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Le patrimoine industriel

De
236 pages
Que devient le bâti des anciennes usines ? Les contributeurs de notre dossier se concentrent sur une question centrale : la part que joue l'histoire sociale dans la réinterprétation et la représentation des lieux sauvegardés à l'intention du grand public. Le but est de mieux comprendre les critères qui motivent le choix des sites et des objets à "patrimonialiser" et de montrer quelle vision de l'histoire ce patrimoine est censé transmettre.
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L’homme et la société
192
L’homme et la sociétéLe patrimoine industriel
Entre mémoire des lieux Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
et marketing de la mémoire
Que devient le bâti des anciennes usines ? Un «
patrimoine industriel » soumis à la logique marchande, un
« produit » que sa nouvelle dimension idéelle réduit Le patrimoine industriel
à être le vecteur d’une identité territorialisée sur un
marché de « biens culturels ». En fonction du choix
Entre mémoire des lieux et marketing de la mémoireopéré pour valoriser le site — reconversion pour
accueillir le siège des entreprises, ou transformation en
musée ou autre lieu de mémoire, ou même en parc de
tourisme et de loisirs —, la communication rend vie à
un passé nécessairement simplifié, avec des
raccourcis et des oublis.
Les contributions de notre dossier se concentrent sur
une question centrale : la part que joue l’histoire
sociale dans la réinterprétation et la représentation des
lieux sauvegardés à l’intention du grand public. Le
but est de mieux comprendre les critères qui motivent
le choix des sites et des objets à « patrimonialiser »
et de montrer quelle vision de l’histoire ce patrimoine
est censé transmettre.
Couverture : Centrale Montemartini, via Ostiense, Rome, Italie
(Massimo Preite).
coordonné par L’homme
et
Margaret Manalela société
ISBN : 978-2-343-04576-4
24 € 2014/2
REVUE-L-HOMME-ET-LA-SOCIETE_GF_MANALE_192.indd 1 10/10/14 16:54
Le patrimoine industriel
Coordonné par
Margaret Manale
Entre mémoire des lieux et marketing de la mémoire
Publié avec le concours du
C.N.L. et du C.N.R.S.
L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales

Le patrimoine industriel
Entre mémoire des lieux
et marketing de la mémoire
Coordonné par
Margaret Manale
Revue soutenue par l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du
CNRS et le CNL
L’Harmattan L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales


Fondateurs

Serge JONAS † et Jean PRONTEAU †

Directeurs

Claude DIDRY et Michel KAIL

Comité scientifique
Michel ADAM, Pierre ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE,

Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine

COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Christine DELPHY,
René GALLISSOT, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ,
Colette GUILLAUMIN, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard
MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard RAULET, Robert SAYRE, Benjamin
STORA, Nicolas TERTULIAN.

Comité de rédaction

François ATHANE, Pierre BRAS, Francesca BRAY, Patrick CINGOLANI,

Laurence COSTES, Christophe DAUM, Véronique DE RUDDER, Claude DIDRY,

Camille DUPUY, Jean-Pierre DURAND, Jean-Pierre GARNIER, Dominique

GLAYMANN, Gaëtan FLOCCO, Bernard HOURS, Aziz JELLAB, Michel KAIL,

Pierre LANTZ, Florent LE BOT, Margaret MANALE, Louis MOREAU DE
BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU, Thierry POUCH,

Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique SELIM, Richard
SOBEL, Mahamet TIMERA, Dominique VIDAL, Sophie WAHNICH, Claudie
WEILL.

Secrétariat de rédaction
Jean-Jacques DELDYCK





© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04576-4
EAN : 9782343045764
L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
N° 192 2014/2
Éditorial. Privé, Public, Surveillance……………………………………. 5
* * *
LE PATRIMOINE INDUSTRIEL
ENTRE MEMOIRE DES LIEUX ET MARKETING DE LA MEMOIRE
Margaret Manale
Le patrimoine industriel : mémoire sociale ou produit innovant ?………11
Ophélie Siméon
Quel patrimoine industriel pour quelle vision de l’histoire ?
Le cas de la Grande-Bretagne………………………………………… 15
Margaret Manale
Les usines Völklingen, patrimoine sans mémoire ?………………….. 31
Vincent Veschambre
La cheminée d’usine entre « totem et tabou » : effacement versus
appropriation d’un symbole du passé industriel……………………… 49
Stéphane Valognes
Métamorphoses du capital et résurgences mémorielles :
la patrimonialisation impossible de la Société Métallurgique de
Normandie……………………………………………………………. 69
Massimo Preite
Patrimoine industriel et régénération urbaine en Italie : l’émergence de
nouveaux paysages urbains…………………………………………… 91
Sophie Bretesché
L’héritage patrimonial de l’uranium :
de la trace à la mémoire disputée……………………………………. 113
Nathalie Simonnot et Daniel Siret
Héritage industriel et mémoire sensible : observations sur la constitution
d’un « patrimoine sensoriel »…………………………………………127
Laurent Bazin
Anthropologie, patrimoine industriel et mémoire ouvrière. Vers une
recontextualisation critique……………………………………………143
* * * HORS DOSSIER
Stefano Isola
Déraison de la raison technique………………………………………167
DEBATS ET CONTROVERSES
Mitchell Cohen
Verdi, Wagner, Politique et Opéra. Ruminations bicentenaires………. 197
NOTE CRITIQUE
Mathieu Blesson
Aux origines du transcendentalisme américain :
un autre regard sur l’écologie d’aujourd’hui………………………… 207
COMPTES RENDUS……………………………………………………... 215
Résumés/Abstracts……………………………………………………. 227
* * *

Toute la correspondance — manuscrits (double interligne, 35 000 signes
maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres,
périodiques — doit être adressée à la Rédaction : L’homme et la société -
Jean-Jacques Deldyck - Université Paris 7 - Boîte courrier 7027
75205 Paris Cedex 13 - Téléphone 01 57 27 64 86
E-mail : deldyck@univ-paris-diderot.fr
ABONNEMENTS ET VENTES AU NUMERO
Éditions L’Harmattan 5-7 rue de l’École-Polytechnique 75005 PARIS
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Éditorial
Privé, Public, Surveillance
Dans un entretien mené par Glenn Grunwald et publié dans le journal
britannique, The Guardian, du 9 juin 2013, Edward Snowden, le lanceur
d’alerte le plus célèbre du moment, justifiait le dévoilement des activités
de surveillance de la NSA, l’Agence américaine de sécurité nationale, de
la manière suivante :
« Je ne peux, en mon âme et conscience, laisser le gouvernement américain
détruire la vie privée, la liberté d’Internet et les libertés essentielles pour les gens
tout autour du monde au moyen de ce système énorme de surveillance qu’il est en
train de bâtir secrètement. »
Il précisait que la NSA a mis en place et en œuvre une infrastructure
capable d’intercepter « pratiquement tout ». À quoi il opposait son but
propre, la transparence.
Snowden place, au premier rang de ses motifs, la crainte qu’il éprouve
de voir la vie privée effacée par une intervention intrusive d’une
institution étatique, en l’occurrence la NSA, menaçant du même coup les
libertés essentielles. Il semble que l’ex-espion, ainsi qu’il se définit lui-même,
se réclame de l’idéologie libertarienne — en 2012, à l’occasion des
primaires du Parti républicain en vue de choisir son candidat à l’élection
présidentielle américaine, Snowden a soutenu Ron Paul qui s’inscrivait
dans cette perspective — pour laquelle la liberté individuelle est la valeur
fondamentale au sens où toutes les autres valeurs s’organisent à partir
d’elle et se justifient d’elle. La liberté individuelle ne reconnaît d’autre
condition que le respect de la liberté et de la propriété des autres ; seule la
coopération volontaire entre les individus, et non la coercition étatique,
doit servir de fondement aux relations sociales et économiques. La vie
privée est contenue dans l’espace délimité par la propriété que l’État
minimal, réduit aux fonctions de la police, justice et armée (minarchisme),
ne saurait réglementer.
L’inquiétude face aux menaces qui pèsent sur la vie privée est
largement renforcée par la généralisation (qui demeure inégalement répartie
cependant) de l’usage de la technologie informatique. Dans son livre,
passionnant, Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande,
o L’homme et la société, n 192, avril-juin 2014 6 Éditorial
Hans Magnus Enzensberger, s’attachant alors à montrer que nombre de
niches de la société civile ont réussi à échapper au contrôle nazi, fait, en
passant, cette remarque :
« Au demeurant, la dictature se heurtait aussi, dans ces années trente et
quarante, à des limites techniques ; les possibilités de surveillance qui font
aujourd’hui partie de la vie quotidienne dans les sociétés les plus démocratiques étaient
encore inimaginables à l’époque. » (Paris, Gallimard, « Folio », traduction de
Bernard Lortholary, 2012 [2010], p. 270 ; Hammerstein oder der Eigensinn, 2008.)
Ces deux références, parmi de nombreuses autres possibles, qui nous
sont dictées par l’actualité ou une lecture du moment, dessinent un
tableau dans lequel il est évident de dénoncer la surveillance de la
population par un pouvoir, avec les moyens technologiques plus ou moins
efficaces dont il dispose, au nom de la protection de la vie privée.
Nulle intention de notre part de légitimer la surveillance exercée par la
NSA ou autres par cette dernière remarque : la restriction que celle-ci
contient ne concerne pas la vigueur critique qu’il convient d’engager contre
cette pratique gouvernementale de la surveillance assurément facilitée par
la technologie, mais la raison invoquée pour soutenir cette critique, la
protection de la vie privée. Comme si la vie privée avait valeur universelle,
la même partout et toujours, comme si elle allait de soi.
Nous ne pouvons alors nous empêcher de nous souvenir que la « vie
privée » a été interrogée par les féministes des années 1970 au nom du
mot d’ordre, peut-être le plus représentatif de ce mouvement, « le
personnel est politique ».
« […] les problèmes personnels sont des problèmes politiques pour lesquels il
n’existe aucune solution personnelle. Il ne peut y avoir qu’une action collective
1pour une solution collective. »
Ayant marqué avec raison que cette proposition, qui sonne comme un
mot d’ordre, est le trait décisif du mouvement féministe de ces années
1970, Françoise Picq souligne qu’il ne s’agit pas seulement de perturber
la distinction entre le privé et le public (ce qui ne serait qu’une posture

1. Carol HANISCH, « Le personnel est politique », Partisans, numéro spécial, «
Libération des femmes, année zéro », Numéros 54-55, juillet-octobre 1970. Dans une
introduction rédigée en janvier 2006 et publiée sur son site, Carol Hanisch précise que ce texte
a été écrit en février 1969 et que ce titre a été donné par les éditrices de Notes from the
Second Year : Women’s Liberation (1970, Shulie Firestone et Anne Koedt, ajoutant qu’il
faut entendre « politique » dans le sens large des relations de pouvoir et non dans le sens
étroit d’une politique réduite à la seule préparation des élections et au seul vote. Son
argumentation répond à la critique que la Nouvelle gauche adresse aux groupes de femmes
qu’elle qualifie de « thérapeutiques » ou « personnels ».
Privé, Public, Surveillance 7
critique intellectuelle) mais de promouvoir (position autrement politique)
le personnel (ou l’individuel ou le for intérieur) au rang des enjeux
col2lectifs . En rupture avec le gauchisme, le féminisme, dit de la deuxième
vague, revendique l’expérience personnelle comme la seule voie ouvrant
l’accès à la réalité de l’oppression. Pour que cette expérience personnelle
soit collectivisée, les féministes adoptent le principe de la non-mixité qui
permet de libérer la parole et de mettre en évidence et en œuvre hic et
nunc la solidarité entre les femmes. Aussi, le lien qui constitue le
mouvement des femmes, insiste F. Picq, n’est-il pas déroulé à partir de
l’accord des opinions mais depuis le partage d’une même situation. Cette
démarche, celle d’un mouvement et non d’une organisation, élabore à
nouveau l’articulation entre l’individuel et le collectif dans un projet de
libération pour l’aboutissement duquel chacune crée les conditions de son
autonomie personnelle par la recherche d’une identité collective des
femmes. L’espace privé comme lieu à part doit être — est, par la pratique
du mouvement — aboli comme élément de la logique de pouvoir qui
structure les rapports entre les sexes, rapports sociaux entre deux groupes,
rapports de pouvoir et d’exploitation mais aussi rapports interpersonnels,
sexuels et amoureux. Ainsi en est-il de la position féministe telle que la
dévoile l’analyse de Françoise Picq que nous n’avons restituée que
partiellement.
Dans leur article, intitulé « La dichotomie ‘public-privé’ à l’épreuve
des critiques féministes : de la théorie à l’action publique », Laure Bereni
3et Anne Revillard développent de manière systématique de telles
critiques et s’attachent à en mesurer les conséquences en termes de droit et
d’action publique. De leur argumentation, nous retiendrons ici la dernière
partie qui examine les contradictions et les limites de la politisation du
privé. La revendication de la politisation du privé, rappellent-elles, a été
écornée comme ethnocentrée (alors que la famille offre, par exemple, aux
femmes noires américaines subissant les méfaits d’une oppression raciale,
une protection) et hétérocentrée (c’est ainsi, par exemple, que la
revendication de reconnaissance juridique mise en avant par les mouvements
homosexuels se heurte à l’analyse de la sphère domestique comme
organisée par la domination masculine, laquelle présuppose un couple
hétérosexuel) par des féministes issues des minorités aux États-Unis. De même,

2. Françoise PICQ, « Le personnel est politique », texte lisible à l’adresse
www.upicardie.fr/labo/curapp, sans indication de date.
3. In Pierre MULLER et Réjane SENAC-SLAWINSKI (dir.), Genre et action publique : la
frontière public-privé en questions, L’Harmattan, « Logiques politiques », 2008, p. 27-55.
8 Éditorial
le droit à l’avortement exercé comme choix individuel encourage la
reconstitution, à la manière libérale, de la sphère privée dans laquelle
l’individu est souverain et où l’État n’a pas à intervenir. C’est d’ailleurs au
nom du droit à la vie privée que le droit à l’avortement a été garanti aux
États-Unis. Cependant, la possibilité d’avorter suppose que des services
médicaux fonctionnent ; ce qui est assuré par un État efficace et dont
l’action est bienvenue. D’un côté, l’action étatique est rejetée comme
indésirable et répressive, de l’autre, elle est souhaitée et même appréciée
comme indispensable. Y a-t-il là une contradiction qui oblige à valoriser
l’un de ses termes au détriment de l’autre ? Ce qui condamnerait à opter
soit pour un individualisme intransigeant, soit pour un étatisme qui
légitimerait une surveillance éventuellement totalitaire.
Peut-être le droit va-t-il nous fournir le moyen de surmonter cette
contradiction ? Le droit à la vie privée, plus précisément « à l’intimité de
la vie privée » est défini par l’article 9 du Code civil, tandis que le droit
international consacre ce droit dans deux articles, l’article 12 de la
Déclaration universelle des droits de l’homme et l’article 8 de la Convention
européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Aucun
de ces textes ne fournit cependant de définition de la vie privée ; ce qui a
conduit la théorie et la pratique du droit à mettre l’accent sur le contenu
de la vie privée plutôt que sur la formulation de critères de délimitation.
Le risque est alors de procéder à un inventaire sans fin ; ce qui ne
manquerait pas d’affecter la validité du concept même de vie privée.
Aussi, dans sa thèse, « Droit d’auteur et vie privée », Ambroise Soreau
4en appelle-t-il à « l’analyse moderne » dont l’argumentation aurait, selon
lui, le sens suivant : cette analyse s’appuie sur l’existence d’une liberté de
la vie privée qui fournirait l’occasion de formuler des règles et droits
subjectifs dans l’ordre du droit privé. Le motif qui présiderait à un tel
ensemble de règles et droits serait la garantie offerte à l’individu de disposer
d’un droit à l’autodétermination dans ses rapports avec autrui ; ce qui lui
permettrait de protéger la singularité qu’il crée par l’exercice de sa liberté
individuelle. Le droit au respect de la vie privée s’apparenterait alors bien
davantage à la jouissance d’une liberté qu’à l’exercice d’un droit. Pour
conférer tout son sens à ce qui n’en est pas moins présenté comme un
droit, il convient, nous enjoint Ambroise Soreau, de prendre en compte la
dimension sociale de la vie privée. Ce droit est donc « le droit d’en-

4. Thèse soutenue le 5 juin 2000 à la Faculté de droit et de sciences politiques de
Nantes, sous la direction du professeur André Lucas. Un extrait de cette thèse peut être lu
sur le site du SCP Henri Leclerc et Associés à l’adresse www.cabinet-leclerc.fr
Privé, Public, Surveillance 9
tretenir avec autrui des relations voulues à l’abri de toute ingérence
extérieure », « la liberté d’entretenir des relations sociales libres » (A. Soreau,
op. cit.) C’est dans la mesure où l’individu a profité de sa liberté que le
droit à la vie privée intervient pour assurer que ni l’État, ni un tiers ne
pourra exploiter la singularité qui en est le fruit. Si la liberté individuelle,
c’est le pouvoir d’agir, la liberté de la vie privée, « c’est le pouvoir d’agir
sans se soucier du préjudice qui pourrait naître de la singularité
nouvelle » (Ibidem).
Cette « analyse moderne » se révèle stimulante à plus d’un titre. En
invitant à socialiser le privé, elle prolonge l’intuition fondamentale du
mouvement des femmes et conforte le politique par le juridique. En
laissant apparaître le singulier à la suite d’une réflexion juridique sur le
privé, elle contre le scénario possible que Françoise Picq décrit dans son
article déjà cité : la politisation du personnel justifierait d’appliquer des
critères politiques aux choix de la vie privée, porte ouverte au contrôle
politique des vies privées. En précisant que la question du droit de la vie
privée, c’est la question du droit d’entretenir des relations avec autrui,
cette « analyse moderne » suggère une conception du sujet pour laquelle
l’altérité est un élément constitutif de celui-ci, à la fois parce que le sujet
ne saurait être pensé extrait de ses relations avec autrui et parce qu’il
devient autre. Conception qui maintient à distance l’illusion du sujet
substantiel sans cependant parvenir à la priver définitivement de toute
efficacité. Pour preuve de la vigueur de cette illusion, l’« analyse ancienne »
(ainsi qualifiée par opposition à l’« analyse moderne » introduite supra)
du privé qui conçoit la sphère privée comme une enclave à l’abri du
regard public, tout comme le sujet substantiel est censé cultiver un moi
profond auquel lui seul aurait accès. Le parallèle mérite d’être poursuivi
e edans la mesure où nombre d’analyses au XIX siècle et au XX siècle,
dont celle freudienne, vont révéler que ce moi profond est animé de
tendances qui sont plus de l’ordre des pulsions que de la spiritualité, tout
de même que la critique féministe pénétrant la sphère privée découvre la
violence institutionnalisée et l’exploitation économique et non la douce
quiétude de l’intimité vantée par l’idéologie familialiste.
L’« analyse moderne », parce qu’elle entérine les avancées
philosophiques et politiques que nous venons de recenser et parce qu’elle est
juridique, devrait permettre de conserver l’acquis de clairvoyance de cette
analyse critique sans que la pratique qu’elle inspire se pervertisse en
normalisation policière. Le principe est que le privé sera d’autant mieux
protégé qu’il sera reconnu politique, qu’il sera mis sous la lumière de la
10 Éditorial
publicité. Politisation et publicité qui définissent la condition préalable
sur laquelle peut venir s’articuler le juridique. Cette condition est
indispensable, et marque l’avancée de la critique féministe comme décisive.
En dehors du respect de cette condition, il serait demandé (il a été et il est
encore demandé) au droit de statuer sur ce qui prétend ne pas être défini
car définir le privé, reviendrait, selon l’« analyse ancienne », à l’annihiler
puisque c’est le « cacher » qui le spécifie. En revanche, sur la grâce de
cette condition, il est possible de dénoncer ce qui est condamnable dans le
privé sans que cela ne donne lieu à l’exercice d’un zèle totalitaire. La
garantie résidant dans le formalisme juridique.
Michel KAIL (Berlin, juin 2014)
* * *

Le patrimoine industriel : mémoire sociale
ou produit innovant ?
eUn agenda pour le patrimoine industriel au XXI siècle
L’historienne Michelle Perrot fait partie de la génération étudiante des
années 1950, pour laquelle « prendre la classe ouvrière pour objet de nos
recherches semblait […] la meilleure façon de la rejoindre, notre manière
à nous d’“ aller au peuple ” en même temps qu’au présent. » Elle songeait
eà une vaste étude sur le monde ouvrier de la fin du XIX siècle dans son
ensemble, sa structure et ses mouvements, sa condition et ses idéologies,
mais, comme les travaux préalables étaient rares dans ce domaine, tout
restait à inventer, et il lui a fallu modérer ses ambitions. Son ouvrage sur
1les grèves ouvrières en France fait date mais ne comble qu’une partie de
la lacune historiographique qui concerne toujours le monde ouvrier.
Quarante ans sont passés, et l’Europe a vu le déclin de la plupart des
industries lourdes et des industries du textile. De cette désindustrialisation
va naître un intérêt pour la sauvegarde des sites désaffectés et pour
l’archéologie industrielle centrée sur la conservation de la mémoire des lieux
— la mémoire en dur. Ce bâti, hier habité par les ouvriers avec leurs
revendications, leurs espoirs et leurs colères, se présente désormais telle la
coque, évidée de sa machinerie, d’un processus jadis complexe et
dynamique, et sa récupération passe pour l’exemple même des bonnes
pratiques du « développement durable ».
En lançant l’appel pour ce dossier, notre intention n’est pas de livrer
un énième inventaire, si actuel soit-il, de ces sites industriels désaffectés
qui, grâce à une reconversion patrimoniale, retrouvent une deuxième vie.
Nous voulons faire la lumière sur les critères qui motivent le choix des
sites et des objets à « patrimonialiser », afin de mieux comprendre la
vision de l’histoire que ce patrimoine est censé transmettre. Quelle est la part

1. Michelle PERROT, Les ouvriers en grève. France 1871 à 1890, 2 tomes, Paris, La
Haye, Mouton et Cie, 1974, citation p. 5.
o L’homme et la société, n 192, avril-juin 2014 12 Margaret MANALE
qui revient à la dimension ouvrière dans la réinterprétation et la
représentation des lieux sauvegardés pour devenir des références du grand
public ? La question de la mémoire sociale des usines d’antan occupe de fait
une place secondaire dans les recherches en sciences sociales. Pour
autant, nombre d’enquêtes ont été menées — le plus souvent par des
associations locales — auprès de ceux qui furent victimes d’une brutale
désindustrialisation, en vue de recueillir les témoignages de leurs savoirs,
leurs valeurs et leurs récits de vie, alors que les archives des usines
désaffectées font l’objet de négligences ou de destructions volontaires.
Comme l’histoire du lieu est une valeur ajoutée qui « donne du sens » à la
mémoire en dur, le concours de la communauté scientifique dans les
projets de reconversion s’avère également nécessaire. Les techniques du
numérique facilitent le travail de classement des données, leur analyse
quantitative et leur exposition. Certains spécialistes proposent même de
restituer le bâti disparu grâce à une modélisation numérique. Au
demeurant, on attribue à cette activité industrielle une « mémoire sensible » qui
trouve à son tour une expression virtuelle dans l’aménagement de «
parcours sensoriels » urbains.
Le statut de « patrimoine industriel » ne met pas ce bâti à l’abri de la
logique marchande. Sa nouvelle dimension idéelle en fait un « produit »,
vecteur d’une identité territorialisée sur le marché des biens culturels. Les
chercheurs chargés de les inventorier répondent à une demande bien
circonscrite qui concerne autant les aspects techniques et architecturaux
de cet héritage que l’histoire sociale. Aussi jouent-ils en réalité le rôle de
journalistes culturels et leurs enquêtes sur des entreprises privées, leurs
études des documents d’archives et leurs interrogations des protagonistes
d’un site déjà démantelé ne sortent pas de cette logique : ils sont à la base
de textes de vulgarisation qui apportent bon gré mal gré une couverture
scientifique à la publicité pour un patrimoine réinventé. En fonction du
choix opéré pour valoriser le site — reconversion soit en siège pour les
entreprises ou en habitat haut de gamme, soit en musée ou en autre lieu
de mémoire, ou bien en parc de tourisme et de loisirs —, la
communication autour de sa « mémoire » rend vie à un passé nécessairement
simplifié, avec des raccourcis et des oublis. L’image du monde disparu
que transmet le récit patrimonial n’est pas conçu pour aider l’individu à
s’orienter dans le présent : il est communication publicitaire dans un but
commercial.
L’architecture et les équipements des anciens sites industriels sont
restés à l’abandon jusqu’à ce que l’on découvre qu’ils pouvaient apporter
Le patrimoine industriel : mémoire sociale ou produit innovant ? 13
une nouvelle vie économique à une localité par leur inscription sur les
listes de patrimoine qui font autorité à des échelles territoriales
différentes. Évidemment, le sauvetage d’un site à cette fin et son redémarrage
ne dépendent pas seulement de l’importance « historique » que lui confère
l’inscription à un inventaire de monuments historiques national ou à la
liste de l’Unesco. Néanmoins, visibilité et rentabilité sont fonction d’une
stratégie marketing pour laquelle un logo officiel de patrimoine est un
atout, avec des avantages fiscaux non négligeables. Ce classement exerce
une influence déterminante sur le marché des biens patrimoniaux et la
hiérarchie des sites ; il les « décontextualise », car il permet d’autant plus
aisément de mettre tout à plat dans un récit patrimonial bien lisse : les
conditions d’exploitation qui ont permis à ces monuments de la technique
de produire de la richesse perdent toute mémoire de cette violence en
même temps que l’esprit ouvrier en relation avec le travail industriel.
Le ralliement général des représentants de 188 pays à la procédure de
classements patrimoniaux est l’œuvre de l’Unesco qui, en 1972,
répondait à une initiative des États-Unis. La charte des critères de classement
repose sur un montage de concepts abstraits. « La valeur universelle
exceptionnelle signifie une importance culturelle et/ou naturelle tellement
exceptionnelle qu’elle transcende les frontières nationales et qu’elle
présente le même caractère inestimable pour les générations actuelles et
futures de l’ensemble de l’humanité. » Les termes renvoient explicitement,
non pas à l’histoire sociale du lieu, mais à une histoire qui aurait été
partagée, celle qui correspond aux dimensions du marché global. Des
voix se sont récemment élevées pour dénoncer le manque d’équité dans
l’attribution du titre patrimonial aux continents, les vieux pays industriels
et notamment ceux de l’Europe se partageant d’évidence la part du lion.
En dépit de ces quelques critiques, la légitimité de cette conception
monopolistique et globalisante de l’histoire n’a pas été contestée. Bien au
contraire, décideurs politiques et économiques du monde entier, secondés
par les médias, rivalisent d’astuces pour soutenir les listes de leurs
candidats nationaux, des lobbies interviennent auprès des instances
internationales pour ne rien laisser au hasard.
Non sans raison : les objets qui portent ce label deviennent des «
global products » de l’industrie touristique, un des secteurs les plus
dynamiques de l’économie mondiale. Pour que la gestion des sites soit
conforme aux normes exigées par ce marché, le Comité du patrimoine mon-
a récemment édité des brochures sous forme de « trousses à outils » dial
14 Margaret MANALE
du manager patrimonial. L’un de ces manuels de référence, Gérer le
patri2moine mondial culturel , explique avec minutie toutes les techniques
marketing d’usage depuis l’étude du « customer profile » et l’« analyse du
marché » jusqu’à la définition d’un « marketing mix » approprié pour la
gestion efficace des biens. Il est bon de signaler que cette base commune
de techniques managériales, en fait l’harmonisation des pratiques sur le
terrain, contredit singulièrement la politique de « diversité culturelle » que
l’organisme affiche dans son discours de « stratégie globale ».
Avec l’attribution, en 1986, du logo de l’Unesco à la vallée minière de
la Gorge d’Ironbridge, le patrimoine industriel a reçu ses lettres de
noblesse. Cette « évocation du passé industriel intense et créateur dans son
paysage verdoyant », selon les termes choisis des experts, est une manière
idéale de célébrer les débuts de « l’apport civilisateur des peuples
européens » et la trame solide de l’Histoire dans la continuité d’un
mondesans-Mur. On ne peut trouver meilleur support que les vestiges de la
technique et de l’architecture industrielles pour garder en vie le mythe
d’un Progrès pour une humanité en marche vers un avenir meilleur.
Margaret MANALE
* * *


2. http://whc.unesco.org/fr/gerer-le-patrimoine-mondial-culturel
Quel patrimoine industriel pour quelle
vision de l’histoire ?
Le cas de la Grande-Bretagne
Ophélie SIMEON
Apparue dans les années 1950 avec les débuts de la
désindustrialisation, la notion de patrimoine industriel a connu une rapide popularité.
Après une phase de deuil au cours de laquelle les pouvoirs publics
privilégient les politiques de démolition, les anciens sites industriels sont
progressivement entrés dans le champ du monument historique, à rebours des
connotations négatives traditionnellement attachées au monde de l’usine.
Cette réhabilitation a été plus largement sanctionnée et officialisée à
partir de la fin des années 1970, avec le classement de plusieurs sites
industriels au patrimoine de l’UNESCO, ce qui a contribué à la reconnaissance
mondiale de ce pan de l’histoire.
L’exemple de la Grande-Bretagne illustre parfaitement cette double
évolution théorique et pratique. À bien des égards pionnier de
l’industrialisation moderne, le pays a également été le premier à reconnaître une
valeur intrinsèque au patrimoine industriel pour en proposer, dès les
années 1950, les premières tentatives de définition et de conservation. La
Grande-Bretagne compte aujourd’hui le plus grand nombre de musées
industriels en Europe (210 contre 197 pour l’Allemagne et 50 pour la
1
), et la plus forte proportion de sites industriels inscrits au patri-France
moine mondial de l’humanité. Sur les quarante lieux de ce type
aujourd’hui validés par l’UNESCO, 29 sont localisés en Europe, dont 8 au
2Royaume-Uni, soit environ un quart des sites britanniques inscrits . Le

1. European Route of Industrial Heritage, http://www.erih.net ; Simon EDELBLUTTE,
« Paysages et territoires du patrimoine industriel au Royaume-Uni », Revue géographique
de l’Est, vol. 48, n° 1-2, 2008, http://www.rge.revues.org/1165, consulté le 14 mai 2011.
2. Ibidem.
o L’homme et la société, n 192, avril-juin 2014 16 Ophélie SIMEON
premier d’entre eux, l’Ironbridge Gorge Park, classé en 1986, est
également le premier site industriel à avoir été reconnu par l’UNESCO en tant
que tel, ce qui confirme le rôle fondateur du pays en matière de
patri3moine industriel .
Outre les aciéries d’Ironbridge, l’UNESCO a distingué les paysages
miniers du Pays de Galles et des Cornouailles, respectivement classés en
2000 et 2009, les villages textiles « modèles » de la vallée de la Derwent,
de New Lanark et Saltaire (tous trois inscrits en 2001), le port marchand
de Liverpool (2004) et le pont-canal de Pontcysyllte (2009). Cette liste
est révélatrice des politiques patrimoniales britanniques en vigueur depuis
les années 1950. La plupart de ces sites remontent à la première
révolution industrielle (1750-1830), et servent donc à témoigner des origines
du mouvement. Il s’agit de paysages industriels plutôt que de sites isolés,
ce qui permet de considérer à la fois les aspects techniques, mais aussi
sociaux de l’industrialisation. Le musée industriel-type associe ainsi le
lieu de travail (mine, filature, aciérie) aux formes de peuplement qui l’ont
accompagné, le plus souvent sous forme de village ou de cité ouvrière.
Enfin, l’accent a été mis sur l’aspect innovant de l’ère industrielle. Ont
ainsi été distingués en priorité des sites précurseurs sur le plan technique
et/ou social. De façon significative, les trois complexes textiles inscrits en
2001 ont tous été conçus et dirigés selon des politiques entrepreneuriales
paternalistes, et considérés en leur temps et au-delà comme des modèles
4de gestion industrielle éclairée .
Que révèlent ces choix en matière de patrimonialisation des sites
industriels ? Entre recherche de la représentativité historique et volonté de
mettre en lumière des sites jugés exceptionnels, quelle vision de l’histoire
se dégage alors, et en réponse à quelles attentes ? Afin de répondre à ces
questions, il est nécessaire de se livrer à une analyse critique des critères
de sélection mis en place en Grande-Bretagne afin de définir les contours
du patrimoine industriel. Nous nous proposons donc d’examiner ces
critères en contexte, en lien avec l’émergence et l’évolution de la notion de

3. En 1978, l’UNESCO avait distingué les mines de sel de Wieliczka, en Pologne, qui
contiennent un réseau exceptionnel de statues creusées à même le gisement salin. Le site a
donc été davantage classé autant pour ses qualités artistiques que pour sa représentativité
en matière d’histoire industrielle. http://whc.unesco.org/fr/list/32, consulté le 2 juin 2014.
4. Robert Sucksmith FITTON et Alfred Powell WADSWORTH, The Strutts and the
Arkwrights 1758-1830 : A Study of the Early Factory System, Manchester, Manchester
University Press, 1968 ; Ian DONNACHIE et George HEWITT, Historic New Lanark : the
Dale and Owen Industrial Community since 1785, Édimbourg, Edinburgh University
Press, 1993 ; Neil JACKSON, Saltaire : The Making of a Model Town, Spire Books, 2010.
Quel patrimoine industriel pour quelle vision de l’histoire ?… 17
patrimoine industriel et des politiques de conservation qui lui ont été
associées au cours des soixante dernières années.
De l’archéologie au patrimoine industriel : émergence et évolution
conceptuelle
La notion de patrimoine industriel s’est développée tardivement, en
raison de l’image négative traditionnellement attachée à l’industrie, entre
5« fumée, crasse et misère » . Pour toutes les aires industrielles en crise,
on observe une phase de deuil, généralement marquée par des politiques
de démolition, l’usine désaffectée étant associée à l’échec économique de
6la région . Ce n’est que dans un second temps que la valeur historique et
culturelle du site est appréciée, prélude à une éventuelle entreprise de
patrimonialisation. Le Royaume-Uni a joué un rôle pionnier en la matière.
Les premières tentatives de conservation sur le terrain y sont apparues dès
l’entre-deux-guerres, suivies, dans les années 1950, d’un effort de
conceptualisation de la notion de patrimoine industriel, puis de l’inscription
pro7gressive de ces problématiques nouvelles dans les politiques publiques .
Que faut-il entendre par « patrimoine » ? Le terme français et son
équivalent anglais de heritage, reprennent l’idée d’un bien, matériel ou
culturel, transmis de génération en génération, et jugé digne d’être protégé et
8conservé . L’objet considéré est donc indissociable des représentations et
de l’importance qui lui sont attachées. À l’origine, le concept est
relativement restreint. Plutôt que de patrimoine, les Britanniques parlent en effet
d’« archéologie industrielle » (archaeological history), terme popularisé
9en 1955 . Insistant davantage sur l’idée de vestige, le syntagme dénote un

5. François CROUZET, « Naissance du paysage industriel », Histoire, économie et
esociété, 1997, 16 année, n° 3, p. 419-438 ; Barrie TRINDER, The Making of the Industrial
Landscape, Gloucester, Sutton, 1987, p. 193.
6. Marilyn PALMER et Paul NEAVERSON (dir.), Industrial Archaeology : Principles and
Practices, Londres, Routledge, 1998, p. 141.
7. Marilyn PALMER, « Understanding the Workplace : A Research Framework for
Industrial Archaeology », Industrial Archaeology Review, vol. XXVII, n° 1, 2005, p. 11 ;
Keith FALCONER, « The industrial heritage in Britain - The first fifty years », Revue pour
l’histoire du CNRS, n° 14, http://www.histoire-cnrs.revues.org/1778, consulté le 8 juin
2010.
8. Jacques LEVY et Michel LUSSAULT (dir.), Dictionnaire de la géographie et de
l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2004 ; Simon EDELBLUTTE, « Paysages et territoires du
patrimoine industriel au Royaume-Uni », op. cit.
9. Michael RIX, « Industrial Archaeology », The Amateur Historian, 1955, cité in
Kenneth HUDSON, World Industrial Archaeology, Cambridge, Cambridge University Press,
1979, p. 1.
18 Ophélie SIMEON
intérêt premier pour l’histoire des techniques et pour les bâtiments
indus10triels eux-mêmes plus que pour leurs aspects humains . La notion a
cependant connu une évolution notable depuis la fin des années 1980, avec
une prise en compte croissante des aspects sociaux de l’histoire
industrielle. Alliant, dans une perspective pluridisciplinaire, les acquis de
l’archéologie, de l’histoire sociale et des cultural studies, le patrimoine réunit
désormais dans un même cadre d’analyse de l’infrastructure industrielle
et des personnes qui y ont vécu et travaillé, afin d’envisager le tout
com11me expérience vécue . Depuis les années 2000, le TICCIH et
l’ICOMOS, instances consultatives internationales en matière de patrimoine,
ont officiellement adopté cette notion élargie : l’inclusion progressive de
paysages industriels plutôt que de sites individuels au patrimoine de
l’humanité témoigne du succès de cet enrichissement conceptuel. Si le terme
d’« archéologie industrielle » demeure populaire en Grande-Bretagne, il
est désormais quasi-synonyme de cette définition renouvelée du
patrimoine industriel.
Cette évolution sémantique s’est traduite, sur le terrain, par une
évolution des modalités d’identification et de conservation, et la cause de
l’archéologie industrielle a été assez rapidement intégrée aux politiques
publiques. Dès 1959, le Council for British Archaeology (CBA) a
organisé le premier congrès national sur le sujet, et a appelé de ses vœux un
inventaire des sites industriels britanniques, afin d’identifier ces sites et
12d’évaluer leur éventuelle élévation au statut de mouvement historique .
Cet inventaire, réalisé par le CBA sous l’égide du Ministry of Public
Buildings and Works à partir de 1963, a servi de base de travail pour
l’élaboration des critères de sélection au patrimoine industriel.
Dans un premier temps, le classement des bâtiments s’est avant tout
opéré sur des considérations architecturales et technologiques. À partir
des années 1970, avec l’évolution sémantique de la notion de patrimoine
industriel, les sites jugés les plus emblématiques ont été convertis en
musées. Le premier d’entre eux, l’Ironbridge Museum (Shropshire), a ainsi
13été fondé en 1973 . La prise en compte de la diversité et de la richesse
du patrimoine industriel a ensuite été inscrite dans les statuts des trois

10. Keith FALCONER, « The industrial heritage in Britain - The first fifty years », op.
cit.
11. Marilyn PALMER, « Understanding the Workplace : A Research Framework for
Industrial Archaeology », op. cit., p. 11.
12. Keith FALCONER, « - The first fifty years », op.
cit.
13. http://www.ironbridge.org.uk/, page consultée le 2/06/2014.
Quel patrimoine industriel pour quelle vision de l’histoire ?… 19
organismes publics indépendants chargés de la gestion du patrimoine
historique britannique au niveau régional : English Heritage (Angleterre),
Historic Scotland (Écosse) et Cadw (Pays de Galles), tous trois établis en
1984. Ces organismes, fondés à la suite de la réforme de l’ancienne
Historic Building and Monuments Commission, ont entériné un changement
de tutelle significatif, qui a vu la question du patrimoine passer de l’égide
du ministère des Bâtiments publics à celui de la Culture. Autre institution
britannique emblématique, le National Trust inclut également le
patrimoine industriel dans ses programmes de protection. Là encore, les
modalités de sélection et de conservation des sites à classer sont soumises au
même cadre législatif. Par conséquent, certains lieux comme les paysages
miniers des Cornouailles et du Devon ont pu être distingués par
différentes instances à la fois. Monument historique inscrit au patrimoine
mondial de l’UNESCO, l’ensemble compte également cinq propriétés (forges,
mines et ateliers antérieurs au développement de l’industrie moderne pour
14la plupart) gérées par le National Trust .
Cadre institutionnel et critères de sélection
Au-delà d’une nécessaire adaptation des concepts et des pratiques, il
est intéressant de noter que le cadre législatif régissant le patrimoine
industriel britannique est resté inchangé depuis la mise en place des
premiers programmes de conservation. Refusant de distinguer entre
archéologie industrielle et patrimoine « classique », le Ministry of Public
Buildings and Works a, dès l’origine, inclus les monuments industriels à la
législation existante en matière de désignation et de protection des
monuments historiques, l’Ancient Monuments and Listed Buildings Designation
Code. Toujours en vigueur, elle est appliquée par les trois organismes
régionaux de gestion du patrimoine. De façon générale, le statut de
monument ancien (ancient building) est attribué aux sites historiques d’intérêt
ne pouvant être aménagés en raison d’un état de dégradation avancée.
Celui de monument historique (listed building) est par conséquent
octroyé aux sites possédant à la fois un intérêt historique, et dont
l’utilisation est encore d’actualité, ou au moins possible via divers procédés de

14. UNESCO, « Paysage minier des Cornouailles et de l’ouest du Devon » :
http://whc.unesco.org/fr/list/1215 ;
National Trust, « Tin Mining in Cornwall »
:http://www.nationaltrust.org.uk/wra1356292207319/view-page/item501912/, pages consultées le 2/06/2014.
20 Ophélie SIMEON
15restauration et de réhabilitation . Au sein de cette catégorie, trois types
de classement sont attribués en fonction de la signification accordée à tel
ou tel site, quelle que soit sa nature, sa fonction ou son époque. La note
(II) est donnée à des bâtiments présentant un intérêt particulier méritant
d’être préservés, et concerne donc le plus souvent des sites en ruine dont
la rénovation est cependant possible et souhaitée. La note (II*) est
octroyée à des « bâtiments particulièrement importants présentant un intérêt
16plus que particulier ». Enfin, la note (I) concerne des sites présentant
des qualités exceptionnelles, d’un intérêt le plus souvent national.
Cette sélectivité est d’autant plus nécessaire que le nombre de sites
17industriels dépasse très largement celui des vestiges plus anciens . Mais
dès lors, sur quoi fonder le choix du classement d’un site industriel
comme élément du patrimoine ? En raison du nombre important de sites
aujourd’hui en ruine, la grande majorité des vestiges industriels obtiennent
le statut de monument ancien. Concernant les candidats au statut de
monument historique, une comparaison entre les recommandations des
organisations spécialisées britanniques et celles de l’UNESCO permet de
dégager un ensemble de critères fondamentaux, selon une typologie établie
18par M. Palmer et P. Neaverson .
Le premier d’entre eux concerne la valeur symbolique attribuée au
site, dans la mesure où le monument fait office de lien tangible entre le
présent et le passé révolu dont il est issu. De cette valeur découlent tous
les autres critères pris en considération. Dans cette perspective, le second
critère concerne l’intérêt perçu du site en tant que tel. Quelle que soit leur
nature, l’ensemble des monuments historiques britanniques inscrits au
patrimoine mondial de l’humanité présentent un point de distinction
commun : ils ont été choisis en tant qu’« exemple éminent d’un type de
construction, d’ensemble architectural et technologique, ou de paysage
illustrant une des périodes significatives de l’histoire humaine ».
L’authenticité, l’intégrité et la représentativité du site sont donc au cœur de cette
problématique. Ainsi, la patrimonialisation des vestiges industriels a avant
tout favorisé des sites contemporains de la première révolution indus-

15. Cadw, Designation Listing Guide :
http://cadw.wales.gov.uk/about/aboutfaqs/?lang=en, consulté le 12 août 2012.
16. « Particularly important buildings of more than special interest », ibidem.
17. English Heritage, Designation Listing Selection Guide : Industrial Structures,
2011, p. 2, http://www.english-heritage.org.uk/publications/disg-industrial/, consulté le 12
août 2012.
18. Marilyn PALMER et Paul NEAVERSON, Managing the Industrial Heritage,
Leicester, University of Leicester Press, 1995, p. 141.
Quel patrimoine industriel pour quelle vision de l’histoire ?… 21
trielle, alors qu’une large part des infrastructures plus tardives a été
démolie, pour raisons économiques et esthétiques, mais également à cause
d’un intérêt historique jugé moindre, dans la mesure où elles
témoignaient du déclin industriel et non de son essor. L’aspect innovant a
également été distingué. Parmi les sites jugés les plus emblématiques figurent
ceux témoignant des débuts des divers procédés industriels, comme
l’aciérie au coke (Ironbridge), la naissance du textile moderne (villages textiles
de la vallée de la Derwent) ou encore les premiers exemples de
mécanisation dans le secteur minier (mines d’étain des Cornouailles). Dans le
même esprit, les usines associées à des inventeurs et des entrepreneurs de
renom, comme James Watt à Soho, près de Birmingham, ou les poteries
Wegdwood à Etruria, ont également été classées. Enfin, les innovations
en matière d’urbanisme et de gestion industrielle éclairée ont été
particulièrement célébrées. Elles ne concernent pas moins de la moitié des
sites industriels britanniques classés au patrimoine mondial de l’humanité
(New Lanark, Saltaire, Ironbridge et la vallée de la Derwent), ainsi que
d’autres sites distingués au niveau national, comme les villes ouvrières
modèles de Port Sunlight, Ackroydon et Bourneville. À des degrés divers,
ces différentes formes de peuplement industriel sont en effet considérés
comme annonciatrices de mouvements urbanistes pionniers tels que les
cités-jardins et les villes nouvelles, mais aussi comme des précurseurs des
19politiques de l’État-providence d’après-guerre .
Un troisième critère concerne l’aspect informatif du site, sa capacité à
renseigner aisément sur la culture matérielle de l’époque. C’est pourquoi
l’inscription au patrimoine industriel concerne le plus souvent des sites
industriels complets (port de Liverpool, New Lanark), voire des paysages
entiers (Ironbridge Gorge, vallée de la Derwent), qui associent sites
industriels, formes de peuplement et modes de transport, et permettent ainsi
une mise en réseau de l’information historique. Des sites tels que le
village textile de Styal, dans le Nord-Ouest de l’Angleterre, ont été classés
car ils constituent une communauté industrielle cohérente, permettant
d’embrasser en un même lieu les aspects techniques et humains de la
révolution industrielle. On y trouve en effet l’un des premiers exemples au
monde de filature hydraulique, caractéristique du développement du
secteur textile à partir de 1750, ainsi qu’un ensemble de logements ouvriers
edemeurés inchangés depuis leur construction à la fin du XVIII siècle. Les

19. Frédéric MORET, Les socialistes et la ville : Grande-Bretagne, France, 1820-1850,
Lyon, ENS Éditions, 1999, p. 142-143.
22 Ophélie SIMEON
20opportunités pédagogiques en sont dès lors grandement facilitées . Dans
le même ordre d’idée, une préférence est accordée à des sites
représentatifs d’une certaine région et/ou d’un secteur industriel particulier, tels
les ateliers sidérurgiques de la région de Sheffield, ou encore le pays
minier de Blaenavon, au Pays de Galles. Enfin, les entreprises de
muséification les plus ambitieuses, comme le parc à thème industriel
d’Iron21bridge ou encore New Lanark, ont été particulièrement distinguées .
Quatrièmement, les sites sont ensuite évalués selon des critères
esthétiques. Cette thématique concerne tout d’abord les caractéristiques
architecturales du lieu, aspects fonctionnalistes et décoratifs compris. Dans
tous les cas, sont distingués les ensembles industriels dont l’architecture
22va au-delà de l’utilitarisme pur et simple . Ici encore, la majorité des
sites retenus concerne les premières phases de l’industrialisation, avec un
intérêt particulier porté aux premiers villages ouvriers, qui comportent de
23nombreux éléments de style palladie , ainsi qu’aux « palais de
l’industrie » caractéristiques de l’époque victorienne, comme Saltaire et
Bourneville, où le logement ouvrier est bien souvent une réinterprétation du
cottage traditionnel. À l’exception de quelques réalisations inspirées du
Bauhaus et du style Art Déco (usine Hoover de Londres), les bâtiments
eindustriels du XX siècle ont rarement été loués pour leurs qualités
architecturales. L’English Heritage considère ainsi que la majorité des
infrastructures de cette époque se contente d’abriter les processus de
production et de transformation sans refléter la nature intrinsèque de tel ou tel
24pan du secteur secondaire . Le critère esthétique entre également en ligne

20. http://www.nationaltrust.org.uk/quarry-bank-mill/, site consulté le 15 septembre
2012.
21. À New Lanark, les anciens logements ouvriers ont été reconvertis en appartements
modernes où vivent près de 200 personnes. L’un des lotissements accueille également une
auberge de jeunesse. La filature et ses entrepôts abritent respectivement un hôtel de luxe
avec un centre de conférences et des appartements de vacances. Le complexe muséal
comprend les éléments suivants : salles de filage, écoles du village et logement
ouvriertémoin. Cf. Ophélie SIMEON, De l’usine à l’utopie : New Lanark, 1785-1825. Histoire
d’un village ouvrier « modèle », thèse de doctorat en études anglophones, Université
Lumière-Lyon 2, 2013, p. 463.
22. English Heritage, Designation Listing Selection Guide : Industrial Structures, op.
cit., p. 6.
23. L’exemple classique étant la filature de Masson Mill, fondée par Richard
Arkwright vers 1780 dans la vallée de la Derwent, construction ayant donné naissance à de
nombreuses imitations. Cf. Stanley CHAPMAN, « The Arkwright Mills - Colquhoun’s
Census of 1788 and Archaeological Evidence », Industrial Archaeology Review, vol. 6, n° 1,
1981, p. 16.
24. English Heritage, Designation Listing Selection Guide : Industrial Structures, op.