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Le Portugal à la rencontre de trois mondes

De
190 pages

Autant, si ce n'est plus que pour l'Espagne, les Grandes découvertes ont été, pour le Portugal, un véritable mythe fondateur. En un siècle et demi, de 1415 aux années 1550 , un pays de dimension modeste (90000 km2) , situé au sud d'une Europe médiévale confrontée en Méditérranée à l'Islam, peuplé d'un peu plus d'un million d'habitants, a mis en relation, de façon directe, grâce à sa maîtrise des routes de la mer océane, cet extrême Occident de l'Ancien Monde avec les "Trois Mondes" d'Afrique, d'Asie et d'Amérique. Le Portugal donnait ainsi au Monde sa dimension planétaire et l'Europe, grãce au Portugal, affirmait outre-mer sa "Renaissance". Cet ouvrage, qui est un manuel de synthèse, décrit les principaux évènements de cette vaste fresque maritime, chantée dès 1572 par Luis de Camões dans son poème épique des Lusiades. De l'Afrique aux Indes d'Asie, du Brésil ou du Labrador à la Chine ou au Japon, cette histoire des découvertes portugaises évoque les rencontres multiples où le destin de l'Europe s'est trouvé confronté à tant d'autres destins ...


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Couverture

Le Portugal à la rencontre de trois mondes

Afrique, Asie, Amérique aux XV-XVIe siècles

Guy Martinière
  • Éditeur : Éditions de l’IHEAL
  • Année d'édition : 1994
  • Date de mise en ligne : 3 mars 2014
  • Collection : Travaux et mémoires
  • ISBN électronique : 9782371540071

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Référence électronique :

MARTINIÈRE, Guy. Le Portugal à la rencontre de trois mondes : Afrique, Asie, Amérique aux XV-XVIe siècles. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de l’IHEAL, 1994 (généré le 14 mars 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/iheal/2141>. ISBN : 9782371540071.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782907163378
  • Nombre de pages : 190
 

© Éditions de l’IHEAL, 1994

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Autant, si ce n'est plus que pour l'Espagne, les Grandes découvertes ont été, pour le Portugal, un véritable mythe fondateur. En un siècle et demi, de 1415 aux années 1550 , un pays de dimension modeste (90000 km2) , situé au sud d'une Europe médiévale confrontée en Méditérranée à l'Islam, peuplé d'un peu plus d'un million d'habitants, a mis en relation, de façon directe, grâce à sa maîtrise des routes de la mer océane, cet extrême Occident de l'Ancien Monde avec les "Trois Mondes" d'Afrique, d'Asie et d'Amérique.

Le Portugal donnait ainsi au Monde sa dimension planétaire et l'Europe, grãce au Portugal, affirmait outre-mer sa "Renaissance". Cet ouvrage, qui est un manuel de synthèse, décrit les principaux évènements de cette vaste fresque maritime, chantée dès 1572 par Luis de Camões dans son poème épique des Lusiades. De l'Afrique aux Indes d'Asie, du Brésil ou du Labrador à la Chine ou au Japon, cette histoire des découvertes portugaises évoque les rencontres multiples où le destin de l'Europe s'est trouvé confronté à tant d'autres destins ...

Sommaire
  1. Introduction

    1. L’épopée des Grandes découvertes maritimes, mythe fondateur d’une nation
  2. Première partie. Le Portugal, l'atlantique et l'Afrique (1415-1481)

    1. 1. Le Portugal, le Maroc et la “Méditerranée atlantique ”africaine (1415-1446)

    2. 2. Les croisades marocaines, frontières d’outre-mer de la Reconquista

  3. Deuxième partie. Le Portugal, l'atlantique et les “Trois Mondes” (1481-1495)

    1. 3. L’Afrique atlantique, des Tropiques à l’Equateur

    2. 4. Exploitation de l’empire atlantique africain et réorganisation de l’État monarchique

    1. 5. L’Afrique et les “Portes de l’Inde” : la voie de l’Atlantique Sud et l’Éthiopie du Prêtre Jean

    2. 6. L’Atlantique lusitanien entre l’Asie et l’Amérique

  1. Troisième partie. Le Portugal, des frontières de l'Europe aux frontières du monde (1495-1550)

    1. 7. Vers l'empire d'outre-mer et l'épuisement de la dynamique des “frontières” maritimes

    2. 8. La maîtrise de l'Atlantique, des “Portes de l'Inde” à la “Route des Indes”

    3. 9. L'irruption du Brésil sur la “Route des Indes”

    4. 10. Le choix de l’empire, du Maroc des croisades aux conquêtes du “Gouvernement” des Indes, de la Mer Rouge au détroit de Malacca

    5. 11. La diplomatie des grandes ambassades en Ethiopie et en Chine et le partage ibérique du Pacifique (1529)

    1. 12. Les derniers espoirs de l’expansion portugaise (Brésil, Japon) et la diplomatie des missions de la Compagnie de Jésus

  1. Conclusion. Découvertes, humanisme et empire : entre l'utopie et les croisades

  2. Epilogue. “Deux” ou “Trois” Mondes ?

  3. Bibliographie

  4. Chronologie

Introduction

L’épopée des Grandes découvertes maritimes, mythe fondateur d’une nation

1Pour le Portugal, l’épopée des Grandes découvertes maritimes est un véritable mythe fondateur. Que l’on y songe : en un siècle et demi, un pays d’environ 90 000 km2, peuplé d’un peu plus d’un million d’habitants, situé aux “frontières sud” d’une Europe médiévale confrontée en Méditerranée à l’Islam, a contribué à mettre en relation, de façon directe, par sa maîtrise des routes de la mer océane, cette même Europe avec les autres continents, les “Trois mondes” - d’Afrique, d’Asie et d’Amérique. Le Portugal a donné au Monde une dimension planétaire que la fragmentation en espaces clos, isolés les uns des autres, ignorait jusqu’alors.

2Un tel événement ne pouvait que frapper l’imagination des contemporains. Fascinés par la “mission” historique de cette “nation”, ils trouvèrent son poète en Luís de Camões (Camoëns) : en dix “chants”, Camões proclama combien les fils des “Lusiades”, dans son poème épique imprimé en 1572, n’avaient rien à envier aux héros de l’Antiquité gréco-romaine puisqu’ils étaient, à tout le moins, leurs égaux. A l’horizon de la Méditerranée se substituait donc l’horizon planétaire. En “découvrant le Monde”, l’Europe, grâce au Portugal, ne pouvait-elle faire moins que d’affirmer sa “Renaissance” ?

3Cinq cents ans après, le mythe fondateur de ces Grandes découvertes fait naturellement l’objet de commémorations. Ces commémorations ont lieu au Portugal, bien sûr, mais aussi en Espagne, la “nation” complice et rivale du prodigieux destin. L’année 1992 a d’ailleurs identifié le destin de l’Espagne à cette “rencontre des deux mondes” représentant, par le 12 octobre 1492, avec le premier voyage de Christophe Colomb, l’irruption de l’Europe dans un “Nouveau Monde” qui sera baptisé “Amérique” quinze ans plus tard. La plupart des autres nations européennes ont rappelé combien l’initiative des deux pays ibériques a réussi à détourner au profit de sa seule partie occidentale le destin de l’immense “Ancien Monde”, l’entraînant vers une expansion planétaire grâce au franchissement de la “Mer ténébreuse”. Parmi les nations du continent “découvert”, celles du “Nouveau Monde”, une initiative de l’historien mexicain Miguel León Portilla, a permis à l’Unesco de transformer en “rencontre des deux mondes” ce moment clé de la culture universelle.

4Pourtant, l’affaire n’est pas simple : affirmer le principe de la “découverte” ne signifie-t-il pas, en même temps, justifier sa conséquence immédiate, à savoir la conquête, et donc l’empire colonial, la colonisation du monde par les nations européennes ?

5Or, la décolonisation est un des mythes fondateurs du monde contemporain. L’Amérique, il y a cent cinquante à deux cents ans, l’Asie et l’Afrique depuis une ou deux générations, ont vécu à l’heure de l’indépendance nationale. Au début des années 1950, au moment où se posaient les problèmes de “sous-développement” et de “développement” des “jeunes nations” de ces trois continents, entre un Occident conduit de part et d’autre de l’Atlantique par les Etats-Unis d’Amérique et un “monde socialiste” alors guidé par l’Union soviétique, émergeait, sous la tutelle d’Alfred Sauvy et de Georges Balandier, le concept de “tiers monde”. Comme le “tiers état”, à la veille de la Révolution française, qui avait affirmé détenir les clés du destin de la Nation face aux deux autres ordres de la société, le clergé et la noblesse, le “tiers monde” révélait des aspirations nouvelles, celles du développement des jeunes nations ayant subi la colonisation. Est-il donc possible de commémorer aujourd’hui la “découverte” en la détachant de la “conquête” et de la “colonisation” ?

6Les peuples et les gouvernements s’interrogent. Les historiens aussi. En Europe, les nations rivales du Portugal et de l’Espagne ne contestent plus l’antériorité ibérique de la découverte. Les empires, au sens colonial du terme, sont morts. L’exemple des découvertes et des conquêtes ayant été donné, il avait bien fallu le suivre.

7Au Portugal, l’enjeu est fondamental. En 1960, la communauté internationale des historiens avait été invitée à commémorer le Cinquième centenaire de la mort du prince Henri - Dom Henrique -. L’initiative d’un État, célébrer le grand dessein de l’expansion maritime à travers Henri le Navigateur, n’ouvrait-elle pas une voie naturelle aux fondations de l’Empire outre-mer, un Empire alors en proie aux guerres de la décolonisation ?

8Pourtant, depuis 1988, et pour de longues années - au moins jusqu’à l’an 2000, le cinquième centenaire de la découverte du Brésil - l’initiative a été prise de “commémorer les grandes découvertes portugaises”. Les grandes fêtes de la mémoire collective connaissent donc un intérêt retentissant : outre 1989 et 1992, le Bicentenaire de la Révolution française et le Cinquième centenaire du premier voyage de Christophe Colomb, entre Paris, Barcelone et Séville, il y avait une place pour Lisbonne.

9Après l’engouement de l’Exposition universelle faisant de Séville et l’Andalousie, au nom de l’Espagne, le centre de manifestations grandioses, Lisbonne prépare l’Exposition internationale de 1998, la dernière d’un millénaire qui s’achève, sous les auspices de la commémoration du voyage de Vasco da Gama aux Indes d’Asie. Pour mieux renouveler le dialogue de l’Occident avec l’Orient ?

10Car il est évident que l’on ne commémore pas à Lisbonne, depuis 1988, le cinquième centenaire des Grandes découvertes portugaises comme on avait commémoré “1460”, il y a trente ans. La question ainsi posée est aussi un défi pour les historiens d’aujourd’hui : l’épopée portugaise des Grandes découvertes pouvait-elle être autre chose que les fondements de la construction de l’Empire ?

11Dans une certaine mesure, cette question avait été tranchée par un autre poète, Fernando Pessoa. Commentant les remarques de celui qu’il appela de façon originale, le “super-Camoëns”, José Augusto Seabra constatait : “l’important pour le Portugal, n’a jamais été, ni ne sera jamais, la fondation d’un empire colonial”. Et il citait cette phrase de Pessoa, écrite dès 1934 : “pour le destin qui sera, je le présume, celui du Portugal, les colonies ne sont pas indispensables”. En échos, l’historien Jaime Cortesão, le grand historien portugais des découvertes, n’avait-il pas évoqué, à Bruxelles, en 1930, “l’expansion des Portugais dans l’Histoire de la Civilisation” ?

12Aujourd’hui, ne remarque-t-on pas que la place occupée par “le Portugal dans l’ouverture du monde” passe d’abord par son rôle de “messager” de l’Europe vers le Monde autant que des autres mondes vers l’Europe, faisant des “découvertes” le symbole d’une double “rencontre” dont la colonisation n’était qu’une des options possibles de l’accomplissement du destin ? Ne va-t-on pas jusqu’à dire que le Portugal est “le pionnier du dialogue Nord-Sud”, montrant désormais les caractéristiques techniques et scientifiques d’une “culture des découvertes” qui a engendré l’esprit de l’Humanisme et de la Renaissance ?

13Le débat est loin d’être clos. Mais toujours est-il que l’épopée des Grandes découvertes n’apparaît pas seulement comme un voyage sur les mers océanes - Atlantique, Indien, Pacifique - vers les Trois mondes - Afrique, Asie, Amérique, un voyage à l’extérieur du Portugal - outre mer -, mais aussi comme un voyage à l’intérieur même du Portugal. Un voyage initiatique tout autant - vertu de l’Histoire - que cathartique.

14Alors que le Portugal s’interroge sur son nouveau destin et la place qu’il pourrait occuper au carrefour de l’Europe et du Monde, alors qu’il cherche de nouveaux horizons, l’épopée portugaise des Grandes découvertes aide à prendre la mesure de deux évènements : la découverte d’un pays qui a puisé en lui-même les ressources suffisantes pour conduire un moment de l’expansion européenne dans le Monde ; la découverte de trois autres mondes à partir de laquelle les peuples ont su établir des relations qui ont dépassé - et de beaucoup - le seul cadre de rapports de domination.

Première partie. Le Portugal, l'atlantique et l'Afrique (1415-1481)

1. Le Portugal, le Maroc et la “Méditerranée atlantique ”africaine (1415-1446)

1Selon le chroniqueur Gomes Eanes de Zurara (1410 ?-1474), qui proposa un récit de l’épopée portugaise au milieu du xv° siècle, le 25 juillet 1415, une flotte énorme de deux cents navires et quarante cinq mille soldats quitta le Tage. Elle était commandée par le roi D. João I (1357-1433) en personne, assisté de trois de ses fils, le prince héritier D. Duarte (1391- 1438), et les deux infants D. Pedro (1392-1449)) et D. Henrique (1394- 1460). Au large du Cap Saint-Vincent, la flotte rendit hommage au saint patron du Royaume dont les reliques avaient été transportées à Lisbonne. Elle arriva à Lagos. Là, l’objectif de l’expédition fut officiellement déclaré : la conquête de la ville de Ceuta, le port le plus riche du Maroc des Mérinides, véritable carrefour des routes de caravanes de l’or et des esclaves en provenance de l’Afrique noire et des routes des épices et de la soie en provenance d’Orient et port d’exportation vers le Portugal et l’Europe du blé, du sel et du cuivre. Religion, conquête militaire et commerce étaient donc étroitement liés.

2Le débarquement eut lieu le 15 août. La ville fut conquise le soir même. D. Pedro et D. Henrique furent faits chevaliers par leur père et nommés, le premier duc de Coimbra, le second duc de Viseu. Les frontières de l’outre-mer, pour la première fois, avaient été franchies. Certes, le franchissement des quelques kilomètres séparant l’Europe de l’Afrique, à l’extrémité d’un détroit laissant les eaux du grand lac méditerranéen se mêler aux flots de la Mer océane, ne constituait évidemment pas, en soi, une “découverte maritime”. Mais ce franchissement allait devenir un symbole et le point de départ de l’aventure de l’Europe chrétienne au-delà des mers.

3En fait, la conquête de Ceuta avait été minutieusement préparée et le terrain reconnu depuis plusieurs années. Un certain João Afonso, originaire de l’Algarve, administrateur du Trésor royal, s’était efforcé de convaincre le maître de la nouvelle dynastie d’Avis, D. João I, de la nécessité de prendre une initiative importante afin de ne pas laisser le champ libre aux voisins de Castille. Ceux-ci avaient déjà pillé le port marocain de Tetouan en 1399 ; ils venaient de soutenir dans les toutes premières années du siècle nouveau, les expéditions maritimes aux Canaries, conduites sous l’impulsion de Jean de Bethencourt, de Rouen, et de Gadifer de la Salle, de Saintes.

4La ville de Porto s’était associée à l’initiative de la conquête de Ceuta ; elle finançait plus du tiers de l’armement de la flotte. Lisbonne finançait sa part. De même que certains intérêts anglais proches de la reine Philippa de Lancastre (1360-1415) mais aussi des armateurs de Galice, de Biscaye, de Bretagne, des Flandres, bref de tout l’Atlantique en gestation. La noblesse la plus traditionnelle du Portugal fut aussi associée à l’intervention, même celle qui avait été écartée du pouvoir par la Révolution de 1383.

5En effet, que pouvait faire cette noblesse, habituée à percevoir les revenus des expéditions militaires de pillage, cette noblesse qui avait conquis les deux tiers du territoire portugais lors de la Reconquête, de Lisbonne (1147) à Tavira (1238) ? Elle avait joué un rôle essentiel en permettant à D. Afonso III (1210-1285) d’achever la conquête d’El Gharb, c’est-à-dire l’Algarve, en 1249, avec les villes de Faro et de Silves. Mais cette noblesse, qui avait tellement bénéficié de la part de la monarchie des donations de terres au-delà du Tage, était désemparée de se voir empêchée de poursuivre toute nouvelle expédition militaire dans la péninsule même depuis la paix retrouvée avec la Castille lors du traité de 1411. Elle avait grand besoin de renouveler ses activités. La bataille d’Aljubarrota (1385) avait sonné le glas politique de sa fraction la plus traditionnelle et le maître d’Avis, D. João, avec l’aide du connétable Nuno Álvares Pereira (1360- 1431), s’était efforcé de la soumettre. Mais, en puisant, depuis le 6 avril 1385, dans les assises de la dynastie nouvelle, une alliance anglaise consacrée par le traité de Windsor le 9 mai 1386, D. João et Nuno Álvares Pereira étaient parvenus à canaliser ses ambitions tout en s’attachant à identifier et promouvoir de nouveaux objectifs susceptibles de la satisfaire. En un certain sens, le monastère de Sainte Marie de la Victoire de Batalha remplaça dans la mémoire collective le monastère d’Alcobaça, fondé par Afonso Henriques (1109-1185) et devînt le symbole de la substitution de la Maison de Bourgogne par la Maison d’Avis.

6La reconquête, achevée depuis plus d’un siècle sur le territoire portugais, lontemps compensée par les guerres féodales entre les monarchies ibériques rivales, fut ainsi remise à l’ordre du jour, mais outre-mer, sur les rivages de ce Maroc dominé par l’Islam, riche d’une civilisation avec laquelle, au demeurant, d’intenses relations commerciales et culturelles continuaient de s’exercer à partir de l’Algarve. L’expédition contre Ceuta satisfaisait cette noblesse en proie au doute que la Révolution de Lisbonne, en 1383-1385, avait supplantée et que la bourgeoisie marchande s’efforçait de renforcer en lui donnant de nouvelles frontières maritimes.

7Ceuta conquise et pillée, un choix devait être fait : il fallait ou revenir au point de départ ou poursuivre et développer la percée pour mieux la protéger. L’infant D. Henrique reçut la charge de sa défense. Trois ans plus tard, il recevait une autre charge, celle de “régent et gouverneur” de l’Ordre du Christ, fondé en 1319 et localisé à Tomar, charge confirmée définitivement par D. João et le Pape Martin V en 1420. Les très riches revenus de cet Ordre permettaient de stimuler les croisades “contre les Sarrazins et autres Infidèles” non seulement en Afrique, bien sûr, mais aussi “dans d’autres régions voisines”. D. Henrique exerça cette charge pendant quarante deux ans, jusqu’à sa mort, en 1460.

8La défense de Ceuta se concilia aussi avec l’essor économique de l’Algarve, notamment celui du port de Lagos au détriment de Silves. Or l’Algarve venait de trouver dans le développement des activités sucrières de nouvelles richesses dont l’Europe était friande mais qui nécessitait aussi d’importants besoins en main-d’œuvre esclave. De plus, pourquoi ne pas essayer d’aller chercher l’or à sa source, c’est-à-dire au point de départ des routes caravanières du désert, l’or mais aussi le cuivre, le sel et quelques autres produits et donc contourner, si on ne pouvait le conquérir entièrement, ce territoire marocain par une route maritime vers le Soudan, longeant les côtes de l’Afrique ?

9En fait, la monarchie portugaise fut confrontée à un véritable dilemme : conquérir les terres du Maroc des Mérinides qui constituaient sa nouvelle frontière de proximité outre-mer dans le prolongement direct de l’Algarve, ou conquérir les terres d’Afrique dont le Maroc capturait les richesses en s’attachant pour ce faire, à entreprendre le long des côtes africaines l’aventure maritime des nouveaux horizons de l’Atlantique, c’est-à-dire ouvrir le cycle des découvertes outre-mer. Pendant près d’un siècle et demi, de D. João I à D. Sebastião, la monarchie portugaise hésita entre ces deux choix. Jusqu’en 1460, l’infant D. Henrique s’efforça de concilier les stratégies afin d’essayer de profiter du mieux possible de leur effet de synergie. Mais tenir l’équilibre entre ces deux objectifs était chose difficile et exceptionnelle. Le plus souvent, les phases mêmes de l’expansion furent rythmées par les arbitrages - et les contingences - imposés par les choix entre ces deux objectifs.

10Ainsi, encercler le Maroc, le Maroc d’Alcacer, de Fès et de Tanger car les Mérinides ne contrôlaient plus Marrakech ni le Sahara, signifiait, en 1415-1420, s’appuyer sur le contrôle des îles de ce que l’on a appelé la “Méditerranée atlantique” africaine : les archipels de Madère, des Canaries et des Açores.

11Madère, l’île du bois, n’est qu’à 700 kms au large de Safi et de Mogador. En 1418-1419, toujours selon Zuzara, l’île de Porto Santo était reconnue par João Gonçalves Zarco, le petit-fils de João Afonso, et Tristão Vaz Teixeira. En 1420, ceux-ci conduisirent une première tentative de peuplement avec Bartolomeu Perestrello dont la famille, originaire de Plaisance, en Italie, s’était installée à Lisbonne à la fin du xive siècle. Mais l’île de Madère n’aurait-elle été reconnue -redécouverte ?- véritablement que quelques années plus tard en 1425 ? Quoiqu’il en soit, la colonisation fut entreprise dans la foulée des années 1425 et, à la mort de D. João en 1433, le nouveau roi D. Duarte (1391-1438) fit donation de Madère, Porto Santo et Desertas à son frère Henrique. Ce dernier octroya des capitaineries aux découvreurs quelques années plus tard : la capitainerie de l’île de Porto Santo fut confiée à Bartolomeu Perestrello en 1446 et, dans l’île de Madère, celle de Funchal fut attribuée à João Gonçalves Zarco en 1450 comme celle de Machico l’avait été à Tristão Vaz Teixeira dès 1440.

12L’objectif de la conquête des Canaries, les “Iles Fortunées”, ne fut par contre pas atteint en raison de la rivalité avec la Castille. Un gros effort avait pourtant été déployé dès 1424 en direction de la Grande Canarie : une armada commandée par D. Fernando de Castro comprenait deux mille cinq cents hommes et cent vingt chevaliers. Mais l’expédition fut un échec, réitéré en 1427 puis en 1434.

13Toutefois, l’échec canarien semble avoir été compensé par la réussite des Açores dont le groupe central et oriental des îles aurait été découvert - redécouvert ?- dès 1427 par Diogo de Silves. Si la colonisation des Açores a été beaucoup plus tardive, l’expédition de 1427 aurait permis de mieux maîtriser les techniques de la navigation hauturière, celles tout au moins de la boussole et du point à l’estime sans anticiper sur les autres modes de calcul du point.

14L’Ordre du Christ fut très étroitement associé à cette épopée açoréenne : Gonçalo Velho, un croisé de Tomar, aurait reconnu à nouveau l’ile de Santa Maria le 15 août 1432, puis l’île de São Miguel dont il allait devenir capitaine donataire à la mort de D. Henrique. L’île de Terceira fut découverte en troisième lieu. Mais l’impact de la colonisation ne se produisit surtout qu’à partir de 1439 et Diogo de Teive ne reconnut les îles de Flores et Corvo, qui font partie du groupe occidental de l’archipel, qu’en 1452.

15De fait, ces neuf îles, étirées sur près de 600 kms, dont la plus proche était à 1300 kms de Lisbonne, constituent bien un espace à part dans cet Atlantique africain de D. Henrique, un espace dont le contrôle joua un rôle essentiel dans la maîtrise de la percée vers l’Afrique noire à partir du franchissement du cap Bojador. Elles permettaient de sortir des routes de cabotage, dont les vents et les courants le long des côtes désertiques freinaient considérablement la progression des navigateurs. A tel point que l’exploration de la côte africaine entreprise systématiquement depuis 1421, sans doute avec l’aide du cartographe Jaime de Majorca, se révélait extrêmement difficile. Un certain Gil Eanes était bien parvenu jusqu’au Cap Bojador en 1433 mais n’avait pas réussi à le doubler. Qui était ce Gil Eanes ? L’historien Jaime Cortesão a estimé qu’il s’agissait d’un étudiant de l’Université de Lisbonne originaire de Lagos et qu’il convenait de considérer que son expédition était une des pièces maîtresses de l’entreprise des découvertes réalisées sous les auspices de la science nautique, cette science qui trouva dans l’école des mathématiciens et cartographes de Sagres une consécration de l’esprit de l’humanisme. Peut-être. En tout cas, toujours est-il que, l’année suivante, en 1434, alors que la troisième expédition ordonnée par D. Henrique vers les Canaries échouait, Gil Eanes parvenait à son objectif : le Cap Bojador (Cap Juby) était franchi ; il faisait face, sur le continent, à ces îles des Canaries qui échappaient au Portugal.

16Or, la route du retour au-delà du Cap Bojador supposait de maîtriser la navigation hauturière : il fallait prendre directement vers l’Ouest par delà les Canaries, puis Nord-Ouest jusqu’à la hauteur des Açores orientales et, de là, cap à l’Est, vent dans le dos, jusqu’au sud du Portugal.

17L’expérience fut renouvelée l’année suivante où Gil Eanes naviguait en compagnie d’Afonso Gonçalves Baldaia. Cette nouvelle expédition permit de plonger vers les côtes désertiques sans risque majeur : cinquante lieues furent franchies en 1436, puis cinquante autres l’année suivante lorsqu’Afonso Gonçalves Baldaia, seul cette fois, proclama avoir atteint le fameux Rio de Ouro, un des points de départ de ces caravanes transhariennes de l’or et des esclaves qui fascinait Lagos depuis plus de vingt ans.

18Mais la réalité était autre : le Rio de Ouro n’était pas le fleuve Sénégal et surtout, en 1437, Lagos et Lisbonne étaient alors préoccupées par un autre projet digne de la prise de Ceuta : le siège de Tanger.

19Le moment, a priori, pouvait être bien choisi pour reprendre l’initiative des croisades marocaines. Le succès de Ceuta demeurait dans toutes les mémoires. Le nouveau souverain, D. Duarte, avait besoin d’un coup d’éclat pour affirmer son pouvoir. Le Pape avait rédigé une bulle pour la nouvelle croisade. La noblesse portugaise, tenue en respect par D. João, redressait la tête. Les initiatives de contournement maritime chères à D. Henrique, en dépit des succès à Madère et aux Açores, marquaient le pas. Surtout, la longue durée de cette voie maritime devenait exaspérante et apparaissait comme une preuve de faiblesse, voire d’inefficacité aux yeux d’une noblesse que la paix avec la Castille, signée en 1431 au traité de Médina del Campo, avait mécontentée. De plus, Nuno Álvares Pereira, le connétable redouté, venait de mourir.

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