Le pouvoir des exclus

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EAN13 : 9782296192980
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LE POUVOIR DES EXCLUS
Pour un nouvel ordre culturel mondial

@ L'Harmattan, 1990
ISBN: 2-7384-0519-3

Noël CANNAT

LE POUVOIR DES EXCLUS
Pour un nouvel ordre culturel mondial

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Sommaire

Prologue: Donner une voix au non-dit...

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CHAPITRE I : LES RACINES DE L'EXCLUSION La « barbarie» machinale Maîtres du sous-sol contre maîtres du sol Lettrés contre Illettrés (Gorge parlante etsigne écrit) Maîtres du temps contre maîtres de l'espace Le premier tissu social vivant CHAPITRE II : L'ORDRE DES CHOSES
La force des choses Les moyens font la loi Le marché des moyens impose ses priorités La croissance devient le seul but de l'économie La rationalité se dresse contre l'humain Les humains sont réduits à la passivité des choses Les faiblesses des hommes La veulerie collective L'esprit d'exclusion et de répression Le recours à la violence La pratique des représailles Le recul du droit des gens

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Le jeu des dominations

................................

64 64 69 72

Les dominations culturelles Les dominations économiques et financières Les dominations politiques et policières

CHAPITRE III : LA DÉTRESSE ORDINAIRE
Les déshérités Paysans sans terre irakiens Malheureux haïtiens Journaliers hutus « Perdants» du Caire Prolétaires réunionnais
Les paysans pauvres............................................................. Laboureurs ruandais ........................................................ Cultivateurs haïtiens.......................................................... Travailleurs des Hauts..................................................... Montagnards pyrénéens.................................................... Porteurs du passé lorrains................................................ Petits exploitants de la Manche, de la Creuse, du Gers ....

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Les innovateurs Artisans laboureurs du Ruanda Artisans du Caire et zones d'habitat spontané Porteurs de projets de la Réunion Petits cultivateurs de Haïti Créateurs solitaires du Plateau lorrain Innovateurs de la Creuse P agus et locus

CHAPITRE IV : LA POUSSÉE DES VIVANTS
Le droit à la parole Les flambeaux Les protestations de masse de l'été 1988 Les explosions populaires L'action directe non violente 8

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La force des unions (conditions du dialogue) Une parfaite connaissance du terrain Des structures collégiales Une volonté inflexible d'efficacité Des espaces de communication La présence de« catalyseurs» Un souci permanent d'évaluation Un réseau étendu de relations Les répliques des pouvoirs Les politiques d'exclusion Les politiques de répression Les politiques de manipulation La guerre culturelle Des stratégies de dépassement

...........

. 123 123 124 125 125 127 128 129 130 131 132 134 136 138 139 144 146 149 153

Reconnaître et articuler les priorités Décourager les recours à la violence Désamorcer le jeu des dominations Conserver une mémoire vivante tournée vers l'avenir Actualiser et interconnecter les réseaux

CHAPITRE V: L'UNITÉ DES CONTRAIRES
Le savoir de la mesure La non-violence La parole enfouie La logique ternaire La courbure de l'action Penser un monde courbe Libérer les esprits Echapper aux trajectoires linéaires La spirale du développement Quatre projets de société Le modèle de Hyden Un scénario du devenir
"

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159 159 163 166 169 170 172 173 176 176 181 186 9

Prospective: L'h'umanÎté fonctionne comme un cœur
BIBLIOGRAPHIE

196

200 18 180 184 194 197

Tableau I. II. III. IV. V.

Racines de l'exclusion Esquisses d'avenirs possibles Modèle de Hyden De Cro.Magnon à Tchernobyl Systole et diastole

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A André Lévesque, maître de joie et de renouvellement.

« Enseigne-moi la parole joyeuse qui donne aux mots obliques le sens vertical de la pensée. »
(Poème sénégalais.)

« En vérité, je vous le dis: ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait. » St. Matthieu. XXV.40.

Il

Prologue
«

Il n'y a pas de vent favorable pour celui
qui ne sait pas où il va. » (Sénèque.)

Cet ouvrage n'est qu'une très modeste contribution à la culture mondiale qui se cherche. Mais dans cinquante ou cent ans peut-être, quelqu'un se penchera sur ces pages avec curiosité, comme sur tous les textes, même les plus délirants, qu'inspire aux hommes de notre temps la conjoncture inouïe dont ils sont les acteurs. J'ai beaucoup attendu avant de prendre la parole. Dans les villes et les hameaux d'Europe, d' Afrique, d'Amérique et d'Asie, au milieu des champs, sur les marchés, dans les autocars, les bidonvilles, dans les rues, les échoppes, les administrations, l'écoute attentive et patiente du sociologue m'a permis de sonder le quotidien de milliers de personnes et le destin collectif de plusieurs dizaines de métropoles. Le moment est venu de donner une voix au non-dit, aux évidences culturelles des pauvres enfouies sous la vie de tous les jours, qui font mûrir dans l'ombre les choix simples et les valeurs fondamentales où s'enracinent les civilisations. Ma seule ambition est de dire le droit en toute humilité, sans considération de dogmes, de convenances ni de personnes, de cheminer paisiblement sur la ligne de crête qui unit les deux versants de la conscience humaine, le versant de l'espace et celui du temps. Ce que je veux décrire et contribuer à inventer à la fois, c'est un monde en train de se faire, un monde dont la réalité à venir travaille déjà notre présent et le rendra un jour méconnaissable, un monde qui s'emplit d'espoir sous la pression d'une conscience communautaire avide d'ouverture, d'autonomie, de dignité. Voilà plus de quinze ans qu'entre deux missions d'étude, je m'applique à jeter sur l'actualité mondiale un regard critique et 13

confiant à la fois. Dans une lettre périodique destinée à quelques amis, j'ai tenté de regarder chaque fait porteur d'avenir du point de vue du pauvre et de l'exclu en nourrissant toujours l'espoir de voir la justice et le droit l'emporter. Le premier chapitre de ce livre remonte aux sources les plus lointaines de l'exclusion, celle des chasseurs nomades, celle des pasteurs frères d'Abel, celles, successives, des rustres, hommes du geste ignorants de l'écrit, qui ont, au néolithique, jeté les bases de la civilisation. Le second souligne la force des choses et la faiblesse des hommes devant le jeu des dominations qui détruisent les liens sociaux et font reculer le droit des gens. Le troisième chapitre est celui des vivants. Au cours de centaines d'heures d'écoute, j'ai vu s'esquisser une typologie sans frontières où les déshérités haïtiens voisinent avec les journaliers du Ruanda et les « déguerpis» des bidonvilles, où les paysans pauvres de la Creuse et de la Réunion retrouvent, par-delà les mers, leurs frères d'Amérique et d'Asie, où les « innovateurs» témoignent d'une résolution culturelle commune aux artisans laboureurs de Butaré, aux micro-entrepreneurs du Caire, aux porteurs de projets de l'Artibonite ou du plateau lorrain... Un certain seuil franchi, la force des unions fait pièce à la force des choses. Des exemples tirés de l'actualité des dernières années montrent, dans le chapitre IV, que la poussée des vivants pèsera de plus en plus dans les affaires du monde: les exclus veulent donner leur avis; ils sont de mieux en mieux avertis des conditions de dialogue ; ils ne peuvent se satisfaire des tortueuses manœuvres des puissants. Des stratégies fondées sur la loi de l'unité des contraires s'imposent à tous pour dépasser les conflits, les oppositions d'intérêts, mais les yeux ouverts. Car le développement n'est pas inéluctable, il ne s'inscrit pas dans le cours des astres; c'est un processus vivant, en spirale, où les motivations des pauvres jouent un rôle moteur. C'est dire que notre approche ne sera pas déductive et « cartésienne », mais « latérale» et « phénoménologique », en ce sens qu'elle oscillera entre l'expression concrète du vécu et l'exploration des concepts propres à en rendre compte. Je crois avoir gagné le droit de dire comment je vois le monde, et de proposer au lecteur, au terme provisoire de cette longue quête, une figure d'interprétation dynamique de l'actualité.

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CHAPITRE PREMIER LES RACINES DE L'EXCLUSION

« Nous sommes les pauvres de la terre. Celui qui est malheureux, il est trop malheureux, tu vois... »

Au sens strict, les exclus, tels les « déguerpis» des bidonvilles dakarois, sont ceux qui ont été chassés d'un endroit où ils avaient précédemment leur place, ou privés de certains droits {Petit Robert}. Au sens large, ce sont les perdants de la société industrielle, ceux que leur fragilité physique ou économique prive des mêmes avantages que les autres. Dans tous les cas, l'exclusion se caractérise par un brouillage de l'insertion sociale qui fonctionne depuis l'aube des temps; elle est la conséquence d'un procès de réduction de la complexité qui a joué un rôle moteur dans l'histoire de la civilisation, non sans chasser du jeu périodiquement de nouvelles catégories de vivants: les chasseurs nomades au néolithique, les femmes dans les sociétés patriarcales, les cultivateurs aux temps des empires guerriers, les barbares ignorants des langues et usages civilisés, les esclaves, les serfs, les

roturiers sous l'Ancien Régime 1, les prolétaires à l'âge industriel,
les minorités culturelles et les petits paysans traditionnels aujourd'hui. A ces catégories majeures s'ajoutent des exclusions

1. Dans les tribus franques, composées d'hommes libres, explique Georges Duby, ceux qui ne participaient pas aux expéditions guerrières estivales et demeuraient chez eux à cultiver la terre, à rompre des mottes (ruptura), s'excluaient de la chevalerie. (G. Duby) Guerriers et paysans, Gallimard, 1973. 15

particulières qu'il ne faut pas manquer d'évoquer: infirmes, lépreux, déviants, allogènes, victimes de préjugés racistes, etc. René Girard a décrit avec,le « mécanisme victimaire », l'expression la plus violente de ce processus d'exclusion qui est selon lui, le point-source du sacré: l'entente rompue entre les membres de la communauté se rétablit sur le dos de l'exclu sacrifié (puis sacralisé) 2. C'est un signe des temps qu'une attention positive se porte aujourd'hui sur ceux dont le souvenir même était naguère encore, enfoui sous les mythes et légendes de leurs vainqueurs. La solidarité entre les hommes, exigence sans cesse renaissante pour assurer leur survie, tend périodiquement à se dissoudre dans la complexité d'un jeu à trop d'inconnues. Pour tenter de s'en rendre maîtres, ils sont alors contraints d'inventer de nouveaux concepts, de nouveaux outils, de nouvelles institutions qui, après un sommet d'équilibre dynamique, les conduisent inévitablement à exclure ceux qui ne peuvent s'en accommoder. Nécessaire - c'est même l'un des temps forts du développement -, ce processus réducteur implique un assujettissement de l'espace au temps qui aboutit, après de longs détours, à des effets de sélection étrangers à ses ambitions initiales. Inversement, le processus associatif, contraire de l'exclusion, qui porte aujourd'hui les vivants à se rejoindre, à unir leurs efforts pour remettre en cause le jeu mondial des dominations, tire sa force des nouveaux liens tissés entre des exclus toujours plus nombreux, alertés par les media qui ont précipité la ruine de leur équilibre social antérieur. Au troisième millénaire avant Jésus-Christ, l'invention de l'écriture a présidé à la naissance des sociétés historiques. L'ancien antagonisme entre nomades chasseurs maîtres de l'étendue, et agriculteurs maîtres du temps cyclique des moissons, s'est trouvé englobé et réduit au sein d'une opposition nouvelle et décisive entre les citadins lettrés, hommes du signe écrit et du dénombrement, et les rustiques illettrés, hommes du geste et de la voix. A la dualité des rapports anciens s'est substituée une nouvelle distinction qui en fondant les bases de l'Etat, en ouvrant l'âge des empires, introduisait le germe de rapports sociaux infiniment plus complexes. Progressivement, se mit en place un processus d'exclusion des hommes de l'espace et du temps agraire, nomades et sédentaires confondus, qualifiés de sauvages, de rustres ou de barbares, qui est à la source du servage, de l'esclavage et de la guerre. Quarante siècles plus tard, les érudits de la Renaissance
2. René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde) Grasset, 1978.

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européenne et leurs successeurs, les savants modernes, inventèrent à la suite des philosophes grecs, des noms, des catégories, des figures permettant d'embrasser la nature entière dans un immense effort de taxinomie. Lointains émules des premiers agriculteurs qui, à force de leurrer la nature au piège de leurs sillons, étaient venus à bout des nomades, héritiers des scribes et des rhéteurs habiles à manier le discours comme une nasse où se prel1nent les ignorants, les technocrates contemporains fondent leur pouvoir sur une opposition réductrice entre le langage naïf, intuitif, de l'homme de la rue, riche en verbes et pauvre en concepts, et le langage savant, « scientifique », précis et nuancé, des experts, ponctué de substantifs inintelligibles au vulgaire. Ainsi coulé dans des vêtements sur mesures, en grande partie mathématisé, informatisé, le savoir scientifique et technique de notre siècle est fort d'un prodigieux pouvoir réducteur qui a permis l'essor de l'industrie moderne. Il en est venu à se considérer comme le seul savoir réel, rejetant sans sourciller le savoir de la vie (et ceux qui ne possèdent que lui) dans des ténèbres extérieures où superstitions et connaissances naïves sont délibérément confondues. En notre temps culmine donc un processus de réduction et d'exclusion amorcé depuis des millénaires, mais follement accéléré depuis un siècle ou deux, qui frappe avec une brutalité inouïe toutes les sociétés anciennes fondées sur la tradition et la maîtrise de l'espace, où les gestes de la danse, le verbe des conteurs, le sens cosmique des nomades pasteurs et le silence des hommes de prière exprimaient un savoir foisonnant désormais oublié, déprécié, momifié dans les vitrines des musées. La marque première de l'exclusion aujourd'hui, c'est le mépris condescendant des détenteurs de la technique et du savoir-faire (know how) pour les êtres nus, et qui se sentent menacés, dont je vais rapporter les propos: «les pauvres gens, c'est rester tranquilles, rester tranquilles, pas manier ce qui n'est pas pour vous... On peut mourrir pour les affaires des autres...» Le pouvoir secret des exclus, à l'inverse, c'est la supériorité à long terme de l'être sur l'avoir, des vivants sur leurs idoles mécaniques, des petits groupes sur les grands systèmes... « Le petit n'a pas le droit d'exister..., constate un agriculteur français,..et aussitôt il se révolte: que voulez-vous donc qu'ils fassent? Où voulez-vous qu'ils aillent? II faut que tout le monde gagne sa vie, il faut pas tout donner aux mêmes...» Grâce aux media qui partout diffusent l'information, la révolte du concret mise avec un espoir croissant sur un retournement de l'ordre des choses qui fera table rase des engins de mort, et rétablira le droit des gens. «Si personne ne pense à faire venir l'eau dans cette rue, elle ne 17

viendra jamais; donc, c'est important qu'on agisse..., observe cet ouvrier du Caire. TI faut de l'eau pour donner du courage aux gens... » Contre l'arrogance du cerveau gauche3 qui fait la force des savants, des financiers, des hommes d'appareil, les exclus n'ont que la ressource de leur nombre et d'une organisation attentive et non-violente, pour déjouer les manœuvres de ceux qui ont
Tableau I : Racines de l'exclusion Exclus La « barbarie» machinale Les technocrates (savoir de la technique) les simples vivants (savoir de la vie) les maîtres du sol

Ille mill. après J-C.

excluent

Sol et sous-sol

Les maîtres du sous-sol
(capitalistes)

t

excluent

(paysans/
prolétaires )

Ille mill. avant J-C.

Gorge parlante et signe écrit

t
Les Lettrés (hommes de l'écrit) excluent

les illettrés (hommes du geste) (rustres, barbares) les muets (nomades, pasteurs, solitaires) les maîtres de l'espace (nomades ) chasseurs

t
Les parlants (villageois) excluent

t
Espace et Temps VIlle_IVe millénaires avant J-C. Les maîtres du temps
(agriculteurs)

excluent

Le premier tissu social vivant

t

3. La spécialisation fonctionnelle des hémisphères cérébraux a été établie par les travaux de Roger Sperry, au California Institute of Technology (Caltech) de Pasadena, qui lui ont valu en 1981 le Prix Nobel de physiologie et de médecine (articles dans La Recherche, n° 153, mars 1984, INSERMActualités, n° 25, déco 1984, Le Courrier de l'Unesco, novembre 1986, etc.). 18

confisqué le savoir. Mais tout de suite, afin de mieux comprendre la nature du processus culturel qui est partout à r œuvre pour créer un nouvel ordre humain, nous allons refaire en sens inverse. le chemin qui vient d'être esquissé, jusqu'à retrouver le terreau nourricier néolithique où s'est développé, entre le huitième et le quatrième millénaire, le premier tissu social vivant qui porta l'humanité naissante.

La « barbarie» machinale
A notre siècle, l'exclusion s'est à la fois étendue et intériorisée: elle est devenue un problème de civilisation, car c'est à la limite en chacun de nous que le savoir de la vie est prisonnier du savoir de la technique. Les machines occupant une place croissante dans leur existence, nos contemporains des pays industrialisés, jouisseurs et tolérants par indifférence, mais livrés pieds et poings liés, à l'angoisse et au « stress », se sentent exclus de leur propre culture menacée d'auto-destruction. Cet état de choses a créé les conditions d'une nouvelle « barbarie» machinale et sans éclat. Sous le label glorieux « CIVILISATION OCCIDEN'TALE se cache désormais une culture », en discret dépérissement. Décrite non sans complaisance par Gilles Lipovetsky 4,cette culture « post-moderne ou narcissique» se manifeste par la débâcle des grandes idéologies révolutionnaires et le surinvestissement de la spllère privée: culte hédoniste du corps (la santé, la « forme », l'esthétique personnelle), culte des objets de consommation (désir de jouir à part, pour soi-même), culte enfin de l'autonomie individuelle « qui n'exclut pas une profonde répugnance pour la violence et pour toutes les formes de mépris de la personne humaine. » Sous une frénésie de surface, à « l'ère du vide» correspond chez les nantis une sorte de « point zéro » du désir de vivre qui semble n'avoir plus de raison d'être devant l'envahissement machinal. Michel Henry en a brillamment élucidé les fondements dans la perspective phénoménologique ouverte par Husserl 5. Par l'effet d)une démesure qui nous meurtrit chaque jour, écrit-il, «la culture... autodéveloppement de la vie... se trouve
4. G. Lipovetsky, L'Ere du vide, essai sur l'individualisme contemporain, Gallimard, 1983 (cf aussi Entretien avec G. Lipovetsky, in Royaliste, n° 463, 21 janv. 1987). 5. Michel Henry, La Barbarie, Grasset, 1987. Edmund Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménolof!,ie transcendantale, Gallimard, 1976. 19

exclue de l'espace européen qui définit la modernité. La science livrée à elle-même est devenue la technique, objectivité monstrueuse dont les processus s'auto-engendrent et fonctionnent d'eux-mêmes, les idéologies célèbrent l'élimination de l'homme, la vie enfin est condamnée à fuir son angoisse dans l'univers
médiatique. Une société sans culture

-

sans art, sans éthique,

sans religion - est-elle possible? » L'auteur de La Barbarie se propose de démonter le procès d'une exclusion aussi radicale. «Pourquoi et comment, interroge-t-il, un certain type de savoir apparu à l'époque de Galilée et considéré depuis comme le seul savoir, produit-il, selon les voies d'une nécessité repérable et pleinement intelligible, la subversion de toutes les autres valeurs, et ainsi de la cultllre, et ainsi de l'humanité de l'homme, c'est ce qu'il est parfaitement possible de comprendre - pour peu qu'on dispose d'une théorie de l'essence de tout savoir possible et de son ultime fondement. Et c'est parce que, de façon extraordinaire, ce fondement est écarté par la science moderne que celle-ci, sans le savoir, précipite notre monde dans l'abîme. » (La Barbarie, p. Il.) Le savoir de la vie: « Toute culture est une culture de la vie... : c'est une action que la vie exerce sur elle-même et par laquelle elle se transforme elle-même en tant qu'elle est elle-même ce qui transforme et ce qui est transformé... (p. 14) ...En tant que la culture est la culture de la vie et repose sur le savoir propre de celle-ci, elle est essentiellement pratique. Elle consiste dans l'autodéveloppement des potentialités subjectives qui composent cette vie (p. 38)... Ainsi le monde de la vie, le monde réel où vivent les hommes, tombe-t-il entièrement sous les catégories de l'esthétique et n'est-il compréhensible que par elles (p. 48)... La vie... (est) ...ce que tout le monde sait, étant cela même que nous sommes... La vie se sait elle-même, et... ce savoir originel de soi constitue son essence propre (p. 15)... Mais le savoir-mouvoir-Iesmains, le savoir-tourner-Ies-yeux, le savoir de la vie n'est objectif d'aucune façon ni en aucun sens, il n'a aucun objet parce qu'il ne porte pas en lui la relation à l'objet, parce que son essence n'est pas cette relation (p. 25)... La capacité en effet de s'unir au pouvoir des mains et de s'identifier à lui, d'être ce qu'il est et de faire ce qu'il fait, seul la détient un savoir qui se confond avec ce pouvoir parce qu'il n'est rien d'autre que l'épreuve que celui-ci fait constamment de soi - que sa subjectivité radicale. » (p. 26) Le savoir de la technique: à l'inverse, « le savoir scientifique est objectif par principe (p. 16)... Selon cette science galiléenne de la nature qui allait bouleverser le mode de pensée de l'homme européen et faire de lui ce qu'il est, il reste possible d'exhiber, au-delà de la relativité de ses apparences subjectives, un être vrai
~

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du 11tOde, un monde en soi. Et cela pour autant que, dans la n connaissance de ce monde, on fait justement abstraction des qualités sensibles et, d'une manière générale, de tout ce qui est tributaire de la subjectivité pour ne retenir, comme étant véritablement, que les formes abstraites de l'univers spatiotemporel. Ces formes se prêtent alors à une détermination géométrique qui est la même pour tout esprit... Les « sciences humaines» n'ont donc aucune autonomie, ...leurs recherches apparaissent provisoires, vouées tôt ou tard à céder la place àun autre savoir, celui qui, délaissant la réalité psychique, c'est..à-dire le niveau de l'expérience humaine, s'oriente vers ses soubassements cachés, soit l'univers des molécules et des atomes... Si la culture avait pour objet cette sphère de la spiritualité humaine, c'est à bon droit qu'elle régresse chaque jour au profit de disciplines plus appropriées. » (pp. 17-18) Ces thèses fondent l'idéologie scientiste et positiviste de notre époque dont il faut rappeler ici le renversement par la phénoménologie de Husserl: « les déterminations géométriques auxquelles la science galiléenne tente de réduire l'être des choses sont des idéalités. Celles-ci, loin de pouvoir rendre compte du monde sensible, subjectif et relatif dans lequel se déroule notre activité quotidienne, se réfèrent nécessairement à ce monde de la vie, c'est seulement par rapport à lui qu'elles ont un sens, c'est sur le sol incontournable de ce monde qu'elles sont construites (p. 18)... En tant qu'idéalités, les déterminations géométriques et mathématiques dont font usage les sciences de la naturf supposent l'opération subjective qui les produit et sans laquelle elles ne seraient pas: il n'y a dans la nature ni nombre ni calcul, ni addition ni soustraction, ni droite ni courbe: ce sont là des significations idéales qui trouvent leur origine absolue dans la conscience qui les crée... et qu'on doit appeler à leur égard une conscience transcendantale. » (La Barbarie, p. 19.) En bref, souligne Michel Henry, le monde de la science trouve dans la subjectivité « le principe qui l'engendre continuellement, comme la condition permanente de sa propre possibilité... L}illusion de Galilée comme de tous ceux qui, à sa suite, considèrent la science comme un savoir absolu, ce fut justement d'avoir pris le monde mathématique et géométrique, destiné à fournir une connaissance univoque du monde réel, pour ce monde réel lui-même, ce monde que nous ne pouvons qu'intuitionner et éprouver dans les modes concrets de notre vie subjective (p. 19)... Le sujet est la condition de l'objet, ce qui fait que des choses deviennent des objets pour nous et ainsi se montrent à nous, en sorte que nous pouvons les connaître (p. 21)... Cette possibilité de se rapporter à des objets, de se 21 i

dépasser vers eux afin de les atteindre, c'est, dans la phénoménologie husserlienne, l'intentionnalité, qui définit le fond de la conscience elle-même, son pouvoir de monstration et d'exhibition... » (p. 22) Dès lors, conclut l'auteur de La Barbarie, le domaine scientifique et technique apparaît clairement circonscrit: «la non-prise en considération des caractères subjectifs de tout monde possible est indispensable du point de vue méthodologique... Mais le développement... de ce savoir idéal ne se poursuit dans la légitimité que pour autant qu'il reste clairement conscient des limites de son champ de recherche, limites qu'il a lui-même tracées. Il ne peut lui échapper en effet que la mise à l'écart des propriétés sensibles et affectives du monde présuppose la mise à l'écart de la vie elle-même, c'est-à-dire de ce qui fait l'humanité de l'homme (p. 35)... Ce qu'est la vie... la science n'en a aucune idée, elle ne s'en préoccupe nullement, elle n'a aucun rapport avec elle et n'en aura jamais. Car il n'est d'accès à la vie qu'à l'intérieur de la vie et par elle-même (p. 36)... Ainsi le jeu d'un savoir qui met hors-jeu non seulement le monde-de-Ia-vie mais... la vie ellemême, c'est-à-dire ce que nous sommes, apparaît-il dès l'abord lourd de conséquences... On peut concevoir à la limite un hyperdéveloppement du savoir scientifique allant de pair avec une atrophie de la culture... Une telle figure n'est ni idéale ni abstraite, c'est celle du monde où nous vivons... (p. 37) » Comment en sommes-nous venus là ? « ce n'est pas, encore une fois, le savoir scientifique qui est en cause, c'est l'idéologie qui s'y joint aujourd'hui et selon laquelle il est le seul savoir possible, celui qui doit éliminer tous les autres. Car c'est là du moins l'unique croyance qui subsiste dans le monde moderne, ...la conviction... universellement répandue selon laquelle savoir veut dire science (p. 43)... La science n'existe jamais seule. Mais dès qu'elle a écarté la vie de son champ d'investigation (et elle le fait nécessairement en tant que science), elle se comporte comme si elle était seule, c'est elle désormais qui va dicter sa loi au monde... Une telle situation dans laquelle une instance théorique va décider du monde-de-Ia-vie et de la vie elle-même sans tenir compte d'eux d'aucune façon caractérise la phase actuelle dé l'histoire du monde... Pour la première fois depuis l'origine des temps} la vie a cessé de se dicter ses propres lois à elle-même. » (p. 77) Les limites de la science sont donc celles de tout processus d'exclusion, de toute tentative de réduction de la complexité par fermeture du champ. Elles portent des noms en «isme» et correspondent à diverses modalités de l'expulsion de la vie. Le « technicisme » marque le passage « du règne de l'humain à celui 22

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