Le poème et le phénomène

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Les poèmes se forment au regard et au passage des noms propres. Est poème tout énoncé pensant à un nom propre. Le poème répète (célèbre) le singulier ou la survenue (le phénomène) appelée d'un nom propre. Le nom propre fait (« poieitai ») le poème , délivrant les avatars de lui-même il s'y répartit univoquement. Voilà les motifs qui conduisent les études que rassemble cet ouvrage où sont lus des poèmes de Virgile, Horace, Hölderlin, Baudelaire, Mistral, Laforgue, Rilke, et également de (saint) Luc, Hegel, Nietzsche, Husserl, Heidegger Deleuze. C'est aussi, du même coup : une réflexion sur la traduction, parce que le nom propre est "l'intraduisible" , sur le concept (l'autre du nom propre) , sur le temps de la compréhension, ou "aiôn".
Publié le : lundi 3 septembre 2007
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EAN13 : 9782748183504
Nombre de pages : 633
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1 2
Le poème et le phénomène
3 « L’ESPRIT DES LETTRES »

Collection coordonnée
par Alain Schaffner et Philippe Zard

« L’Esprit des lettres » présente, dans un
esprit d’ouverture et de rigueur, toutes les
tendances de la critique contemporaine en
littérature française ou comparée. Chaque
proposition de publication fait l’objet d’une
évaluation scientifique par les directeurs de
collection ainsi que par des spécialistes
reconnus du domaine concerné.

Dans la même collection :

Agènes SPIQUEL et Alain SCHAFFNER (éd.),
Albert Camus, l’exigence morale. Hommage à
Jacqueline Lévi-Valensi, 2006.

Jeanyves GUÉRIN (éd.), La Nouvelle Revue française
de Jean Paulhan, 2006.

Isabelle POULIN, Écritures de la douleur.
Dostoïevsky, Sarraute, Nabokov, 2007.

4 Philippe Marty
Le poème et le phénomène
Lectures de noms propres











PUBLIÉ AVEC L’AIDE DU C.T.E.L., NICE




Éditions Le Manuscrit
5 © Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8350-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748183504 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8351-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748183511 (livre numérique)
6
O there is blessing in this gentle breeze

Il y a bénédiction dans cette douce brise
WORDSWORTH, PRÉLUDE, PREMIER VERS




auch unter den Sternen
Gedenk ich, o Ionia, dein !

sous les étoiles aussi,
Je pense, ô Ionie, à toi !
HÖLDERLIN, « DIE WANDERUNG »




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Ils veulent dire ce morceau de papier
HEGEL, « DIE SINNLICHE GEWIßHEIT ODER DAS
DIESE UND DAS MEINEN »




Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve
BAUDELAIRE, « LE CYGNE »
7 8 Introduction

Comme il est, à côté du « Cygne » de Baudelaire,
souvent évoqué et cité dans cet ouvrage, je donne ici
d’emblée, avec une traduction, l’hymne de Hölderlin
« Die Wanderung », exemplaire pour nous en tant que
poème du point (« Ort ») et du restant du lieu (« orbis
terrarum »), du manque et de la profusion, de la source
et de l’exil, de l’habiter et de l’errer ; de la discorde et de
la paix, de la culture et de l’inculte, du présent et de
l’aoriste, de l’autrefois, de l’« une fois », et du « toujours
à nouveau », du proche et du lointain, du « weit », du
rassemblement (récollection) et du « penser à » ; du
« reposant » et de la dissémination, de l’origine et du
résultat, du levant et du couchant ; des noms propres et
communs ensemble et pareils (Suevien, Ionia, villes,
nuages, fleuves), du lieu propre et du lieu commun ; de
liberté et de fidélité, de la patrie et de la colonie, d’ego et
d’alter dans le « for » ; de la substance-sujet et de
l’impersonnel, de la flexion et de l’infinitif, du cercle et
de la ligne, de la traduction selon le concept et selon le
nom propre ; de l’histoire et de l’epochê, de l’échange des
biens et du phénomène gracieux, de la déduction
comme entreprise de défrichement universel et de la
grâce comme réduction transcendantale, d’auctor et de
l’acteur du pur événement sans substance, de chronos et
d’aiôn ou encore hôra ; de nature et histoire, nature et
nation, mère et père ; de logos et de phusis, du propre et
de l’étranger, de matin, midi et soir, de l’aventure et de
l’invitation, du neutre, de 1800, 1801, etc.


9 Le poème et le phénomène
Die Wanderung

Glückselig Suevien, meine Mutter,
Auch du, der glänzenderen, der Schwester
Lombarda drüben gleich,
Von hundert Bächen durchflossen !
Und Bäume genug, weissblühend und rötlich,
Und dunklere, wild, tiefgrünenden Laubs voll,
Und Alpengebirg der Schweiz auch überschattet
Benachbartes dich ; denn nah dem Herde des Hauses
Wohnst du, und hörst, wie drinnen
Aus silbernen Opferschalen
Der Quell rauscht, ausgeschüttet
Von reinen Händen, wenn berührt

Von warmen Strahlen
Kristallenes Eis und umgestürzt
Vom leichtanregenden Lichte
Der schneeige Gipfel übergießt die Erde
Mit reinestem Wasser. Darum ist
Dir angeboren die Treue. Schwer verläßt,
Was nahe dem Ursprung wohnet, den Ort.
Und deine Kinder, die Städte,
Am weithindämmernden See,
An Neckars Weiden, am Rheine,
Sie alle meinen, es wäre
Sonst nirgend besser zu wohnen.

Ich aber will dem Kaukasos zu !
Denn sagen hört ich
Noch heut in den Lüften :
Frei sei’n, wie Schwalben, die Dichter.
Auch hat mir ohnedies
In jüngeren Tagen Eines vertraut,
Es seien vor alter Zeit
Die Eltern einst, das deutsche Geschlecht,
Still fortgezogen von Wellen der Donau,
Am Sommertage, da diese
Sich Schatten suchten, zusammen
Mit Kindern der Sonn
Am Schwarzen Meere gekommen ;
Und nicht umsonst sei dies
Das gastfreundliche genennet.

Denn, als sie erst sich angesehen,
10 Le poème et le phénomène

Da nahten die Anderen erst ; dann satzten auch
Die Unseren sich neugierig unter den Ölbaum.
Doch als sich ihre Gewande berührt,
Und keiner vernehmen konnte
Die eigene Rede des andern, wäre wohl
Entstanden ein Zwist, wenn nicht aus Zweigen herunter
Gekommen wäre die Kühlung,
Die Lächeln über das Angesicht
Der Streitenden öfters breitet, und eine Weile
Sahn still sie auf, dann reichten sie sich
Die Hände liebend einander. Und bald

Vertauschten sie Waffen und all
Die lieben Güter des Hauses,
Vertauschten das Wort auch und es wünschten
Die freundlichen Väter umsonst nichts
Beim Hochzeitjubel den Kindern.
Denn aus den heiligvermählten
Wuchs schöner, denn Alles,
Was vor und nach
Von Menschen sich nannt, ein Geschlecht auf. Wo,
Wo aber wohnt ihr, liebe Verwandten,
Daß wir das Bündnis wiederbegehn
Und der teuern Ahnen gedenken ?

Dort an den Ufern, unter den Bäumen
Ionias, in Ebenen des Kaysters,
Wo Kraniche, des Aethers froh,
Umschlossen sind von fernhindämmernden Bergen,
Dort wart auch ihr, ihr Schönsten ! oder pflegtet
Der Inseln, die mit Wein bekränzt,
Voll tönten von Gesang ; noch andere wohnten
Am Tayget, am vielgepriesnen Hymettos,
Die blühten zuletzt ; doch von
Parnassos Quell bis zu des Tmolos
Goldglänzenden Bächen erklang
Ein ewiges Lied ; so rauschten
Damals die Wälder und all
Die Saitenspiele zusamt
Von himmlischer Milde gerühret.


O Land des Homer !
Am purpurnen Kirschbaum oder wenn
Von dir gesandt im Weinberg mir
11 Le poème et le phénomène
Die jungen Pfirsische grünen,
Und die Schwalbe fernher kommt und vieles erzählend
An meinen Wänden ihr Haus baut, in
Den Tagen des Mais, auch unter den Sternen
Gedenk ich, o Ionia, dein ! doch Menschen
Ist Gegenwärtiges lieb. Drum bin ich
Gekommen, euch, ihr Inseln, zu sehn, und euch,
Ihr Mündungen der Ströme, o ihr Hallen der Thetis,
Ihr Wälder, euch, und euch, ihr Wolken des Ida !

Doch nicht zu bleiben gedenk ich,
Unfreundlich ist und schwer zu gewinnen
Die Verschlossene, der ich entkommen, die Mutter.
Von ihren Söhnen einer, der Rhein,
Mit Gewalt wollt er ans Herz ihr stürzen und schwand
Der Zurückgestoßene, niemand weiß, wohin, in die Ferne.
Doch so nicht wünscht ich gegangen zu sein,
Von ihr, und nur, euch einzuladen,
Bin ich zu euch, ihr Grazien Griechenlands,
Ihr Himmelstöchter, gegangen,
Daß, wenn die Reise zu weit nicht ist,
Zu uns ihr kommet, ihr Holden !

Wenn milder atmen die Lüfte,
Und liebende Pfeile der Morgen
Uns Allzugedultigen schickt,
Und leichte Gewölke blühn
Uns über den schüchternen Augen,
Dann werden wir sagen, wie kommt
Ihr Charitinnen, zu Wilden ?
Die Dienerinnen des Himmels
Sind aber wunderbar,
Wie alles Göttlichgeborne.
Zum Traume wirds ihm, will es Einer
Beschleichen und straft den, der
Ihm gleichen will mit Gewalt ;
Oft überraschet es einen,
Der eben kaum es gedacht hat.
12 Le poème et le phénomène

Tour et retour

Bienheureuse Suévie, ma mère,
Toi aussi à la plus brillante, la sœur
Lombardie de l’autre côté, pareille,
Par cent ruisseaux irriguée !
Et tant d’arbres, à fleur blanche, ou rougeâtre,
Et des plus sombres, verdissant d’un vert profond, sauvage,
Et les Alpes de la Suisse, toi aussi, proche voisine,
T’ombragent ; car près du foyer de la maison
Tu habites, et entends à l’intérieur,
De vases de sacrifices d’argent
La source couler, répandue
Par des mains pures, quand touchée

Par de chauds rayons
La glace de cristal et retourné
Par la lumière l’animant légèrement
Le sommet neigeux arrose la terre
De la plus pure eau. Ce pourquoi t’est
Innée la fidélité. Dur de quitter,
À ce qui habite près de l’origine, le lieu.
Et tes enfants, les villes,
Au bord du lac qui brille jusqu’au loin,
Sous les saules du Neckar, au bord du Rhin,
Toutes trouvent que nulle part ailleurs
Il ne ferait meilleur vivre.

Moi cependant je veux aller vers le Caucase !
Car dire j’entendis
Aujourd’hui même dans les airs :
Libres sont, comme des hirondelles, les poètes.
Et puis de toute façon à moi
Dans les jours d’autrefois un m’a confié
Qu’il y a longtemps,
Les parents jadis, la race allemande,
Entraînés tranquillement par les vagues du Danube,
Au jour d’été, alors que ceux-ci
Cherchaient l’ombre, ensemble
Avec des enfants du soleil
Se sont retrouvés sur la Mer noire ;
Et ce n’est pas pour rien que celle-ci
Est appelée l’hospitalière.

Car, après s’être d’abord regardés,
13 Le poème et le phénomène
Les autres approchèrent d’abord ; puis prirent place aussi
Les nôtres curieux sous l’olivier.
Mais après que leurs vêtements se furent touchés
Et personne ne pouvait entendre
Le propre discours de l’autre, sans doute aurait
Éclaté une discorde, si des branches descendant
N’était venue la fraîcheur
Qui étale le sourire sur le visage
Très souvent de ceux qui se disputent, et un moment
Ils levèrent les yeux sans mot dire, après se tendirent
Les mains pleins d’amour mutuellement. Et bientôt

Ils échangeaient des armes et tous
Les biens chers de la maison,
Et aussi échangeaient la parole et rien ne fut vain de ce que
Les pères aimables souhaitèrent
Dans les vivats de noces aux enfants.
En effet, des saints mariages
Sortit et crût, plus belle que tout
Ce qui avant et après
Porta un nom chez les hommes, une race. Où,
Mais où habitez-vous, chers parents,
Que nous passions à nouveau l’alliance
Et nous souvenions des chers aïeux ?

Là-bas aux rivages, sous les arbres
D’Ionie, dans les plaines du Caystre
Où des grues, joyeuses dans l’Éther,
Sont entourées de montagnes brillant vers les lointains,
Là-bas, vous, les très-beaux, avez été aussi ! ou vous avez pris
soin
Des îles qui couronnées de vignes
Résonnaient pleines de chant ; d’autres encore habitèrent
Au pied du Taygète, au pied de l’Hymette tant-vanté,
Ceux-là ont été les derniers à fleurir ; mais de
La source du Parnasse jusqu’aux ruisseaux luisants d’or
Du Tmolos retentissait
Une chanson éternelle ; ainsi bruissaient alors
Les forêts et toutes les cordes
D’instruments ensemble
Touchées par la douceur divine.




14 Le poème et le phénomène

Ô pays d’Homère !
Près du cerisier pourpre ou quand
Verdissent envoyées par toi, pour moi, dans la vigne
Les jeunes pêches
Et que l’hirondelle arrive de loin et pleine de récits
Construit sa maison sur mes murs, aux
Jours de mai, sous les étoiles aussi,
Je pense à toi, ô Ionie ! Mais les hommes
Aiment ce qui est présent. Aussi moi je suis
Venu, vous voir, vous, ô îles, et vous,
Ô embouchures des fleuves, vous ô salles de Thétis,
Vous ô forêts et vous ô nuages de l’Ida !

Mais je n’ai pas l’intention de rester.
Elle n’est pas aimable, elle est dure à gagner,
La renfermée à qui j’ai échappé, la mère.
L’un de ses fils, le Rhin,
Par la force il a voulu se précipiter à son cœur, et disparut
Le repoussé, personne ne sait où, dans l’éloignement.
Moi, je n’aimerais pas être parti de cette façon.
Venant d’elle, et seulement pour vous inviter,
Je suis allé à vous, ô Grâces de la Grèce,
Ô filles du ciel,
Afin que, si le voyage n’est pas trop long,
Vous veniez à nous, ô Bienveillantes !

Quand plus tendrement respirent les vents
Et que d’aimables flèches le matin
Nous envoie, à nous les trop-patients,
Et que de légères nues nous fleurissent
Au-dessus des yeux timides,
Alors, nous dirons, comment arrivez-
Vous, Charites, chez des sauvages ?
Les servantes du ciel
Sont cependant étranges,
Comme tout ce qui est né divin.
Cela se change en rêve pour quelqu’un qui voudrait
Se couler jusqu’à lui et punit celui
Qui veut lui ressembler par force ;
Souvent, cela surprend quelqu’un
Qui justement à peine l’a pensé.
15 Introduction
Introduction
17 Introduction
I – Qu’est-ce qui s’appelle
« nom propre » ?
1. NOM PROPRE ET AVATAR
Ce qui, dans les études que rassemble cet ouvrage,
s’appelle « nom propre », et tout aussi bien
« intraduisible », c’est « das Einmalige » : ce qui ne passe
qu’une fois et ne fera pas genre. Dire « ne passe qu’une
fois », déjà, n’est pas juste, car la fois du nom propre
n’est pas même une fois. « Einmal ist keinmal » dit un
dicton allemand (« une fois n’est pas une fois » ; « une
fois n’est pas coutume », dit le français, mais les deux
dictons ne sont pas équivalents). La fois du nom propre
n’en est une que si elle est attrapée, comme la déesse
passante Occasio, aux cheveux. Elle s’attrape au moyen
de n’importe quelle expression, celle qui est sous la
main, la première venue, « die erste beste » : la première
est la meilleure. Cette expression qui se présente est le
premier avatar de la chose elle-même, de la survenue du
phénomène. Par exemple, dans « Le Cygne », de
Baudelaire, personne ne s’appelle « Andromaque ». Ce
nom propre ne désigne dans le poème rien qui se puisse
voir ou déterminer, et, à cette condition, parce qu’il est
le premier nom venu à l’esprit, « eingefallen » dit
l’allemand (et aussi « zugefallen »), il se disperse dans le
poème en tant que nom de tous (d’un cygne, d’une
négresse, etc.) ou « paradigme ». Autre exemple : dans
« Die Wanderung » (« La Migration »), de Hölderlin,
rien, aucune chose, aucune personne, n’habite
19 Le poème et le phénomène
(« wohnen ») à proprement parler. C’est à cette
condition, parce que, dans « Die Wanderung », le sens
de « wohnen » n’est la propriété d’aucun lieu (ni Orient
ni Hespérie) et d’aucune époque (ni Grèce archaïque ni
Grèce classique ni époque contemporaine), que quelque
chose comme le propre de « wohnen » circule dans le
poème et se communique à chacun de ses éléments. On
dira que « Die Wanderung » est le poème de « wohnen »
entendu comme nom propre, c’est-à-dire que
« wohnen » (lui-même se montre cinq fois dans le
poème) se présente comme le premier avatar de la chose
même que le poème exprime, son sens. « Wohnen » salue
le nom propre : à la fois il le garde intact (« salvus »,
« holos ») et le partage, comme un salut s’échange, une
rime. On pourra dire aussi que « wohnen » fait le poème,
en entendant « faire » à la voix moyenne, en entendant la
distinction, qui se fait en grec, entre « polemon poiein »
et « polemon poieisthai », provoquer une guerre, ou
(voix moyenne) faire la guerre, y être. Encore un
exemple : « Pâques » est le nom propre que les chrétiens
donnent à la chose qui est devant être commémorée
(répétée) jusqu’à la fin des temps. Mais ce ne peut pas
être le nom propre, puisque ce nom (celui de la fête
juive) était forgé avant la naissance de la chose qu’il
désigne pour les chrétiens ; l’allemand ou l’anglais,
d’ailleurs, disent autrement : « Ostern » ou « Easter ». Le
nom propre « Pâques » désigne donc à côté, ou
« paradigmatiquement ». La chose qu’il désigne manque
chaque fois à l’appel. Ou bien : le nom propre
« Pâques » est vrai avant et après, dans le passé et dans
l’avenir, mais à l’instant même du phénomène qu’il veut
dire, il manque sa cible, manque comme nom propre.
Une façon poétique, différente de la liturgie chrétienne,
de célébrer (répéter) Pâques serait, chaque année
(solennellement), de l’appeler d’un nom nouveau. Luc
commence cette entreprise poétique en appelant
« Pâques » (en 24, 33) « autê tê hôra » : l’instant, l’heure,
la saison ou le temps même. Un autre nom (avatar) du
20 Introduction

« nom propre » est : le temps, parce que l’apparaître du
phénomène sous son nom propre (encore appelé
« instant ») se déplie sur la ligne droite d’aiôn en semant
à chaque place un nom avatar de lui-même. Mais le nom
propre manque toujours déjà, ou encore, « jam », à sa
propre place.
2. NOM PROPRE ET RÉPÉTITION
1« Nur das Einmalige ist wieder-holbar », dit Heidegger ;
cette définition de la répétition, ou traduction, est
intraduisible, irrépétable : « Seul le singulier est
répétable », ou « Seul l’irrecommençable doit être hélé à
nouveau », ou « Seul l’exceptionnel aime se répéter », ou
« Seul l’il est une fois appelle le renouveau », etc. Ce qui
est devant être répété, c’est le nom propre, ou sujet de la
répétition. Il ne passe pas deux fois, pas plus que la
naissance du printemps, pas plus que la date de
l’innamoramento, dans le Canzoniere de Pétrarque, pas plus
que n’importe quelle date ou n’importe quelle survenue
appelée à se commémorer. Si est poème tout énoncé
pensant à un nom propre, alors le poème parle de (ou à)
ce qui ne se met pas au pluriel, ce qui « ne se retrouve
jamais, jamais ». Par exemple, il y a quelque chose dans
« Die Wanderung », un motif, qui ne passe pas deux
fois, c’est « wohnen ». L’hymne de Hölderlin, « Die
Wanderung », répète « wohnen ». Répéter, dit Deleuze,

c’est se comporter, mais par rapport à quelque chose d’unique
ou de singulier, qui n’a pas de semblable ou d’équivalent. Et
peut-être cette répétition comme conduite externe fait-elle
écho pour son compte à une vibration plus secrète, à une

1. Heidegger, Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis), Frankfurt,
Klostermann, 2003 (1ère éd. : 1989), p. 55.
21 Le poème et le phénomène
répétition intérieure et plus profonde dans le singulier qui
1l’anime.
Quelque chose dans le singulier « wohnen » exige la
répétition. Ce quelque chose ne s’appelle pas
« wohnen » ; « wohnen » est la première expression
venue, la plus proche, la plus propre à celui qui parle,
qui est un « fils de la Souabe », ou « Suévie » (qui n’en
peut mais et emploie naïvement « wohnen » comme les
chrétiens naïvement « Pâques »). Et après que
« wohnen » a été mis trois fois dans les deux premières
strophes du poème, la chose qu’il désigne exige d’être
rappelée, répétée, autrement : elle exige que le poème
quitte le giron de « wohnen » et parte à l’étranger. Le
nom propre, comme étant le plus exigu ou monadique,
exige : il pousse incessamment le discours hors de lui, et
se ménage lui-même comme la place vide où le discours
2s’étire et prend ses aises ; il est l’avoir lieu du discours.
Par exemple, dans « Die Wanderung », « wohnen »
apporte ou produit les avatars « pflegen », « bauen »,
« gewinnen », etc., et, aussi, « wohnen » se mesure au
latin « colo », aux grecs « pelô » et « naiô » : c’est là
« l’aller-à-l’étranger » exigé par le nom propre. Mais
« colere » ou « pelein » ne sont pas du tout des équivalents
de « wohnen ». Ils ne sont pas le même motif ou
concept, répétés dans une autre langue. « Wohnen », tel
qu’il se fait (« poieitai »), ou tel qu’il se déplie, dans « Die

1. Deleuze, Différence et répétition, PUF, 1968, p. 7-8.
2. » Aise », « agio », entendu comme Giorgio Agamben l’entend dans
le chapitre « Aise » de La Communauté qui vient. Théorie de la singularité
quelconque, Seuil, 1990 (original : Einaudi, 1990) : le terme aise désigne
« selon son étymologie l’espace à côté (adjacens, adjacentia), le lieu vide
où il est possible à chacun de se mouvoir librement (…) Les poètes
provençaux (…) font de l’aise un terminus technicus de leur poétique,
désignant le lieu même de l’amour. Ou plutôt, non pas tant le lieu de
l’amour que l’amour comme expérience de l’avoir-lieu d’une
singularité quelconque. En ce sens, aise désigne parfaitement ce ‘libre
usage du propre’ qui, selon une expression de Hölderlin, est ‘la tâche
la plus difficile’. » (p. 31).
22 Introduction

Wanderung », n’est pas l’équivalent de « colere », pas
l’équivalent d’« habiter ». « Wohnen » hante « Die
Wanderung », comme Pâques ou tout autre grande fête
hante la totalité de l’année liturgique ; cela veut dire qu’il
circule dans le poème comme dans son « Heim »,
« home ». Il préexiste au poème, et, habitant, ayant son
habitus avant que le poème n’existe, « wohnen » se
déploie comme mouvement créant l’espace et le temps
du poème « Die Wanderung » ; il habite avant de bâtir le
poème. Le poème se forme au voisinage de la singularité
« wohnen », en la répétant. Par exemple, dans la
troisième strophe, v. 25-28, « wohnen » veut dire ou
lâche le sens de « passer en volant, s’en aller, migrer,
crier au passage » ; dans la strophe 4, v. 46-49,
« wohnen » veut dire « venir en descendant, descendre
comme l’avatar d’une divinité, advenir comme la
fraîcheur, le soir, le serein » ; dans la strophe 9, v.
103107, « wohnen » veut dire « planer, surplomber, se tenir
dans le ciel comme les nuages, fleurir, être reçu, être
aimé, aimer ». Les dictionnaires ne donnent pas ces
« sens » de « wohnen » parce que ces sens ne sont pas
des substituts, mais des répétitions de « wohnen »
considéré comme nom propre. « Die Wanderung » fête
« wohnen », répète cet irrecommençable (c’est le
« paradoxe » de la fête selon Deleuze). Toute vraie fête,
dit Agamben, est une « abolition du temps » ;
« anniversaire », « compleanno », veut dire que le temps
est complet, et vide, comme la naissance
(« Geburtstag »). Chaque élément ou unité de « Die
Wanderung » répète la cause enveloppée dans
« wohnen », ou nom propre de « wohnen ». À cause de
« wohnen » (c’est-à-dire « par la grâce de »), dans « Die
Wanderung », « tout est égal ». Les choses (les mots) s’y
distribuent dans l’espace, ou « Raum », ou « rus », ou
« Weite », ouvert par « wohnen ». « Distribution
d’errance », dit Deleuze, « où les choses se déploient sur
toute l’étendue d’un Être univoque et non partagé », où
toutes choses « se répartissent en lui dans l’univocité de
23 Le poème et le phénomène
1la simple présence (l’Un-Tout) » . Le nom propre de
« wohnen », se déployant dans la répétition authentique
que constitue le poème « Die Wanderung », saute
pardessus les limites du concept. Il ne s’enclôt pas dans
l’équation « wohnen = colere = habiter ». Par exemple,
« blühen », « fleurir », répète « wohnen », mais tous les
deux ensemble ne font pas genre, leur association ne se
détermine pas au regard d’un concept qui les enveloppe.
Mais ils fêtent la vertu ou « vis » illimitée de l’instant
appelé d’un nom propre, que le poème « Die
Wanderung » rappelle.
3. NOM PROPRE ET ÊTRE
La proposition (1) « Vénus est une planète » comprend
un nom propre et un concept. La proposition (2)
« Vénus est l’étoile du matin » comprend deux noms
propres. Dans (1), le « est » veut dire : « tombe sous le
concept de » ; dans (2), il veut dire : « n’est rien d’autre
que, désigne le même objet que ». Entre ces deux types,
2décrits par Frege , un troisième circule, demandant à
être interprété. Quand je dis (3) « un cygne est
Andromaque » ou « fleurir est habiter » (« blühen ist
wohnen »), je décris quelque chose fait, respectivement,
par les poèmes « Le Cygne » et « Die Wanderung ». La
proposition (3) tient de (1) parce qu’il semble que
quelque chose « tombe sous », comme un objet
particulier sous un concept ; il semble qu’elle tienne de
(2) parce que, de part et d’autre du « est », c’est un nom
propre qui est posé et que le « est » peut se gloser : « est
la même chose que ». Mais (3) diffère en réalité
totalement de (1) et de (2). De (1), parce que « fleurir »

1. Différence et répétition, op. cit., p. 54.
2. Gottlob Frege, « Über Begriff und Gegenstand », in Funktion,
Begriff, Bedeutung, Kleine Vandenhoeck-Reihe, 1962, p. 68.
24 Introduction

n’est pas enveloppé dans le concept d’« habiter »,
« habiter » n’étant pas pris comme concept dans le
poème de Hölderlin, mais comme singularité ; comme
« l’ouvert » (« das Offene ») et non pas comme
l’enveloppe. De (2), parce que de part et d’autre du
« est », les noms propres (« un cygne » et
« Andromaque ») ne se confondent pas, ne confondent
pas leur « dénotation » (« Bedeutung ») en désignant un
seul et même objet. La proposition (3) n’exprime pas
que, d’une part « blühen » est, « wohnen » est, et d’autre
part qu’ils sont (désignent) la même chose. Elle exprime
que quelque chose est, qu’il y a quelque chose, au regard
et au passage de quoi « blühen » et « wohnen », « un
cygne » et « Andromaque » sont rendus égaux,
s’appellent l’un comme l’autre. C’est ce regard et ce
passage qu’est, proprement, le nom propre. Là où le
nom propre passe, il distribue de part et d’autre de la
ligne qu’il trace (appelée « césure » ou « aiôn »), des
individualités qui sont uniquement des noms propres. Si
1« en poésie il n’y a jamais que des noms propres » , c’est
en effet que tous, dans le poème, s’appellent du même
nom, et que le poème comme un ensemble (« simul »,
« semel » : un seul nom simultané), une assemblée ou
une fête, se constitue pour désigner un seul « ceci ». La
proposition « blühen ist wohnen » ne désigne pas un
objet unique qui aurait reçu deux noms distincts, et
qu’on pourrait montrer en pointant l’index ; elle
n’attribue pas non plus un prédicat à un sujet. Elle est
poétique, elle est un « poème » en ceci qu’elle désigne « à
côté » ou « paradigmatiquement » : montre ce qui passe
à côté, sur le côté, entre, parmi et tout près. Ce qui passe
entre « blühen » et « wohnen », qui les distingue
radicalement et en fait deux « singularités » (deux
« irrépétables »), c’est « ist », « est ». « Est » constitue la

1. Yves Bonnefoy, « Lettre à John E. Jackson », in Entretiens sur la
poésie, Mercure de France, 1990, p. 100.
25 Le poème et le phénomène
1« mesure ontologique » le long de laquelle et par
laquelle les singularités du poème communiquent et se
communiquent leur nom propre ; c’est de cette façon
que le nom propre, facteur de poème et sujet de la
répétition, se définit comme « ego s’appelle du nom
d’alter ». Sur le sol (ou « for », ou « Gegend », ou
2. « khôra ») de l’être-égal univoque, le poème a lieu
« Être » s’appelle de tous les noms propres, ou : est le
nom propre des noms propres. Dans les propositions de
type (3), « est » ne peut alors être ni omis, ni échangé, ni
franchi : c’est « est » lui-même, ou « est » nom propre,
ou encore « être » comme l’événement neutre et
impersonnel déplié de nom propre en nom propre dans
le poème et gardeur de l’univocité du poème, ou rythme.
Le titre « nom propre » s’emploie donc ici au sens
simple et selon la définition minimale que donne par
èmeexemple le grammairien Donat (IV siècle) : « unius
nomen », nom d’un. Mais cet « un », c’est l’événement,
ou l’infinitif, ou le sens. « Wohnen », unius nomen, est le
nom auquel le poète pense pour appeler le sens circulant
et insistant dans « Die Wanderung », et rassemblant tous

1. Deleuze, Différence et répétition, p. 55. « Alors les mots « Tout est
égal » peuvent retentir, mais comme des mots joyeux, à condition de
se dire de ce qui n’est pas égal dans cet Être égal univoque : l’être
égal est immédiatement présent à toutes choses, sans intermédaire ni
médiation, bien que les choses se tiennent inégalement dans cet être
égal. »
2. « A lieu » au sens de l’ « avoir lieu » tel que le détermine Agamben
dans La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, op. cit. ;
le nom propre ouvrant (« patefacere ») le lieu, la place, cède en
l’ouvrant la place à tout autre que lui, à tous les autres hors lui-même
(d’où le « à bien d’autres encor ! » qui termine « Le Cygne ») ; le nom
propre est le « transcendant » du poème si le transcendant n’est pas
« un étant suprême au-dessus de toute chose, mais plutôt :
l’avoirlieu de toute chose est le transcendant pur. Dieu, ou le bien, ou le
lieu, n’ont pas de lieu, mais sont l’avoir-lieu des étants, leur
extériorité intime » (Agamben, op. cit., p. 20-21). « Extériorité
intime », ou « Weltinnenraum », « espace intérieur du monde », dans
le poème de Rilke « Es winkt zu Fühlung fast aus allen Dingen… ».
26 Introduction

les événements en un seul, en l’événement seul,
propriété de personne, infinitif : « Ainsi la poésie
1même », dit Deleuze .
4. NOM PROPRE ET CECI
Le nom propre est ce à quoi pense le poème, ce qu’il a
« en tête », « was es meint ». Toutes les unités du poème,
et le poème lui-même comme unité ou ensemble,
montrent un même « ceci », le traquent et le dénoncent.
Dans le premier chapitre de la Phénoménologie de l’esprit,
2« La certitude sensible ou le ceci et le point de vue intime » ,
Hegel est attaché à montrer que je ne peux jamais dire le
« ceci sensible » que je veux dire, « das ich meine ». Je
veux dire cet arbre-ci, celui-ci devant moi, cet objet du
monde extérieur, ce singulier, cet instantané. Je ne veux
pas dire qu’il est vert, grand, beau ; vous voyez ce que je
veux dire : ceci. Quel « ceci » ? La teinte ou la texture de
l’écorce, les nuages blancs derrière les feuilles des bouts
des branches ? Oui, tout cela que je désire, ceci, enfin ;
tout ce que je veux dire est un « ceci », est « ici et
maintenant ». Tout ce que « j’ai en tête », la richesse
d’ensemble et de détails que je vise de la place où je suis
et que je suis, la langue m’en dépouille et la vide pour la
réduire à la plus grande généralité : quelque chose est ici

1. « Le Verbe est l’univocité du langage, sous la forme d’un infinitif
non déterminé, sans personne, sans présent, sans diversité de voix.
Ainsi la poésie même. Exprimant dans le langage tous les
événements en un, le verbe infinitif exprime l’événement du langage,
le langage comme étant lui-même un événement unique (…) »
(Logique du sens, Minuit, 1969, p. 216 ; voir « Troisième étude : Un sol
qui n’est pas sans bouche », neuvième section).
2. C’est la traduction de J.-P. Lefebvre (Aubier, 1991). B. Bourgeois
dit (Vrin, 2006) : « Le ceci et la visée comme telle mienne ». G.
Jarczyk et P.-J. Labarrière disent (Gallimard, 1993) : « Le Ceci et
l’acte d’opiner ». Jean Hyppolite (Aubier, 1939) avait dit : « Le ceci et
ma visée du ceci ». L’original est : « Die sinnliche Gewißheit oder das
Diese und das Meinen ».
27 Le poème et le phénomène
et maintenant ; voilà ce que je vous ai dit : personne ne
« voit » ce que je « veux dire ». Dans la certitude
sensible, dans cette toute petite classe de la première
école de la connaissance, je suis un « pur celui-ci », je
mérite ce nom : « M. Celui-ci » ; et de ce que je vise, je
ne peux dire que : c’est. Mais le « je » dénoncé comme la
plus grande généralité, comme un montrant-se
montrant, commence dans le chapitre premier sa
carrière, sa « Erfahrung » : tout le « posé », ou
« substance », rentre en lui d’abord sujet pauvre et vide
se couronnant, à la fin de l’histoire de l’esprit, sous le
nom de « Soi », « Selbst ». « Ici » et « maintenant »,
comme concepts, opèrent dans les premières leçons de
la plupart des manuels d’apprentissage de langue : « êto
ulitsa » (ceci rue), « vot dom » (voici maison) – première
leçon de russe. « Ceci » ouvre et occupe la place en
attendant mieux. Le poème commence aussi, comme la
Phénoménologie de l’esprit, dans l’immédiat, le « meinen »
(« Die Wanderung », v. 23). Mais il a sa manière
particulière de vouloir dire et d’user du ceci. Il se trompe,
non pas parce qu’il prend de l’universel oiseux pour de
la plénitude singulière. Il se trompe parce que le nom
propre n’ouvre la place que pour la vider, ou cesser. Il
est, lui-même, la place, ou « l’avoir lieu ». Ouvrant la
possibilité de parler et de dire ce que je veux dire, il ne
laisse attendre rien de mieux : il se donne d’un coup,
1instituant un « avoir restant », et cesse aussitôt
qu’apparu. Ce qu’alors le poème vise et « prend », ce
sont des « exemples » : « ce petit fleuve », ce
« Carrousel », ce « cygne », cette « négresse », etc. (« Le
Cygne ») ; « wohnen », que je vise ou qui me vise, c’est
ce « dire dans les airs », cette « descente, jadis, du
Danube », cette « fraîcheur descendant des ramures

1. L’évidence, écrit Husserl (Cartesianische Meditationen, Meiner, 1995,
§27), « stiftet für mich eine bleibende Habe », « inscrit pour moi un
avoir restant ».
28 Introduction

fourchues », cette « station des nuages au-dessus de
nous pour nous » (« Die Wanderung »). Je (« poète ») a
toujours à nouveau des noms (avatars) : ils recueillent ou
lisent (« legein ») la trace filée par le nom propre ici, et
ici, et ici : le nom propre se déplace comme l’Instant,
toujours lui-même et jamais effectué (méritant ou pas,
comme pâques, dimanche, la majuscule : il est à la fois
seul et une foule de semblables), parcourt « toute la ligne
1de l’Aiôn » . Mais « je », alors, n’est plus du tout « ici » et
« celui-ci », n’est pas le montreur, le présent, origine de
la « deixis ». « Je » est dans le poème comme le soldat à
la bataille qu’il fait (« poieitai »), mais elle n’est vue par
2aucun des soldats (« où est la bataille ? », dit Deleuze ).
Dans le poème, « je » prend ou mime la deixis de
quelque chose d’autre. Il montre, parle et a à être à partir
de l’instance (ou instant, ou insistance) du nom propre.
Le nom propre n’existe pas au présent dans le poème, il
insiste à « l’aoriste », « temps perdu » de la plupart des
langues, temps de la sensation et de l’immédiat,
tempsaspect du singulièrement et de l’illimité, c’est-à-dire de
ce qui exige la répétition ou le « oui » éternel de l’amor
fati. Comme l’instant dans aiôn, le nom propre divise
tout présent, extrait du présent « les singularités, les
points singuliers deux fois projetés, une fois dans le
futur, une fois dans le passé (…) : à la manière d’un sac
3qui lâche ses spores » . « Spores », ou : « avatars » ;
4l’herméneutique phénoménologique (ou écologique ) ne
pose pas d’abord : ceci est un poème, un poème est. Elle
ne connaît pas les limites et ne regarde pas au préalable

1. Logique du sens, op. cit., p. 195.
2. Ibid., p. 122.
3. Ibid.
4. » Écologique » parce qu’elle habite la maison du nom propre, son
« avoir lieu » ou « éclaircie », qu’elle ne conçoit pas de « dehors »
(l’ensemble des objets hors de moi et distincts) ou, plus exactement,
qu’elle est, comme la monade, tout dehors, dans ce qui a déjà été
appelé le « for ».
29 Le poème et le phénomène
la situation historique et spatio-temporelle. Où, quand,
qui et qu’est l’individu Hölderlin à l’instant où naît et se
compose, par exemple, « Der Winkel von Hardt » (voir
la « Troisième étude : Un sol qui n’est pas sans
bouche »), c’est ce qu’il faudrait savoir. Il faudrait
retracer une biographie précise non pas à la seconde
mais à l’instant près. Mais l’instant n’est pas de chronos,
mais d’aiôn, et c’est le poème lui-même qui est cette
biographie impossible : le poème exprime ce que j’ai à
être quand j’ai le nom propre, quand, dans l’éclaircie ou
le « là » du nom propre, la vie, « jetant partout ses
singularités, sans rapport avec moi, ni avec un moment
déterminable comme présent, sauf avec l’instant
impersonnel qui se dédouble en encore-futur et
déjà1, fait le poème, dont « je » est l’acteur (bien plus passé »
que « l’auteur ») au sens où l’acteur ne joue pas un
personnage ; ce qu’il joue,

c’est un thème (le thème complexe ou le sens) constitué par
les composantes de l’événement, singularités communicantes
effectivement libérées des limites des individus et des
personnes. Toute sa personnalité, l’acteur la tend dans un
instant toujours encore plus divisible, pour s’ouvrir au rôle
2impersonnel et préindividuel.

L’acteur de « Der Winkel von Hardt » (à la ville :
l’individu Hölderlin) s’appelle lui-même comme un
3neutre : « ein groß Schicksal », « un grand destiné » , et
le thème qu’il joue, complexe, se compose des
singularités « unmündig », « Ort », « oft », etc., en réalité
de toutes les unités du poème qui, si leur point de vue
n’était borné et ne s’étendait pas seulement pour céder

1. Logique du sens, op. cit., p. 177-178.
2. Ibid., p. 176.
3. L’acteur de « Die Wanderung » s’appelle (avant-dernier vers du
poème) « einen » : « un, un quelconque », et le sens du poème, la
chose appelée, s’appelle « es » (cela, il).
30 Introduction

ensuite la place ouverte, déplieraient chacune leurs plis,
1comme la monade, « à l’infini ». L’herméneutique
phénoménologique (ou monadique) ne considère donc
pas d’abord le « texte », ou « l’œuvre entier d’un auteur »,
ou d’une « époque ». Sautant par-dessus ces barrières de
propriété (lisant par exemple ensemble comme un seul
texte, sur la ligne dépliée de « lentus », la première des
Bucoliques de Virgile, « Recueillement » de Baudelaire et
2Zur Erörterung der Gelassenheit de Heidegger), elle
considère le thème complexe qu’elle prend par une de
ses composantes, la première la meilleure (par exemple,
le lecteur de « Der Winkel von Hardt » considère que
c’est le poème de « unmündig », mais une autre lecture
3ou cartographie prendra « Ort » comme premier
avatar), et se trouve dans le poème comme dans une
assemblée ou fête de monades où toutes, égales dans ce
lieu de la polis-poème, célèbrent ou désignent l’hôte
4absent, ou « prince de la fête », ou : événement
républicain de l’Être univoque ou du « tout est égal »
devant être répété. C’est dire, d’une part, que « l’acteur »
du poème est aussi bien le nom propre et ses avatars
(« Andromaque » est acteur du sens du poème « Le
Cygne »), que l’auteur ou « je », et que le lecteur ou
interprète : tous interprètent et la lecture (« lecture de nom
propre ») est menée par les trois instances rassemblées
en une (rassemblées dans le « là » du nom propre) ;
l’acteur-lecteur « apensant » le nom propre est «
lieu5tenant du rien », « Platzhalter des Nichts » , est le « là ».
C’est dire d’autre part que, « visant » et « voulant dire »,

1. Leibniz, La Monadologie, § 61.
2. Voir la « Quatrième étude : Lentus in umbra ».
3. Si le poème n’est fait que de noms propres, il est comme la carte et
il est chaque fois cartographie de l’être-égal, quodlibet ens : de la
« communauté qui vient ».
4. Voir la deuxième strophe de l’hymne Friedensfeier de Hölderlin.
5. Selon l’expression de Heidegger citée par Agamben, Le langage et la
mort, Christian Bourgois, 1991, p. 15.
31 Le poème et le phénomène
l’acteur du sens ne le fait pas du tout comme le je-deixis
de la relation sujet-objet, dans le premier chapitre de la
Phénoménologie de l’esprit : « l’acteur » ne montre (par le
« c’est », le « ceci ») aucun être qui se change en « rien »,
aucun singulier qui se change en genre, aucun plein qui
se change en vide. Il désigne, avons-nous déjà dit,
« paradigmatiquement ». Agamben note, se donnant
pour titre « Esempio », « exemple » (ce « concept qui
échappe à l’antinomie de l’universel et du particulier »),
la prégnance
du terme qui en grec exprime l’exemple : para-deigma, ce qui
se montre à côté (…). Car le lieu propre de l’exemple est
toujours à côté de soi-même, dans l’espace vide où se déroule
sa vie inqualifiable et inoubliable. Cette vie est la vie purement
linguistique (…). L’être exemplaire est l’être purement que. Exemplaire est ce qui n’est défini par aucune
propriété, sauf l’être-dit (…). Il est le Plus Commun, qui
retranche de toute communauté réelle. D’où l’impuissante
omnivalence de l’être quelconque (…). Ces singularités pures
ne communiquent que dans l’espace vide de l’exemple, sans
être rattachées à aucune propriété commune, à aucune
identité. Elles se sont expropriées de toute identité, pour
1s’approprier l’appartenance même (…).

Le nom propre se montrant à côté rend vain mon
« ceci ». Il esquive la prise de quiconque veut le prendre
par ruse ou par force (dernière strophe de « Die
Wanderung », vers 113-115). Il se montre
exemplairement, il accompagne le poème, à la fois « paroikos » et
hôte et « oikos ». Il est « quodlibet ens », « l’être tel que
2de toute façon il importe » , ce qui tout au long du
poème est aimé. Il est, lui-même, le « ceci » où va le
désir. Un début où s’exprime, simplement, le montrer
paradigmatique du poème est celui-ci, premier vers du
poème « Der Spaziergang », de Hölderlin :

1. Agamben, La Communauté qui vient, op. cit., p. 16-17.
2. Ibid., p. 9.
32 Introduction


Ihr Wälder schön an der Seite
Vous forêts belles sur le côté

Dans le poème se montre, sous son nom propre, ce
qui n’est pas visé, ce qui reste « sur le côté », tandis que
le démonstratif déictique dirigé par je-sujet ne peut pas
rater sa cible et vise toujours précisément, détaille un
angle dans l’étendue d’espace et de temps. La précision
du je-acteur est d’une autre sorte : elle consiste à errer
exactement, c’est-à-dire à filer sans jamais la quitter la
ligne droite (ou césure) inscrite par le nom propre ou
instant. Le nom propre filé, dans « Der Spaziergang »,
est, peut-être, « Bild », « image » ; il vient trois fois dans
le poème, et une fois le participe « gebildet ». Mais
« Bild » n’est pas « hyperonyme » ; il n’emporte pas ou
n’empoche pas les autres noms du poème, au sens où
on pourrait dire : les forêts, les jardins, la sente étroite, le
ruisseau, etc. sont des « images » (« ne sont que » des
images). « Bild » est ce en quoi toutes les singularités
quelconques du poème, et le poème lui-même comme
singulier quelconque, « tode ti », communiquent, « ont
lieu ». Il fait du poème une communauté d’exemples,
une polis exemplaire ; deux vers disent

Ihr lieblichen Bilder im Tale,
Zum Beispiel Gärten und Baum,


Vous adorables images dans la vallée
Par exemple jardins et arbre,

Tout est paradigme, « Beispiel », à côté, dans
« l’extériorité intime » où toutes choses en une sont
aimables dans leur « idiotie ».
5. NOM PROPRE ET TRADUCTION
33 Le poème et le phénomène
L’apparaître ou phénomène du nom propre divise tout
présent. Aussi la tâche de la traduction peut-elle
s’accomplir et se comprendre de deux façons
différentes. Soit le grec « polis », par exemple, équivaut
au français « cité, ville », à l’allemand « Stadt ». C’est le
sens juste, et noté dans les dictionnaires, que « je »
(traducteur allemand ou français) possède et montre à
partir de l’époque où je traduis. Il contient toutes les
vicissitudes historiques de la notion de « polis », il les
comprend au point que le traducteur peut préférer
parfois ne pas traduire et garder dans la traduction
« polis ». La non-traduction ne signale pas « polis »
comme un intraduisible, elle signale le nom « polis »
comme l’« alias » par lequel s’est fait appeler, à un
moment et dans un lieu particuliers du développement
de l’esprit, le concept aujourd’hui appelé « Stadt »,
« city », etc. Le choix de la non-traduction tient compte
du fait que de moment en moment le concept se
comprend, s’analyse et se remplit différemment. Mais
quelque chose reste comme « genre », et l’association
« polis et Stadt » se lit : « polis est Stadt », le « et »
(l’association des différents équivalents) s’avère un
« est », c’est-à-dire qu’ils désignent un même concept
innommé (ou encore « anonyme » parce qu’il a à
franchir les moments de l’histoire à venir avant de se
reprendre dans le savoir absolu et le langage absolu).
Mais dans la traduction par Hölderlin du
vers 737 d’Antigone, de Sophocle, « polis » est en
allemand « Ort » (« lieu »). La traduction n’est pas
proprement étymologisante (l’étymologie ferait dire
plutôt : « citadelle » ou « monticule »). « Polis est Ort »
veut dire : polis et Ort habitent ensemble, comme un
seul, le lieu ouvert par le nom propre qu’est maintenant
(dans la traduction de Hölderlin) le mot « polis-Ort ». Le
jugement, où un prédicat est attribué à un sujet, produit
des phrases déséquilibrées penchant vers le prédicat
(« Dieu est amour », « l’arbre est un ici »). La relation de
traduction, comprise de cette deuxième manière, ne
34 Introduction

produit que des phrases équilibrées qui sont des
motsvalises, pesant le même : « polis-Ort », «
Andromaqueun cygne ». Maintenant, le « est » s’avère un « et »,
c’està-dire que « polis-Ort » désigne(nt) l’être univoque ou
événement dont « polis » et « Ort », et « bien d’autres
encor », sont des noms-avatars. L’idée d’« original » se
détruit, car au regard du pur événement qui s’incarne en
« polis-Ort », « polis » n’a aucune priorité (dans aiôn) sur
« Ort », et si Walter Benjamin dit que dans les
traductions de Sophocle par Hölderlin « le sens
1s’effondre d’abîme en abîme » , c’est qu’en effet il file la
césure du « est » et la découvre comme une série
illimitée de « et ». La traduction au regard du nom
propre (plutôt qu’au regard du concept) ne vient pas
après l’original, elle vient à l’origine. Mais l’origine ne se
recherche pas dans le passé (c’est une représentation
chronologique), l’original passe césurant le concept
2« selbst immerfort in lebendig wirkendem Gang » , «
luimême toujours à nouveau dans son cours vif-agissant »,
produisant sans relâche des avatars de lui-même ; c’est
en ce sens que le phénomène, ou dépliement
d’exemples, est mouvement mesuré à son origine, ou
original, opposable à la dialectique comme mouvement
mesuré à sa fin. Cette autre manière de traduire ne fait
jamais que produire des poèmes selon la définition déjà
proposée : « tout énoncé pensant à un nom propre ». Il
n’y a pas de différence entre « polis est Ort » et
« Andromaque est un cygne » ou (dans « Der Winkel
von Hardt ») « Ort est unmündig ». C’est chaque fois le
poème minimal, ou « unité poétique ». Dans ces
motsvalises, chacune des unités composant le duel saute
pardessus ses limites pour sortir dans l’être-égal (ou « for »)
gardé par le nom propre : le nom propre se projette

1. » Die Aufgabe des Übersetzers », in Illuminationen, Suhrkamp
Taschenbuch, 1977, p. 62.
2. Husserl, Cartesianische Meditationen, op. cit., § 51.
35 Le poème et le phénomène
toujours en duel et passe lui-même comme césure du
duel. C’est pourquoi la relation de traduction se fonde
authentiquement dans les noms propres et la tâche du
traducteur commence par l’apparaître des
« intraduisibles ». La lecture phénoménologique de
« wohnen » dans « Die Wanderung » (ou de « Ort » ou
de « unmündig » dans « Der Winkel von Hardt ») le
prend comme intraduisible, et tout le poème se
comprend comme un « wohnen est colere est pelein », qui à
son tour veut dire : « wohnen et colere et pelein » ont lieu
ensemble dans le lieu poétique, lieu-dit, qui ne peut
qu’être appelé par le nom-valise illimité «
wohnencolere-pelein-etc. ». Les lectures de noms propres dont
cet ouvrage est fait se proposent par conséquent aussi, à
chaque pas et solidairement, comme des exercices de
traduction, et la traduction est comprise comme
célébrant l’intraduisible, l’élevant à la « nième »
puissance : la traduction exprime la puissance de
l’original, ou nom propre. Et tout poème comme
« apens » du nom propre et production d’avatars
s’exerce aussi, par nécessité, à traduire.
6. NOM PROPRE ET POÈME
Les lectures de noms propres que rassemble cet ouvrage
filent chacune son nom propre, ou ses avatars :
« deducere », « arcere », « auctor », « interrompre »,
« Unterschied », etc., dans la première étude ;
« dimanche », « scholê », « avent », etc., dans la
deuxième ; « unmündig », « Winkel », « patois », « crau »,
« Ort », etc., dans la troisième ; « lentus », « Ursprung »,
« nuo », « kurios », etc., dans la quatrième ; « intentio »,
« concomitor », « hôra », « Ereignis », etc., en
conclusion. Dans la quatrième étude, les titres de section
(« Lenteur et ‘kurios’ ») veulent dire un « lentus est
kurios » avéré en « lentus-et-kurios-etc. », tandis que,
compris à partir du concept de « lenteur », le « et » des
titres se reprend chaque fois en « est ». De façon
36 Introduction

analogue, à ego-deixis, ego-auctor, ego-concept (se
reprenant), dont les us et emplois sont décrits surtout
dans la première étude, se substitue, dans les trois
autres, ego-acteur, ego-nom propre ; cette substitution, ou
sursaut du nom propre dans le concept, est le thème de
l’introduction. Le texte lu dans chaque étude est le
« texte » (ou « la ligne », ou « l’ouvert ») du nom propre.
Il est affiché comme un bloc en exergue de chacune ;
c’est lui le poème du nom propre, il est en puissance
illimité, il se poursuit par un etc. La lecture
monadologique (par le nom propre-monade) de « Die
Wanderung » produit un avatar de « l’original » « Die ng », mais elle produit un poème (comme la
traduction) s’il est vrai que l’interprète est, comme
« l’auteur » et le nom propre lui-même, acteur du sens,
s’il « y » est, s’il vit, lisant, de la vie d’alter, ou s’ils vivent
ensemble comme singularités quelconques dans
l’êtreégal ou « communauté qui vient ». Le poème produit par
la lecture écologique de « Die Wanderung » déborde le
poème « Die Wanderung », il va dans le grec, le latin,
etc. ; c’est, par exemple, le poème de « wohnen ». Il joue
« wohnen ». Ego, acteur-lecteur s’appelant de ce nom
(« wohnen »), relève, sur la piste de « wohnen », des
1« singuliers » sans nombre qu’aucun poème sans éclater

1. Le titre « poème » est donné dans cet ouvrage à des énoncés de
Hegel, Husserl, Heidegger, Deleuze, à un verset de Luc, etc. (voir
l’« Index carminum »), aussi bien qu’à l’énoncé minimal « x est y » ; et
sont traités comme « noms propres », outre « Andromaque » ou
« Zarathoustra », des adjectifs, des pronoms, des verbes, des noms
« communs » : leur appréhension comme noms propres veut dire
qu’’ils sont pris hantant inséparablement les propositions et les
choses, « logos » et « phusis », qu’ils sont (comme, dans le conte de
Borges, la carte de l’Empire exactement aussi étendue que l’Empire
lui-même) le rapport 1:1 de « logos » et de « phusis », tendant « une
face vers les propositions, une face vers les choses », comme
Deleuze le dit du sens ou de l’événement (Logique du sens, p. 34).
« Fraîcheur descendant des arbres », c’est, dans « Die Wanderung »,
chose et proposition, ligne frontière entre l’une et l’autre, méridien, le


37 Le poème et le phénomène
ne pourrait contenir. Dans ce texte (« Qu’est-ce qui
s’appelle nom propre ? ») aussi, les avatars de la chose
en question, le nom propre, se sont rencontrés, et mis
ensemble à la suite ils constituent depuis le début le
texte « nom propre est (et) intraduisible et einmal et fois
et passer et occasio et survenir et etc. »

sens, ou nom propre : le grand déictique-et-embrayeur, la vibration
native impersonnelle (le « genius ») de tous les pronoms personnels je.
38 Introduction


N.B.
Les traductions, sauf indication contraire, sont de
nous. Quand un texte en langue étrangère est cité une
deuxième et troisième fois, il est presque toujours
retraduit : rien ne dissemble plus vite, dans aiôn, que la
traduction, tandis que rien n’insiste davantage que le
« propre » exigeant d’être répété toujours ; l’original est
toujours plus lui-même quand il est connu sous toujours
plus de titres (de noms), par exemple « L’Errance », « La
Migration », « Le va-et-vient », « L’allée et venue »,
« L’Excursion », « Volte », « Tour et retour », etc. pour
« Die Wanderung ».
39 Introduction
II – Ego, phénomène et nom propre
1. LA « SPHÈRE DU PROPRE » ET LE « FOR »
Les deux derniers vers de l’hymne « Die Wanderung »
de Hölderlin, disent que « souvent » (« oft ») se passe la
surprise que « cela » fait à « quelqu’un ». L’apparaître
s’appelle pronominalement (« es einen ») : quelqu’un « a
pensé », possède, comme on possède du pensé, « cela ».
Le « selbstda » du phénomène se présente « souvent »,
est-il dit, et le même vers enferme, comme dans le petit
hymne « Der Winkel von Hardt » (voir l’étude « Un sol
qui n’est pas sans bouche »), les mots « oft » et « über »
(tous deux tirés de « ob »), c’est-à-dire deux fois à la
suite l’idée de surplomber, sortir (« offen »). La survenue
du propre ne produit pas du tout un rapport
autochtone-étranger, colon-colonisé,
enseignantenseigné, etc. Elle fait disparaître au contraire ces
rapports, car la survenue, si elle reste « au dehors » ou
« au-dessus », ce n’est pas pour se mettre face à moi et
me viser de son « dedans » comme moi je la viserais du
mien. Si nous nous visons et nous appelons
mutuellement, c’est de la même place, du même
domaine qu’on ne peut pas appeler, donc, « dedans » ou
« dehors », et que j’appelle le « for ». Les derniers vers de
« Die Wanderung » ont conduit le poème dans le « for »
(ni le propre, ni l’étranger). Ce nom donné à la césure
est le sol où se déploie toute analyse
phénoménologique ; je voudrais l’explorer maintenant
en le tenant pour une traduction du « Fremdes » que
41 Le poème et le phénomène
Husserl explore dans la cinquième des Méditations
Cartésiennes. L’exploration nous conduira, de ce nom de
la césure, à un autre nom ou nom ultime (« Leib »), qui
s’avèrera comme infinitif.
Dans la cinquième Méditation Cartésienne, Husserl se
pose phénoménologiquement le problème d’« autrui ».

Il s’agit de savoir comment une philosophie, qui a pour
principe et fondement l’ego de l’Ego Cogito Cogitatum, rend
compte de l’autre que moi et de tout ce qui dépend de cette
altérité fondamentale : à savoir, d’une part, l’objectivité du
monde en tant qu’il est le vis-à-vis d’une pluralité de sujets,
d’autre part, la réalité des communautés historiques édifiées
sur le réseau des échanges entre des hommes réels. À cet
égard, le problème d’autrui joue le même rôle que, chez
Descartes, la véracité divine en tant qu’elle fonde toute vérité
et toute réalité qui dépasse la simple réflexion du sujet sur
lui1même.

Il n’est pas du tout question pour nous de reprendre
et de suivre jusqu’au bout le pas-à-pas de la méditation
de Husserl (comme le fait Natalie Depraz, par exemple,
dans l’ouvrage cité en note), puisque nous ne voulons
examiner que le mot « fremd » (traduit pour l’instant par
« étranger ») et que notre question n’est pas
immédiatement celle de l’intersubjectivité, mais du
« nom propre ». « Fremd » est « ce qui dépasse », avance,
est en avant (c’est la famille de « vor », « ver- »), de la
même manière qu’« alter » et « ander- » comme

1. Paul Ricœur, « Edmund Husserl – La cinquième Méditation
cartésienne », in À l’École de la phénoménologie, Vrin, 1987, p. 197. Je cite
ici aussi, entre autres études de l'importante méditation de Husserl,
Transcendance et incarnation. Le Statut de l’intersubjectivité comme altérité à soi
chez Husserl, par Natalie Depraz, Vrin, 1995, et « Réflexions sur la
cinquième Méditation cartésienne de Husserl » de Michel Henry, in :
Phénoménologie matérielle, PUF, 1990. Lecture plus brève dans la 16ème
série de Logique du sens (op. cit., p. 137), où Deleuze pose dans ces
termes le problème de Husserl : « Qu'est-ce qui dans l'Ego dépasse la
monade, ses appartenances et prédicats ? »
42 Introduction

comparatifs s’avancent au-delà des positifs « ego » et
« unus » dont je pars, d’où je parle et qui sont la position
initiale. « Alter » occupe la position « pro » (voir l’étude
« Poètes du dimanche ») et il est donc au dehors de la
place fermée, place-forte, d’ego. Le phénoménologue
s’engageant dans une phénoménologie d’alter ego se
donne donc pour tâche de « chercher » « un chemin de
1l’immanence d’ego vers la transcendance de l’autre » .
Mais : soit ce chemin se trouve et il conduit à l’extérieur
de l’epochê où se passe toute l’investigation
transcendantale, il sort de « ma sphère d’expérience
transcen2dantale » et emporte l’intitulé et l’hypothèse du « moi
absolu », car s’il était « absolu », il serait sans aucune voie
le reliant à l’extérieur. Soit le chemin ne se trouve pas, et
il « va de soi » que le chemin ne se trouve pas :

Cela ne va-t-il pas de soi d’entrée de jeu, que mon champ
d’expérience transcendantal n’atteint pas au-delà de
(« hinausreicht ») ma sphère d’expérience transcendantale avec
tout ce qui est compris en elle synthétiquement ?

Au-delà de cette borne, on entre en métaphysique,
et là, il faut laisser en entrant toute évidence, toute
possibilité de confirmation par « Einblick », « Einsicht ».
Pourtant, quelque chose se présente dans l’intentionalité
au titre d’« alter ego ». L’autre ego est éprouvé comme un
même point de vue que moi : sous ses yeux s’ouvre un
monde d’expériences, le sien est le mien, et j’apprends
donc par l’autre ego qu’il y a quelque chose comme une
« réalité objective ». Quand nous pensons au monde, à la
nature, il y a toujours, coalescente à cette pensée que
nous en avons, la pensée que ce « pensé » est pour
« chaque ego » ; l’objectivité se définirait comme le « für-

1. Husserl, Cart. Med., op. cit., p. 92 (§ 42, le premier de la Méd. V.)
2. Ibid.
43 Le poème et le phénomène
1jedermann-da » . Alter est, en tant que cette puissance
d’« avoir à la pensée » (puissance d’epochê), davantage
que mon égal : mon même. Cela veut dire que lui et moi
nous rencontrons dans l’objectif, mais que nous nous
controns (nous défions) dans le pronom, où chaque ego
rentre chez lui ; le « monde objectif » est déterminé
comme ce qui se donne à consommer par ceux qui ont
la puissance d’epochê, qui est puissance de
pronomina2lisation. L’objet est le « constitué intersubjectivement » ,
objet d’une entente, mais une entente où l’objet,
disparaissant dans l’esprit des deux s’entendant, est « à
consommer » ; entente, ou duel, sans césure – entente
« dure » que relève seulement le pronom. Ce même
pronom, ou cette même puissance pronominale, qui
caractérise ego et alter les fait aussi heurter de telle sorte
qu’il n’y a aucun chemin d’ego à alter, deux forteresses.
En moi, je fais donc d’abord l’expérience du concurrent,
plutôt que de l’étranger, d’un « il » comme moi,
c’est-àdire comme moi base où se pratique l’epochê. L’epochê
pourrait se définir comme un je « m’ai » ; dans ce « je
m’ai », je ne cesse de m’apparaître et de m’appeler : de
m’apparaître noèse-noème, appellant-appelé, ego-alter, et
de m’appeler ego. S’apparaître, c’est se trouver autre, ego
alter. Mais cet apparaître-s’appeler ego, autrement dit
« ego-phénomène », se passe à même moi, phénomène
privé ou idiot, ego-phénomène se donnant à ego seul (et il
faudrait distinguer sans doute le pronom je non-énoncé
se manifestant dans le « for intérieur », et le je
s’échangeant gracieusement dans l’intersubjectivité). La
question est donc : comment ego dans son « idiotie »
peut-il constituer l’autre ? L’explicitation
phénoménologique de cette question ne peut consister qu’en une
élucidation d’ego-phénomène, ce que fait Husserl à partir
du § 44, le plus long et épineux de toutes les Méditations,

1. Ibid., p. 94.
2. Ibid., p. 99.
44 Introduction

et celui où il se concentre, « pour des raisons de
méthode », sur la « Eigenheitssphäre » ou « sphère du
propre ». Cette sphère s’obtient par une epochê
supplémentaire doublant l’epochê transcendantale, et la
nécessité de cette epochê doublante ou « rétrocessive »,
apparaît dans cette question-ci que Husserl pose dans
un autre texte : « Was verdanke ich rein mir selbst, was
bleibt mir als meine Welt, wenn ich vom Sein aller
1Anderen abstrahiere ? » ; « que me dois-je purement à
moi-même, que me reste-t-il comme mon monde,
quand j’ai fait abstraction de l’être de tous autres ? ».
S’interrogeant sur l’intersubjectivité, Husserl prend donc
la décision méthodique de se replier sur le « tout à moi »,
et d’éliminer le chose en question (le sens d’autrui) du
champ thématique. Mais la question reste,
conformément au sens de toute epochê : qu’est-ce qu’ego
a ? L’investigation phénoménologique, fondée sur
l’évidence comme « innehaben » (avoir en soi), a en effet
comme présupposé, qu’il n’y a pas d’être sans un
« avoir-quelque-chose », qu’être ne peut se trouver
« absolu » (être n’ayant, transitivement, rien). Le « je
pense » n’est pas juxtaposé à « je suis », mais à « j’ai »
(j’ai du pensé), et le vrai qu’on trouve par la réduction
n’est pas, il « s’a ». La « Eigenheit » sur laquelle se
concentre maintenant l’examen n’est donc pas autre
chose que l’epochê, est l’epochê par excellence :
l’adjectif « eigen » vient d’un verbe disparu en allemand,
mais vivant en suédois, par exemple, et signifiant,
comme « epechein », « posséder » (suédois « äga »). La
traduction de « Eigenheitssphäre » par « sphère
d’appartenance » (traduction de Lévinas et G. Peiffer), si
elle est moins « obvie » que « sphère propre » (trad. de
M. de Launay) et semble moduler l’original, ne sort
pourtant pas de ce qu’il implique. Je dirai : « sphère du

1. Husserl, Zur Phänomenologie der Intersubjektivität. Texte aus dem
Nachlaß, dritter Teil : 1929-1935 (Husserliana, Bd. XV), p. 535.
45 Le poème et le phénomène
propre » ; « sphère de propriété » correspondrait à
« Eigentumssphäre », à la propriété dont il est dit que
« c’est le vol » ; ma « Eigenheit », en revanche, ne lèse
personne, et, contrairement à mes « Eigenschaften »
(« qualités »), ce n’est pas quelque chose que je puisse
exercer ou dompter, ou retrancher. Les dictionnaires de
Grimm et de Sanders citent tous les deux, à l’article
« Eigenheit », ce distique de Goethe :

Eigenheiten - die werden schon haften ;
Cultiviere deine Eigenschaften !


Propriétés ne vont pas te quitter,
Collent - cultive donc tes qualités.

Sur « eigen », l’allemand forme encore « Eigenart »,
qui serait un synonyme de « Eigenheit », s’il ne signifiait
spécialement « mon propre » tel qu’il se manifeste aux
autres, et les indispose : l’adjectif « eigenartig » (comme
aussi l’adjectif « eigentümlich ») évolue du sens de
« propre à » aux sens de « spécial, singulier, bizarre,
étrange ». La propriété se montre comme une bizarrerie
quand elle tâche de s’abstraire de tout le commun :
bizarre, en effet, que ce même que partagent ego et alter
ego, que ce « pronom de tous », quand il s’apparaît, ne
s’apparaisse pas comme un « je suis », mais comme un
« j’ai-une bizarrerie ». Ce bizarre en relation avec le
« plus propre » est le bizarre de l’esthétique
baudelairienne, et le « pays singulier » de « L’Invitation
au voyage » (le poème en prose), « pays où tout est
propre (...) comme une belle conscience », est une image
de cette sphère où tout « n’est qu’à moi », ce qui se dit
indifféremment aussi, dans le poème de Baudelaire :
« tout n’est que toi » : « ces trésors, ces meubles, ce luxe,
cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi.
C’est encore toi, ces grands fleuves (...) ». Qu’est-ce que
je trouve, en effet, quand j’élimine l’étranger et réduis ego
au plus propre ? Je trouve du « naître-avec-moi » (du
46 Introduction

« co-naître », selon le calembour de Claudel), qui se dit
aussi, dans le texte de Husserl, par l’adjectif « konkret »,
quasi synonyme de « eigen » : « meine transzendentale
Eigensphäre oder mein transzendentales konkretes
Ich1Selbst » , « ma sphère propre transcendantale ou mon
moi-même transcendantal concret ». La concrétion, le
« concretum », du verbe « concrescere », « croître
ensemble », me co-naît, n’est pas détachable de moi ;
« haftet », dit Goethe. Quand Husserl écrit :

la réduction transcendantale m’attache au flux de mes purs
vécus de conscience et aux unités constituées par leurs
actualités et leur potentialités. Il semble donc aller de soi que
de telles unités ne sont pas détachables de mon ego et de ce
2fait appartiennent à sa concrétion même ,

il emploie le mot « concret » dans ce sens étymologique :
mes « vécus » co-naissent mon ego. Ce concret se
constitue par abstraction : le « propre-à-moi », quand je
veux le délimiter, je commence par le « délivrer
3abstractivement de tout l’étranger ». Par cette
abstraction, l’horizon de mon intentionalité se trouve
considérablement rapproché, ramené à même moi : je
ne suis plus en moi ou à même moi que comme
« monade » :

Ce qui m’est à moi comme ego spécifiquement propre, mon
être concret en tant que « monade » purement en moi-même
et pour moi-même dans la clôture du propre, comprend toute
intentionalité, c’est-à-dire aussi bien celle dirigée vers de
l’étranger, sauf que dans un premier temps, pour des raisons
de méthode, l’action synthétique de cette intentionalité (la
réalité de l’étranger pour moi) doit rester thématiquement
4exclue.

1. Cart. Med., op. cit., p. 95.
2. Ibid. p. 91-92.
3. Ibid., p. 97.
4. Ibid., p. 96.
47 Le poème et le phénomène
L’étranger (« das Fremde ») est laissé à la porte, et
on va voir que cette exclusion fait advenir à sa place
« alter » (suite immédiate du texte) :

Dans cette intentionalité toute particulière se constitue le
nouveau sens d’être qui outrepasse mon ego monadique dans
sa propriété de soi et un ego se constitue non pas en tant que
moi-même, mais se reflétant dans mon propre moi, dans ma
monade. Mais ce second ego n’est pas pleinement là et
proprement donné de soi, mais il est constitué en tant qu’alter
ego (...).

L’intention, le penser-à, file dehors : c’est ce qu’on
voit quand il est décidé méthodologiquement
d’« exclure » l’action de l’intentionalité : ego, alors, n’est
plus qu’un « tout-dehors » (ce qu’il était, mais que la
réduction à la sphère du propre rend d’un coup
manifeste). Réduit à la monade, ego ne peut qu’être à
tout coup « dépassé », mais ce qui le dépasse n’est pas
« alter » en personne, puisque le dépassement n’a été
permis que par une décision de méthode, et que cet
« alter » est une construction de l’ego réduit. C’est ce
dépassement, où Husserl trouve « alter » substitué à
« fremd- » (alors que l’un et l’autre sont des comparatifs
dont le positif ne peut être qu’ego), que je voudrais
appeler, non plus « l’étranger », mais le « forain » ou le
« for ». « alter ego » n’est autre que « moi-même dans
1mon propre », dit Husserl , c’est-à-dire que cet « alter »
n’est pas dans son propre, mais ce moi-même réduit à sa
concrétion ultime de monade pure n’est pas chez lui
non plus ; son horizon ayant été ramené à même lui, il
est tout de suite dehors. La mise à la porte du
« Fremdes » a eu pour corollaire la mise à la porte du
moi : c’est précisément cela que veut dire « forain », ou
encore « forêt ». Ce que veut dire « forain », se
comprend à partir de « foris », « la porte » en latin,

1. Ibid.
48 Introduction

généralement employé au pluriel (« fores ») ; les
adverbes « foras » et « foris » veulent dire « dehors »
(avec et sans mouvement), c’est-à-dire « à la porte » ou
« aux portes ». La langue d’oc dit « deforo » ou « en
foro » pour dehors ; la première strophe de Mireille, de
Mistral, dit qu’« en foro de la Crau » (c’est-à-dire : passé
les portes de la Crau), le nom de Mireille ne dit plus rien
à personne ; et Mistral, dans son Trésor du Félibrige, cite à
l’article « deforo » ce dicton d’esprit «
phénoménologique » :

À l’oustau noun i’a rèn
Se de deforo noun i’é vèn


À la maison n’y a rien
Si de dehors ça ne vient

Le mot « forum » se tire de la même racine et a
probablement désigné d’abord l’enclos autour de la
maison, c’est-à-dire l’espace à la porte, encore mien et
pourtant appartenant déjà au « dehors ». Hors du
« forum », je me trouve, dans la campagne, dans un
dehors ne m’appartenant pas (« peregre »), ou bien, de
l’autre côté, dans mon « dedans » (« domi »). Ernout et
Meillet, dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine,
donnent l’explication suivante de l’élimination de
« foris » dans le sens concret de « porte » :

De même que « domus » indique moins la bâtisse
(= « aedes ») que le siège de la famille à laquelle préside le
« dominus », de même le mot « fores » désigne l’accès à la
« domus », plutôt qu’un objet matériel ; c’est sans doute la
raison pour laquelle le mot a été éliminé, dans le sens de
« porte », au profit de formes de sens plus concret
(= « ostium », « porta »), tandis qu’il est demeuré comme
adverbe.

Adverbe, seuil immatériel, césure, le « for » est
dehors-dedans, et « en » lui, le propre (mon propre) se
49 Le poème et le phénomène
présente comme « mot-valise », comme un de ces mots
« idéalement balancés » que j’essaie de décrire dans la
dernière section de la deuxième étude (« Poètes du
dimanche »). La réduction à la « sphère du propre »,
cette insistance (« epochê ») sur le propre, cette façon de
le posséder, de ne posséder que lui et d’y piétiner, qui se
marque dans les énoncés de Husserl (voir la citation
cidessus commençant par : « ce qui m’est à moi comme
ego... »), a insisté de telle sorte que surgit le 2, comme
« midi » insiste dans « Sils-Maria » de Nietzsche, comme
s’il se pouvait que l’Instant insiste (c’est pourtant ce que
paraît dire son nom, en français). Mettant à la porte tout
l’étranger, je ne tiens pas « qui je suis », mais je possède
le « for » ; le « je pur » n’est donc pas pour la
phénoménologie l’agent de dissociation qu’il est pour la
dialectique (§ 32 de la « Préface » de la Phénoménologie de
l’esprit), c’est le travail de soutenir, d’insister sur, ou
– pour parler en existentialiste – d’« exister » le 2. J’ai
beau rentrer en moi, je ne peux faire que je n’aie pas 2
en mon plus propre, et que je ne sois ni l’un ni l’autre, ni
ego ni alter. L’investigation phénoménologique, comme la
spéculation dialectique, débouche sur la question du
« soi-même » : Que me dois-je ? Comment est-ce que je
me réfléchis ? Mais cette question, en phénoménologie,
n’est pas prise à son compte par la « substance-sujet », et
ego, dans l’expression alter ego, n’est pas plus relevé par
alter, qu’alter par ego : ils sont seulement « coalescents »
sur ce sol ni substance ni sujet que j’appelle le for. La
dernière strophe du « Cygne » l’appelle « forêt ». Le mot
« forêt » s’est formé, soit sur « forum », soit sur
« foras » : soit comme signifiant le dehors relevant de la
justice (« forum ») du roi (l’apanage d’un seul se
réservant sa jouissance) ; soit le dehors hors de la
juridiction communale (le hors la commune) ; le « tout
privé » du roi, son « forum », est aussi le « tout sauvage »
exclu des juridictions. Dans la forêt s’évanouit
l’opposition privé-public ; dans la forêt, ego est alter, alter
ego ; et dans la forêt il n’y a pas d’événements privés, et
50 Introduction

d’autres collectifs ; pas plus qu’il n’y a de l’individuel et
de l’universel, des particularités et des généralités. Tout
est singulier, et par là collectif et privé à la fois,
1particulier et général, ni individuel ni universel.

L’analyse, au § 44 des Méditations Cartésiennes, est
occupée à réduire le moi réduit, en sorte qu’il se donne
dans « son plus réduit », dans son réduit le plus exigu ; le
moi est, littéralement, « l’exigu », le « poussé dehors »
(de « ex-ago »). Le résultat, retranchant « tous les
autres » de mon propre afin d’abstraire mon propre
monadique, est, non pas de distinguer ego et ceteri, mais
de découvrir que ego est ceteri. Ce que découvre le je du
« Cygne » : il est ce « à bien d’autres encor », par lequel le
poème, loin de se boucler, se déplie encore ; ego est etc.
Mais dire « alter ego », c’est signifier deux impersonnels ;
c’est exprimer leur duel ou leur analogie (Husserl dit
2qu’alter ego est un « analogon » ), mais ce n’est pas encore
dire ce qu’est leur logos. Le for donne un sol, et la
phénoménologie est « aux portes » (aux portes de la
philosophie, par exemple) ; mais cela ne dit pas
comment alter et ego, autochtones de ce sol, s’appellent ;
or, la phénoménologie est à la recherche de ce qui
s’invoque sous son nom propre, le propre est sa

1. ... dit Deleuze à propos du « on » (de l'événement ou de
l'impersonnel ; Logique du sens, op. cit., p. 178). La forêt, la forêt des
contes, est la demeure du « on ».
2. Au § 44, Husserl dit que l'autre constitué phénoménologiquement
comme alter ego, est un « reflet au miroir de moi-même, et pourtant
pas proprement reflet ; analogon de moi-même, et pourtant d'un
autre côté pas analogon au sens courant ». Ce thème est repris à
partir du § 50, et au § 51 il est dit que Ego et alter ego,
phénoménologiquement, sont « toujours et nécessairement donnés
en "Paarung" originelle ». « Paarung » a été traduit par
« accouplement » (Lévinas), « appariement » (Ricœur), « copulation »
(D. Franck), « co-union » (N. Depraz). Je proposerais volontiers la
traduction «duel » ; voir Natalie Depraz, op. cit., p. 345.
51 Le poème et le phénomène
vocation (c’est sous ce nom qu’elle connaît le vrai). Il
faut encore, sur le sol forain, poursuivre l’investigation.
2. EPOCHÊ ET EXIGUÏTÉ ; « SURSAUT » VS
« RÉSULTAT » (RILKE, SONNETS À ORPHÉE, I, 5)
On le fait d’abord en invoquant un héros de l’epochê
qu’on n’a pas encore invoqué, jusqu’ici : l’Orphée des
Sonnets à Orphée de Rilke. Comme le moi-s’attendant et
l’heure de midi dans « Sils-Maria », ego-de-l’epochê « se
tient sur » (« epi »), surplombe, survole, etc., sans rien
posséder et sans s’attarder. Ainsi fait l’Orphée des
premiers sonnets du cycle, et cela se dit en allemand par
« über », exprimant à la fois surplomb et
outrepassement. Le sonnet 5 de la première partie dit :

Ne dressez pas de stèle. Laissez, seulement,
fleurir la rose chaque année, en sa faveur.
Car ce sera Orphée. Sa métamorphose
en ci et ça. Pas la peine

de chercher d’autres noms. Orphée,
une fois pour toutes, c’est : quand ça chante. Il vient et va.
Ça ne suffit pas, qu’il surplombe, parfois,
la coupe de roses deux ou trois jours ?

Ô comme il doit partir, pour que vous le conceviez !
Quand bien même lui-même aurait peur de partir.
Alors que sa parole surmonte l’être-ici,

il est déjà là-bas, où vous ne pouvez la suivre.
Le treillis de la lyre ne force pas ses mains.
Et pour lui, c’est obéir, ce surpasser.

Le « sur- » des trois verbes « surplomber »,
« surmonter », « surpasser », répond, tant bien que mal, à
« über- » de « überstehen », « übertreffen », et
« überschreiten », dernier mot du poème, pareil au
« etc. » du « Cygne ». Autre « etc. » : le « in dem und
dem » du vers 4. Ce sont des locatifs, exprimant une
52 Introduction

« demeure » ; mais cette demeure s’emporte à tout
instant, et s’en va, en tant que chant, demeurer ailleurs.
De même que « quand ça chante, c’est Orphée », quand
« ça pense », dans « Le Cygne », c’est le je. Le «
penserà » est une autre manière de dire « metamorphose » :
migration d’un nom (Andromaque, ou le nom même de
métamorphose) se donnant à et appelant « ci et ça »,
« et...et », bien d’autres, « comme ces âmes errantes qui
cherchent un corps », dit Baudelaire dans « Les Foules »,
parlant du poète. « Pour lui seul, tout est vacant » (« Les
Foules ») : cette vacance est le « for » (elle s’appelle
« Muße », « otium », « scholê » dans la deuxième étude),
du vierge ne se donnant pas du tout à la colonisation, ne
produisant rien, et au contraire réduisant à l’exigu.
« Über » est le signe de l’exiguïté : surplomb, aplomb,
exactement pesé, mesuré, mûri (ce sont les autres sens
de « exigere »), comme Midi, je-s’attendant et
Zarathoustra sont d’aplomb dans l’Événement, l’Instant
mûri et délibéré, dans le poème « Sils-Maria » - et,
d’autre part, « déjà », partance. Le « forain » est
davantage demeurant que le colon, puisqu’à sa demeure
il donne son nom propre (propre à elle), au lieu de
l’appeler par métaphore (« New York ») ; mais,
quoiqu’éminemment demeurant, commémorant, il est
aussi déjà « passé », « fané », ce qui se dit, dans le sonnet
de Rilke, par le verbe « schwinden » (v. 9 et 10), le verbe
de la réduction-évanouissement, de l’apparaître dans son
plus exigu qui est du même coup un disparaître ; le
verbe que la marche dialectique relève dans
« verschwinden in... ». Un locatif ex-igu, toujours mis à
la porte, ou un s’exiler permanent : c’est la manière
d’habiter ou « exister » le for, la forêt des noms tous
propres, où chaque nom appelle tous les autres, mais où
aucun nom (commun, générique) n’enveloppe plus de
façon satisfaisante des généralités, classes, ordres, et où
l’appeler-en-propre est à tout moment et une fois pour
toutes à recommencer. Orphée « va et vient » dans le
for : cela veut dire que, comme les nuages dans la
53 Le poème et le phénomène
dernière strophe de « Die Wanderung », il « se tient
sur », epochê de la « coupe de roses », par exemple ;
mais aussi qu’il envoie, comme dans les mêmes vers de
« Die Wanderung », les flèches les plus acérées, et qu’il
est comme l’acteur jouant le rôle de – c’est-à-dire
s’appelant – c’est-à-dire étant : l’Instant, l’Événement.
Si, dans la marche dialectique, le triomphe du concept se
présente comme un ressaut (résultat), l’apparaître du
nom propre, tel qu’il se donne à l’investigation
phéoménologique, peut s’exprimer par le nom de sursaut, ou le
« sur- » s’entend comme le « über » dont parle le sonnet
de Rilke, et qui est

une sorte de saut sur place de tout le corps qui troque sa
volonté organique contre une volonté spirituelle, qui veut
maintenant non pas exactement ce qui arrive, mais quelque
chose dans ce qui arrive, quelque chose à venir de conforme à
ce qui arrive, suivant les lois d’une obscure conformité
1humoristique : l’Événement.

Sursaut est aussi le « Wille zur Macht », la doctrine
de l’éternel retour du même, et le « über- » de
« Übermensch » ne dit, à mon sens, rien d’autre (voir la
deuxième étude). Sur-sautant, Orphée est comme
dissocié de sa parole, de son mot, « sein Wort » (v. 11),
comme je dans le penser-à est dissocié de son propre
nom, Andromaque et Simoïs, projetés dans le for,
dissociés de leurs corps particuliers : l’apparaître du nom
propre est cette dissociation, opposable à la séparation
dialectique dont l’entendement, le concept et le Je sont
les agents ; dans l’apparaître à l’aplomb du « über »,
chacun se manifeste au dehors de son individualité et,
ne sachant plus où ni quel il est, se fait l’acteur de
l’apparaître. Ce « ne-plus-savoir » et cette témérité sont
appelés « for ». Ce qui arrive au je-pense-à, dans « Le

1. Logique du sens, op. cit., p. 175.
54 Introduction

Cygne », par vagues (vagues des souvenirs et des
« images »), c’est du « forain » ; mais le sursaut de
l’apparaître est « quelque chose dans ce qui arrive », et il
reste encore à dire exactement comme quoi le for se
découvre, comment il s’appelle.
3. LE NOM PROPRE COMME MOT-VALISE
ET COMME INFINITIF
On peut suivre encore un instant Orphée, puis revenir à
la cinquième Méditation. Orphée le célébrant (célébrant
l’apparaître-disparaître ; voir les sonnets I, 7, 8, 9) est
appelé aussi, dans le dernier tercet du sonnet I, 7, le
« messager restant » :

Er ist einer der bleibenden Boten,
der noch weit in die Türen der Toten
Schalen mit rühmlichen Früchten hält.


Il est un des envoyés restants
qui, jusque loin dans les portes des morts,
va tendre, chargées de fruits glorieux, des coupes.

Quelque chose, dans ces vers, pousserait à commenter
chaque mot, à « rester sur », « epechein », chacun,
comme fait Orphée ; c’est peut-être parce que ce sonnet
est le sonnet du « célébrer » (il commence par :
« Rühmen, das ists ! ») et que chaque mot, présenté dans
le calice du sonnet, est un fruit digne de célébration, le
fruit - que Hegel prend comme métaphore de
l’êtrepour-soi - étant, dans la phénoménologie orphique (voir
les sonnets I, 13, 14, 15), en tant que se fondant,
disparaissant, l’ici en deux, nom et chair, et une
invitation à parler de mort et de vie. Ce « tenir », dans le
sonnet I, 7, ce « halten » que l’accusatif (« in die... »)
déploie et dont il fait une « demeure s’en allant », est la
tenue, tentative et tentation (selon les sens enveloppés
dans la racine « *ten- », qu’on retrouvera dans la
55 Le poème et le phénomène
quatrième étude) du vif dans le mort, de la chair dans le
nom, du substantif dans l’infinitif ; ce dépassement vers
l’intérieur (ou l’extérieur) du for, comme on dépasse en
coloriant une figure, ce « mordu », c’est cela la
célébration, ou invocation du nom propre immatériel
comme césure, instant, événement, comme ce vif
surpassant-dépasant (pas au sens de la sursomption,
mais du surmonter du « über » ou de l’epochê) du mort.
« Rühmen » est le même mot que « rufen », c’est
« appeler », et c’est toujours appeler les morts, les
« disparus » (le singulier, le non-générique, étant
toujours le disparu). Tandis que le concept appelle les
vifs à rentrer en lui-même, le nom propre appelle les
disparus (Andromaque, cygne, négresse) à rester et vivre
dans le penser-à-un-nom. Solennité de ce célébrer,
cadence logaédique du dernier vers (que j’essaie de
rendre, en traduisant, par l’inversion) : « rühmen », ce
mot, cet appel, reste (bleibt) comme une forme achevée,
mais cette forme, à son tour, comme une chair (Leib),
chair des fruits. C’est « bleiben », en effet, qui va nous
intéresser, cherchant comment s’appelle le for. Orphée
– dont le nom a disparu, depuis le sonnet I, 6 – est dit
« einer der bleibenden Boten ». Un mot d’abord de
« Bote », dont il y aurait beaucoup à dire (comme aussi
de « weit », v. 12). « Bote » n’est pas que le porte-parole
où héraut du Prince, comme des personnages singuliers
(« einzelne Gestalten », § 47 de la « Préface » de Hegel)
peuvent l’être du Concept. Le Prince, en tant
qu’apparaître ou Instant, ne règne pas, s’en va, ou alors
il règne dans l’« entre » ou césure. Si le célébrant est
porte-parole, ce n’est pas qu’il porte la parole de, mais
« parole à » - à ce qui s’appelle - et en l’absence du
disparu ou contumax (je en l’absence d’Andromaque), il
est le témoin (le seul disposé) de l’apparaître, son mime,
l’apparaître lui-même qu’il joue ; « Bote » vient de
« bieten » dans ses sens de : tendre, (s’) annoncer, (se)
montrer ; et, si on descendait encore, humoristiquement
(comme Deleuze dit que l’humour est l’art des
56 Introduction

1descentes), on trouverait une racine (« *bheudh »,
« s’éveiller, s’activer ») d’où sort le nom de bouddha, et,
plus qu’un héraut, le célébrant est, de fait, un bouddha.
L’humour phénoménologique se présente comme une
descente dans le nom propre, jusqu’à la racine du nom
propre, puis à la racine de la racine, etc. : il ne fait que
diviser sans cesse, mimant de la sorte, ou
« tympanisant », Instant divisant sans cesse la ligne
droite de l’aiôn. Le célébrant est mot-valise, jouant le
mot-valise que le nom propre est quand on y descend.
Au fin fond de la descente, après que chaque césure
s’est révélée, gigogne, incluant une césure - que
trouve-ton ? On trouve ce que Deleuze appelle, dans la série de
Logique du sens intitulée « De l’humour », « une
monstration pure » ; c’est à propos du rire, maieutique et
supérieur, de Platon :

Platon riait de ceux qui se contentaient de donner des
exemples, de montrer, de désigner au lieu d’atteindre aux
Essences : Je ne te demande pas (disait-il) qui est juste, mais
ce qu’est le juste, etc. Or il est facile de faire redescendre à
Platon le chemin qu’il prétendait nous faire gravir. Chaque
fois qu’on nous interroge sur une signification, nous
répondons par une désignation, une monstration pures. Et
pour persuader le spectateur qu’il ne s’agit pas d’un simple
« exemple », et que le problème de Platon est mal posé, on
imitera ce qu’on désigne, on le mimera, ou bien on le
mangera, on cassera ce qu’on montre. L’important, c’est de
faire vite : trouver tout de suite quelque chose à désigner, à
manger ou à casser, qui remplace la signification (l’Idée) qu’on
2nous conviait à chercher.

Dans « Le Cygne », je-pensant « trouve vite », trouve
partout, des « exemples » ; exemples de quoi ?
d’Andromaque. Qu’est-ce qu’Andromaque, demanderait
Platon ; mais c’est un nom propre, et la question exacte

1. Logique du sens, op. cit., p. 160.
2. Ibid.
57 Le poème et le phénomène
est « qui », mais à la question « qui », je ne réponds pas
en discourant d’Andromaque, parce que ce discours fait
comme s’il avait entendu une question « qu’est-ce que » ;
je réponds en montrant, vite, « den ersten Besten », le
premier passant qui se présente, tout ce qui passe ; et
c’est cela, dans « Le Cygne », la réponse monstrative à la
question « qui est Andromaque » (cette dépense du
penser-à s’appelle, dans « Les Foules », « ribote de
vitalité », « universelle ivresse », « ineffable orgie »).
N’est-ce pas, cette monstration, la réponse la plus
précise, la plus exiguë, à la question impliquée dans le
nom propre, dans le propre des noms en général ? Cette
monstration pure est le logos phénoménologique : le
« ceci » n’y est pas l’outil primitif que la conscience
emploie pour s’apparaître à elle-même, il y est le fin
fond. Le nom propre n’est rien que monstration pure,
un ceci appelé chaque fois d’un nom propre ; c’est ce fin
fond que voudrait découvrir chacune des quatre études
rassemblées ici : nous n’y cherchons pas « l’idée » (par
exemple : qu’est-ce que « deducere »), mais nous trouvons
tout de suite des « exemples » (qui est « deducere » ?) ou
avatars. Le § 44 de la cinquième Méditation Cartésienne
demande ce qu’est ego réduit à son réduit le plus aveugle
et le plus exigu ; et il répond, phénoménologiquement,
en entendant la question comme un « qui est ego ». Qui ?
Comment s’appelle-t-il ? Et un nom propre répond à
l’appel et se montre, qui est « Leib ». Ce nom n’est pas
une surprise, il a été appelé, il s’est « annoncé » et le
phénoménologue est son « Bote », puisque la question
est de savoir ce qui « reste » quand du moi on retranche
« tout autre » (le vieil Horace, dans la tragédie de
Corneille, a une réponse à cette question). J’essaie, dit
Husserl, à l’endroit du § 44 où nous l’avons laissé plus
haut, « de délimiter le propre à moi », « das Mir-Eigene
zu umgrenzen », de faire abstraction de tout l’étranger.
Nous constatons, cela fait ou ce faisant, dit Husserl,
« une chose importante », « ein Wichtiges » :

58 Introduction

Dans l’abstraction nous reste (« verbleibt uns ») une couche
uniment cohérente du phénomène monde, du corrélat
transcendantal de l’expérience mondaine allant
continuellement son cours sans équivoque. Nous pouvons,
malgré notre abstraction, continuer sans faille à
regarderexpérimenter, rien qu’en restant (« verbleibend ») sur cette
couche. (...) Considérons de plus près le résultat de notre
abstraction, c’est-à-dire ce qu’elle nous laisse (« übrig läßt »).
Se détache du phénomène du monde - le monde apparaissant,
affecté d’un sens objectif - une sous-couche en tant que
« nature » véritablement propre, qui doit être gardé bien
distincte de ce que simplement on appelle en général nature, à
savoir celle dont s’empare le physicien pour en faire son
1thème.

Un nom est trouvé, « nature », mais il n’est pas
satisfaisant, il est laissé entre guillemets, ce n’est pas
encore le nom propre où on s’arrête « épochalement » ;
celui-ci est donné tout de suite après :

Ainsi appartient à mon propre (en tant qu’il est émondé de
tout sens de subjectivité étrangère) un sens « simple nature »
qui précisément a perdu aussi ce « pour-chacun » [le «
pourchacun » qui est un sens attaché à la « nature » constituée
intersubjectivement des physiciens] et donc ne doit en aucune
manière être pris pour une couche abstractive du monde
luimême, ou de son sens. Parmi les corps de cette nature saisis à
proprement parler, je trouve alors, seul à se révéler, mon Leib
[je réserve la traduction], c’est-à-dire que je le trouve en tant
que cela seul qui n’est pas simple corps, mais, justement, Leib,
le seul objet, à l’intérieur de ma couche de monde abstractive,
à qui j’impute, conformément à l’expérience, des champs de
perception, quoiqu’ils se différencient en modes
d’appartenance (champ du toucher, champ du chaud et froid,
etc.), le seul « dans » lequel je fais immédiatement « mes quatre
2volontés » (« schalte und walte ») (...).


1. Cart. Med., op. cit., p. 98.
2. Ibid. p. 99.
59 Le poème et le phénomène
« Dans » entre guillemets, en effet, car je ne suis plus
nulle part au monde ; la réduction à la monade donne –
ou bien le réduit, l’acculé, donne – rien autre chose que
la pure monstration ; simplement, au lieu de tenir au
bout de mon bâton de montreur quelque chose à
consommer, quelque « substance » c’est un nom. Ce
nom est « Leib ». On traduit par « corps », « chair »,
« corps vivant » ou « corps propre ». Mais substituer tout
de suite un équivalent, c’est échapper à la question du
propre. Il faut « rester » dans le propre (epochê) si on
veut, au bout de l’investigation phénoménologique, que
la traduction soit plutôt un avatar du propre, qu’un
équivalent. Le nom « Leib » n’arrive pas ici, dans le
dernier tiers du § 44, comme une forgerie du chercheur,
plus adéquate que « Natur », pour nommer ce qui est
(nommer ce qu’on aurait trouvé sans nom). Je ne veux
pas dire qu’il a déjà été employé ; il est vrai qu’il a fait
une « première apparition », comme anticipée, et sans
effet sur la marche de la recherche, au § 43 - apparition
inapparente. Je veux dire, surtout, que Leib parle tout
seul dans les phrases qui précèdent son emploi comme
« concept » où se résumerait tout ce que l’investigation a
touvé dans la sphère du propre. Il faut donc demander
« qui est Leib », pour le voir dans le texte de la Méditation
avant qu’il ne tombe lui-même dans le filet du texte,
pour que la lecture soit un « s’attendre », comme un
jemidi s’attend à Zarathoustra, et pour que, apparaissant
lui-même au « moment voulu », il apparaisse tout de
suite comme une évidence et une tautologie, déjà fané.
On est « dans » Leib, au moment où, au début du § 44, le
texte dit (phrase courte pour une fois, et d’apparence
anodine, comme ne disant rien) : « Si je fais abstraction
des autres au sens courant, me voici "tout seul" en
1reste », « so bleibe ich “allein” zurück » . Leib est

1. Cart. Med., op. cit., p. 95.
60 Introduction

imminent aussi dans le passage cité ci-dessus (« dans
l’abstraction nous reste, etc. ») sous les espèces de
« bleiben », « verbleiben », « übriglassen ». Qui est Leib ?
C’est d’abord, selon le dictionnaire de Grimm, un
« collectif », un « tout-un » (« all-ein »), désignant
« l’ensemble des guerriers qui ne sont pas tombés à la
bataille ». Leib, dans ce sens premier, s’oppose à « Wal »,
qui signifie « l’ensemble des guerriers tombés sur le
champ » (ils ont leur séjour, désormais, dans la
« Walhalla »). Tandis que « Wal », dans l’évolution
lexicale, passe au sens de « bataille perdue, et mort sur le
champ de bataille » (encore un sens collectif), « Leib »
passe, conjointement, au sens de « vie » ; le collectif
devient du comptable et de l’individuel quand « Wal »
désigne la « dépouille du guerrier », et « Leib », de son
côté, le « vivant ». « Leib » et « Körper », les deux mots
allemands qu’on traduit par « corps », se distinguent
donc foncièrement, car « Leib », dans son histoire, n’a
pas servi comme « Körper » à désigner le « cadavre »
(« corpse » en anglais), et n’est guère entré, comme
« Körper » le fait, dans une relation d’opposition à
« Geist » (mens - corpus) ; « Leib » peut désigner le
corps lumineux des anges, et c’est lui (il faudrait
examiner pourquoi) que Luther choisit, traduisant le
« hoc et corpus ». Surtout, ce qu’on apprend en
cherchant qui est Leib, c’est que son sol (le sol de son
apparaître) est la « bataille », et son premier avatar « le
restant ». Leib est le survivant. Il y a bien des manières
de survivre à la bataille et de ne pas « y rester » : en
fuyant, faisant le mort, se démenant audacieusement,
commandant, etc. Mais il y a une manière où on survit
tout en « y restant », c’est celle que Deleuze décrit,
manière

neutre par rapport à toutes ses effectuations temporelles,
neutre et impassible par rapport aux vainqueurs et aux
vaincus, par rapport aux lâches et aux braves, d’autant plus
terrible pour cela, jamais présente, toujours encore à venir et
déjà passée, ne pouvant alors être saisie que par la volonté
61 Le poème et le phénomène
qu’elle inspire elle-même à l’anonyme, volonté qu’il faut bien
appeler « d’indifférence » dans un soldat mortel blessé qui
n’est plus ni brave ni lâche et ne peut plus être vainqueur ni
vaincu, tellement au-delà, se tenant là où se tient l’Événement,
1participant ainsi de sa terrible impassibilité.

Dans cette manière, le soldat ne survit pas
« personnellement », mais « impersonnellement »,
comme si le sens de Leib n’avait pas évolué vers
« l’individu », ou comme si le seul individu était
l’événement lui-même de la bataille, la
toujourssurvivante (la volonté du soldat arrivant à cette « saisie
pure de l’événement », dit Deleuze, est « volonté
stoïcienne, volonté de l’événement, au double sens du
2génitif » ). Leib pourrait donc se gloser comme le
« restant », mais le restant impersonnel, ce restant que
l’investigation phénoménologique fait apparaître, au
§ 44, comme, proprement et sans phrase, mon plus
propre, mais un plus propre où moi-même est
impersonnel- impersonnel plutôt que « commun »
comme le pronom je ; Leib est la pure propriété de l’ego
monadique, mais dans la mesure où la monade,
ellemême, n’a plus rien en propre que d’être « all-ein », «
untout », « Monadenall », dit Husserl, le tout comme
3monade . Leib n’est pas une personne, n’est à personne,
n’est pas en possession d’un je, il est au contraire ce à
quoi ramènent et sur quoi retombent tous les « Je peux »
d’un je ; il est, en tant que l’antéprédicatif et
l’irréductible, aux portes d’ego, et, n’étant conjugué par

1. Logique du sens, op. cit., p. 122.
2. Ibid., p. 123.
3. L'expression « Monadenall » apparaît sous la plume de Husserl
probablement en 1922 ; on la lit du moins dans le Nachlaß de cette
année-là (voir Zur Phänomenologie der Intersubjektivität, Husserliana,
Bd. XIV, Nijhoff, 1973, p. 292). Sur la piste leibnizienne tressée par
Husserl avec la piste cartésienne, voir le chapitre VI de Transcendance
et incarnation, de Natalie Depraz, op. cit.
62 Introduction

aucun ego individuellement, il est l’infinitif. L’infinitif de
Leib est « leben » (vivre) ; c’est le même mot, et « vivre »
veut donc dire premièrement en allemand « être restant,
en reste, ou de retour », « zurücksein » et
« übrigbleiben », dit le dictionnaire de Grimm,
« superesse ». C’est ce que demande Husserl : que me
reste-t-il (« was verbleibt mir, bleibt mir übrig ») quand
je ne participe plus au monde des vivants, comme le
soldat de Deleuze ne participant plus à la bataille ? Il me
reste – que je participe du monde des vivants, de la
bataille ; il me reste « le vivre » (je propose cette
traduction de Leib). Superesse : rester, survivre, mais
aussi : être de trop ; ce peut être un reproche adressé par
un chef ou une épouse au soldat qui « revient de
guerre », et c’est un thème de la chanson populaire
(« Brave Marin... »). C’est aussi l’épouvante joyeuse à
voir de ses yeux le « mort » vivant : épouvante des
pèlerins d’Emmaüs à l’instant où le Christ, le soir de
pâques, leur « apparaît » (il avait cheminé tout
l’aprèsmidi à leurs côtés, mais - comme on ne reconnaît pas
Leib, d’abord, au § 43 - ils ne l’avaient pas reconnu). Le
Christ est ainsi le « superstes (témoin et survivant), mais
tout apparaître apparaît comme « superstes » : « se
tenant sur », subsistant quoique passé, et seul témoin, en
son nom, de son apparaître, de son « vivre », tandis que
le poète (parfois, c’est le phénoménologue), ou le
« Bote » du sonnet I, 7 de Rilke, témoigne en tant
qu’acteur ou mime s’attachant, comme à sa seule chair, à
la chair même de l’apparaître, ou « vivre ». Orphée est
donc le Rémanent, « der Bleibende » ; « bleiben » est, à
côté de « leben », un autre infinitif de Leib. Le rapport de
Leib à « leben » et « bleiben », le dictionnaire de Grimm
l’explique ainsi, en jonglant et en produisant une
constellation :

der Leib ist das Bleiben der Seele ; Leben ist ein habitare ;
Bleiben ein Sein, wie Bauen zu « bin » gehört. (le Leib est le
logis où l’âme reste ; vivre est un « habitare », rester est un
63

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