travailler, de
partager une passion et d'en vivre. On peut même penser que cer-
taines revendications portées par ces mouvements protestataires
(dont de nombreux internationaux) ne sont pas loin de faire l'una-
nimité et correspondraient ainsi à une évolution inéluctable, même
si elle peut être différée: une fonne de pression sociale à laquelle
on ne peut faire la sourde oreille!
Enfin, les attentes sont souvent contradictoires. La société bouge
sous l'influence de couples de forces opposées qui agissent sur un
même individu ou sur des groupes distincts. A l'heure où le mar-
ché et la mondialisation poussent à la flexibilité et au nomadisme,
l'individu résiste en s'abritant dans des emplois apparen1ment plus
stables comme la fonction publique. Dans le même temps, il s'en-
21racine dans un quartier, une ville, en résidence principale ou en
résidence secondaire, pour une partie plus réduite, mais croissante,
de son temps.
La consomn1ation alimentaire navigue, elle, entre la tentation de
l'exotisme, signe de mondialisation -à domicile ou au restaurant-, et
l'attrait du terroir, témoignant de l'esprit du lieu, du «local». Il
n'y a qu'à voir le succès, hier, des pizzerias, aujourd'hui, des
cuisines asiatiques, sud-américaines ou nordiques et l'attrait
parallèle des produits du terroir ou de qualité (labels, AOC...). Le
consommateur-citoyen manifeste une volonté de mieux com-
prendre le monde, de donner du sens à ses actes économiques en
tant que producteur, consommateur ou contribuable. Il se fait sa
propre idée de ses actes de « consommatelir-entrepreneur ». Dans le
même temps, il se laisse tenter par le rêve, l'impulsion, le religieux,
voire les sectes: la quête du Graal, entre le civisme consumériste et
l'irresponsabilité instinctive ou irréfléchie, entre le sens et l' irra-
tionnel !
Comment appréhender les attentes de la société
Quand la pression sociale se transfoffi1een législation ou en régle-
mentation, voire en marché, c'est quelle est déjà parvenue à un cer-
tain stade de maturité ou de développement. Actuellement, chacun
sent ou pressent l'émergence de mouvements sociaux, dont cer-
tains sont a priori complètement autonomes par rapport à l'agri-
culture. Par contre, celle-ci, en tant que corps social, ne peut se
détenniner en dehors de ces courants de pensée, des systèmes de
valeurs, dominants ou minoritaires.
En clair, les agriculteurs doivent se considérer comme des acteurs
sociaux à l'échelle de leur exploitation, de leur commune, de leur
pays..., mais aussi sous des fonnes collectives, organisées ou non en
groupes de pression, pour proposer ou s'opposer, infléchir ou
résister. Cela suppose qu'ils ne se contentent pas de se situer en tant
qu'agriculteurs, producteurs de lait, de porcs ou de légumes (même
intégrés dans une filière), mais aussi qu'ils revendiquent d'être des
agents économiques contribuant au développement d'une produc-
tion, voire à l'équilibre et parfois au déséquilibre des marchés, ou
des agents sociaux, n1embres d'une collectivité (notamment en
milieu rural) et acessoirement bénéficiaires de crédits publics.
22L'approche européenne ou occidentale du développement durable
réintroduit I'homme comme acteur essentiel de son propre milieu.
A ce titre, chacune de ses décisions (techniques, économiques, so-
ciales...) interagit sur le o1ilieu, sur son environneo1ent, avec ses
effets positifs et négatifs. Passer chacun de ces choix d'entreprise et
d'entrepreneur au crible des effets directs et indirects, dans une
approche globale ou systénlique de l'agriculture, modifie d'emblée
les rapports entre l'agriculture et son propre environnement, non
pas de manière abstraite, mais en partant des réalités vécues au
coeur d'un territoire (les écologistes parleront d'écosystème), un
territoire vécu et vivant où la dynamique de développement intègre
la protection et la préservation des ressources naturelles, tout
comme la pérennité de l'activité agricole elle-même.
D'une époque récente où l'agriculture s'imposait d'elle-même,
fût-elle éconoo1iquement dominée, nous sommes passés à une
phase où elle doit négocier son propre développement et son inté-
gration socio-économique, localement et globalement. Dans une
telle perspective, les attentes de la société ne se détenninent plus
dans l'absolu, mais à l'issue d'une confrontation nécessaire entre
acteurs économiques. Celle-ci doit avoir lieu au sein d'une filière
par exemple ou, en tennes de développement local, entre plusieurs
secteurs d'activité. Elle est tout aussi nécessaire entre citoyens,
membres d'une même cité -la commune, le département, la région
ou la nation- et, à ce titre, solidairement engagés dans une société
où les intérêts souvent divergents nécessitent un arbitrage ou au
moins une n1édiation.
Les attentes de la société s'exprio1ent ainsi positivement, comme un
besoin... ou pire, con1me un refus, voire un conflit, au contact de
l'agriculture, quand celle-ci va au devant des autres catégories so-
cio-professionnelles, des consommateurs, des ruraux ou des
urbains. Le besoin naît, au-delà de la nécessité vitale, de la frus-
tration d'une situation enviable (le calme et la solitude de la cam-
pagne par rapport au stress et au rythme de la ville). Il s'enrichit
des différences d'histoire, de culture, de métier mais aussi de com-
plémentarités : accueil à la fenne, authenticité et goût des aliments,
sentiment d'appartenance, valorisation du patrinloine L' échan-
ge de biens ou de services ne préfigure pas nécessairen1ent la mise
en n1arché, encore qu'à long tenne l'activité aujourd'hui ludique,
gratuite, puisse devenir den1ain lucrative. Qui aurait imaginé, il y a
un siècle, un tel développeo1ent du ll1arché des loisirs, des services,
de la culture et rnêll1e des ressources naturelles COll1mel'espace,
l'eau ou l'air?
23L'agriculture et les mouvements sociaux
A l'analyse, chacun des grands ll10uvements sociaux récents tra-
verse ou traversera à tenne le secteur agricole. D'une certaine
façon, c'est heureux; sinon il y aurait tout à craindre du repli de
l'agriculture, de son isolement sociologique. Chaque secteur d'acti-
vité gagne à être en phase (et non en décalage) avec les aspirations
sociales contemporaines, sans vouloir se couler dans le moule de
l'universalisme ou de la mode, mais bien au contraire pour forger
son identité, ses spécificités. Ainsi l'agriculture, dans son propre
développement, est-elle aussi interpelée par le développement
d'une société tertiaire à base de services où le travail, valeur an-
cestrale en milieu rural, est bousculé par le du
« non-travail» sous deux fonnes antagonistes: le chômage et le
loisir.
De même, les mouvements sociaux des années 70-80 - l'écologie,
le féminisme, le régionalisme - secouent à plus ou moins brève
échéance l'ensemble des secteurs économiques. Et le poids de la
réglementation, en matière d'environnement, illustre bien la pres-
sion sociale sur l'agriculture, sans doute plus que sur d'autres sec-
teuts d'activité. Curieusement, l'incidence des mouvements fémi-
nistes sur l'évolution de l'agriculture est double. En premier lieu, la
population active agricole s'est très progressivement masculinisée, y
compris dans un secteur comme l'élevage. Par ricochets, la
conjointe travaille de plus en plus à l'extérieur de l'exploitation
agricole (près de la n10itiédes conjointes de jeunes agriculteurs à
l'installation) autant par nécessité éconoll1ique pour assurer les
rentrées financières du ménage que par volonté de préserver son
autonomie en s'affranchissant en même temps du poids du milieu,
de la famille et du mari. Ces conjointes y acquièrent une nouvelle
vision du métier et de la vie et une autre expérience, souvent dans
les secteurs de services, un capital qu'elles sauront mettre plus tard
à profit quand elles retourneront sur l'exploitation pour développer
une nouvelle activité, comme l'accueil ou la vente directe.
En ce qui concerne le régionalisme, si les agriculteurs n'ont pas
toujours été à la tête de ces mouvements, dans de nombreux cas, ils
y ont été fortement associés notamment dans les régions à forte
culture identitaire lors de luttes locales (baITages,Larzac...) autour
du patrimoine historique, gastronomique ou culturel (les langues
minoritaires, voire les patois, sont longten1ps restés l'apanage des
populations rurales, au risque parfois d'en porter la caricature).
24Les mouveOlents qui énIergent aujourd 'hui, l'individualisme, le
communautarisDle, le consunlérisme civique, I'humanitaire, le re-
nouveau éthique interpellent les agriculteurs comnle le reste de la
société, ni plus, ni moins. Aux d~ répondre à leur
façon, à leur niveau, aux questions posées par la société, de manière
consensuelle ou conflictuelle. Le pire serait de ne pas se les poser,
quand bien même les réponses n'iraient pas nécessairement dans le
sens attendu.
L'agriculture et plus largement le milieu rural ont sans doute des
réponses originales à apporter à l'ensemble des interrogations
contemporaines. Pourquoi priver la société -et l'agriculture- de
cette contribution positive? C'est sans doute une voie nouvelle et
enrichissante pour revivifier la problématique agricole ou la
dynamique rurale, non de façon externe et périphérique, mais en se
proposant comme laboratoire d'idées et d'expérimentation sociale
pour le bénéfice de la collectivité. En retour, il sera plus facile et
plus logique de demander son concours pour rémunérer de nou-
velles fonctions sociales, économiques ou culturelles.
La communication entre l'agriculture et le reste de la société ne
saurait être réduite à une stratégie à visée mercantile ou publi-
citaire ; elle est bien l'expression d'une volonté d'intégration so-
ciale, en un mot, celle de participer à la vie de la cité. La commu-
nication (coDIfie l'environnement) est au coeur de l'agriculture
citoyenne; elle permet de penser autrement les rapports entre
l'individu et la société, entre la société et la culture. Dans une
acception beaucoup plus large, la comolunication se définit bien
comme l'ensemble des actes qui, au jour le jour, mettent en oeuvre
les structures qui fondent une société, c'est-à-dire une culture.
L'écoute du marché
En quelques décennies, la masse des agriculteurs, hors les adeptes
de la vente directe, s'est progressivement privée du contact direct
avec les consommateurs. La multiplication des intennédiaires, le
long de la chaîne agro-alinlentaire, aboutit à une fragmentation et à
une perte de fluidité et de réactivité d'un système qui va du pro-
ducteur au consomnlateur en passant par les transfonllateurs (les
industries agro-alimentaires ou IAA) et les distributeurs. Ces deux
derniers sont censés suivre les pulsations ou les pulsions des
consommateurs et les transmettre en amont. Les attentes des con-
sommateurs sont bien lllises en évidence par les études socio-
logiques ou de marketing; cependant, elles ne sont répercutées en
25amont que si elles correspondent effectivement aux intérêts des
acteurs économiques en situation de décider des orientations. C'est
dire si le pouvoir apparent du consommateur -le client roi- ne peut
faire abstraction du rapport de forces au sein de la filière. Celui-ci
avantage aujourd'hui les distributeurs, point de passage obligé et
dominant pour écouler une production devenue souvent excé-
dentaire.
Cela étant, les démarches qualité ou de certification, en se déve-
loppant, réintroduisent le client comme facteur d'orientation des
stratégies, avec ses ambiguïtés, ses contradictions, mais aussi ses
valeurs. L'exemple de la vache folle a provoqué une multiplication
d'initiatives conjointes en viande bovine entre groupements de pro-
ducteurs et distributeurs pour mettre sur le marché et différencier
une production plus confonne aux attentes des consommateurs.
L'explosion à venir de l'agriculture biologique est, curieusement,
surtout due à l'initiative des distributeurs qui voient là une occasion
inespérée de redorer leur blason et de développer une production
conforme à une partie de leur clientèle. Et que dire du renouveau
des produits du terroir, y compris dans les galeries marchandes des
« grandessurfaces» ?
La segmentation des clientèles conduit d'ailleurs les grands grou-
pes agro-alimentaires à adopter conjointement une production de
masse et une stratégie de micro-marchés ou de «niches ». Dans ce
dernier cas, les producteurs sont moins nombreux et plus direc-
tement impliqués dans la stratégie de commercialisation, avec des
cahiers des charges plus stricts mais également plus facilementjusti-
fiables. A l'inverse, les contraintes de qualité dans la production de
masse apparaissent comme une pression supplémentaire, sans grati-
fication spécifique, ni financière, ni psychologique. n n'est pas
étonnant dès lors que les producteurs craignent un raidissement de
la réglementation en matière d'hygiène et de sécurité alimentaire.
Ils en comprennent la nécessité, mais ils sont trop habitués à subir
les contraintes de plus en plus lourdes, à mettre en pratique des
efforts de qualité énormes... tout en voyant les prix des produits
alimentaires baisser, inexorablement!
Si la culture technique et gestionnaire est fortement développée, la
culture économique a été déléguée aux coopératives, aux orga-
nismes de collecte et aux entreprises de transformation, au point
que les normes édictées en aval sont parfois difficilement compré-
hensibles et acceptables par les producteurs. Les plus jeunes d'entre
eux souhaiteront, sans doute, mieux connaître la destination de
26leurs produits à travers leurs entreprises de collecte et de trans-
fonnation, leurs coopératives, ou se laisseront tenter par la vente
directe ou la négociation avec leurs fournisseurs et leurs acheteurs
en fonction de leur poids économique.
Le choix de la vente directe relève parfois d'une tradition sagement
entretenue et non interrompue par le développement de la pro-
duction de masse. Ce type de commercialisation en circuits courts
est sensiblement plus développé dans les zones agricoles diver-
sifiées ou dans les espaces interstitiels, marginaux, périurbains. Il
s'accommode mal de la logique des bassins de production où la
matière première se dilue dans une chaine de transfonnation perçue
comme déresponsabilisante et peu rémunératrice. La vente apparaît
alors comme une alternative, une voie dans la reconquête de la
valeur ajoutée, à leurs yeux confisquée par les intennédiaires. La
suppression de ces intennédiaires dans les circuits courts redonne
au producteur sa légitimité et sa finalité nourricière (ou prestataire)
en le mettant face au consommateur ou au client.
Beaucoup d'agriculteurs y pensent, en rêvent... mais ne trouvent
pas nécessairement les conditions pour la mettre en pratique, sur-
tout après avoir fait le choix de la quantité, un volume de produc-
tion que l'on doit tout d'un coup écouler, transfonner, valoriser
avec les aléas du marché. La vente directe joue, quelque part, une
fonction mythique de communion avec le consommateur; c'est un
rêve difficilement accessible et quelque peu utopique pour nombre
d'agriculteurs, d'autant que tout un chacun ne peut s'improviser
vendeur du jour au lendemain..
La vente directe peut être une excellente école du marché pour peu
que l'on ne cède pas, là aussi, à la facilité, à la routine en écoulant
sa production sur un marché local conquis d'avance. Le contact
direct avec le client, à la ferme, sur les marchés (voire par corres-
pondance) oblige à être à l'écoute des aspirations, des attentes de la
clientèle sur la qualité des produits et le service rendu. fi donne une
nouvelle dimension au métier, une fonne immédiate de recon-
naissance réciproque. Cela dit, l'expérience de la vente directe, en
étant le plus souvent limitée à un marché de proximité, voire à une
rente de situation (la présence d'une clientèle urbaine, résidente ou
touristique), ne favorise pas nécessairement l'appréciation de mar-
ché dans son acception plus générale. Plus grave, l'expérience per-
sonnelle est vécue comme tellement enrichissante qu'elle brouille la
vision des autres conditions du marché, y compris sur le même
produit (par exemple sur les démarches qualité, la présence sur les
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