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Le parrainage de proximité pour enfants

De
208 pages
Le parrainage de proximité est peu connu, pourtant les besoins existent. Il est un révélateur des failles de notre système d'éducation, il met à jour de nouveaux besoins, des attentes des parents. Qui sont les parrains, quelles sont leurs motivations, à quels enfants peuvent-ils venir en aide, avec quelles méthodes? Ce livre interroge une nouvelle forme d'entraide, innovante peut-être.
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Le parrainage de proximité pour enfants

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
IÇ) L'Harmattan, 2006

ISBN: 2-296-00823-2 EAN : 9782296008236

Catherine Sellenet

Le parrainage de proximité pour enfants
Une/orme d'entraide méconnue

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique, 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des Harmattan Kinshasa L' Sc. Sociales, Pol et Adm. , BP243, Université KIN XI - RDC

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L' Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 ]0124 Torino ITALlE

L'Harmattau Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

de Kinshasa

Mes remerciements au comité national de parrainage nommé par arrêté le 27 juin 2003, dirigé par MarieDominique Vergez, avec: -le directeur ou son représentant de la Côte d'Or - le Centre français de protection de l'enfance -l'association Un enfant, une famille -l'association Grands-parrains et petits filleuls - le Comité de parrainage C 17
- Enfance et familles d'adoption 33
-

CatherineBriand, chargée de mission au Ministère

Tous les parrains et marraines qui ont accepté des entretiens, Randolf Griinzer, et tous ceux qui de près ou de loin nous ont apporté leur soutien. - Dominique Fablet, Maître de conférences à Paris X Nanterre, qui nous a lue, corrigée, et qui a accepté de faire figurer sa propre recherche sur le parrainage, en annexe de ce livre, montrant combien les pratiques de parrainage ont évolué au fil du temps.

Du même auteur Sellenet C. (1997), La résistance ouvrière démantelée. Paris, L'Harmattan. Sellenet C. (2001), Avoir mal et faire mal. Approche des violences en famille et en institution. Paris, Hommes et perspectives. Sellenet C. (2002), Les puéricultrices l'enfance. Paris, Hommes et perspectives. au cœur de

Marinopoulos S., Sellenet c., Vallée F. (2003), Moïse, Œdipe et Superman, de l'abandon à l'adoption. Paris, Fayard.
Sellenet C. (2003), Assistantes maternelles vous? Paris, TPMA Pros-pages.

-

Qui êtes-

Sellenet C. (2004), Animer des groupes de parole de parents. Silence... Onparle ! Paris, L'Harmattan. Sellenet, C. Flammarion. (2005), Les pères vont bien. Paris,

Sellenet, C (2006), L'enfance en danger. « Ils n'ont rien vu » ? Paris, Belin. Sellenet C. (2006), Les assistantes maternelles. De la garde à l'accueil éducatif Paris, L'Harmattan.

SOMMAIRE
Introduction 1- Pourquoi cet engagement ? 2- Parrains, Parrainés, la rencontre des désirs 3- Le cycle du don 17 ... .. .. .35 59

4- Les cartes du temps et du tendre.. .. .. . .. .. . .. . .. . .. ....77
56-

Parrainage
Paroles

et garde-fou

associatif.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .89

de terrain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .117

7- Le parrainage à l'heure de l'Europe Conclusion:
Bibliographie.

.133 149

quel avenir pour le parrainage ?

. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .153

Annexe: Évolution des pratiques de parrainage au C.P.P.E. 1947-1994 Dominique Fablet...

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Savoir et Formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004) et Michel Gault, Dominique Fablet
A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales, personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner. La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la réflexion sur ces aspects majeurs. Déjà parus Catherine SELLENET, Les assistantes maternelles, 2006. Maria do Carmo GREGORIO, L'enseignement de la lecture et de l'écriture au Portugal (1850-1974),2006. H. DESMET et J.-P. POURTOIS (dir.), La bientraitance en situation difficile, 2006. Christiane MONT ANDON, Claudine PEYROTTE, Des Travaux Personnels Encadrés, 2006. Alain JAILLET, Manuels scolaires et films pédagogiques, 2006. Catherine YELNIK, Face au groupe-classe, 2006. Jacques FIARD, Emmanuèle AURIAC, L'erreur à l'école, petite didactique de l'erreur scolaire, 2006. Biljana STEVANOVIC, La mixité dans les écoles d'ingénieurs, le cas de l'ex-Ecole Polytechnique Féminine, 2006. Valérie COHEN et Cédric FRÉTIGNÉ, La formation en entreprise. Étude de cas, 2005. Denis LAFORGUE, La ségrégation scolaire, 2005. Louis BISSON, Au risque de vieillir..., 2005. Dominique FABLET, Suppléance familiale et interventions socio-éducatives, 2005. Monique HORNER ULLRICH, La famille et ses boucs émissaires,2005. Yvan GRIMALDI, Démarches qualité et identité professionnelle en conflit, 2005.

Introduction

Le parrainage, un mot aux consonances anciennes
Le parrainage évoque à lui seul quantité d'expériences possibles, il est décliné sous de multiples formes qui, peut-être, brouillent quelque peu son image. On parle de parrainage dans le champ humanitaire (aide aux enfants étrangers), culturel (sous forme de mécénat), scolaire (le tutorat), mais aussi dans le champ de l'insertion professionnelle (parrainage contre le chômage des jeunes) et dans le champ de la famille. C'est ce dernier domaine qui sera au cœur de ce livre. Le parrainage d'enfants en France reste peu connu et peu pratiqué. Il consiste, selon la définition qui a été retenue par les associations, à: «tisser un réseau de solidarité autour d'un enfant ou d'un adolescent qui lui permette de s'ouvrir sur le monde et de lui préparer un avenir. Dans une démarche de volontariat partagé entre parents, enfant et parrains, il se définit comme une relation privilégiée basée sur la confiance. Il apporte à l'enfant un soutien, une présence, un accompagnement dans son éducation et son développement à travers les liens affectifs qui se créent». Ce soutien se concrétise généralement par un accueil de l'enfant au domicile des parrains, mais cet accueil peut être de durée variable et évoluer au fil du temps, selon les besoins des enfants. Multiforn1e, nous verrons que le parrainage peut s'adresser autant à des enfants en difficultés (ce qui fut sa vocation première) qu'à des enfants vivant une vie « ordinaire» mais désireux d'une rencontre avec un adulte privilégié. Malgré cette ouverture, le parrainage reste, en France, un phénomène marginal, ce qu'il n'est pas en Suède ou près d'un enfant sur cent bénéficie d'une « famille de contact.» En

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Belgique, le centre Kauwenberg parle de « familles de soutien» proposant une aide non seulement à l'enfant mais à toute la famille. Elles peuvent héberger l'enfant temporairement et considèrent les parents sur un pied d'égalité. Un réseau européen d'organisations de parrainage Encymo, regroupe environ 100 organisations dans 15 pays d'Europe. Le phénomène tend donc à se diffuser. En France, nous connaissions le parrainage, sous sa version catholique, il évoque à beaucoup d'entre-nous des repères ou des souvenirs d'enfance. Pendant des siècles, le parrain et la marraine ont été, comme le montre Agnès Fine (1994), les tenants d'une parenté spirituelle. Ils étaient censés transmettre à l'enfant une partie de leur personnalité et jouer un rôle majeur dans l'accompagnement de l'enfant jusqu'à son mariage. Liés, parrains et filleuls étaient redevables les uns envers les autres. Les parrains et les marraines jouaient un rôle que l'on peut appeler éducatif, dans la mesure où leurs gestes contribuaient à « refaire» leur filleul le jour du baptême; à lui offrir une seconde naissance; à le façonner tout au long de l'enfance pour en faire un homme ou une femme accompli; à l'aider à s'installer financièrement jusqu'au mariage. Parrains et marraines devaient suppléer les parents en cas de décès, ils étaient donc choisis comme des parents adoptifs potentiels en cas d'accident, sorte de tuteurs bienveillants attentifs à préserver l'avenir de leur filleul. Les contes pour enfants ont magnifié cette fonction du parrainage. Rappelez-vous comment les fées marraines de Cendrillon et de Peau d'Âne viennent au secours de leur filleule. Dans Cendrillon, la fée marraine « donne à sa filleule des objets magiques qui lui permettront d'accomplir rapidement les tâches surhumaines imposées par sa marâtre, de se procurer les trois robes merveilleuses, les chaussures et l'attelage nécessaires pour apparaître dans le monde, rencontrer le prince et l'épouser». La fée marraine compense donc la relation parentale, elle intervient en cas de dérèglement de la relation parents-enfants, elle propose une parenté de secours, une parenté régulatrice. En retour, le filleul devait aimer son parrain et sa marraine d'un amour filial, et surtout veiller aux pratiques 8

rituelles entourant la mort du parrain. Le filleul, par le respect des coutumes, permettait à son parrain de passer dans le monde des morts, le filleul devenait le médiateur vers l'au-delà, le passeur en organisant des messes et des prières pour la paix de l'âme de son parrain. Là se situaient le contre-don et la réciprocité, qui faisaient que le filleul ne restait pas à jamais débiteur de son parrain. Don et contre-don s'équilibraient en des espaces- temps différents mais complémentaires. Dans les années 1880, qui mourait sans filleul était enterré dans une mauvaise posture, les mains dans le dos ou le long du corps, contrairement à la tradition catholique qui voulait que le défunt ait les mains jointes sur le torse (Haute Bretagne, 1880). Filleul et parrain avaient donc partie liée, le bonheur sur terre dépendait du parrain, mais la paix dans l'au-delà dépendait du filleul. Chacun apportait à l'autre ce qui lui manquait. Le parrainage avait également pour fonction de resserrer les liens entre les familles sous la forme de ce qui a été appelé le « compérage », système actif d'alliances, de rituels visant à renforcer le lien social. Aujourd'hui, le déclin du catholicisme a métamorphosé le sens même du parrainage. Ce déclin débute dans les années 1945-1950 et connaît une brusque accélération au début des années 1970. En 1981, 71 % des Français affirment leur appartenance au catholicisme alors qu'ils ne sont plus que 53 % en 1999. La pratique est, elle aussi, en chute libre. En 1981, 18 % des Français déclarent pratiquer au moins une fois par mois. En 2001, ils ne sont plus que 12 %. En ce qui concerne la messe hebdomadaire, c'est une chute brutale, ils sont moins de 8 % à s'y rendre. Depuis 10ans, la pratique a connu une baisse sensible de 35 %. Quant aux jeunes (18-29 ans), ils sont moins de 2 % à se rendre à l'église chaque dimanche. Le nombre de baptêmes est lui aussi en régression. À la fin des années 1960, quatre enfants sur cinq étaient baptisés. En 2000, c'est un enfant sur deux. On prévoit qu'en 2020, ils ne seront plus qu'un enfant sur trois à être baptisés. Le parrainage religieux a perdu de sa vivacité et surtout a changé de sens. Aujourd'hui, il est davantage un simple rite festif, qui donne lieu à des échanges de cadeaux et quelques rencontres 9

annuelles. De parents en second qu'ils étaient autrefois, les parrains et marraines des temps modernes occupent une place plus marginale, moins chargée de sens, ils prennent peu le relais des parents défaillants ou disparus, mais gardent peut-être une complicité affective avec leurs filleuls. Le parrainage se dilue au fil du temps, alors pourquoi certains veulent-ils le remettre au goût du jour? Pourquoi veulent-ils, telles les bonnes fées d'autrefois, se préoccuper de l'avenir d'enfants extérieurs à leur famille ou au cercle amical? Faut-il voir dans le parrainage d'enfants une pratique archaïque, un reliquat des temps anciens? Ou faut-il y voir les prémisses d'une action innovante ?

Le parrainage, archaïsme ou pratique innovante ?
Le parrainage dont nous allons parler se présente comme un don fait à des étrangers, un don fondé sur la liberté de choix, le bénévolat, mais aussi sur une certaine forme d'engagement. Ces notions de bénévolat, de don, de liberté, d'acte gratuit, ont une consonance presque désuète voire suspecte dans notre société marquée par l'individualisme, la compétition et la consommation. À ce titre, le parrainage peut apparaître comme un acte d'un autre temps, reposant sur des valeurs oubliées, fortement marquées de tradition catholique, voire teintées de charité. Mais dans un autre registre, le parrainage d'aujourd'hui peut nous surprendre. Dans le champ social, l'heure est à la recherche de pratiques innovantes, censées modifier les interventions sur la famille. Le parrainage d'enfants, peut-il être l'une de ces pratiques? Sans doute, avant même de répondre à ces questions, n'est-il pas vain de préciser ce qu'il faut entendre par « pratique innovante ». Innover, du latin innovare représente l'idée d'introduire quelque chose de nouveau, d'encore inconnue dans une chose établie. Généralement l'innovation est associée aux notions de changement, de créativité de progrès. Les hommes politiques, que ce soit dans le champ économique ou social, affirment quotidiennement la nécessité d'aller de l'avant, de 10

faire preuve d'imagination pour trouver des solutions aux maux de notre société en général, de la famille en particulier. Innover apparaît donc, a priori, comme une bonne chose. Norbert Alter, dans son ouvrage L'innovation ordinaire, introduit une nuance importante à cette première analyse en notant le caractère fondamentalement ambigu de tout processus innovant. Car si, dans un premier temps, l'innovation bénéficie d'un jugement de valeur positif, elle représente tout autant ce qui vient déranger ce qui existe. De ce point de vue elle peut être également vécue comme négative, inquiétante, voire dangereuse. Elle renvoie chacun de nous, qu'il le veuille ou non, à sa propre capacité à envisager et à accepter d'autres idées, d'autres manières de faire. Ainsi l'innovation présente deux faces souvent antagoniques: l'une qui renvoie à l'idée de créativité, de vie, dont il paraît bien difficile d'être contre; l'autre qui vient inexorablement remettre en cause, questionner, les habitudes, les routines, l'ordre établi. Pour qu'il y ait innovation, trois étapes doivent être distinguées: le temps de la création, de l'invention, celui de l'appropriation et celui de l'institutionnalisation. Pour qu'une invention se développe, il ne lui suffit pas d'être utile mais elle se doit d'être un minimum en phase avec le milieu social de son époque. Pour devenir une innovation, il faut que l'invention ne reste pas anachronique, qu'elle soit reprise par d'autres, qu'elle se propage. Dans un second temps, les acteurs devront s'approprier l'innovation, la comprendre, l'intégrer dans leur système de pensée. Puis quand le corps social a bien accepté une innovation, l'a faite sienne, celle-ci devient une nouvelle norme. On parle alors d'institutionnalisation. Pour toute pratique nouvelle, toute invention, le risque est grand d'arriver trop tôt ou trop tard. Concernant le parrainage d'enfants, cette question devient dès lors centrale. Le parrainage est-il d'un autre siècle? Vient-il trop tard, en rupture avec les valeurs actuelles d'individualisme, de non intrusion dans la vie des familles, du chacun pour soi? Ou vient-il trop tôt en bousculant l'idée même d'éducation des enfants par la seule famille? Le parrainage peut séduire mais aussi faire peur car toute intention, surtout quand elle se 11

présente comme « une bonne intention» peut susciter des résistances. Des résistances que nous pourrions formuler en ces termes:
-

faut-il craindre dans le parrainage des pratiques masquées de

domination de la part des parrains, des tentatives d'appropriation de l'enfant? Faut-il craindre de la part des familles parrainées une utilisation abusive des parrains? Le parrainage est-il du côté de l'altruisme, du partage ou de la stratégie, du calcul, du donnant-donnant? - les familles, ont-elles besoin de soutien, ont-elles besoin de cette solidarité qui s'offre sans autre contrepartie que le tissage de liens affectifs, toujours par essence aléatoires? Ces questions affleurent très vite dans l'étude du parrainage, elles en masquent d'autres comme: quelles sont les raisons de donner ou de ne pas donner? Que risquent les parrains dans cet engagement? Que viennent-ils y trouver ou y perdre? Quels bénéfices ou désillusions du côté des enfants? Toute pratique mériterait une évaluation objective, prenant en considération toutes les parties présentes au contrat, les parents, les enfants parrainés mais aussi les parrains qui s'engagent dans une aventure nullement balisée. Pour qu'il y ait parrainage, il faut des parrains mais aussi des parrainés, une famille qui éprouve le besoin de faire appel à quelqu'un d'extérieur. Voyons donc dans un premier temps ce qui a changé en ce qui concerne la famille et ce qui pourrait créer l'envie chez les parents d'être suppléés.

La famille a-t-elle besoin d'aide?
Depuis quelques amlées, domine l'impression d'une famille qui se défait, d'une « crise de la parentalité ». Il faudrait dès lors soutenir les parents, les étayer, les accompagner, les prévenir d'une défaite possible, voire les éduquer. La famille serait à la dérive. Cette représentation de plus en plus fréquente de la « famille en crise» est-elle sociologiquement juste? La première chose à noter est que cette crainte d'une faillite de la famille n'est pas nouvelle, elle apparaît avec la Révolution ffançaise qui rompt avec les sociétés traditionnelles. Le père est, 12

à cette époque, tout-puissant et pourtant on parle déjà de « familles démissionnaires», de pénalisation et d'amendes pour les parents. Près de deux siècles plus tard, l'histoire bégaie, les accusés sont les mêmes, les réponses politiques également, puisque «les parents qui se soustraient à leurs obligations en matière de santé, de moralité, de sécurité ou d'éducation de leurs enfants encourent jusqu'à deux ans d'emprisonnement et 30489 euros d'amende. À cet égard la politique sécuritaire n'innove pas sur un problème qui semble récurrent au fils du temps et qui n'est pas spécifique de notre époque contemporaine, comme on voudrait nous le laisser croire. Les craintes sur les compétences de la famille ont toujours existé, même si au fil du temps elles ont pris des visages différents. La famille ne va pas plus mal aujourd'hui qu'hier, elle se métamorphose tout en résistant, et il n'y a pas lieu de crier à sa faillite ni à sa disparition. Pour autant, il est vrai que la famille a changé, et que ces changements peuvent constituer le terreau d'un ancrage du parrainage. Le premier changement et non des moindres est contenu dans la façon « de vivre ensemble ». Pour le dire vite, autrefois le groupe primait sur l'individu, aujourd'hui c'est l'inverse. Vivre ensemble (de Singly, 2003), c'est se choisir et donc mettre fin aux liens contraints. Le lien social est aujourd'hui électif, il devient par là-même fragile mais aussi librement consenti. Les conséquences sont visibles sur le plan des unions. En quarante ans la probabilité de divorcer a été multipliée par quatre, elle était de 10 % en 1965,20 % en 1980, 30 % en 1990, elle a atteint 40 % en 1995 mais s'est stabilisée. Ces chiffres ne traduisent pas un rejet de la vie de couple mais au contraire un plus grand attachement à sa réussite et une exigence croissante quant à sa qualité. Les deux tiers des couples qui divorcent ont des enfants: 30 % au moins un enfant et 35 % au moins deux, c'est là que la question de la parentalité commence. Car dans huit cas sur dix, c'est la mère qui va garder l'enfant, elle sera donc en première ligne dans l'exercice de cette parentalité mais elle ne sera pas seule, car si au milieu des années 1980, seul un enfant sur trois voyait son père

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régulièrement, la proportion est aujourd'hui de un sur deux. Le père reste donc plus volontiers présent. Un autre point important à signaler est la modification des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Si les hommes étaient autrefois censés faire «une demande en mariage », ce sont aujourd'hui les femmes qui font la demande en divorce, un divorce en consentement mutuel dans 55,6 % des cas, pour faute dans 41,4 % ou rupture de la vie commune dans 1,6 %. Le divorce est loin d'apaiser les problèmes de parentalité comme l'opinion le souhaiterait. Chaque année 70 000 divorces retournent en justice dont 40 000 pour des pensions alimentaires non payées, 15000 pour des problèmes de partage de l'autorité parentale et 10 000 pour des droits de visite. La parentalité ne se décline pas toujours dans un climat serein, notre idéal d'un « divorce-soft », quasi consensuel, est écorné par la réalité. Face à de tels chiffres, nous pouvons raisonnablement penser que ces familles éclatées ont besoin d'être aidées, que ces familles monoparentales (deux millions de familles) ont besoin de souffler, de s'appuyer sur des relais extérieurs. Les parrains seraient alors une solution possible d'étayage. Ils pourraient jouer un rôle de suppléance, pour reprendre la terminologie usuelle dans le champ social. Faut-il pour autant cantonner le parrainage d'enfants aux familles fragilisées, faut-il introduire cette sorte de spécialisation? Faut-il centrer les efforts de parrainage sur les enfants qui en ont le plus besoin? L'objectif n'est pas contestable si nous considérons les chiffres alarmants des récentes statistiques sur la pauvreté en France. Le dernier rapport de 2003 estime qu'un million d'enfants français vivent en dessous du seuil de pauvreté monétaire (de 560 euros par mois) voire deux millions selon la définition de la pauvreté retenue par l'Europe. Deux millions d'enfants pauvres, dont l'avenir est de ce fait problématique, c'est à l'évidence une raison possible de favoriser le parrainage. Se grefferaient sur cette population, tous les enfants qui vivent en institutions, confrontés à une absence de liens ou à des liens familiaux distendus. Ce type de parrainage que l'on peut qualifier de « parrainage-aide» est ancien, on en trouve une définition 14

officielle dans les circulaires de 1972 et ] 978. Les motivations pour adhérer à ce courant peuvent se résumer en cette formule: « venir en aide à un enfant malheureux». Lorsque la situation de l'enfant parrainé ne correspond pas à cette situation, ]a marraine peut en éprouver un vague regret, clairement exprimé dans ce témoignage: «Le parrainage que je vis actuellement ne correspond pas à mon idée initiale d'aide à un enfant malheureux ou en difficulté, j'ai un sentiment d'inutilité même si cette petite fille est très mignonne et si c'est un plaisir de la rencontrer» . D'autres enfants bénéficieraient donc du parrainage. Mais alors qui sont-ils? Et quelles sont les motivations des parrains et des parrainés? L'innovation est-elle située au cœur de cette population étrange qui inventerait une nouvelle façon de se rencontrer, de construire des liens d'une autre nature? Faut-il ouvrir à tout enfant cette possibilité? Répondre à ces questions et définir une politique voire une éthique du parrainage est une affaire sérieuse, dans la mesure où des trajectoires d'enfants sont en cause. Le sujet méritait bien selon nous une recherche auprès des intéressés, pour délimiter les intérêts et les risques d'une telle pratique qui se veut a priori bien-traitante. Cette recherche a été menée dans le cadre du Comité national de réflexion nommé par le Ministère de la Famille et de la Justice et piloté par MarieDominique Vergez, présidente du tribunal pour enfants de Créteil. Ce comité était chargé d'élaborer les principes fondamentaux du parrainage en France, et de contribuer à sa diffusion. Ce livre est la résultante d'un travail collectif, poursuivi de 2003 à 2005, et le témoignage d'un effort de conceptualisation. Il ne suffit pas d'inventer de nouvelles pratiques voire d'en transformer d'anciennes, encore faut-il clairement en préciser les indications, les contre-indications, l'intérêt et les limites. Ce livre s'adresse à tous les parrains potentiels, les parrainés possibles mais aussi à tous les professionnels de l'enfance en quête d'informations sur cette approche. Notre démarche fut à la fois une démarche évaluative mais aussi une démarche prospective. « L'homme est à inventer ]5

chaque jour », disait lean-Paul Sartre; nous faisons nôtre cette pensée concernant l'enfance et les soins à lui apporter.

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1
Pourquoi cet engagement?
Les principes fondateurs du parrainage
La notion d'engagement C'est à partir de la définition élaborée par le comité de réflexion sur le parrainage que nous discuterons des principes fondateurs de cet engagement singulier. Les termes choisis sont à forte connotation, on y parle de solidarité, de volontariat, de confiance, d'affection. Le parrainage, précise-t-on est fondé sur le bénévolat du parrain, ce qui n'exclut ni la compétence ni une aide financière; un engagement dans la durée; une relation qui s'inscrit en complément de celle des parents ou des responsables légaux de l'enfant. Le parrainage se concrétise généralement par un accueil au domicile du parrain, pour des temps très différents et variables au fil du temps. Ces termes nous sont tous familiers, et pourtant sont-ils si évidents à mettre en pratique? Chacun d'entre-nous a pu tester au cours de sa vie les difficultés, péripéties et satisfactions d'un engagement, sans pour autant se donner le temps de réfléchir au sens de cette notion. Notre époque tend d'ailleurs à malmener l'idée d'engagement durable, tant dans la sphère affective que dans la sphère économique et professionnelle. S'engager a-t-il encore un sens, et si oui lequel ? Le dictionnaire nous propose deux versions possibles de l'engagement: engager et s'engager. Sous sa forme transitive, le verbe engager signifie lier, attacher quelqu'un par une promesse, une obligation. C'est aussi embaucher, recruter, introduire, faire participer à un usage précis. Le sérieux de l'affaire n'échappe à personne, engager est une action qui

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demande réflexion et qui produit des effets. Sous sa forme pronominale, s'engager renforce ce sentiment d'obligation contractée. S'engager, c'est promettre, s'inscrire dans une action, exprimer publiquement par des actes ou des paroles une prise de position. Notre société fonctionne-t-elle sur cette notion d'engagement des parties? Que nous disent les penseurs, attentifs à décoder les fonctionnements humains? La réponse est pessimiste pour Simmel ou Hirschman, pour qui le trait principal du marché réside dans la facilité avec laquelle les acteurs peuvent sortir d'un rapport social. La réponse est plus nuancée pour Godbout (2000), selon lequel il faut différencier le marché qui est dominé par le principe de l'équivalence et la recherche de l'utilité (ou du profit) dans l'échange; de l'État qui est dominé par le principe de l'autorité et du droit, et la recherche de l'égalité et de la justice; de la sphère des réseaux sociaux dominée par le principe du don et de la dette. Godbout fait donc le pari que dans chaque sphère il existerait un principe organisateur, servant de norme de référence aux acteurs pour juger de leur comportement face à la circulation des biens et des services dans une sphère donnée. Le parrainage appartient à la dernière sphère. Défini comme la création d'un réseau de solidarité autour de l'enfant, il serait dominé par le principe de l'engagement, du don, ce qui ne signifie pas que les principes de l'équivalence ou de l'égalité en soient totalement absents, mais ils ne constitueraient pas le principe dominant (sauf pour certains parrains qui justement vont se référer au principe marchand de l'équivalence et attendre de l'enfant un échange en retour). Le problème est que notre société fonctionne massivement sur le principe du marché, d'où notre première question quelque peu brutale: les parrains croient-ils vraiment à cette idée d'engagement? Nous avons posé cette question aux 200 parrains qui constituent le corpus de cette recherche et les réponses sont majoritairement (73 %) dans l'esprit d'une obligation contractée dans la durée. 23 % des parrains hésitent et seulement 4 % envisagent dès l'origine un parrainage restreint dans le temps. Dans les esprits, dans la conception idéale du parrainage, l'idée d'engagement est donc présente, on 18