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Le postmodernisme

De
190 pages
Voici décrit les principaux motifs de la théorie sociale et culturelle postmoderne en simplifiant l'abord de la pensée post-68 (Baudrillard, Deleuze, Derrida, Lyotard, Foucault, Guattari). Ce livre a pour ambition de clarifier les incompréhensions et les erreurs qui ont alimenté les débats parfois polémiques concernant ce courant de pensée. Le postmodernisme n'est pas une constellation théorique, il déploie aussi ses valeurs propres au sein d'une utopie assumée.
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Thomas Seguin
Le postmodernisme
Une utopie moderne
L’ouvrage, qui se veut introductif, décrit les principaux
motifs de la théorie sociale et culturelle postmoderne,
en simplifiant l’abord de la pensée post-68 (Baudrillard,
Deleuze, Derrida, Lyotard, Foucault, Guattari). Ce livre
a l’ambition de clarifier les incompréhensions et les
erreurs qui ont alimenté les débats parfois polémiques Le postmodernismeconcernant ce courant de pensée. Il a le grand avantage
de relire les textes essentiels, de les composer de façon
lisible, en cernant la composante progressive de la pensée
postmoderne.
À travers des champs variés, social et culturel, Une utopie moderne
esthétique et artistique, philosophique et métaphysique,
l’essai explore la sensibilité d’une avant-garde toujours très
actuelle pour les sociétés contemporaines. Nous sommes
les témoins d’une synchronie manifeste entre tous ces
changements qui offrent des configurations inédites pour
la pensée et l’action.
Le postmodernisme ne représente pas simplement
une constellation théorique car il déploie aussi ses valeurs
propres au sein d’une utopie assumée. Construire un
développement humain et une civilisation nouvelle sur des
fondations qui seraient épurées des pathos de la modernité.
Et si, finalement, le postmoderne était moderne ?
Docteur en sociologie de l’université Paul Valéry de
Montpellier, Thomas Seguin est également diplômé de
l’Institut d’études européennes de Bruxelles et de l’Institut
d’études politiques de Grenoble. Spécialiste du courant
de pensée postmoderne, il est actuellement enseignant-
chercheur à l’université Galatasaray d’Istanbul.
ISBN : 978-2-336-00638-3
19 e
Pour Comprendre
Le postmodernisme
Thomas Seguin
Une utopie moderne
Pour ComprendreLE POSTMODERNISME

Une utopie moderne























Pour Comprendre
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

L’objectif de cette collection Pour Comprendre est de
présenter en un nombre restreint de pages (176 à 192
pages) une question contemporaine qui relève des
différents domaines de la vie sociale.
L’idée étant de donner une synthèse du sujet tout en
offrant au lecteur les moyens d’aller plus loin, notamment
par une bibliographie sélectionnée.
Cette collection est dirigée par un comité éditorial
composé de professeurs d’université de différentes
disciplines. Ils ont pour tâche de choisir les thèmes qui
feront l’objet de ces publications et de solliciter les
spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair,
de faire des synthèses.
Le comité éditorial est composé de : Maguy Albet, Jean-
Paul Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel,
Gérard Marcou, Pierre Muller, Bruno Péquignot, Denis
Rolland.

Dernières parutions

Nicolas BALTAZAR, La place des salariés dans l’entreprise
de demain. Que cache la rationalisation des entreprises
françaises ?, 2012.
Denis MONNEUSE, Les jeunes expliqués aux vieux, 2012.
Gérard PARDINI, Grands principes constitutionnels. Institutions
publiques françaises, deuxième édition, 2012.
Bernardin MINKO MVE, L’anthropologie, 2012.
Georges M. CHEVALLIER, Systèmes de Santé. Clés et
comparaisons internationales, nouvelle édition, 2011.
Charles KORNREICH, Une histoire des plaisirs
humains, 2011.
Jean-Jacques TUR, Les nouveaux défis démographiques, 7
milliards d’hommes… déjà !, 2011.
Thomas Seguin



LE POSTMODERNISME

Une utopie moderne












































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00638-3
EAN : 9782336006383



Introduction
Symbole de la radicalité des années 1960 et 1970,
Baudrillard, Derrida, Deleuze, Foucault, Lyotard, Guattari
représentent une constellation d’auteurs qui ont sensiblement
renouvelé la tradition philosophique et contribué à construire la
critique de la société actuelle. Nous n’avons pas fini de
redécouvrir le patrimoine philosophique français. Depuis deux
décennies, une génération de philosophes est en train de
s’éteindre, leurs pensées perdurent néanmoins aux quatre coins
de la planète. La pensée postmoderne est certes renommée à
l’étranger mais elle demeure, dans sa culture d’origine, quelque
peu ignorée alors qu’on l’affuble du vocable de french theory
outre-Atlantique. Les traits communs s’esquissent pourtant au
fur et à mesure des relectures successives et des réécritures
singulières. Il semble aujourd’hui que le postmodernisme
n’était pas une mode. Nous découvrons, ou redécouvrons, un
moment philosophique marquant de l’histoire intellectuelle
mais aussi sociale et politique de notre pays, qui a encore un
avenir certain.
Cette pensée fait partie de ces traditions intellectuelles
délaissées comme les vestiges d’une époque. Elle a été
emportée par la vague néo-libérale des années 1980, et la
pensée unique désormais à bout de souffle. Parce qu’il remettait
en cause le modèle de développement occidental, parce qu’il se
situait dans une refondation culturelle et politique de notre
civilisation, le courant postmoderne fut assimilé à un
phénomène intellectuel qui défiait le progrès, un mouvement
1symptomatique de la « défaite de la pensée » . Mais la situation
contemporaine a changé la donne. Ce qui paraissait être une
transgression devient, dans nos temps agités, un progrès
culturel. Sous l’effet de la crise, tous les questionnements de ces
années-là se transforment en des perspectives pertinentes pour
envisager une nouvelle progressivité. C’est dans ce creuset de la
1 FINKELKRAUT Alain, La défaite de la pensée, Gallimard, Paris, 1987.
5

pensée radicale que nous pouvons trouver les sédiments des
solutions à notre futur incertain.
Les conceptions postmodernes et leurs critiques des
représentations modernes nous donnent accès à un diagnostic de
la modernité qui, au-delà des positions les plus normatives,
conserve une valeur conséquente afin de dessiner le relief de
notre temps. Trop souvent cependant, l’interprétation du
postmoderne s’accompagne d’un florilège de stéréotypes. Dans
les discours sociaux, le terme est à peine connu. Dans les
discours politiques, il n’est pas plus utilisé. Mais,
inconsciemment la cosmogonie postmoderne oriente désormais
graduellement les modalités de l’action dans un monde
complexe et reflète de plus en plus les formes quotidiennes de
la socialité. C’est pourquoi il s’agit de relire ces auteurs, en
établissant la généalogie de leur pensée, et peut-être également
tenter de les réécrire, c’est-à-dire de les perpétuer, face aux
enjeux qui sont les nôtres. Il est impossible de comprendre la
philosophie postmoderne sans la replacer dans un contexte
social et culturel qui constitue le terreau de son élaboration.
Les soubresauts économiques et politiques indiquent un
contexte, ils révèlent une situation de transition de plus en plus
manifeste. D’autres fondations sont susceptibles d’asseoir notre
développement. C’est bien une nouvelle matrice qui émerge ;
nouvelles façons de voir le monde et de le construire, nouvelles
modalités de se comprendre soi-même comme de se lier aux
autres. Le terme « post-moderne » constitue le mot provisoire
pour décrire ce mouvement de définition, quand une époque
cherche ses racines, pour déchiffrer son présent, et se projeter
dans l’avenir. À travers l’hypothèse de la postmodernité, nous
avons la description d’un changement qui irrigue
transversalement toutes les strates de l’activité contemporaine.
En quoi la philosophie postmoderne fait-elle écho à la
société et à ses besoins ? Comment représente-t-elle les
tendances de la société actuelle ? Quel rapport y a-t-il entre
cette image de la pensée et les mouvements ou traits socio-
6
2historiques de notre époque ? La nécessité de cerner la
transition que nous vivons est profondément nécessaire à notre
évolution. Car, comme l’a écrit le sociologue Mills, un des
précurseurs de ce changement, « toute société doit en effet se
comprendre en fonction de la période spécifique où elle
3s’inscrit » . Les postmodernes éprouvent le désir de situer le
contemporain non pour lui-même mais pour que les individus se
donnent une meilleure représentation de leurs vies personnelles.
Au cœur de l’ossature de la société moderne, et de la
postmodernité naissante, se trouve « la psychologie d’un certain
4nombre d’hommes et de femmes » dont nous faisons partie .
Or, pour trouver le contemporain, nous devons relever le
défi de la pensée, prendre le risque d’étudier la profondeur du
changement, c’est-à-dire entreprendre le travail de fond sur
notre civilisation et nos modes de développement. Et le champ
des idées n’est pas dénué d’intérêt dans cette optique. La réalité
idéologique est bien une réalité sociale parce que les idées sont
des « idées-forces » à partir du moment où elles constituent des
5représentations collectives, elles sont « des forces agissantes » .
Les petits changements n’apporteront que de petites évolutions,
c’est dans une vision d’ensemble qui va à la racine de nos
représentations, que nous comprendrons et reconstruirons, de
manière plus extensive, la réalité qui est la nôtre.
Pour certains, la pensée postmoderne ne se distinguerait pas
des mouvements anti-modernes. Trop réactionnaire, seulement
critique, excessivement radicale, une telle philosophie
exprimerait, de façon uniquement déconstructive, une
désillusion manifeste quant à la modernité. Pour d’autres, au
contraire, ce courant s’appréhende comme un renouveau du
modernisme dans son essence la plus avant-gardiste, en
dessinant les horizons du progrès social. Est-ce un courant de
2 DELEUZE Gilles, GUATTARI Félix, Qu’est ce que la philosophie ?,
Minuit, Paris, 1991, p. 58.
3 MILLS Charles Wright (1959), L’imagination sociologique, La découverte,
Paris, 1997, p. 152.
4 Ibidem.
5 DURKHEIM Émile (1912), Les formes élémentaires de la vie religieuse,
Éditions du CNRS, Paris, 2008.
7

pensée qui se situe contre la modernité ou représente-t-il une
avant-garde qui incarne la modernité ? Pour clarifier son
utilisation, il s’agit pour nous d’élaborer une petite écologie du
postmodernisme, pour en user, de manière plus juste, et en
fonction d’une autre économie du terme.
Nous explorons donc, de façon préliminaire, les raisons qui
ont amené, à l’origine, les postmodernes, aux creux des années
1960-1970, à questionner, sur un plan théorique et pratique, la
modernité sociale et culturelle ; tout en se situant dans le
prolongement de divers mouvements sociaux (Chapitre 1).
L’ethos postmoderne se nourrit ainsi du sentiment que les
idéaux modernes sont déchus voire oubliés, parce que la science
et l’émancipation ne sont plus un couple indubitable, car les
deux idéologies dominantes de la modernité ne sont, toutes
deux, pas exemptes de dérives. C’est donc une certaine « rage
contre la raison » qui pousse les postmodernes à envisager des
formes renouvelées pour la pensée, notamment dans les
domaines intellectuels mais aussi esthétiques (chapitre 2), où ils
trouvent une source d’inspiration, architecturale et artistique,
fondamentale.
Nous montrons ainsi qu’au lieu de détruire tout principe de
rationalité, ces auteurs vont tenter de réanimer les idéaux
modernes, tout en les reformulant, avec pour objectif, la volonté
de proposer de nouveaux modèles de légitimation à la Science.
D’après eux, les problèmes socioculturels et politiques de la
modernité trouvent en effet leurs sources dans les fondations de
nos connaissances ; ces dernières étant intiment liées aux
fondations de nos actions. C’est pourquoi, ils pensent que la
crise intellectuelle coïncide avec la crise politique. L’episteme a
en effet une vocation primordiale dans l’organisation politique
de la société.
Par conséquent, dans la déconstruction de la philosophie
(chapitre 3) et de la physique (chapitre 4) modernes, comme
dans l’étude de la rationalisation et du positivisme (chapitre 5),
les penseurs postmodernes s’attacheront à estimer la nature des
systèmes de représentation en fonction des conséquences
sociales et individuelles qu’ils induisent : ainsi, reconstruire
graduellement des préceptes en accord avec une conception plus
8
large et adéquate de l’expérience. L’analyse des représentations
postmodernes dans le champ philosophique et scientifique
constitue dès lors une toile de fond pour concevoir la
pensée politique de ce courant. La reconstruction philosophique
est censée guider l’action politique dans sa prise en compte de
la différence, non plus envisagée comme une contradiction et
synonyme de fragmentation mais comprise comme un
enrichissement. C’est-à-dire un élément essentiel afin de
recomposer l’intelligibilité contemporaine.



Chapitre Premier
Une génération désenchantée











« Ni le libéralisme, économique ou politique, ni les
divers marxismes ne sortent de ces deux siècles
sanglants sans encourir l'accusation de crime contre
l'humanité. »
6
Jean-François Lyotard .
La faillite du politique
Les postmodernes sont le fruit d’une génération précise qui
provient d’un contexte historique et politique bien déterminé,
e celui du XX siècle. Après la première guerre mondiale, le poète
et philosophe Paul Valéry, exprime déjà l’idée selon laquelle les
civilisations sont mortelles, et leur vie est menacée non
seulement par la crise militaire et économique mais, plus
fondamentalement, par une crise intellectuelle. Valéry énumère
ainsi les déceptions : l’illusion d’une culture européenne,
l’impuissance de la connaissance, les ambitions morales de la
7science dévoyées, la cruauté des applications scientifiques .
Rien ne sort indemne de cette crise lancinante, ni l’idéalisme, ni
le réalisme. Elle perdure et s’inscrit dans le déroulement de la
modernité, d’abord ensevelie derrière les mirages de puissance,
elle réapparaît, après la deuxième guerre mondiale, encore plus
éclatante. La faillite du politique que nous ressentons
actuellement de façon croissante n’est pas un épiphénomène
parce qu’elle s’incarne dans une crise intellectuelle et culturelle
de long terme.
En littérature, José Ortega y Grasset est un des premiers
auteurs à avoir employé le terme de « postmoderne ». Il
exemplifie bien ce qui peut se jouer dans les esprits de l’époque
montrant que tous les principes initiaux de la modernité sont en
6 LYOTARD Jean-François, Le Postmoderne expliqué aux enfants.
Correspondance 1982-1985, Galilée, Paris, 1988, p. 122.
7 VALERY Paul, La crise de l’esprit, Les classiques des Sciences Sociales,
bibliothèque numérique. Université du Québec, Chicoutimi.
Disponible sur : < http://classiques.uqac.ca/classiques/Valery_paul/ >
13

crise et que nous sommes entrés dans un exode qui nous conduit
8dans un autre espace historique, un autre état de l’existence .
L’historien Bernstein utilise, lui, l’expression « rage contre
la raison » pour dépeindre l’état d’esprit des postmodernes dans
9leurs efforts de déconstruction . A la sortie de la seconde guerre
mondiale, après Hiroshima et la barbarie nazie, le monde entrait
dans une guerre froide où la science jouait un rôle considérable.
La course aux armements et l’invention d’armes chimiques
n’étaient que les symptômes d’une orientation scientifique qui
nous entraînerait dans une industrialisation forcenée, une
consommation saturée, l’épuisement des ressources et les
désastres écologiques à partir des années 1970. La raison et la
politique sont ici liées dans la critique postmoderne car les
développements socio-techniques et socio-politiques vont de
pair. La difficulté à sortir d’un colonialisme impérialiste
symbolisait également la croyance en la suprématie universelle
du modèle occidental politique et intellectuel.
Pour certains encore, la modernité est inquestionnable.
Fukuyama, grand critique des postmodernes et tenant de la fin
de l’histoire, ne voit dans les deux guerres mondiales que des
empiricités contingentes. Elles ne concerneraient pas
directement l’effectivité et l’idéalité de la démocratie libérale et
10de l’économie de marché . Les postmodernes s’interrogent, a
contrario, sur la validité et la légitimité même de l’entreprise
libérale théorique et pratique. Cette doctrine a en effet dirigé,
sur un plan moral et militaire, le processus de colonisation ce
qui permet de nous demander en s’inspirant d’Aimé Césaire :
11« Le libéralisme est-il indéfendable ? » . La colonisation ne
répondait pas aux impératifs de la pensée éclairée à la base de la
8 ORTEGA Y GASSET José, Man and Crisis, WW.Norton, New York, 1962,
p. 10.
9 BERNSTEIN Richard, The New Constellation. The Ethical-Political
Horizons of Modernity/Postmodernity, The Massachusetts Institute Press,
1992.
10 FUKUYAMA Francis, The End of History and The Last man, Penguin,
New-York, 1992.
11 CESAIRE Aimé (1950), Discours sur le colonialisme. Discours sur la
négritude, Présence Africaine, Paris, 2004.
14

modernité, notamment en ce qui concerne les droits de
l'homme, l'autodétermination et l'émancipation. Dès lors, pour
les postmodernes, il n’est pas opportun de placer ce régime hors
de tout questionnement sous prétexte qu’il se situe au-dessus
des contextes factuels et empiriques, une entité anhistorique
12selon la doctrine néo-libérale des années 1980 et 1990 . Les
événements de 1968 ont, à cet égard, démontré un
essoufflement du libéralisme parlementaire et des institutions
13représentatives, ou la nécessité de leurs approfondissements .
Les crises récurrentes du capitalisme ont en outre
structurellement invalidé les variantes de la doctrine du
libéralisme économique si elles n’ont pas favorisé, dans le cas
de la crise de 1929, l’instauration des régimes fascistes et
totalitaires.
Le même constat pourrait être dressé pour le communisme.
L’oppression du régime soviétique vis-à-vis de toutes
oppositions politiques a sapé le matérialisme historique, et sa
dialectique sociale. Ce qui constituait une alternative potentielle
à l’idéologie dominante du libéralisme sembla, à terme,
pratiquement identique à ce à quoi elle s'opposait a priori. Elle
pouvait d’ailleurs accentuer les traits les plus néfastes du
système qu'elle critiquait par un processus de radicalisation et
une résistance obstinée. Utiliser en effet les mêmes armes que
ses adversaires en guise de stratégie de classe revenait à mimer
l’adversaire. Les États-Unis et l’Union soviétique avaient des
objectifs similaires d’armement, d’industrialisation, des
pratiques comparables de censure. Le communisme ne
représentait alors qu’une tentative de rattrapage slave de la
modernisation occidentale.
Les idéologies de la modernité semblent alors défigurées.
Les postmodernes se sont donc positionnés intellectuellement et
culturellement par rapport à la faillite d'un communisme figé
dans le stalinisme, par rapport à l'auto-proclamation du
libéralisme et sa sur-confiance en la validité de son système
politique, moral et économique. Le philosophe Jean-François
12 Thèse de Fukuyama.
13 LYOTARD Jean-François, Le différend, Minuit, Paris, 1984, p. 179.
15

Lyotard, qui a introduit le terme postmoderne sur la scène
française, écrit ainsi que ni le libéralisme, économique ou
politique, ni les divers marxismes, et le socialisme, ne sortent
e
du XX siècle sans encourir l'accusation de crimes contre
14l'humanité . Il caractérise la condition postmoderne par son
incrédulité à l’égard des méta-récits, qui sont autant des récits
15politiques que des « récits de légitimation du savoir » .
L’érosion du principe de légitimité du savoir est
fondamentalement l’érosion du récit moderne, une histoire
universelle de l'humanité entendue comme progrès vers une fin,
vers son propre accomplissement, une érosion de la croyance en
l’émancipation portée par la science et la technique. La
condition postmoderne est pleine du constat de la fragmentation
politique, c’est-à-dire finalement de la perte du fil de l’histoire.
Ce n’est pas la fin des grands récits car, pour Lyotard par
exemple, une multiplicité de micro-récits va surgir et proposer
des nouvelles narrations sur le monde. La fin des grands récits
n’est pas un autre grand récit sur l’ère qui s’achève et celle qui
s’ouvre, elle représente plus simplement la fin de la grande
16figure de l’alternative . Autant la cohésion individuelle que la
cohésion sociale se construisent par des récits, image
dialectique de la société, incarnant des principes de légitimation
du savoir, de la politique ou de l’Etat. Ce sont ces récits de
légitimation, ces récits qui ont préalablement façonné la
modernité, que les postmodernes déconstruisent :
« Dans la société et la culture contemporaine, société post-
industrielle, culture postmoderne, la question de la légitimité du
savoir se pose en d’autres termes. Le grand récit a perdu sa
crédibilité, quel que soit le mode d’unification qui lui est
17assigné : récit spéculatif, récit de l’émancipation. »
14 LYOTARD Jean-François, Le Postmoderne expliqué aux enfants, op.cit.
15 LYOTARD Jean-François, La condition postmoderne : rapport sur le
savoir, Minuit, Paris, 1979, p. 7.
16 LYOTARD Jean-François, Political Writings, University College London
Press, 1991.
17 LYOTARD Jean-François, La Condition postmoderne, op.cit, p. 63.
16

Il existe, selon Lyotard, deux grandes formes de récit
typiques de la modernité. Tout d’abord, il mentionne une
version politique qui a trait au récit de l’émancipation. Il repose
sur la croyance en l’émancipation de l’humanité en tant que
sujet de liberté. L’Etat prend en charge la formation du
« peuple » sous le nom de Nation, et le met en route sur la voie
du progrès. Savoir, science et raison conduisent vers
l’émancipation des peuples. Selon les termes du philosophe, le
récit de l’émancipation est un « jeu de langage » qui va
commander la pratique éthique, sociale et politique. Ce récit
comporte nécessairement des décisions et des obligations, en
l’occurrence des énoncés ne devant pas nécessairement être
vrais mais justes. Ensuite, le deuxième grand récit ayant eu une
grande importance dans l’histoire moderne est le récit
spéculatif, celui du parcours de l’esprit. Il est un jeu de langage
qui ne relève que du critère de vérité, construisant, par la
restitution des connaissances scientifiques, une
« métanarration » rationnelle. L’esprit a une histoire
universelle, une vie dont il faut organiser le développement en
autant de moment de son devenir. Le projet de Hegel, une
encyclopédie de tous les savoirs, cherchait à retracer un tel
parcours par une totalisation historique de leurs avancées. C’est
le sens du mot « métanarration », qui englobe toutes les
narrations scientifiques. À la différence du récit de
l’émancipation, le substrat politique est évincé dans ce projet :
« Le sujet du savoir n’est pas le peuple, c’est l’esprit
spéculatif. Il ne s’incarne pas, comme en France après la
Révolution, dans un Etat, mais dans un Système. Le jeu de
langage de légitimation n’est pas politique-étatique, mais
18philosophique. »
Chacun de ces récits a été discrédité faisant peser une
suspicion irréparable dans la conscience occidentale sur la
finalité de son histoire universelle. Le projet moderne perd ses
modes de légitimation. Le projet moderne perd ses repères dès
18 Ibidem, p 56.
17

l’instant où ces deux piliers, science et savoir, d’une part, et le
politique, d’autre part, sont délégitimés.
Le déclin de la puissance unificatrice des grands récits de la
spéculation et de l’émancipation ne nous paraît pas résulter d’un
nihilisme européen comme certains ont pu l’avancer. Il résulte
plutôt de l’auto-application de l’exigence scientifique de vérité
à cette exigence elle-même qui déconstruit inlassablement ses
fondations, ses découvertes. Il procède aussi de la spécialisation
même de la science. L’unité de la grande encyclopédie se
trouve fragmentée par une division du travail qui ne trouve pas
son principe d’organisation. La différenciation des disciplines
scientifiques fait apparaître de nouveaux jeux de langage et
provoque un éclatement des différentes aires du savoir en
sphères distinctes et autonomes. La science ne trouve pas les
modes appropriés de sa légitimation quant à son principe
interne d’organisation mais aussi quant à son interaction avec la
société.
La modernité n’a pas unilatéralement placé une confiance
aveugle en la science. Des courants philosophiques, politiques
et sociaux ont constitué une tradition critique essentielle à la
modernité elle-même. Ceux-ci n’étaient pas anti-modernes mais
ils ont néanmoins questionné la science dans ses prétentions à
connaître l’ensemble des aspects de la vie et à organiser les
sociétés humaines. Même opposé aux postmodernes, Habermas
19interroge lui aussi le rôle de la science dans la modernité . La
confiance dans la raison scientifique fut un trait singulier du
récit spéculatif et du récit de l’émancipation, qui a pu
s’exprimer dans le scientisme et le positivisme.
Le projet moderne n’a pas été abandonné ou oublié, nous
explique Lyotard, mais liquidé par le développement de la
modernité elle-même, marquant un processus irréversible de
remise en cause des présupposés rationalistes. Ce projet devait
représenter la promotion du progrès par le biais de la technique
eet de la science. Or, le XX siècle fut le théâtre d’un fait
irrévocable et inquiétant : les hommes pouvaient se servir de la
19 HABERMAS Jürgen, La Technique et la Science comme « idéologie »,
Gallimard, Paris, 1990.
18