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Le peuple cubain aux prises avec son histoire

De
203 pages
Comment comprendre cette exception cubaine qui survit à une centaine de kilomètres de Miami, quinze ans après la dissolution de l'Union Soviétique. Cette chronique, fruit d'une longue expérience vécue auprès des Cubains, est loin des mises en procès comme des hagiographies.
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LE PEUPLE CUBAIN AUX PRISES AVEC SON HISTOIRE

Documents Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Documents Amériques latines publie témoignages et textes fondamentaux pour comprendre l'Amérique latine d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Déjà parus

HOSSARD Nicolas, Alexander von Humboldt & Aimé Bonpland - Correspondance 1805-1858, 2004. PACHECO Gabriel, Contes modernes des Indiens huicholes du Mexique, 2004. ABREU DA SILVEIRA M.C, Les histoires fabuleuses d'un conteur brésilien, 1999. EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de la frontière argentine, 1876-1879, 1995. TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. CONDORI P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Télnoignage d'un paysan des Andes boliviennes recueilli par F. Estival. 1995. ATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. VIGOR C.A. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. W ALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses habitants, 1991. DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe Siècle), 1987 ; tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988.

@L'Harmartan,2004 ISBN: 2-7475-6106-2 EAN: 9782747561068

Michèle VILLANUEVA

LE PEUPLE CUBAIN AUX PRISES AVEC SON HISTOIRE

j Qué viva Cuba!

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur: L'ÉCHARDE Chronique d'une Mémoire d'Algérie Maurice Nadeau 1992

Trois semaines à respirer La Havane...

Vendredi 2 août 1996 Le trnjet, matérialisé sur l'écran, ligne rouge qui traverse et domine l'océan, semble d'abord s'éloigner en tracé rectiligne. Puis, il s'incurve vers le Sud, anticipant l'approche des tropiques. Mais tout est faussé par la représentation géographique qui éloigne les régions du Nord, envahissant l'espace alors que les terres réelles se rejoignent au pôle nord. J'aime le décalage entre l'avion, monde fenné, stable, et toutes ces mesures précises du mouvement, la distance qui éloigne et rapproche, les heures locales des fuseaux horaires qui rappellent que le soleil se lève à l'Est et que nous courons vers lui, la vitesse de l'avion aux alentours de 950 km à l'heure, l'altitude de près ou de plus 10 000 mètres, et pour nous familiariser avec le monde extérieur, le vent variable qui tourne autour de l'engin, 21, 32, 50, 92, plus de 100 km/h, la température du milieu trnversé, -41°, -480, -51°. Et le bruit assourdissant des moteurs qui enserre dans un monde clos. Combien autour de moi vont vers le Cuba authentique qui ne peut être celui des plages de rêve, de Varadero, des dollars ?

L'aéroport de La Havane m'apparaît tout petit, après une arrivée sur Cuba de mer bleue et verte, de lagunes, de paysages ruraux entretenus, de campagnes ordonnées, de routes sans voiture. L'imprévu n'était pas encore là. Il saute à la gorge dès la sortie de l'avion dans l'humidité tiède. Sur la route, tout se mêle. L'impression de connu, l'Espagne pauvre, l'Oran de ma jeunesse, La Sénia d'avant l'enrichissement de la ville. Et pourtant c'est déjà bien Cuba avec ses vieux cars, parfois mi-camion / mi-autobus, les slogans des fresques murales qui étalent toujours des mots criant à la Révolution, à la mobilisation. Mais que signifientils dans cette pénurie évidente dès le premier coup d'œil. Et toutes ces bicyclettes à l'image de la Chine, et la patience patente de toutes celles, tous ceux, qui attendent sur le bord de la route? Seuls, tranchent les palmiers si droits, si hauts, troncs lisses sans la moindre aspérité, la moindre plante parasite, carapace que j'apprendrai bien vite être imputrescible. Ils se terminent en pousse d'un vert tendre et en feuillage délicat, et tentent de faire oublier les routes défoncées et toutes ces maisons plus ou moins en ruine. Je voulais sortir de mon malaise en me plongeant très vite dans la ville au hasard des rues proches de l'hôtel dans lequel il me fallait résider deux jours. La chance m'a souri, ma fenêtre s'ouvre sur des maisons jusqu'à la mer à laquelle je n'ai pu résister. Je me suis perdue dans la moiteur, attirée par l'odeur de l'eau des Caraibes, là aussi quelque peu comme les effluves des fronts de mer de l'Algérie. Pauvreté des habitants, belles maisons qui n'en finissent pas de vieillir,indigence et dignité, pénurie et débrouillardise.

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Je ne me sens pas libre de mes mouvements comme je voudrais l'être. Je ne mesure pas encore les risques réels ou supposés tant on m'a prévenue. Mais je sais déjà combien je vais l'aimer cette ville, et ces gens que je ne comprends pas encore bien. Le coucher de soleil transforme les façades, donne une patine qui rehausse toutes les formes, enchâsse les palmiers, et tous ces arbres, et toujours la mer si proche. Samedi 3 août Mes jours commencent à l'aube. Féerie des couleurs d'une nuit annoncée qui n'en finissait pas de s'éterniser. Quelques heures, courtes, de sommeil pour voir que dans le noir profond la mer m'échappait. J'ai tourné dans ce lit, moi solitaire qui aurais tant désiré deux chaleurs mêlées, traversée de ce décalage horaire que je voulais dominer. Le noir intense de cette nuit m'incluait, m'enfonçait dans cette chambre. J'attendais les couleurs de l'aurore. Peut-être des tons pastel loin de l'épaisseur, hier soir si chaude, don des derniers rayons du soleil. Je me demandais combien de temps je pourrais rester, ici, à cette table du petit-déjeuner que j'avais choisie près d'une fenêtre donnant sur l'université. De là je pouvais voir les gens attendre ces bus inimitables. Chacun porte dans sa différence, sa couleur des plus variées, les qualités de ceux qui l'ont rafistolé. Avec tant de leur savoir-faire qu'ils roulent et transportent complètement bondés. Les plus étonnants sont les Métro-bus, les bien nommés camellos, à l'enseigne du chameau que rappelle la forme de ce double bus tracté par une cabine de camion. Une darne de service qui n'arrêtait pas de me sourire semblait m'avoir devinée.

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Elle vint me dire, moi qui accumule les tasses de café, que je pouvais rester ici tant que je le désirais. Dans cette pièce, légèrement climatisée, je ne peux que revenir sur cette place et laisser mon regard accrocher tout ce qui rappelle le quartier espagnol de mon enfance, mais si fort. Et pourquoi cette nostalgie que j'ai voulu toujours refuser. Vient-elle de ces pins, de ces gens, de ces façades, le tout si méditerranéen? Je me dois de retenir tout cet émoi. Encore un café pour bloquer toute sensibilité. Déjà, écrire ainsi n'est-ce pas vouloir déverser un flot que le rationnel, et le construit, auraient d'abord cherché à endiguer? J'ai sillonné le Vedado toute la journée à la recherche d'adresses. Se retrouver dans ce damier de rues et d'avenues à angle droit est un jeu d'enfant, à condition d'avoir un plan et une logique géométrique, un casse-tête si on cherche des signes ou des indications. La précision des adresses va de pair avec un flou d'intuition. Et c'est ainsi que l'on se surprend à trouver même en tournant en rond. Bien vite, je repérerai des bornes à de nombreux coins, alors je comprendrai mes premières difficultés, car certaines se retrouvent de travers ou en biais au mépris de tout angle droit. J'ai trouvé où louer un vélo dès lundi. Je me réjouis de découvrir ainsi La Havane. Très vite, les rencontres s'accumulent, tant les Cubains cherchent à échanger, à dire, à recevoir. Comme ceux qui vivent à leurs côtés, ou veulent découvrir le pays. Là, c'est un Anglais, journaliste, ici depuis plus d'un mois, qui fait une enquête pour la télévision de son pays sur la médecine à Cuba. Dans certains domaines, les yeux, la peau, 8

il m'a affirmé que les Cubains sont les meilleurs de l'Amérique Latine et même parfois du monde. La recherche est développée, avec des résultats, y compris à propos du Sida. J'ai confronté ce qu'il m'avait dit, lui très enthousiaste, à un couple de Français rencontré à l'hôtel et en but à la maladie l'an dernier. S'ils ont convenu du bon niveau des médecins, ils ont insisté sur des faits qui leur avaient paru incroyables: dans un très petit hôpital de province sans matériel, dans la chaleur étouffante sans même un ventilateur - et combien l'air conditionné de certains établissements de La Havane semble alors un luxe hors de propos -la prise de sang pour l'un d'entre eux fut faite avec une pipette. Et même si le diagnostic était bon, aucun des médicaments prescrits ne se trouvait en pharmacie. Rien de tout cela ne m'étonne, tant tous ces niveaux s'observent dès le premier coup d'œil entre certaines réalisations de grandeur et un quotidien de pénurie. Je hais ce monde de touristes jeté en pâture à la vue de tous, cette abondance pour ces porteurs de dollars. Et tout est justifié. Jusque-là, pas une Cubaine, pas un Cubain qui ne parle de la nécessité des dollars, tant pour eux que pour l'État. C'est le sujet numéro un des discussions. Et nous partons sur le rôle du blocus des USA, de la Loi Helms-Burton qui le renforce. J'opine, oui, je reconnais le rôle terrible des États-Unis qui veulent étrangler Cuba. Mais les liens avec l'URSS n'étaient-ils pas d'une dualité troublante? Nécessaires mais à double tranchant? Ontils permis le développement du pays ou la perpétuation de la Révolution, fournissant essentiellement des biens de consommation si indispensables à un quotidien de l'ordre de celui des pays industrialisés? N'y a-t-il aucune responsabilité du gouvernement, de son Maximo Lider, de 9

cette Révolution en marche dont le nationalisme affiché, si évident à propos des Jeux Olympiques et de la responsabilité confiée aux athlètes cubains pour qu'ils répondent aux vœux de la patrie, me dérange tant il semble utilisé pour renforcer des énergies en perte de vitesse. Comme je sens déjà cette ville, avec cette chaleur qui écarte toute réticence, fait remonter tant de sensations! Je ne me rassasie pas de ces maisons dont la plupart n'offrent que des façades ravagées, mais avec de telles couleurs, encore là, des formes et des espaces, des jardins, des patios, des terrasses et des balcons qui donnent à cet habitat le goût de la vie, le sens du courant d'air dans le délassement des chaises à bascule. Et les odeurs où se mêlent celles des quartiers populaires, du moisi ou délavé, des ordures abandonnées qui grillent au soleil, nauséabondes, et celles des cuisines, et des plantes si généreuses que tous les parfums finissent par se fondre. Je marche, je marche, et je vois, et je sens, et je laisse mon esprit vagabonder et je me laisse submerger, envahir de bonheur subtil. Sur le Malecon, je suis montée sur le parapet pour mieux saisir les embruns. Il est 15 h et le soleil donne tout. Au bord de l'eau, en contrebas, des roches acérées, lapiez de calcaire, ... de jeunes garçons - comme tous les jeunes des quartiers maritimes pauvres - et des couples avec leurs vélos descendus puis hissés sur une bande de terre très étroite et difficilement accessible. TIfaut aimer l'eau pour y plonger, là. Certains m'invitent à les rejoindre, je crois bien que, sans mon petit sac à dos, j'y serais allée. Je reçois cette humidité marine si réconfortante sur une peau gorgée de soleil. Dès que l'on traverse le Malecon, de l'autre côté de l'avenue, la chaleur brusquement accable. 10

Je retrouve trop de choses connues, et oubliées, mais restées en réserve dans ma mémoire, pour être complètement objective. Alors je cherche à corriger. Je découvre ainsi que, contrairement aux villes espagnoles du pourtour méditerranéen, les Cubains ne font pas la sieste. Il n'y a aucun temps mort tout au long de la journée. Je m'étonne puis comprends qu'ici la chaleur est constante hiver comme été. Elle fait partie de la vie presque toute l'année et pas seulement l'été comme en Espagne. L'organisme n'a pas besoin de s'habituer à un changement, de supporter 15° ou 20°, voire 25° d'amplitude thermique annuelle. Mais il yale même plaisir à se balancer nonchalamment sur les chaises à bascule, sur les terrasses ou dans l'air qui circule, et qui rafraîchit sans couper du monde réel comme le fait l'air climatisé que je n'ai jamais pu supporter et que je ferme à l'hôtel. Fatiguée d'avoir tant marché, tant échangé, de retour vers l'hôtel, je me laisse attirer par des chants rythmés d'une progression incantatoire et d'une participation communautaire particulière. Ils venaient non d'une fête comme je l'ai d'abord cru mais d'un lieu de culte. J'ai gravi les marches, regardé. J'aurais bien dansé aussi tant le rythme était lancinant. Un jeune est venu vers moi pour m'entraîner à l'intérieur. J'ai gentiment refusé. Il y a foule, jeunes et vieux de toutes couleurs se laissent aller avec une grande ferveur collective. Une jeune fille donne les rythmes dans le micro, derrière elle un écran fait défiler des paroles à la gloire de Dieu. Sans doute une cérémonie d'une des religions protestantes. De ma fenêtre, j'ai vu et revu les maisons et la mer à toutes les heures du jour et de la nuit.

Il

Dans la matinée, les rayons du soleil éclairent vigoureusement et projettent des ombres qui changent les volumes, mettent en valeur espaces et angles, ravivent les couleurs, inondent les terrasses. Seuls deux à trois horribles immeubles barrent le paysage vers la mer. Heureusement, les brèches sont nombreuses du premier plan des maisons basses à un ou deux étages, et de quelques immeubles anciens jusqu'à la mer pour moi encore toute proche et inaccessible. Je regarde ce paysage urbain, du coucher du soleil qui étoffe les façades à l'aube qui purifie tout avec cette boule toute rouge qui s'élève là, au loin, vers ce cap qu'il me tarde de découvrir avec la vieille ville. Dimanche 4 août Depuis midi, je suis enfin dans une vraie maison de Cuba, ancienne maison coloniale, de sept pièces, avec une large terrasse, un ensemble d'espace, de volume, d'air qui circule d'une fenêtre à l'autre, d'une pièce à l'autre. Je me suis installée comme si je faisais du camping sauvage car il n'y a que peu de meubles. J'ai eu à choisir entre une chambre à un lit étroit mais ouvert sur la terrasse et une armoire, et une autre avec un grand lit sans meuble si ce n'est, oh ! troublante surprise, avec un petit bureau écritoire de toute beauté. J'ai choisi la seconde. Plaisir de se mouvoir dans un grand lit et de pouvoir écrire là. J'ai pris possession du lieu, loué depuis Paris pour une semaine. La pièce est étonnante avec une très grande hauteur de plafond, au moins quatre mètres, sorte de cube très spacieux. rai brusquement ressenti une grande fatigue tandis que je me reposais sur ces draps blancs séchés au soleil, laissant mon esprit s'enfuir. 12

Là,j'étais complètement détendue pour la première fois, et la fatigue qui m'envahissait semblait venir des profondeurs des années passées, celles du travail dans tous les domaines et de l'inquiétude pour certains des miens. C'est bien pour cela que j'avais voulu partir, vite sur un coup de tête, et loin. La destination de Cuba s'était imposée avec une acuité décisive. Voir ce pays avec son histoire si particulière de la Révolution castriste, radicale et nationale, aux liens avec l'URSS, qui veut aujourd'hui se maintenir tel quel en s'ouvrant aux capitaux étrangers, tout en gardant un contrôle de 51% des parts, avec le soutien et les réticences de la population, avec ce que le cinéma de Tomas Gutierrez Alea et certains écrivains restés à Cuba, et les autres, faisaient savoir. Et puis peut-être encore, mais je ne le savais pas très bien, un autre bout d'Espagne aux couleurs des Caraïbes. Je me sens bien ici avec ces carrelages, si semblables à ceux d'Oran, si agréablement frais sous les pieds. Mes logeurs sont-ils d'anciens riches devenus pauvres ou des pauvres habitant cette vaste maison, écrin si dépourvu de toute richesse? Comme dans mon enfance, comme je l'ai vu ensuite en Espagne, la radio et la télévision hurlent, et pourtant, j'en suis persuadée, moins que d'habitude parce qu'ils sont très accueillants et ont vu que je travaillais dans ma chambre. Lundi 5 août 4 h du matin, je profite d'une insomnie pour inaugurer ce bureau avec cette table de travail qui se déplie, tous ces petits tiroirs et casiers de rangement, petit bijou de luxe, si étonnant dans la nudité et la simplicité de cette chambre au matelas vaste mais posé sur une planche. Le tout est de

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trouver une chaise qui puisse rester en permanence dans la pièce. L'eau coule toujours au robinet de la salle de bain et l'électricité abonde. Je peux laisser le ventilateur fonctionner toute la nuit si je le désire. Il n'y a pas d'air climatisé, et j'en suis ravie. En [m de soirée, j'ai apprécié le calme de la terrasse sur une chaise à bascule comme on en trouve dans chaque maison. J'ai rencontré Lola. Elle est traductrice, interprète. Elle voyage beaucoup pour son travail. Nous avons longuement discuté de la situation à Cuba. Le niveau des revenus de la population, 200 à 250 pesos par mois en moyenne - 22 pesos valent 1 dollar -, 300 pour les fonctionnaires, 400 pour un médecin confirmé, reste faible, m'a-t-elle rétorqué, lorsque je lui ai fait part de ma surprise d'avoir trouvé un marché bien achalandé en légumes, tubercules, fleurs, mais aussi en viande exposée dans la chaleur sans la moindre installation réfrigérée, et si chère pour la majorité de la population, avec de petits échoppes de boissons, de nourriture. Oui, c'est un progrès, mais si petit. Enlait, c'est le recul de la chute de la production qui se manifeste là. Mon étonnement devant le secteur privé des paladares, ces petits restaurants de particuliers, à la cuisine familiale de qualité, si abondante que je ne fais qu'un repas par jour? Oui, le seul secteur privatisé est bien celui des services, de la toute petite activité mais son ampleur vient d'être réduite. Cela ressemble effectivement à la NEP ou aux cent fleurs de Mao, si belles, pour être cueillies aussitôt! Ici encore, c'est la chute catastrophique qui est à peine enrayée, passant de - 20% à -18,6%, soit un progrès minime de + 1,4%. 14

Comment le secteur privé peut-il se fournir en matière première? Le marché noir ou le vol dans les coopératives d'État ou la débrouillardise, les liens familiaux, mais les impôts très lourds freinent leur développement comme si les petites améliorations ne se faisaient pas pour la population mais d'abord pour l'État. Je lui parle alors de la dualité de la médecine qu'elle me confinne. Dans certains domaines, la recherche a permis des découvertes dans le traitement de la peau où l'on sait guérir les taches, de la rétinose pigmentaire, de la chirurgie esthétique et des soins aux grands brûlés, des progrès à propos du vaccin contre le Sida. Au niveau des grands services de recherche, avec des médecins formés en France, en Suède, en ex-URSS et ailleurs, les liens avec les instituts Pasteur et Mérieux, le matériel est des plus sophistiqués. Il a ainsi permis la découverte du PPG, traitement contre le cholestérol, avec effet secondaire de stimulant sexuel qui attire encore plus certains acheteurs. Mais si peu, et même rien, en ce qui concerne l'assistance à la population. Il n 'y pas de matériel pour les analyses, les soins, même pas d'aspirine. Rien. Les causes? Pas celles que l'on a l'habitude de mettre en avant. Ni le boycott qui dure depuis pratiquement toujours, ni le problème de la dépendance des USA avant la révolution, puis celle de l'URSS qui fut peut-être encore pire parce que l'économie était liée, enchaînée au COMECON, qu'elle en fournissait une part infime, très particulière comme des composants électroniques, et bien sûr du sucre, du nickel, mais au détriment de tout le reste. Mais alors?

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La corruption, le gaspillage, la guerre pendant tant d'années en Angola, en Éthiopie. Et la population? Elle suivait à l'aveuglette. Le gouvernement a joué, utilisé les dangers d'agression pour renforcer la cohésion. Tous les arguments poussaient à être sur pied de guerre pendant trente ans avec un budget de guerre énorme. Mais elle a bien adhéré à cette politique, soutenu Fidel? D'autant plus qu'il y eut de gros investissements dans la Santé, l'Éducation, la Culture. Les campagnes d'alphabétisation visaient à créer un Homme Nouveau, Communiste, avec un énorme effort pour rapprocher villes et campagnes. La nouvelle génération participait avec joie à l'effort demandé. Mais aujourd'hui, l'Homme Nouveau n'est nulle part et lajeunesse ne songe qu'à partir. Je lui fais part des impressions de militants français de la CGT du Gard qui avaient rapporté de Cuba un grand enthousiasme pour ce qu'ils pensaient être la patrie du socialisme qu'ils avaient entrevue lors d'un congrès international auquel ils participaient au printemps de 1996. Oui, mais il n'y a rien de spontané lors de ces congrès où tout est préparé, archi-prévu. Les délégations étrangères n'interviennent pas? Si, bien sûr, pour donner le salut fraternel des travailleurs de leur pays avec le même type de discours officiels. Mais il n'y a jamais eu de mouvement, de réaction d'opposition comme en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie? Non, par horreur de la guerre civile qui ne pourrait avoir lieu qu'entre membres d'une même famille, entre amis, entre générations. Le débat intérieur, lui-même, n'est que celui de la double morale et de la corruption. Si l'on ne sert pas le discours officiel, on est limogé. Il n'y a qu'une opinion permise. 16

Mais si nous ne voulons pas de ce socialisme-là, nous ne voulons pas du capitalisme, ni des Américains, ni de la reconquête. Et même s'il y avait la levée du blocus, comment y faire face? Le pays n'est pas préparé, le gouvernement le sait bien et lui-même n'en veut pas. Nous ne pourrions supporter l'affluence des capitaux. La population ne le pourrait pas. Nous irions vers le chaos. Et dans ce cadrelà, avec la guerre civile, les Américains reviendraient. Je réaffirme, le socialisme que nous connaissons, non, mais le capitalisme, non plus! Je remarque qu'elle ne dit pas que la solution se trouve dans les deux idéologies mêlées comme on l'entendait parfois dans les Démocraties Populaires avec le rêve fou et impossible d'un socialisme capitaliste ou d'un capitalisme socialiste! Il faut, ici, trouver des moyens internes, c'est absolument urgent, avant la levée du blocus. Mais voilà, Fidel voit les choses autrement. Il n'accepte aucune critique de sa politique par les Cubains, donc aucune participation, pas une seule autre opinion. Il agit en dictateur. Tout ce qui n'est pas avec lui ne va pas avec lui, est contre lui. Son âge? Son entourage? Il aura 70 ans le 13 août 1996. Il Y a deux lignes, l'une réformiste vers l'allégement, l'autre conservatrice vers le durcissement. Fidel n'est entouré directement que par quelque cinquante camarades, ses fidèles de la Sierra Maestra, du moins ceux qui restent car depuis quarante ans certains ont vieilli, d'autres ont été écartés par incapacité, d'autres se sont éloignés. Il y a une deuxième génération de militants. Bien sûr Raul, lefrère de Fidel, est son second, mais personne n'en veut, pas même Fidel, tout le monde connaît leur rivalité, ni la population. RaUL qui est loin du charisme de Fidel 17

représente la ligne dure. C'est un dogmatique, un fanatique. Puis, il y a celui que l'on présente comme le successeur

attitré de Fidel, venu de la direction des Jeunesses
Communistes. Médecin de formation, économiste par nécessité, lui, c'est la ligne réformiste. Carlos Lage. Très connu, il n'est pas non plus charismatique. Il peut être une alternative, pas un leader. Il ressemble physiquement à Fabius. Il se présente comme Robespierre, l'Incorruptible. Très austère, il vit très simplement. Vu son intelligence, c'est trop beau pour être vrai. N'est-ce pas une façade ? N'attend-il pas son heure? Il est dans une position difficile, mais jouit d'une certaine reconnaissance de Fidel, de Raul, de l'armée. Un vrai acrobate! Lola s'attarde alors sur un membre de sa famille, depuis toujours loyal compagnon de Fidel, retiré parce que trop vieux à présent. Économiste brillant, il fut, soutenu par les hommes du pouvoir, le premier à tenter de faire vivre, il y a bien longtemps, un secteur privé contrôlé. Tous avaient voté le projet au Comité Central. Un seul s 'y est opposé, a tranché, Fidel. Elle me parle des livres de Benigno et de Zoe Valdes. Je lui dis combien je suis venue avec le désir de voir et de comprendre, déjà portée par le sentiment que ce que j'étais venue chercher ici se trouvait ailleurs qu'entre les laudateurs qui applaudissent à tout rompre, encore aujourd'hui, voyant en Cuba la dernière «patrie du socialisme », et les détracteurs qui rejettent tout en bloc. Oui, me dit-elle, notre Révolution demande à être sauvée. Avec le retour à la propriété privée, la pratique de l'idéologie s'est dégradée. La balle est dans le camp du pouvoir. 18

Aujourd'hui, les grandes fêtes de la Révolution, du Premier Mai, ne peuvent se faire sur l'immense place de la Révolution, si pleine de gens enthousiastes dans le passé, qui paraîtrait si vide en comparaison. Alors, oui, on en organise plusieurs petites dans le pays, et pour réunir les jeunes, il n'y a plus que les concerts. Ces jeunes qui cherchent toutes sortes de prétextes pour ne plus accepter leur travail volontaire de l'été. Quant au dernier défilé du Premier Mai, dans le contexte lourd des deux petits avions abattus près de Cuba, de la grogne du gouvernement des USA, et donc d'une contre mobilisation ici, pour le faire durer trois heures, il a fallu espacer les rangs, les différentes parties du cortège. Du jamais vu jusque-là ! Et puis, pourquoi venir entendre un long discours qui n'a rien à dire de neuf à une population qui en a si conscience. Les risques à critiquer? Aucun dans la population, car tout le monde dit la même chose. Mais il n'en est pas de même pour les sphères de militants. Leurs seules critiques ouvertes possibles sont celles qu'ils peuvent tenter d'exprimer dans les revues officielles. Tous les militants du Comité Central, tous les membres du Parti continuent à être surveillés. Mais ils savent pratiquer le double discours. Je quitte Lola assez perturbée avec nombre de questions en suspens. Comment se fait-il qu'il n'y ait pas d'opposition déclarée ou clandestine, pas de tracts, de journaux, ou si peu qu'ils sont introuvables. Pourquoi cette apathie, cette passivité de la population? Serait-ce [malernent dû au rôle que la population a eu dans les années cinquante? Les guérilleros de la Sierra Maestra ont conquis un pouvoir chancelant, pourri de l'intérieur, avec l'acceptation des classes populaires des villes et des 19

campagnes, de tous ceux auxquels ils ont offert un merveilleux cadeau, les libérant de la tutelle du dictateur Batista, et de ce qui n'était plus que le casino et le bordel des riches Américains au détriment des habitants du pays. Mais ce n'est pas la population qui a conquis le pouvoir. Elle n'a fait qu'accompagner, même si ce fut souvent avec enthousiasme, les réalisations du pouvoir derrière un Fidel Castro à la stature mondiale. Ne serait-ce pas là une des raisons de sa passivité, elle qui me semble plus subir que réagir? Et à nouveau, du moins pour une partie d'entre elle, suivre un mirage, celui du monde doré des dollars et de la privatisation? J'ai terminé ma journée dans un mini-restaurant pour jeunes cubains, en discutant avec l'un d'entre eux qui se destine au tourisme, n'a rien connu de la Révolution castriste et ne jure que par le capitalisme. Je lui ai raconté ce qu'est la situation des Rmistes et des chômeurs en France, l'un des pays les plus développés de la planète, toutes les sortes de contrats à salaires réduits pour de plus en plus de jeunes travailleurs. Mais aussi du rêve fabuleux qui s'est évaporé pour un certain nombre de peuples de l'Europe Centrale, comme pour les Albanais, rejetés très vite d'Italie pour rejoindre sur leurs rafiots pourris leur propre pays, eux qui croyaient échapper à la misère, à la dictature, et surtout retrouver le monde merveilleux de la liberté, et du capitalisme généreux! Mes vacances prennent une tournure que je n'attendais pas, si intense. Mais ce n'est fmalernent pas très surprenant puisque je m'étais mise dans les conditions les plus adéquates en venant ici toute seule avec le vague d'un projet qui s'est concrétisé dès ma descente d'avion.

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