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Le pouvoir de la gratuité

De
192 pages
En analysant l'échange, le don et la grâce sous l'angle de leurs gratuités respectives, l'auteur en renouvelle les notions et remet en question leurs pratiques. Dominée par l'économie néolibérale et un héritage moral dépassé, notre société rejette les gratuités incompatibles avec ses modèles économiques et place le don charitable au sommet des vertus, au détriment d'autres vertus génératrices de grâces.
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LE

POUVOIR

DE

LA

GRATUITÉ

5-7,

rue

de

© L’Harmattan, 2011
l’École-polytechnique ;

75005

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56381-0
EAN : 9782296563810

Paris

LE

Damien

de

Callataÿ

POUVOIR DE LA

L’échange,

le

don,

GRATUITÉ

la

grâce

Colltion « ’sprit éonomiqu »
fondée par SophieBoutillier etDimitri Uzunidis en 1996
dirigée par SophieBoutillierBlandine LapercheDimitri Uzunidis
Si l’apparence des choses se confondait avec leur réalité toute réflexion
toute Science toute recherche serait superflue La collection « L’esprit
éccaocnhéoemiéqcuoen»omsioquuleèvdeeslefditésbsaotcitaeuxxte:sraeptpiomrtasgdeespàoul’vaopirpuidespurroldaucftaiocne
a
feitnandc’iéèrcehsanegsepaciensnoglvoabtiaounxsetomrgicarnoiésatoinoonnmeilqleusesdteecvhalnoorliosgaitqiounesetdeet
c
pCmouvdeenemonsurlciseavrtteonuqsetiriscéenspetfiorrcheurs’aosearvunemet
gsesécsondoremsisentauxéittiuqduieasntssoacuiaxleesnsjeuirgindiaqnutsesaeutxidcnehseg
en science u estion
ainsiqu’auxexpertsd’qenterseprpisoleetd’administrationdesinstituto
La collection est divisée en six séries :
novationsont publiés des ouvra es
dD’eimonocénausdalnsiieéruequimEstciretotenellontemli’einfacceeattncnIinloiceigoetilsodeuttdvargafsuslreeèr
économiq es tran ormations économiques et
socialessuiteàl’introductiondnefnouvellestechniquesetméthodesde
production L’innovation se co ond avec la nouveauté marchande et
touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations
institutionnelles
fLasérieL’économie formelleoirl’anaepromouvylesedsdfitcejboruopasepauslrehsrpco
aits économiques contemporains en s’appuyant
critiquesdel’économietellequ’elleestenseignéeetnocrhmoialisdée
amcotenudrisaleécmoennotmEseddrviluqsei’sierntgerosuntesrlllecomprenéoocmacrtivespecepernusnadseuqiesx
nomique historique
et prospective
Dans la sérieLe Monde en Questions essont publiés des o
ternationaux Les économies
rnder’aésétiscdoioolnrentacoslteimosifnelndpedaoalnditmséiqveleuenletcoathpuropaxiietamddneeetsndtlpe’éulsecbplsoircnoeaobtslimpèoianemcseessmionélnadrigailseasionnsitqlueesl’éstuujuedvtersadgdese
o
p x
sis our faciliter la lecture historique desa été c
praobsléèrimeesriasxuliéi’duhojruuxiaaud’seuepeoécétrsnocéqimo
métamorphoses de l’organisation industrielle et du travailElle
comprend la réédition d’ouvrages anciens de compilations de textes
autdourdesmêmesquestionsetdesouvragesd’histoiredelapensée
et es faits économiques
La sérieClichésa été créée pour fixer les impressions du monde
léecsoncoarmaicqtuéeristLieqsueosuvdr’augneesscitounatitieonnnednotnpnhéoetosLeetptreextmeipotuhrèfamireedriersesctoertuirr
er
est : mémoire et actualité du travail et de l’industrie ; le second : histoire et
impacts économiques et sociaux des innovations
La sérieCours Prinuciip’auxuxtaensstnaiduténecilnestnemxuafseadnogessimpldesouvraocpmerdn
etou spécialisés q s adre ce et en master en
économie s lo i
l’applicationdoucivoieilgaedagderocihtinoeits:g«elsetipolnusloSnognvopyriangciepceomdemenbcaeseparelset
premier pas »

À Corinne,
Élisabeth et Pierre, Catherine et Frédéric,
Laurence et Bilal, Thomas, Julie,
Justine, Louise, Élisa,
Charlotte, Laetitia, Alban,
Marwane, Soufiane, Keysane,
Alexander-Ferenc, César, Charlie,
et aux lecteurs,
puisse cet ouvrage
.

éclairer

votre

quête

du

bonheur.

Introduction∗

« La gratuité ? Quel beausujet s’e »xclament tous les
curieuxdu thème de cetessai. Mais – paradoxe – ce beau
sujetestresté dans l’ombre. Cette exclamation procède plus
d’un pressentimentque d’un savoir. La gratuité ausens
marchand du terme a envahi notre langage, repoussantdans
l’ombre son sens profond. Pourquoi la gratuité serait-elleun
beausujet? Quelle beauté secrète cache-t-elle ?
L’intuition nous est venue qu’un monde pacifique
requiertde la gratuit elle sé :upprime les conflits dus à la
concurrence, celle des marchés notamment. Par la suite,
notre enquête sur la gratuité nous a faitdécouvrirun monde
passionnant, celui d’un bientrès particulier, celui d’un bien
intégral lorsqu’il estgratuit,un bien entièrementpositif car
sans aucun lien avec dunégatif. Ce bien s’appelle la grâce
ausens profane du terme. Nous estapparualorsun monde
de paix, faitd’égalité, de liberté, de joie, de jouissance, bref
de grâces. Pasun monde passif car la grâce requiert une
ouverture active à sa présence. Pasun monde indifférentcar
la grâce implique la gratitude etla louange. Pas le monde
nostalgique de l’Âge d’or car les sources de gratuité etde
grâce évoluent. Pasun monde abstraitoù toutes les grâces
seraientd’essence divine maisun monde concretoù
nous-mêmes pouvons être sources de grâces pour autrui.
Pour découvrir ce monde, il nous faut tailler dans la
polysémietouffue de mots équivoques. Travail nécessaire
pour bien comprendre le sens fondamental de mots aussi
courants quela gratuité des chosesdifférente de la gratuité

∗Un extraitde cetexte a été publié sous letitre « Gratuité etgrâce »
dans laRevue du MAUSS semestrielle, La gratuité – Éloge de
l’inestimable, n°35, p. 53-61, Paris, La Découverte/MAUSS,2010.

7

LE POUVOIR DE LA GRATUITÉ

des actes, la grâce au sens profanedifférente de la grâce
divine,le don au sens strictd’un bienfaitpar cession d’une
possession, différentdudon ausens large d’un simple
bienfaitperçucommeun don.
La gratuité caractérisetroistypes de rapport: l’échange,
ledon,lagrâce. Cetessai cherche à éclaircir les différentes
significations de la gratuité pour ensuite les distinguer dans
l’interprétation de nos actes etde nos rapports auxchoses
dumonde sous l’angle de leurs gratuités respectives.
Cetexamen nous a conduits à des conclusions étonnantes et
à desthèses incorrectes pour cert les échanges sonains :t
mus par des gratuités partielles dontbénéficientles
protagonist l’aces ;tion de donner altère la gratuité des
choses donnéestelle qu’elle estressentie par leurs
destinat seaires ;uls les bienfaitstotalementgratuits etles
grâces qui en résultentontla plénitude adaptée à nos désirs
infinis. En conséquence, nousverrons que la cohésion
sociale résulte plutôtde la gratuité d’accès aumonde égal
pourtous que des dons mettanten dette leurs destinataires.
Se pose alors la question de lavertududon, hypertrophiée
dans notre société auxdépens des autresvertus
d’excellence, sources de réelles grâces.
Nous analyserons d’abordla gratuité des chosesà
l’origine des sentiments de jouissance, de joie etd’amour,
celle qui fonde la grâce, hausse la beauté austatutde grâce,
prolonge la notion de liberté, pacifie les conflits de
concurrence etcrée dulien social durable. Cette gratuité-là
participe aucerclevertueuxde l’excellence, de la
bienfaisance etde la reconnaissance qui rend lavie bonne.
Nous examinerons ensuitela gratuité des actions,en
particulier l’action de donner de manière désintéressée,
cherchantà procurer de la bienfaisance audestinatairetout
en affirmantsa proprevertumorale. Cette enquête nous
montrera que le don, ausens completdu terme, ne produit
pas de grâces etque la confusion entre le don etla grâce

8

INTRODUCTION

doitêtre dénoncéetantdupointdevue social (lavertu
relative dudon par rapportauxautresvertus sources de
grâce) que dupointdevue religieux(la grâce divineversus
le don divin).
Nousterminerons par explorer la gratuité dans notre
vie quotidienne, les facteurs liés à son émergence età la
jouissance de grâces. Bien que nous ne puissions pas par
nos propres actions nous assurer de la jouissance de grâces,
nous pouvons cependantcontribuer activementà leur
émergence. Nous nous efforcerons d’en comprendre le
processus: son principe ancré dans la gratuité ; sonterrain
d’activité favorisé par notre ouverture aumonde età
autrui ; son système animé par la louange, l’excellence,
la bienfaisance etla reconnaissance ; les entraves à son
déploiementcausées par l’appropriation privée etle marché
propres aunéolibéralisme ; ses concrétisations sous forme
de bontés bienfaisantes, de beautés gracieuses etd’amour.
Le conceptde gratuité éclaire non seulementles notions
d’échange, de don etde grâce, mais égalementcelles
de liberté, d’égalité, de propriété, de lien social, de
jouissance, de beauté gracieuse etd’amour ;toutes des
notions essentiellestantpour notre bonheur personnel que
pour notrevie sociale. Ces éléments suggèrentqu’un
paradigme de la gratuité et de la grâcepourraitêtre plus
approprié à notre société que celui de l’échange etmême
que celui dudon qui prévalentactuellementdans notre
culture etnotre morale occidentale.

9

Chapitre 1

La gratuité des choses la grâce

La gratuité des choses définit leur total agrément
Le mot“gratuité” faitpartie d’une famille de mots
désignantce qui estfavorable, louable, digne de
reconnaissance. Tous ces mots portentla même marque de
fabrique etparlentde ce qui estbon, satisfaisant, plaisant,
bienfaisant.Grésignifie ce qui plaît;agréer, plaire ou
trouver bon ;agrément, l’action d’agréer, detrouver bon ou
la qualité de ce qui plait(d’oùagrémenter) ;agréable,
digne d’être agréé, plaisant;gratitude, qui éprouve de la
reconnaissance ;gratis, par faveur ;gratifier, faire par
faveur (d’oùgratification) ;congratuler,trouver agréable
avec quelqu’un, s’associer à sa satisfaction.
Grâcea le même sens passif d’agrément. Utilisé dans
des locutions, le motgrâce exprime cetagrément:être en
grâce auprès de quelqu’un, avoir son agrément, d’oùavoir
ses faveurs ;demander grâce à quelqu’un, faire appel à son
agrément(d’oùleverbegracier) ;rendre grâce, reconnaître
l’agrément[Clédat, 1912]. Dans cette même famille
étymologique, le motbarded’origine celtique signifie “qui
dispense la louange” etse réfère auxchantres etpoètes.
Ce bref détour par la famille étymologique nous montre
le champ sémantique à l’origine dusens de la gratuité.
Il désigne à la fois l’agrément(deschosesagréables),
la condition particulière de cetagrément(la faveur indue)
etce que suscite cetagrément(l’assentiment, la louange,
la reconnaissance). Cette notion d’agrémentdistingue
clairementle sens premier de la gratuité dusens dérivé

11

LE POUVOIR DE LA GRATUITÉ

qualifiant uneactioneffectuée “pour rien“, sans
contrepartie etillustrée par le don.
Ausens premier, la gratuité qualifie quelque chose de
bon etde disponible par faveur sans contrepartie.
C’est uniquementle sujeten rapportavec cette chose qui
peut, de manière subjective, la juger bienfaisante et
disponible sans contrainte. Voilà la définition de la gratuité
circonscrite à deuxconditions conjuguées :un sujetéprouve
subjectivementde la bienfaisance etcelle-ci s’éprouve
dansun rapportdénué detoute contrainte pénible,
c’est-à-dire sans aucune malfaisance associée. Cette
bienfaisance correspond àunevaleur positive qui, dufaitde
sa gratuité, n’estpas réduite parune autrevaleur négative
qui lui seraitassociée. Cette dernière peutêtre le prixà
payer pour acquérir ce bien, le mal que l’on se donne pour
le produire ou une contrainte que l’on subiten mêmetemps
que sa jouissance,tel que le sentimentde dette à la
réception d’un don par exemple.
Si nous remplaçons bienfaisance etmalfaisance par bien
etmal, ausens particulier dubien etdumal “éprouvés”,
nous pouvons définir de manière synthétique la gratuité
comme étantun bien sans mal. “Bien” est utilisé ici avec le
sens particulier de bienfait, de bienfaisance, de bien-être ou
de joie, à l’exclusion des sens éthique (le bien moral) ou
philosophique (le souverain bien). De la même manière,
leterme de “mal” a ici le sens de méfait, de malfaisance,
de peine oudetristesse. Nous assimilerons parfois à ce bien
le bien ausens économique du terme entantque chose de
valeur etsource effective oupotentielle de bienfaisances.

Gratuité subjective et gratuité objective

Nous qualifions de gratuites les choses bonnestelles que
le beau, levrai, le juste, le parfait, enun motdes choses
excellentes dontla jouissance estlibre d’accès. Cette
jouissance estfaite de sensations, d’émotions, d’affects

12

LA GRATUITÉ DES CHOSES,LA GRÂCE

et vertude sentiments positifs. La liberté d’accès etla
bienfaisance durapportne peuventêtre déterminées en
dernier ressortque par la personne qui éprouve cette liberté
etcette bienfaisancetotale. C’esten ancrantla gratuité dans
cettesubjectivitéoriginaire que sa notiontrouveunevaleur
stable etfondamentale pour sonusage conceptuel.
Gratuitdéfinit un bien accessible sans contrepartie.
Auxdifférentes causes de cette absence de contrepartie
correspondentdifférents aspects de la gratuité. Ainsi, la
notion de gratuité n’estpas la même pourun déchetsans
utilité, donc sans demande etsansvaleur marchande que
pourun produitde grandeutilité,tel que l’air que l’on
respire, disponible en surabondance etde ce faitaussi sans
valeur marchande. La notion de gratuité n’estpas non plus
la même si la contrepartie estprise en charge paruntiers
comme dans le cas dudon, ousi l’accès estpayé par des
tiers comme dans le cas des services publics. Ces gratuités
sontréelles ausens restreintd’être sans contrepartie.
Mais cette gratuité-là repose surune conception
purementobjective de sa liberté d’accès, déterminée par des
conditions extérieurestelles qu’une absence de propriétaire
dubien ou une cession effectuée par le possesseur dubien.
Ce sens second etappauvri néglige le rôle déterminant
dusujet. Il estemployé en économie qui nevoitdans
la gratuité que son caractère objectif. Leterme de gratuit
a pris le sens restreintde ne pas devoir payer l’accès
auxbiens pour en bénéficier. Or le lien de l’argentavec la
rémunération du travail etla peine encourue pour le gagner,
s’estdistendudans le monde moderne, comme letraduisent
entre autres les expressions “argentfacile”, “vivre assisté”,
“vivre à crédit”. C’estpourquoi la notion de “sans payer”
s’estécartée dusens de “sans peine” dontelle dérive.
Gratuits’estréduità sa notion pécuniaire alors que la
notion de gratuité ne prendtoute savaleur qu’ausens de
“sans peine“, ce sentiment universel etintime àtout
homme.

13

LE POUVOIR DE LA GRATUITÉ

C’estaussi à cause de ce sens objectif que la gratuité
estmenégénareltdéfinie par la négative (quelque chose
accessiblesanscontrepartie,sanspayer,sanspeine,sans
contrainte) alors que son coté positif (celle d’êtreune
valeur intégralementpositive, qui lui estspécifique ausens
fondamental) estrarementpris en compte dans le langage
courant.

Les choses gratuites participent à notre bonheur
Nous avons chacun nos critères personnels – et
subjectifs – sur ce qui nous faitdubien. Nous sommestous
en quête de notre propre bien-être etavons différentes
manières d’yparv la créaenir :tion de biens paruntravail
personnel, l’acquisition de biens par l’échange avec ceux
créés par autrui oula jouissance directe des biens
disponibles. La plupartdes biens nécessitentpour leur
productionun effort,un labeur,untravail pénible. Lavaleur
nette des biens produits estdonctoujours amputée de la
peine endurée pour leur production etn’a pas la même
dimension que les biens accessibles “sans peine”.
Les premiers s’appellentdes biens coûteuxouonéreuxet
les seconds des biens gratuits. L’onérosité coûte –toujours
trop aux yeuxde l’acquéreu –r tandis que la gratuité ne
coûte rien. Elle est“sans peine”. Le bien onéreuxn’est
louable qu’en faisantabstraction de la peine encourue pour
son accès,tandis que le bien gratuitestlouable
intrinsèquement. C’estce qui en faitsa spécificité, sa
plénitude, comme l’exprime son étymologie :une louange
entière.
Nous sommestous conscients que l’accession auxbiens
par notre labeur estlimitée. Nous nous arrêtons detravailler
quand le bien généré par notretravail estinférieure aumal
que nous nous donnons pour le produire. Pour prendreun
exemple banal, nous nous dépensons pour cuisiner mais
nous limitons notre effortquand cela nevautplus la peine,

14

LA GRATUITÉ DES CHOSES,LA GRÂCE

c’est-à-dire lorsque le gain de satisfaction gustative est
moindre que la dépense d’énergie pour la produire.
Entermes économiques, notretravail prend lavaleur
(négative) de l’effortmarginal dépensé pour obtenir la
valeur (positive) dubien marginal produitpar cetravail.
Le bien produita doncunevaleur marginale nulle.
La bienfaisance que nous pouvons produire par notretravail
pour satisfaire nos désirs estlimitée. Seul l’accès aux
bienfaits gratuits dumonde nous permetde dépasser cette
limite. Seul le bien gratuitpeutoffrirune réponse adéquate
à notre quête de bienfaisance supplémentaire. En fait, nous
sommestous en quête – consciente ounon – de bienfaits
gratuits, c’est-à-dire de grâces etde leur principe, la
gratuité. Celle-ci s’avère doncune condition indispensable
dans la quête dubien-être. La gratuité estdonc essentielle
aubonheur des hommes.
Cette idée de bien-être par la gratuité n’est-elle pas
inscrite danstous les programmes politiques oureligieux
proposés auxélecteurs comme auxfidèles ? Les doctrines
communiste etsocialiste prônentla mise en commun des
biens etle partage des fruits de la production qui sontdeux
formes de gratuité. Le libéralisme prône le marché et
la concurrence afin que soientcrééesun maximum
de plus-values qui sont une autre forme de gratuité.
Le capitalisme prône l’accumulation de propriétés privées
dontla jouissance estgratuite lorsqu’elle estgagnée sansun
effortcorrespondantouprovientd’un héritage. Même la
doctrine de la charité repose sur l’argumentde la gratuité
puisque, d’une part, les destinataires de cette charité
bénéficientde gratuités objectives etque, d’autre part, les
personnes charitables gagnentpour certains le paradis en
contrepartie de leurs dons gratuits. Le paradis lui-même se
présente comme le lieuidéal du toutgratuitque les
religions proposentpost mortemà leurs fidèles. La gratuité
sertainsi d’argumentdans la concurrence que se fontces
idéologies etcroyances  Toutse passe comme si la gratuité

15

LE POUVOIR DE LA GRATUITÉ

était unevaleur idéale recherchéein finepartous, pour
certains en ce bas monde etpour d’autres dans l’au-delà.
Face à cetenjeuessentiel aubonheur humain se présente
une gratuité, ausens premier etfondamental, qui ne se
laisse pas facilementappréhender car elle ne peutpas être
maîtrisée sans qu’il soitdumême coup porté atteinte à son
essence. Nousvoilà arrivé aucœur de notre enquête :
identifier la gratuité etla grâce qui en résulte, les
reconnaître,trouver leurs sources, leurs modes opératoires,
leurs places etleurs effets dans nosvies personnelles et
collectives. D’un côté, les sources naturelles de gratuité
s’amenuisentaufil du temps de par leur consommation,
destruction etpollution humaine, de l’autre, les hommes
développentde nouvelles gratuités par leurs inventions et
productions qui s’accumulentdans le patrimoine commun.

Existe-t-il une philosophie de la gratuité 
Notre enquête sur la gratuité nous a conduits à poser des
questions conceptuelles plusvastes que celles que nous
posentl’ordre économique etses gratuités objectives.
La gratuité est-elle essentielle aubonheu ?r de l’homme
Existe-t-ilune philosophie de la gratuité préalable à celle
dudon ditgratuit? Y a-t-ilune conception de la gratuité qui
puisse éclairer la problématique dudon gratuit, à la fois
pléonasme etimpossibilit Y a-é ?t-ilune autre analyse du
don que celle de Mauss qui se décline dans l’obligation de
donner, de recevoir et a-de rendre ? Yt-ilune philosophie
de la grâce ausens profane, distincte de lathéologie de la
grâce divine ? Se pourrait-il que le don divin, appelé grâce
divine, soit unetentative d’instituerune sorte de gratuité
imaginaire en réponse à sa quête sans fin ? C’estce que
notre enquête sur la gratuité nous invite à penser.
Bien quetrès souventemployée, la notion de gratuité fait
rarementl’objetd’analysesthéoriques. Les dictionnaires

16

LA GRATUITÉ DES CHOSES,LA GRÂCE

philosophiques l’ignorent.L’Encyclopédie philosophique
universelle[1990]ne consacre aucun article à la gratuité
des choses parmi les quelques cinq mille notions
répertoriées ; elle ne mentionne en effetque la notion
dérivée de l’acte gratuit. Or la gratuité évoque quelque
chose de substantiel qui dépasse les notions restreintes
d’absence de paiementdansune acquisition etd’absence de
contrepartie dansune cession.
Alors qu’aucun auteur n’atraité de frontle sujetde la
gratuité des choses, nombreuxsontceuxqui emploientce
concept. Sartre relie la notion de gratuité à la contingence et
à l’exist L’essenence : «tiel, c’estla contingence. Jeveux
dire que, par définition, l’existence n’estpas la nécessité.
Exister, c’estêtre là, simplement; les existants
apparaissent, se laissentrencontrer, mais on ne peutjamais
les déduire. Ilya des gens, je crois, qui ontcompris ça.
Seulement, ils ontessayé de surmonter cette contingence en
inventant un être nécessaire etcause de soi. Or aucun être
nécessaire ne peutexpliquer l’existence ; la contingence
n’estpasun faux-semblant,une apparence qu’on peut
dissiper ; c’estl’absolu, par conséquentla gratuité parfaite.
Toutestgratuit, ce jardin, cetteville etmoi-même »
[1982: 184].
Dansun ouvrage sous-titréPlaidoyer pour la gratuité,
Maurice Belletpropose des exemples de gratuité :
« Donner place large etheureuse augratuit, ouquasitel :
la conversation, la lecture, la contemplation, la pensée,
l’art, l’éducation, la marche à pied ... »[2003:34].
Pour le philosophe Raoul Vaneigem, la gratuité est une
condition indispensable à lavraie jouissance : « J’aspire
seulementà la gratuité, à cette inutilité de mes jouissances
sans contrepartie »[1993:65]. La jouissance gratuite est
l’antidote des fausses jouissances obtenues à l’aide de
contreparties dans l’économie marchande : «Se sentir bien,
c’est sentir en soi la gratuité de la vie»[ibid. : 142].

17

LE POUVOIR DE LA GRATUITÉ

Henri Guittontrouve la gratuité curieusement très prisée
par des personnes qui d’un autre côté s’efforcentà longueur
de journées àtravailler pour développer desvaleurs
économiqu «es : effe Entausiècle oùl’on exalte
l’économie, il estcurieuxde constater le besoin de gratuité
qui se révèle dans l’opinion. Ilya là commeun paradoxe.
Un dégoûtpeut-être. Jamais on n’a été si avide d’efficacité.
Les jeunesveulentapprendretous les raffinements des
méthodes nouvelles[…]dominer ce monde[…]le mettre
en équations[…]déterminer par desvoies rationnelles les
meilleures localisations, les meilleures dates de prise de
décision. Etpar ailleurs, ils sententconfusémentque ce
mathématisme, ces ordinateurs, risquentde les enchaîner,
de les aliéner[…]. Si jamais ils l’avaientperdue, ilsveulent
retrouver la liberté, se réserver des endroits etdes moments
oùl’on ne calcule plus, oùl’on n’équilibre plus ses
comptes, oùl’on ne faitplus le bilan. S’évader, partir, ne
plus être attaché, respirer[…]. Ce sontles évasions
hebdomadaires, les escalades, la simple marche à pied,
l’inconfort. En somme retrouver dugratuitlà oùilyavait
ducalcul »[1975 : 91-92]. « En fin de compte cependant
c’estbien à la partgrandissante dugratuitque se reconnaît
lavaleur d’une civilisation qui doitaussitoujours améliorer
les conditions matérielles de l’existence. La phrase de
Perrouxmérite d’être rappelée : “Toutle prixde lavievient
des choses sans prix.” »[ibid. : 97]. Ce que disaitdéjà
Nietzsche : « Toutce qui a son prixestde peudevaleur »
[1972:289].
Pour les sociologues GodboutetCaillé, le sens de la
gratuitévarie selon qu’elle estpensée dans le système
marchand oupensée « dans le système de don ». Ils relèvent
quatre sens différent «s : gratuitsignifie[…]sansvaleur
d’échange[…]sansvaleur d’usage[…]sans preuve[…]
sans exigence de retou er »tévoquent un cinquième sens :
« Enfin, gratuitconserveunetouche de grâce, de gracieux,
qui faitsurgir de nulle partquelque chose d’inattendu,

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LA GRATUITÉ DES CHOSES,LA GRÂCE

de généreux, qui estrelié à la naissance, à l’engendrement»
[2005 :248]. C’estce dernier sens correspondantà sa
notion fondamentale qui mérite d’être développé.
La gratuité a aussi ses détracteurs. Pour beaucoup,
la gratuité est un facteur de gaspillage. Cette critique est
liée à l’économie marchande pour laquelle la gratuité
correspond àunevaleur marchande nulle, d’oùchacun peut
devenir sans aucun effortle propriétaire dubien gratuit, en
avoir la maîtrise souveraine, c’est-à-dire l’usage qu’il soit
utile ougaspillage. Toutefois, le mésusage n’estpas dûà la
gratuité mais aumauvais comportementdupropriétaire.
Que dire des riches propriétaires de biens luxueuxet
coûteuxqui “jettentl’argentpar les fenêtres” ?
Ne confondons pasusage dumonde etrapportaumonde.
D’autres détracteurs perçoiventdans la gratuité l’absence
de concurrence commeune source d’égalité génératrice de
paresses néfastes auprogrès. Ils n’y voientqu’une
jouissance passive dumonde, qu’incarnentlesthèmes
nostalgiques de l’Âge d’or etduparadis perdu. La gratuité
ne se réduitcependantpas à la possibilité de consommer
passivement, sans pay son enjeer ;uest toutautre.
Le monde s’aborde activementdansun geste d’élection
pour le connaître, le comprendre, l’expérimenter, le
transformer, s’yinvestir, s’yréaliser,yconstruire son
identité,yjouir de son bonheur. Encore faut-il que ce
monde soitabordable, ce que permetla gratuité.
En philosophe dusoupçon, Francine Markovits se
demande si la gratuité existe. Ne serait-elle qu’un leurre ?
En effet“on n’a rien sans rien” ditl’adage. Tantque la
gratuité considérée se rapporte àune gratuité objective,
le leurre estaisémentdébusqué. Ainsi le “C’estgratuit”
des publicitaires auservice des marchands manipulateurs
etdes politiciens démagogues estdénoncé à bon droit.
Mais la gratuité ne peutexister que si l’on accepte le
principe de liberté chezl’homme. La philosophe invoque
Spinoza pour douter de la liberté humaine etpar là de la

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