Le pouvoir

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La problématique de cet ouvrage s'efforce de montrer comment un pouvoir de peut apparaître, celui de notre quotidien par exemple, et comment, par un choix du libre arbitre, il peut devenir un pouvoir sur, en s'associant aux formes de l'obligation : agressivité, contrainte, force, violence, puissance, domination. Comment le pouvoir s'explicite-t-il et se rend agissant dans l'échange ?
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
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EAN13 : 9782296229259
Nombre de pages : 314
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LE POUVOIR
Légitimation IV

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Dernières parutions Marie-Noël GODET, Des psychothérapeutes d'Etat à l'Etat thérapeute,2009. Albert LE DORZE, La politisation de l'ordre sexuel, 2008. Bertrand PIRET (sous la dir.), La haine, l'étranger et la pulsion de mort, 2008. André BROUSELLE, L'oreille musicale du psychanalyste, 2008. Jean-Michel LOUKA, De la notion au concept de transfert de Freud à Lacan, 2008. Lucien BARRE RE, Lesfantaisie de l'écriture, 2008. Guy AMSELLEM, Romain Gary, les métamorphoses de l'identité, 2008. M. BUCCHINI-GIAMARCHI, Essai de psychanalyse appliquée à soi-même, 2008. A. BARBIER et M. BOUBLl (dir.), Les enjeux de la psychanalyse aujourd'hui,2008. Pierre DELTElL, Justice, un extraordinaire gâchis, 2008. Nuno Miguel PROENÇA, Qu'est-ce que l 'objectivation en psychanalyse. Sept lectures de Freud, 2008. Bruno FALlSSARD, Cerveau et psychanalyse. Tentative de réconciliation, 2008. Jean-Michel PORRET, Les narcissismes, 2008. Florence PLON, Vivre la perte. L'accompagnement des deuils, 2007. Franca MADIONI, La psychanalyse interroge la phénoménologie. Recherches freudiennes à partir de Brentano, 2007. Pascal HACHET, Promenades psychanalytiques, 2007.

Louis Moreau de Bellaing

LE POUVOIR
Légitimation IV

L'HARMATTAN

(Ç)

L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09099-6 EAN : 9782296090996

Sommaire

Introduction
Première partie LE POUVOIR MET APOLITIQUE ET POLITIQUE Chapitre I LES CODES INAUGURAUX ET LE POUVOIR Chapitre II POUVOIR, VOLONTE, DESIR MET APOLITIQUES ET POLITIQUES Chapitre III LIBRE ARBITRE ET POUVOIR MET APOLITIQUE ET POLITIQUE Chapitre IV LE RAPPORT A AUTRUI ET LE POUVOIR POLITIQUE Chapitre V L'EXCES DU POUVOIR MET APOLITIQUE ET POLITIQUE Deuxième partie LE POUVOIR METASOCIAL ET METAPOLlTIQUE Chapitre VI DON, RECIPROCITE, PULSION, POUVOIR Chapitre VII DON, RECIPROCITE, POUVOIR, VOLONTE Chapitre VIII DON, RECIPROCITE, POUVOIR, DESIR Chapitre IX DON, RECIPROCITE, POUVOIR, LIBRE ARBITRE Chapitre X DON, RECIPROCITE, POUVOIR PASSAGE A L'ACTE Chapitre XI L'EXCES DANS LE POUVOIR METASOCIAL ET METAPOLlTIQUE ET DANS LE POUVOIR INSTITUE Troisième partie POUVOIR ET OBLIGATION METASOCIAUX ET METAPOLITIQUES Chapitre XII DON, OBLIGATION ET POUVOIR Chapitre XIII LES FORMES DE L'OBLIGATION Chapitre XIV OBLIGATION, RECIPROCITE; LIBRE ARBITRE

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Chapitre XV OBLIGATION, DON, ECHANGE, POUVOIR SOCIAL A ACCOMPLIR Chapitre XVI OBLIGATION, LIBRE ARBITRE, DON RAPPORT A AUTRUI, POUVOIR Chapitre XVII L'EXCES DANS L'OBLIGATION Quatrième partie THEORIES DU POUVOIR Chapitre XVIII QUATRE THEORIES DU POUVOIR Cinquième partie POUVOIR, DESIR, VOLONTE SOCIAUX ET POLITIQUES Chapitre XIX L'ACTE DU DON ET DE L'ECHANGE, LE FAIT DE DONNER ET D'ECHANGER Chapitre XX LE POUVOIR, LA VOLONTE, LE DESIR DE DONNER Chapitre XXI LE POUVOIR, LA VOLONTE, LE DESIR DE RECEVOIR Chapitre XXII LE POUVOIR, LA VOLONTE, LE DESIR DE RENDRE Chapitre XXIII L'OBJET, LE DON ET L'ECHANGE ACCOMPLIS Sixième partie POUVOIR, RENONCIATION, DEUIL, RENONCEMENT Chapitre XXIV DON ET RENONCIATION Chapitre XXV DON, OBLIGATION, DEUIL Chapitre XXVI POUVOIR, OBLIGATION, DEUIL Chapitre XXVII LIBRE ARBITRE ET RENONCEMENT Chapitre XXVIII ECHANGE ET RENONCEMENT Chapitre XXIX POUVOIR, OBLIGATION ET RENONCEMENT.. Chapitre XXX POUVOIR ET PRESTIGE Chapitre XXXI POUVOIR ET DETTE Chapitre XXXII POUVOIR ET PARTAGE

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Septième partie POUVOIR, OBLIGATION ET EXCES Chapitre XXXIII POUVOIR ET OBLIGATION Chapitre XXXIV POUVOIR ET AGRESSIVITÉ Chapitre XXXV POUVOIR ET CONTRAINTE Chapitre XXXVI POUVOIR ET FORCE Chapitre XXXVII POUVOIR ET VIOLENCE Chapitre XXXVIII POUVOIR ET PUISSANCE Chapitre XXXIX POUVOIR ET DOMINATION Chapitre XL LES EXCES DE L'OBLIGATION DANS LE POUVOIR, LE DESIR ET LA VOLONTE Huitième partie DES FORMES DU POUVOIR Chapitre XLI LE POUVOIR ÉCONOMIQUE Chapitre XLII LE POUVOIR ADMINISTRATIF ET BUREAUCRATIQUE Chapitre XLIII LE POUVOIR TECHNIQUE ET TECHNOLOGIQUE Chapitre XLIV LE POUVOIR IDÉEL Chapitre XLV LE POUVOIR CULTUREL Neuvième partie PROBLÉMATIQUE ET HYPOTHÈSES Chapitre XLVI PROBLÉMATIQUE Chapitre IIIL HYPOTHÈSES CONCLUSION

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Introduction

Le mot pouvoir n'est aujourd'hui employé que pour désigner un rapport de supérieur à inférieur, dans lequel le supérieur parvient, d'une manière ou d'une autre, à agir sur ou/et à faire agir comme il l'entend l'inférieur. Il désigne en quelque sorte le rapport commandement-obéissance et il se définit politiquement (au sens de la politique) par la monopole de la violence physique légitime (définition de Weber). Les travaux de Foucault ont ajouté à ces emplois et définitions l'idée que le pouvoir se caractérise par des dispositifs multiples, notamment de contrôle et de surveillance et qu'en ce sens il est le plus souvent illégitime. On en arrive ainsi d'une part à proclamer le pouvoir quel qu'il soit, et même si, quelquefois, il est arbitraire, comme nécessaire. Ou, d'airtre part, à l'inverse, à prôner sa suppression et son remplacement par les actes dits libres des êtres humains dans leurs lieux, temps et espaces d'appartenance. Enfin, le pouvoir ainsi conçu est quasiment confondu avec l'autorité. Le terme autorité n'apporte au pouvoir qu'une légitimité idéologique ou de circonstance, variable avec les cultures et les histoires. Toute une littérature s'est également développée autour de l'influence et de la persuasion qui accompagneraient le plus souvent l'exercice du pouvoir et modéreraient ses tendances à l'arbitraire (pouvoir absolu). En ce qui concerne le pouvoir politique (au sens de la politique) - dont nous ne parlerons pas dans ce livre -, le terme est de plus en plus remplacé par celui d'Etat dont la concrétude et l'efficacité permettraient de se passer de toute analyse approfondie. Nous avons, dans La Légitimation (Légitimation 1), tenté de repérer brièvement les manifestations du pouvoir politique dans la théorie politique ancienne (Ancien Régime) et moderne (depuis la Révolution). Nous pensons avoir montré que ces manifestations du pouvoir politique chez Machiavel, Bodin, Hobbes, Locke, Rousseau, puis chez Benjamin Constant, PrévostParadol ou Aron, renvoyaient toujours à cette définition du pouvoir qui l'accole directement à l'agressivité, la contrainte, la force, la violence, la puissance et la domination. Avec la disparition dans la modernité d'un référent transcendant extérieur à l'humanité (autrement dit d'une religion ou d'un sacré extérieur politiques), l'origine du pouvoir demeure obscure, renvoyée à la fois à la nature (plus ou moins humaine) et aux rapports sociaux circonstanciels qui font des uns, par hérédité ou par ruse, les supérieurs dominants, et des autres,

par absence d'hérédité (au sens d'héritage) et par faiblesse, des inférieurs dominés. La domination A propos de la domination, on peut être libéral ou marxiste. Libéral en reconnaissant, là où elles apparaissent, sa légalité et sa légitimité possibles, mais en oubliant ses excès (le capitalisme par exemple); marxiste en combattant toute forme de domination, celle-ci étant toujours liée au pouvoir défini unilatéralement comme grosso modo un rapport de supérieur à inférieur, et en niant ou en oubliant toute domination légale et légitime (comme par exemple celle des parents vis-à-vis de leurs enfants). 1 Nous avons dit, dans La Légitimation (Légitimation 1), que les emplois du terme pouvoir et les définitions qui en découlent - toutes centrées sur l'idée d'un pouvoir sur, seul pouvoir apparemment concevable - relèvent pour nous d'un occidentalo-centrisme qui a passé à l'as le destin réel des sociétés et de leurs populations. Cela au fond, dès le début de la société moderne, c'est-à-dire dès le XVlo siècle. Si l'on peut mettre à part l'oeuvre machiavélienne - l'oeuvre politique - et le statut que Machiavel donne à son prince républicain, il nous paraît difficile de faire échapper Bodin, Hobbes, Locke, Montesquieu ou Rousseau à l'idée positive ou négative d'un pouvoir doté automatiquement par exemple de puissance. Aussi bien avec l'idée de souveraineté chez Bodin qu'avec celle de Leviathan chez Hobbes, de gouvernement civil chez Locke, de lutte contre le pouvoir absolu chez Montesquieu, pouvoir qui, quand il n'est pas absolu, est néanmoins toujours corrupteur, enfin de l'homme au-dessus de la loi dans le dernier Rousseau (Lettre à Mirabeau et Constitution de la Pologne).. Et l'on ne voit pas en quoi les auteurs modernes plus proches de nous récusent ces approches du pouvoir dans lesquelles ils continuent de puiser leurs arguments, pour défendre la définition unilatérale d'un unique pouvoir sur Une autre conception du pouvoir

Dès notre livre sur la légitimation, nous tentions de faire apparaître, au moins en filigrane, une autre conception du pouvoir chez des auteurs contemporains, aussi bien chez Clastres que chez Bourdieu (pourtant très marxisant, mais qui fait sa place à une "énergie sociale"), Berger et Luckman ou d'autres. Il nous paraissait que ces auteurs contemporains reconnaissaient implicitement un pouvoir de (faire, agir, penser, dire) sans
I Notons que Gurvitch considérait le rapport parents-enfants domination légale et légitime. 10 comme relevant d'une

tellement en parler, mais néanmoins en le prenant en compte, tout en demeurant fidèles à l'unicité définitionnelle (si l'on ose dire) du pouvoir sur. Au moins, ces auteurs avaient en eux l'idée que l'on ne pouvait pas faire disparaître si aisément la réalité et le concept de pouvoir, alors que, par exemple, Gérard Bergeron et en général les auteurs anglo-saxons (sauf Lasswell) les éliminaient carrément au profit d'un fonctionnement de l'Etat ou d'une fonction des groupes et des individus. Ainsi la place était nette pour un positivisme quasi absolu qui, depuis les années 60, n'a fait que se développer, rendant inapparents les efforts d'auteurs s'affrontant à la question du pouvoir. Citons-en deux, ceux qui nous ont le plus aidé à mieux concevoir ce qu'était, dans une sociologie critique à faire, l'énigme du pouvoir. On ne résout jamais une énigme, mais on peut avancer dans son déchiffrement. Il nous semble que c'est le cas de Lefort. Il nous dit que le pouvoir est une matrice, qu'une société ne peut pas s'auto-instituer elle-même. Il récuse donc l'idée d'une institution de la société seulement dans l'imaginaire; il renvoie son origine, son ébauche, nous semble-t-il, à la fois à l'inconscient social et à l'inconscient individuel. En ce sens, il nous oblige à penser la question du pouvoir dans toute son extension, à ne pas la boucler sur ellemême, mais à proposer néanmoins des pistes - qui sont les nôtres et non les siennes, différentes, nées de sa lutte contre le totalitarisme stalinien et poststalinien - propres à ouvrir un espace conceptuel où des analyses de discours pourraient prendre place et sens. Le second auteur que nous mentionnerons ici, bien qu'il relève plutôt de notre futur ouvrage sur la politique, est Clastres. Il nous a aidé dans une moindre mesure que Lefort, mais nous lui devons une approche du pouvoir politique (au sens de la politique) qui rompt avec les tautologies ambiantes tirées des auteurs anciens et modernes dont les oeuvres, lorsqu'on les lit, vont d'ailleurs bien au delà de ces tautologies; tout simplement parce que ces auteurs anciens croyaient en Dieu ou aux dieux et que les modernes - les meilleurs comme Prévost-Paradol ou Aron - cherchaient réellement un sens au pouvOir. On nous rappellera la litanie des auteurs marxistes, socialistes ou sociodémocrates, toujours opposés au pouvoir capitaliste - considéré comme le seul pouvoir - et en recherche du vrai pouvoir. Nous leur devons l'admirable approche qu'ils ont su faire (tout particulièrement Marx et Rosa Luxemburg) de l'excès capitaliste sous ses formes de pouvoir oppressif, exploitant et aliénant. Mais, confondant le capitalisme et la société moderne, ils ne pouvaient aller plus loin et leurs successeurs vont encore moins loin, refusant de considérer collectivement et individuellement leur propre approche du pouvoir (notamment politique), la bornant à l'Etat capitaliste et 11

au pouvoir économique, de fait proche - trop proche -, dans nos sociétés, du pouvoir politique. Mais ils ne semblent pas savoir que 1/ quand ils vont boire un verre, ils ont du pouvoir et que ce pouvoir-là il faut aussi l'analyser, 2/la construction du pouvoir politique c'est en tout état de cause eux qui la font (et moi) inconsciemment et consciemment, collectivement et individuellement. Les excès qui apparaissent, non dans sa construction, mais dans son effectuation; sont les nôtres. Le pouvoir politique Ce qui, pour la construction du pouvoir politique, nous ramène à Clastres. A un Clastres certes réducteur, mais néanmoins découvreur. En effet, dans La Chefferie indienne, il nous montre ce qu'est le pouvoir politique. Ille montre dans ce que nous appelons une rupture de l'échange. Ce qui est donné au chef par la population, c'est la parole, des biens à donner et des femmes (ou des hommes). Clastres montre qu'il est impossible de considérer les biens d'usage que le chef est obligé de donner comme des rendus. Ce sont des dons. Le chef donne donc la parole (celle des ancêtres) et des biens d'usage. Les femmes (ou les hommes) il ne les donne pas; elles ou ils produisent les biens d'usage que le chef distribue en surplus de ceux qu'il reçoit. Il n'y a donc pas donner, recevoir et rendre, mais double don (et non, à proprement parler, contre-don). La société donne, le chef donne. Entre lui et la société, l'échange est rompu. n nous a fallu longtemps pour admettre que le pouvoir politique, quel qu'il soit et dans quelque type de société qu'il apparaisse, est toujours de même nature (sociologique, anthropologique) que celui du chef amérindien. Pour nous en tenir à la société moderne, la société donne à l'Etat (les impôts, les services, les territoires qui deviennent publics, etc.). L'Etat donne à la société (des routes, des hôpitaux, des services, des aides financières ou autres, etc.). Il y a double don. Avec l'Etat l'échange est rompu. Le pouvoir politique (au sens de la politique) de l'Etat (instrument de ce pouvoir) résulte de cette rupture de l'échange. Si nous évoquons ici cette théorie du pouvoir politique - que nous reprendrons dans notre ouvrage sur la politique -, c'est parce qu'elle est à l'origine de notre recherche sur le pouvoir. A partir de la réflexion clastrienne, on peut dire qu'il y a nécessairement un pouvoir social et politique qui émerge dans l'échange, pour que, par la rupture de l'échange, puisse naître un pouvoir politique (au sens de la politique). Qu'il s'agisse de César ou de Napoléon, qu'on le veuille ou non, ils ont été mis en place par la reconnaissance d'une population, même lorsqu'ils ont pris de force le pouvoir. A moins de mettre un soldat derrière chaque citoyen - qui le peut? -, 12

il est impossible que le pouvoir politique demeure, si un minimum d'adhésion n'est pas obtenu de la population sur laquelle il s'exerce. Aron disait que le pouvoir politique de Hitler avait été avalisé, dès 1934, par 70% de la population allemande en âge de voter. La question de la légitimité ou de l'illégitimité, de la légalité ou de l'illégalité du pouvoir politique est celle de son excès ou de sa norme approximative. Elle n'est pas celle de sa manifestation qui se produit toujours dans la rupture de l'échange à partir d'une transformation partielle du pouvoir social et politique en pouvoir politique (au sens de la politique). Or ce qui nous intéresse ici - puisque nous reviendrons ailleurs sur le pouvoir politique - c'est ce pouvoir social et politique (au sens du politique) qui se déploie et prend sens dans ses propres temps et espaces et dans l'échange. Pouvoir social et politique qui n'est pas concevable sans le pouvoir métasocial et métapolitique et sans le pouvoir métapolitique et politique. Le pouvoir, en tout état de cause, conjoint, nous l'avons dit, à la pulsion l'avoir (l'objet), l'autre (l'altérité), éventuelIement l'autre et soi (la réciprocité), le savoir, l'être (l'identité). Il lui conjoint aussi la répétition. Il se génère d'un manque, d'un vide creusé par la pulsion de mort, vide qui est déjà, au plan du métasocial et du métapolitique, perte de l'objet. Le pouvoir matriciel Ce pouvoir est matriciel. Il n'est pas un code, mais il requiert les codages et les codes (ceux inauguraux: sacré, prohibition de l'inceste, don; et ceux découlant de ces derniers: autorité, altérité, éventuelIement réciprocité, identité, et d'autres dont nous ne parlons pas). Le pouvoir métasocial et métapolitique

Quand il est métasocial et métapolitique, il est le creuset où vont se jouer le métasocial et le social en référence au métapolitique et au politique (les codages et les codes et, consciemment, les principes). La réciprocité peut méta-instituer la mutualité entre l'un et l'autre dans l'altérité (qui, sans réciprocité, n'est pas mutuelIe). Le poovoir méta-institue, à partir de la réciprocité, le métasocial et le métapolitique et se rend ainsi lui-même mérasocial et métapolitique Cette méta-institution présuppose l'investissement de l'objet quel qu'il soit et l'apparition (par la sublimation et l'idéalisation) de codages et de codes. Le pouvoir, en tout état de cause, fait advenir de la pulsion transformée par les codages et les codes et par la répétition. Sans lui, il ne peut y avoir ni société, ni intersociété, ni, réellement, humanité.

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Nous appelons matrice ce creuset où, dans l'altérité et dans ou hors réciprocité, se produisent, par l'effet de la pulsion sur l'objet, des codages et des codes, où, dans le pouvoir, ces codages et codes institués accompagnent la pulsion (vie et mort). La volonté et le désir conduisent le pouvoir vers le libre arbitre. Le pouvoir social et politique Il peut s'actualiser dans l'échange accompli (après l'échange institué) en pouvoir social et politique s'accomplissant comme le "moteur" de la volonté et du désir explicites. Pouvoir, volonté, désir qui aboutissent à l'acte accompli, aux choses transformées par les êtres humains, aux êtres humains se transformant eux-mêmes et étant transformés par autrui, aux oeuvres. Le pouvoir métapolitique et politique

Mais le pouvoir peut être métapolitique et politique, à l'écart, à distance du métasocial et du social. Nous l'avons montré dans notre volume sur le don et l'échange. Ce pouvoir devient pouvoir du politique dans le rapport à autrui. Il ne s'inscrit pas ou peu dans l'échange. Dans la politique, il sera la référence du pouvoir politique. Nous abordons cette question du pouvoir métapolitique et politique au début de cet ouvrage et y reviendrons dans notre ouvrage sur la politique. Le pouvoir de et le pouvoir sur Dès le métasocial et le métapolitique, le pouvoir peut être pouvoir sur. Mais il ne l'est pas nécessairement. En revanche, s'il n'est pas pouvoir sur, il est pouvoir de. La transformation définitive du pouvoir de en pouvoir sur exige le franchissement du seuil du libre arbitre qui choisit. Le pouvoir de Le pouvoir de se traduit couramment par la notion de capacité (ou de capabilité chez Amartya Sen). Mais la notion de capacité - comme d'ailleurs celle de besoin - recouvre ce qu'il s'agit précisément d'analyser: un processus, des codages et des codes ou, pour le besoin, l'objet, la pulsion, le désir. C'est pourquoi nous nous interdisons, en sociologie critique, d'utiliser ces deux notions toujours peu conceptualisées, y compris, pour la dernière, par Hegel. Le travail du pulsionnel Faut-il insister, une fois de plus, sur le travail du pulsionnel dans la construction et l'effectuation du pouvoir? Si le pouvoir, lorsqu'il n'est pas 14

métapolitique et politique, est au coeur de la métasocialité et de la socialité, c'est parce qu'il est, avec la réciprocité le lieu matriciel de mise en place et de mise en sens du pulsionnel vie et mort par rapport à l'objet. Hypothèse de travail

Notre hypothèse de travail est que nous avons le pouvoir d'analyser le pouvoir en sociologie critique (celle que nous proposons). Le pouvoir implique celui ou celle qui l'analyse, l'implique comme pensant, voulant et désirant l'analyser. C'est au fond ce que nous voulons commencer à démontrer: qu'il y a du pouvoir parce que nous avons (collectivement et individuellement) du pouvoir, parce que nous nous le donnons implicitement et explicitement. L'ensemble du travail renvoie à des analyses de discours à faire et, auparavant, à une reprise des théories du pouvoir (nombreuses), pour orienter la recherche, lui déterminer ses objets. Ce travail, nous ne le ferons pas. Mais il nous semble qu'il ouvre vers un avenir modeste, celui d'un complément possible aux analyses anciennes et actuelles du pouvoir. L'ouvrage comporte neuf parties: le pouvoir métapolitique et politique; le pouvoir métasocial et métapolitique ; pouvoir et obligation métasociaux et métapolitiques; quatre théories du pouvoir; le pouvoir en acte dans l'accomplissement du don et de l'échange; pouvoir, renonciation et renoncement; pouvoir, obligation et excès d'obligation; les formes du pouvoir, de la volonté et du désir sociaux et politiques; problématique et hypothèses2 .

2 Nous renvoyons au sommaire en début d'ouvrage le détail des chapitres.

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Première partie

LE POUVOIR METAPOLITIQUE

ET POLITIQUE

Chapitre I LES CODES INAUGURAUX ET LE POUVOIR

Il s'agit de montrer comment le pouvoir prend place dans la dynamique pulsionnelle, grâce aux codages et aux codes qui lentement se sont constitués sans lui - notamment chez l'enfant, mais aussi dans le groupe. La production de la pulsion

Revenons à notre proposition initiale, souvent répétée: la pulsion apparaît, lorsque des individus humains sont rassemblés. C'est eux qui la produisent, par la présence commune de leurs corps. Mais aussitôt produite, elle cesse d'être physique et devient humaine, c'est-à-dire qu'elle s'investit dans des objets (concrets, abstraits, fantastiques) et notamment dans les corps mêmes qui l'ont produite collectivement. Ce faisant, parce qu'elle est, comme l'ont montré Freud et tant d'autres avant lui avec d'autres mots Madame de Staël par exemple avec sa théorie de l'enthousiasme, ou saint
Augustin dans le Traité du libre arbitre

-, pulsion

de vie et pulsion de mort,

tête de Janus comportant les deux composantes, elle produit, en s'investissant, des codages (processus) et des codes (états). La pulsion de mort agissant sur la pulsion de vie dans leur rapport à l'objet limite l'effet de la pulsion de vie, tandis que cette dernière résiste à la pulsion de mort. D'où des codages et des codes qui, lorsque l'action de la pulsion de vie ou celle de la pulsion de mort les transgresse, les dépasse, basculent dans l'excès qui, dans l'un et l'autre cas, est destructeur. Ajoutons prudemment que, pour nous, cette théorisation de la pulsion se veut complémentaire (et seulement complémentaire) de toutes les théorisations explicatives du social, du collectif et de l' individuel (celles par exemple, pour s'en tenir à la modernité, de Durkheim, de Mauss, de Weber, de Bourdieu ou de Touraine). Nous ne récusons que les théories fonctionnalistes (Parsons, Crozier) qui, elles, ne lui font aucune place même implicite. Lescodagesetcodesina~aux On comprend mieux dès lors que des codages et codes inauguraux naissent, pour le collectif (groupes), le social (rapports sociaux) et l'individuel, de cette action ou effet de la pulsion. Répétons-le, cette action

continue à se manifester jusqu'à la production d'actes et d'oeuvres humains, mais elle est régulée par le libre arbitre (la raison, le choix, le jugement) qui permet le passage à l'acte (et notamment à l'acte de don et d'échange). Un autre point est à rappeler ici: le pouvoir, le don et l'échange, le social - nous ne parlons pas de la société qui est toujours, pour nous, dans le type choisi, une modalité du social - sont institués dès le libre arbitre, mais ils ne se mettent en acte et en oeuvre que par le passage à l'acte notamment du don et de l'échange. Rappelons également que le politique est préinstitué, au niveau du libre arbitre, dans le passé antérieur au groupe et à l'individu (humanisé). Or ce dont nous voulons parler dans ce chapitre, c'est précisément du processus par lequel, à travers un pouvoir métapolitique et politique, s'institue par le don, au niveau du libre arbitre le rapport à autrui (et non l'échange et le social). Nous essaierons d'en donner les différentes phases, quitte à y revenir dans un ouvrage sur la politique. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que les codes inauguraux: le sacré, la prohibition de l'inceste, le don, ainsi que l'autorité et l'altérité sont là avant le pouvoir, mais non avant la pulsion (de vie et de mort) qui rend possible leur production par la double action de l'une sur l'autre vis-à-vis de l'objet quel qu'il soit. Le sacré Nous ne reviendrons pas sur ces codages et codes inauguraux dont nous avons abordé l'explication au début du volume précédent (Le Don et l'échange). Rappelons que le sacré est un effet, dans le groupe et dans l'individu, de ce que Freud a appelé la sublimation. Il en a quelque peu montré la genèse pour les individus, mais il ne nous a pas dit comment elle s'effectuait pour le groupe. Certes ce qui se passe en ce domaine pour l'individu est symptomatique de ce qui se passe pour le groupe, mais, pour autant, nous ne savons pas comment la sublimation s'effectue au niveau d'un groupe. Nous le saurions mieux si des analyses de discours commençaient à le montrer sur des productions collectives (écrites, orales, etc.). Il nous paraît impossible de penser une société, du social, un groupe, un individu sans leur vie quotidienne. Des éléments sublimés et mis à part de la vie quotidienne contribuent, pour tous les êtres humains, à donner sens à ce qu'ils vivent, sont et font. Mais le sacré ne peut être abusivement confondu avec la religion, qui est une production spécifique et historique que ne connaissent pas toutes les sociétés (Testart note que, chez les aborigènes australiens, la religion est inconnue). Cela dit, la sacralisation est toujours là ("les hommes du Pays du Rêve" chez ces mêmes aborigènes australiens) et elle fait sens. Il n'est pas indifférent, dans nos sociétés modernes, de parler

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de "culte de l'argent" et de faire de l'économisme, de l'utilitarisme et du biologisme des réservoirs de "valeurs suprêmes". Le don La place du don comme codage et comme code dans l'articulation des codes est difficile à définir. Nous nous y sommes essayé au volume précédent avec le don sexuel, le don d'enfant et le don politique. Ils ne sont sans doute pas les seuls exemples de don, puisque, nous le notions, il yale don du corps comme "sacrifice suprême" dans la guerre et la défense du pays. Et d'autre cas sur lesquels nous reviendrons et qui relèvent du don politique. Que le don sexuel soit plus ou moins sacralisé, n'en doutons pas Il l'est très peu dans la prostitution, qui fait intervenir la monnaie. Il l'est quand même lorsque toute brutalité et excès non consentis et destructeurs sont exclus par l'un et l'autre (ou les x) partenaires. Si ces brutalités sont répandues, elles n'ont jamais été, nulle part, la norme (la limite où s'arrête l'acte). Le don sexuel reste, même dans la prostitution, un double don sans réciprocité, sans contre-don. Il ne présuppose pas d'une telle libération de la pulsion que des coups non consentis et violents au point de blesser ou de détruire soient possibles sans excès. Le don sexuel dans la vie quotidienne n'est pas seulement ritualisé, mais comporte un minimum de protocoles qui protègent le corps. Le don d'enfant peut se faire "au hasard" par défaut de contraceptif. Il se fait aujourd'hui le plus souvent volontairement, avec, là encore, un double don de la femme à l'homme et de l'homme à la femme. Ce peut être un don de la femme à l'homme, telle cette femme nous disant: "Il (l 'homme) était tellement gentil que j'ai accepté de faire le bébé". Mais ce peut être aussi à la femme le désirant plus que le bébé est donné par l'homme qui le désire moms. Quant au don politique (et d'abord métapolitique), tout comme les précédents qui ne se conçoivent pas sans les processus inconscients et conscients qui les accompagnent, il prend de multiples formes. C'est sur lui que nous allons insister à propos du pouvoir. Il est le "sacrifice suprême", mais aussi le don humanitaire, le don charitable, le dévouement, le don dans l'amitié (qui n'appelle pas nécessairement, comme le montre Cicéron dans le De Amicitia la réciprocité). Enfin il est à l'origine de l'autorité et de l'identité du don du politique et du don du pouvoir politique (au sens de la politique). Plus peut-être que pour le don sexuel et le don d'enfant, il réfère au sacré et surtout à l'autorité, code qui puise son sens implicite et explicite à la fois dans le sacré et dans l'objet (concret, abstrait, fantastique, corporel).

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L'autorité comme codage et comme code authentifie également, au nom du sacré (aujourd'hui civil), le don sexuel et le don d'enfant. Mais elle authentifie surtout l'altérité, c'est-à-dire le rapport à l'autre qui est toujours métapolitique et qui peut être métasocial quand il s'articule à la réciprocité. Nous allons montrer précisément que ce n'est pas toujours le cas et que la nature du pouvoir s'en trouve relativement modifiée. Madame de Staël voit, semble-t-il, dans le don politique (sans réciprocité et sans échange) un acte quasi despotique. Il lui faut en quelque sorte la réponse de l'opinion pour que le don politique prenne sens. Mais elle se contredit quelque peu, en admettant la bienfaisance, c'est-à-dire un don politique (au sens du politique) qui n'appelle aucune réciprocité ni aucun échange. Cela dit, on ne peut oublier que son traité des passions a été écrit juste après la Révolution, qu'il condamne la monarchie absolue qui s'impose et impose de part et d'autre (monarque et peuple) le don sans réciprocité et qu'il condamne aussi la politique de la Terreur (le don forcé de la vertu aux citoyens). Le don métapolitique et politique

Notre propos est très différent. Nous postulons un don métapolitique et politique articulé au sacré et à l'autorité du sacré, ainsi qu'à l'altérité (comme rapport à l'autre), et qui suppose, pour se produire métapolitiquement et politiquement, la pulsion et le pouvoir comme forme ou mode de la pulsion rapportée non seulement à l'objet (l'avoir), mais à l'identité (l'être), au savoir et à ce rituel qu'est la répétition. C'est ce dernier point que nous allons développer, étant entendu que tout ce que nous avons dit antérieurement et dans le volume précédent sur le sacré, le don, l'autorité, l'altérité demeure valable lorsqu'il s'agit du métasocial, du métapolitique et de son pouvoir. Mais c'est le métapolitique et le politique que nous voulons prendre en compte Le pouvoir mérapolitisue et politisue

Le pouvoir métapolitique et politique est donc, comme tout pouvoir, l'articulation des codes inauguraux à la pulsion, non seulement, comme nous l'avons dit, l'identité, le savoir, l'avoir, la répétition, mais aussi le sacré, le don, la prohibition de l'inceste, l'autorité, l'altérité et éventuellement l'obligation. Bien sûr la pulsion est déjà investie dans l'objet (l'avoir), mais l'intervention des codes précités rend possible la production du pouvoir, de tout pouvoir. Si cette intervention ne se fait pas, qu'il s'agisse du métasocial et du métapolitique, du métapolitique et du politique, il n'y a pas de pouvoir. On a dit - Crozier notamment - que le pouvoir était avant tout un rapport. En effet, le pouvoir n'apparaît pas s'il n'y a pas altérité. Il faut le 22

rapport à l'autre pour que le pouvoir apparaisse. Pour autant, ce dernier ne peut être défini seulement comme un rapport. Il est une dynamique, celle de la pulsion articulée aux codes inauguraux, il est surtout une matrice qui redouble ou non celle de réciprocité. Si elle redouble celle de réciprocité, il va vers l'institution du don, de l'échange et du social, puis vers leur accomplissement. Si elle ne redouble pas celle de réciprocité, il va vers l'institution du don, du rapport à autrui et vers leur accomplissement. C'est cette dernière occurrence qu'il faut considérer car elle est le plus souvent oubliée. La modernité a laissé de côté le don politique (au sens du politique) et du coup ne peut expliquer le pouvoir politique (au sens du politique) qui présuppose le pouvoir métapolitique. Quand nous disons pouvoir métapolitique et politique, c'est du politique qu'il s'agit. Comment se forge ce pouvoir? Dès le métapolitique, il se forge en refusant implicitement la réciprocité. Ce pouvoir qui a les composantes de tout pouvoir n'a pas, refuse, ne veut pas (s'inclure) le code de la réciprocité. Ici la volonté est la compagne du pouvoir pour bannir la réciprocité. Il serait sans doute excessif de dire que ce pouvoir métapolitique et politique n'a rien à voir avec le métasocial et le social. Ce serait, de plus, invraisemblable. Mais il n'en reste pas moins qu'un tel pouvoir se place, comme le politique, comme les codages et les codes (le symbolique), à l'écart, à distance du métasocial et du social, et, a fortiori, de l'économique et du culturel. Donnons un exemple, imparfait comme tous les exemples. Depuis plusieurs années, les pays de la Communauté européenne veulent créer une Cour pénale internationale. Non seulement ils le veulent, mais ils le peuvent. Institutionnellement et politiquement. Des réunions ont lieu périodiquement à Bruxelles pour mettre au point cette cour. Elle serait à même de juger des crimes de guerre, des crimes contre I'humanité et tous les pays pourraient porter plainte devant elle. Il y a donc le pouvoir (métapolitique et politique) de créer une telle cour, et le pouvoir politique (au sens du politique) qu'elle aura en tant qu'institution, lorsqu'elle sera créée. Ce qui rend l'exemple d'autant plus signifiant, à notre avis, dans la perspective où nous nous plaçons - celle d'un pouvoir métapolitique et politique -, c'est qu'il rencontre opposition. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, cette cour n'est pas acceptée par tous les pays représentés à la commission qui la construit. Et les plus farouches opposants sont ceux auxquels on s'attendrait le moins, compte tenu de leurs institutions et de leur pensée politique (au sens du politique): les USA, par exemple. Par pragmatisme, par utilitarisme, par peur, les USA s'opposent quasiment à la création de la CPI et, surtout, refusent que sa juridiction s'impose à eux.

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L'argument de bon sens, lui aussi pragmatique, est de dire que les USA veulent garder les mains libres pour lutter contre le terrorisme. Mais il laisse de côté toute la dimension du politique et du pouvoir politique (au sens du politique), toute la dimension du rapport à autrui. Cet argument et la position des USA affaiblissent cette lutte contre le terrorisme, en ne lui donnant aucune limite qui interdirait et ferait juger, pour tous les pays et éventuellement à la demande de certains, les crimes de guerre et les crimes contre 1'humanité. Sur ce pouvoir métapolitique et politique - mais cela vaut pour le pouvoir métasocial et métapolitique et nous n'y reviendrons pas à son propos -, il nous faut pousser l'analyse, au moins tenter de la pousser au delà des limites habituelles. Baudrillard a tenté de montrer qu'au fond le manque est inhérent au pouvoir. Qu'est-ce que cela veut dire? Pouvoir et pulsion de mort Aussi bien dans le cas du pouvoir métapolitique et politique que du pouvoir métasocial et métapolitique, la pulsion de mort et les codes qu'elle engendre contre la pulsion de vie par rapport à l'objet creusent un vide. Le pouvoir, c'est, d'abord et surtout, le vide de la pulsion de mort, le manque, ce qui n'est pas, le vide d'où la pulsion de vie peut faire surgir, en articulant le pouvoir à la volonté, au désir et au libre arbitre, une dynamique. La fonction de maîtrise du pouvoir repose sur un vide, sinon elle n'est pas pensable, tout comme, par métaphore, on peut dire que le bébé occupe, dans le ventre de sa mère, la matrice vide, l'emplit de sa propre dynamique. Ce manque, ce vide est symbolique, puisqu'il est lié aux codes. Nous le retrouverons dans la constitution même du pouvoir social et politique. Nous le retrouverons également plus tard au niveau du pouvoir politique (au sens de la politique) qui repose lui aussi sur le vide, le manque (notamment aujourd'hui celui, plus ou moins marqué, de l'opinion). D'autres métaphores indiquent ce vide, ce manque dans le pouvoir: dans le mythe freudien, Chronos mangeant ses propres enfants, les frères ligués contre le père, le tuant et le morcelant (il y a du vide, du manque entre les morceaux). On a ramené ce vide à une instabilité structurelle du pouvoir, notamment du pouvoir politique (au sens de la politique). Le pouvoir se gagne, se perd. Mais, dans ce stéréotype, nous demeurons au niveau de l'idéologie du pouvoir sur qui n'est qu'une composante du pouvoir. Composante du pouvoir, car, on le verra dans un autre chapitre, aussi bien dans le pouvoir métapolitique et politique que dans le pouvoir métasocial et métapolitique, le pouvoir n'est pas nécessairement un pouvoir sur. Il suppose toujours l'altérité, mais, s'il est par exemple un pouvoir sur un objet, l'autre (le fabricant, le donneur de l'objet) n'est pas toujours présent.

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Par exemple, l'usine qui a fabriqué la voiture n'est pas présente dans le pouvoir du conducteur sur cet objet. Par ailleurs le pouvoir de faire un livre ne me donne aucun pouvoir sur l'autre, bien qu'il lui soit destiné. Le pouvoir n'est pas instable par nature. Il l'est par ses degrés d'excès et ses excès. Quand il tend à devenir, dans les pensées et les actes, uniquement pouvoir sur, ceux et celles qui sont en dessous luttent pour faire émerger un en dessus qui leur convienne. Il ne s'agit ni d'un haut, ni d'un bas qui sont des images fixes excluant toute dynamique. Ceux - celles, il n'yen a guère qui se croient en dessus flottent précisément sur la tempête que soulèvent, dès qu'ils en ont l'occasion, ceux et celles d'en dessous. Le pouvoir métapolitique et politique présuppose, parce qu'il s'éloigne de la réciprocité, un manque, un vide plus marqué - créé par la pulsion de mort - que le pouvoir métasocial et métapolitique. Il ne diffère du précédent que par cet écart, cette distance qui rend l'autre abstrait, peu concret, même si sont prises en compte, lorsque I'humanitaire, par exemple, en est réellement un (humanitaire), ses appartenances sociales, culturelles, économiques et politiques. Nous abordons plus précisément sa nature dans le chapitre qui suit.

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Chapitre II POUVOIR, VOLONTE, DESIR METAPOLITIQUES ET POLITIQUES

Nous voilà donc avec ce pouvoir toujours matriciel, mais qui refuse la réciprocité (elle-même matricielle pour l'échange et le social), autrement dit avec ce pouvoir métapolitique et politique engagé dans le processus qui nécessairement l'articule à la volonté et au désir. Mais qu'est-ce qu'une volonté métapolitique et politique? Qu'est-ce qu'un désir de même type? De cela nous n'avons pas parlé, ayant découvert en route l'importance du processus qui mène, par le don, du métapolitique au politique. Nous ne savons toujours pas s'il y a, en tout état de cause, précession de la volonté sur le désir, tout au plus savons-nous, comme nous l'avons indiqué au volume I La Légitimation, qu'il y a précession du pouvoir sur la volonté et le désir: je peux ou je ne peux pas vouloir, je peux ou je ne peux pas désirer. Incontestablement, comme nous l'avons dit aussi ailleurs, je peux désirer sans vouloir et je peux vouloir sans désirer. Nous ne redonnerons pas les exemples que nous avons cités à ce propos (volume I). Rappelons que nous disons du désir qu'il s'exprime par la loi et que la loi est toujours plus ou moins expression du désir. Une loi, même juridique, non inique, qui ne refléterait pas tant soit peu le désir d'une population serait vite obsolète3 . Or le désir métapolitique et politique nous semble être marqué par la loi beaucoup plus que par la pulsion, qui est pourtant le constituant du désir, le désir étant de la pulsion transformée par le pouvoir. C'est au fond la prise en compte par des groupes et des individus de la loi dans l'altérité qui va marquer leur désir comme métapolitique et politique. Ce désir ira quasi nécessairement avec un pouvoir du même type. L'Europe s'est faite, dit-on, en quelque cinquante ans, sans que l'opinion européenne participe tellement à sa constitution; sauf à la fin par le vote, mais, auparavant, le faible nombre des votants, notamment en France, semblait indiquer que la population se désintéressait de la question. Il y eut néanmoins chez certains suffisamment de désir de faire l'Europe
3 Les réglementations sur l'excès de vitesse en voiture répondent à un désir implicite des conducteurs de demeurer en vie.

pour que le vote fût, presque toujours, quand même majoritaire. Et le silence antécédent ne veut pas dire que tous les silencieux ne désiraient pas l'Europe - il suffit de voir avec quelle facilité l'euro a été accepté. Mais ces silencieux n'étaient peut-être, pendant longtemps, pas suffisamment au courant pour formuler clairement leur désir. Le lien du pouvoir au désir Le lien du pouvoir au désir est donc certain. Comment désirer, repétonsle, sans pouvoir désirer? Et comment pouvoir, sans désirer quelque peu (pulsion ttransformée par les codes mêmes qui assurent le pouvoir) l'objet investi par cette pulsion? Je peux manger tel aliment, mais sije ne le désire pas tant soit peu (ne l'aime pas, comme on dit), pourrais-je le manger? En revanche, il est vrai - et nous l'avons dit, citant cet exemple d'un enfant de bidonville qui, voyant passer les avions, désirait devenir aviateur -, le désir sans le pouvoir est tellement répandu - notamment du côté de ceux et celles qui n'ont pas ou peu - qu'il est à lui seul en quelque sorte le prétendu modèle du désir. Certes, dans l'imaginaire social et dans l'utopie, on peut, disons-nous, désirer la lune. Il s'agit bien d'un désir qui ne peut se réaliser. Mais il arrive aussi - Miguel Abensour le montre, à notre avis, dans son oeuvre - que l'utopie, le désir purement imaginaire d'autre chose, d'une autre société, peu à peu se réalise et joigne à ce point le désir au pouvoir qu'on en vient à parler de pouvoir du désir. Notons que ces utopies - ce que ne dit pas suffisamment Abensour - peuvent être et sont parfois destructrices4. La volonté métapolitique et politique

La volonté conjoint à la pulsion - comme le pouvoir -l'avoir, le savoir, l'être, la répétition (le rituel), mais elle présuppose toujours le pouvoir et elle comporte, plus que le pouvoir, l'obligation qui, dans le pouvoir, est éventuelle. Ce n'est pas, en effet, parce qu'il y a rituel qu'il y a obligation. On peut renoncer à un rituel, on ne peut pas renoncer (sauf dans l'excès) à une obligation (non excessive) que l'on s'est donnée. C'est ce caractère d'obligation qui donne à la volonté sa nature propre. Par notre/ma volonté, nous/je m' (nous) oblige (ons) à... Il me faut du pouvoir pour que ma volonté se manifeste; la volonté sans pouvoir, comme le désir sans pouvoir, est inimaginable. C'est par le défaut de volonté que peut se manifester le caractère d'obligation de la volonté, caractéristique qui la distingue du pouvoir. Il y aurait effectivement obligation, pour la gauche française, de promouvoir
4

Abensour le dit dans des textes sur le totalitarisme. 28

politiquement une équipe de gauche. Le défaut de volonté des électeurs (se liant à un pouvoir de l'opinion lui-même défaillant: les abstentions) a mis en lice au premier tour, en 2002, un homme d'extrême-droite et a obligé (par une volonté qui résultait plus des circonstances créées que de la volonté générale) ces mêmes électeurs à voter massivement pour un homme de droite. Ce défaut de volonté a assuré, au second tour, la victoire de la droite. Nous sommes bien ici, à ce niveau, dans la question de la volonté métapolitique et politique. Cherchons le lien entre volonté et désir. La volonté étant toujours liée à l'obligation, elle ne comporte pas nécessairement le désir. Nous l'avons dit (dans La Légitimation), un médecin peut soigner des terroristes blessés, sans avoir le désir qu'ils vivent. Il peut et veut (par obligation: il est médecin) les soigner. De même une foule peut vouloir manifester, sans le désirer (surtout sous la pluie). C'est l'obligation qui commande son vouloir et quelque peu
son pOUVOIr.

Nous ne reprenons ces définitions et ces distinctions que pour n'y plus revenir. Elles ont déjà été données et elles sont celles du pouvoir, du désir, de la volonté, qu'ils soient métasociaux et métapolitiques ou métapolitiques et politiques. Venons-en plus précisément au pouvoir, au désir, à la volonté quand ils sont métapolitiques et politiques. Bornons-nous à répéter qu'à ce titre ils sont sans réciprocité, ce qui se voit dans les exemples que nous venons de citer. Mais cela n'explique pas pourquoi ils sont sans réciprocité. Pouvoir, volonté, désir métapolitiques D'abord il faut rappeler qu'un pouvoir, un désir, une volonté sont toujours, dans l'altérité, marqués par elle. La pulsion investie dans l'objet, cette pulsion qui se transforme en pouvoir, ne se conçoit pas sans unee) autre, au moins celui ou celle qui a fabriqué l'objet ou/et celui ou celle qui le donne. Sije désire trouver un tas d'or dans le désert sans espérer jamais rentrer chez moi, ce désir ne durera guère et, si je le trouve, je mourrai sur mon tas d'or. Avoir la volonté de vivre alors qu'on n'en a plus ni le pouvoir ni le désir annule cette même volonté; il faut qu'au moins je veuille vivre par rapport à autrui et que mon désir et mon pouvoir soient liés à cette volonté. 5 L'altérité est donc présente, toujours présente aussi bien dans le pouvoir que dans la volonté et le désir. Mais c'est à ce niveau que la pulsion diverge. Elle ne s'implique ni métasocialement ni métapolitiquement (dans) le code de la réciprocité (qu'elle a par ailleurs contribué à constituer). En quelque sorte elle le "refuse". Elle s'implique certes (dans) l'identité, mais surtout
5 On pense à la mort de Roger Bastide qui voulait, désirait vivre, mais ne le pouvait plus. 29

(dans) un pouvoir métapolitique et politique à base d'altérité (et de tous les codes inauguraux qui, nous l'avons dit au chapitre précédent, contribuent à la constitution du pouvoir quel qu'il soit). Mais ce pouvoir "refuse" lui aussi la réciprocité. Par le désir et la volonté (à base d'altérité et de codes inauguraux), il va émerger au plan du libre arbitre, en instituant le don, non un don implicite qui fait partie des codes inauguraux, mais un don explicite, politique (et non ou peu social et politique), en instituant également le rapport à autrui. C'est sur ces deux derniers points que nous allons insister.

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Chapitre III LIBRE ARBITRE MET APOLITIQUE

ET POUVOIR

ET POLITIQUE

C'est du pouvoir métapolitique qu'il s'agit ici principalement et de son lien à une volonté et à un désir de même type. C'est bien le pouvoir métapolitique qui émerge au niveau du libre arbitre, accompagné de la volonté et du désir métapolitiques. Ce faisant, il devient pouvoir politique (au sens du politique) ou plus précisément pouvoir du politique, tandis que la volonté et le désir métapolitiques deviennent volonté et désir politiques ou plus précisément du politique. Pouvoir, volonté, désir politiques (au sens du politique)

C'est ce pouvoir, cette volonté et ce désir qui sont, aujourd'hui, oubliés. Lorsque la religion était toute-puissante, ils ne pouvaient l'être. Mais lorsque ce sont des principes et des droits explicites qui constituent le politique (principes et droits nés du sacré, du don, de la prohibition de l'inceste, de l'autorité, de l'altérité explicites), leur semi-invisibilisation fait croire que le pouvoir politique (au sens du politique) n'existe pas, non plus que la volonté et le désir politiques. Or ils sont des effets notamment de ce que nous avons appelé le don politique (d'abord métapolitique). C'est ce don - qui devient explicite, don politique (au sens du politique) - que se fait la société, le social à elle-même, à lui-même. Tout comme le don sexuel et le don d'enfant (qui sont des dons métapolitiques et politiques), le don politique (des principes, du droit et des droits) s'explicite au niveau du libre arbitre. Je (nous) peux (pouvons) refuser de me (nous) donner sexuellement à autrui - l'image de la conquête et de la forteresse prise, si chère au xvmo siècle chez les hommes, est celle d'un excès à ce point répandu qu'il avait envahi la littérature libertine, voire la littérature tout court (Cf Les Liaisons dangereuses). Je (nous) peux (pouvons) refuser de donner un enfant à autrui (cela de part et d'autre). Mais, de la même manière, nous pouvons refuser le don métapolitique et, explicitement, le don politique dans l'altérité, ne pas donner - nous reviendrons plus loin sur l'excès du don politique.

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