//img.uscri.be/pth/382bc02ee749edf9df1f54cebf01ae334563724f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LE POUVOIR DES TRANSNATIONALES

332 pages
L’économie néolibérale favorise l’accumulation du capital transnational. L’accroissement de la puissance des entreprises transnationales en est le corollaire. Elles transcendent tout contrôle démocratique et exercent un pouvoir de décision qui affecte des pans entiers de l’humanité. Faute d’un cadre juridique international en la matière, les pouvoirs publics, qui parfois tentent certaines formes de régulation, en sont le plus souvent réduits à un rôle d’auxiliaire. La quête de légitimité des transnationales, qui s’exprime actuellement de diverses façons, indique bien leur sensibilité aux multiples résistances civiles qui se font jour.
Voir plus Voir moins

CENTRE TRICONTINENTAL

Le pouvoir des transnationales

Alternatives Sud
Vol. IX (2002) 1

Centre Tricontinental Louvain-la-Neuve
L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

Alternatives Sud
Directeur François HOUT ART Rédacteur adjoint
Carlos T ABLADA

- Vol. IX (2002), n°
Rédacteur en chef
Bernard DUTERME

1

Rédaction
Laurent François DELCOURT POLET

Responsable de production
Leonor GARCiA

Recherche documentaire
Yvon Benito Hélène DE WILDE MARTINEZ P ASSTOORS

Administration
Jacques Teresa Catherine VELLUT RODRIGUEZ P ASTEN

Comité

de rédaction Aurelio ALONSO TEJADA (Cuba), Samir AMIN (Égypte), George C. ASENIERO (Philippines), Amiya Kumar BAGCHI (Inde), Hakim BEN HAMMOUDA (Tunisie), Jorge BULA ESCOBAR (Colombie), Suzy CASTOR (Haïti), V oravidh CHAROENLOET (Thaïlande), Bernard FOUNOU-TcHUIGOUA (Cameroun), Pablo GONZALEZ CASANOVA (Mexique), Franz HINKELAMERT (Costa Rica), Cristiân PARKER G. (Chili), Abraham SERFATY (Maroc), Alejandro SERRANO C. (Nicaragua), Paul SINGER (Brésil) Jomo K. SUNDARAM (Malaisie), Do THAI DONG (Vietnam)

Rédaction & administration CENTRETRICONTINENTAL, Sainte Gertrude 5, B-1348 Louvain-la-Neuve, Ave Belgique. Tel: 32/10/45.08.22 - Fax: 32/1 0/45.31.52 - E-mail: cetri@cetri.be

Éditions
CENTRE TRICONTINENTAL (Louvain-la-Neuve), L 'HARMA TTAN (Paris), PUNTO Rosso (Milan), FUNDACION HOGAR DEL EMPLEADO (Madrid), EL FARABI (Beyrouth)

Diffusion CENTRE TRICONTINENTAL (Belgique), Suzanne HUMBERSET, CEDIDELP (France) Charles-André DDRY,CODIS(Suisse), Pierre BEAUDET, ALTERNATIVES (Canada)
Centres associés FORUM DU TIERS MONDE (Dakar), CETIM (Genève), CASC (Managua), FUNDE (San Salvador), Focus (Bangkok), CLACSO (Buenos Aires)

CRESFED (Port-au-Prince), ON THE GLOBAL SOUTH

Appui financier
DIRECTION GÉNÉRALE DE LA COOPÉRATION INTERNATIONALE (Belgique), RÉGION WALLONNE (Belgique)

Graphisme SIGNÉ LAZER (Bruxelles,

Belgique)

Illustration de couverture www.adbusters.org

Les auteurs

-

WimDierckxsens (Costa Rica) DEI, Departamento Ecuménico de Investigaciones, Apartado 390, San José, Costa Rica. Tel: 506-280.76.43 - Fax: 506- 253.15.41 E-mail: mariwim@so1.racsa.co.cr Mario L. Fernandez Font (Cuba) ClEM, Centro de Investigacion de la EconomiaMundial, nO) Calle 22 309 entre Quinta Avenida y Tercera Avenida,Miramar, La Habana, Cuba. Tel: 537-66.20.93

-

- A. Lazar (Bolivie) cio Nord-SudXXI, 17 rue Ferdinand-Hodler,1207Genève,Suisse.
Walden Bello (Philippines) FOCUS on the Global South, cio CUSRI, Wisit Prachuabmoh Bldg. Chulalongkorn University PhyathaiRoad, Bangkok 10330, Thaïlande. Tel: 66-2-218.73.63 - Fax: 66-2-255.99.76 E-mail: w.bello@focusweb.org

-

-

Vandana Shiva (Inde) Research Foundation for Science, Technology and Natural Resource Policy, A 60 Kauz Khas, New Delhi 110016, Inde. Gustavo Capdevila (Équateur) IPS, Inter Press Service Amérique latine. E-mail: online@ips.org - Internet: www.ips.org Jorge Beinstein (Argentine) CEPROS, Centro de prospectiva y gestion de sistemas, Buenos Aires, Argentine. E-mail: cepros@infovia.com.ar Daniel Chudnovsky et Andrés Lopez (Argentine) CENIT, Centro de Investigaciones para la Transformacion, Cavia 3094, 1044 Buenos Aires, Argentine. Tel: 541-806.26.07 - Fax: 541-301.44.17.

-

-

-

- Paul Jeffrey(Pérou) cio NoticiasAliadas,Apartado 18-0964,Lima, Pérou. E-mail:postmaster@acna.org.pe- Internet:www.noticiasaliadas.org

-

Margalit Berlin (Venezuela) Universidad Sim6n Bolivar, Valle de Sartenejas, Municipio Baruta, Distrito Sucre, Miranda, Caracas, Venezuela. Fax: 582-993.79.01 - 582-993.96.61. Pierre Baracyetse (Congo) Rue Paul Pastur, 31, 6230 Buzet, Belgique. Tel: 32-71-84.59.31 - E-mail: sos.rwabuco@skynet.be Sudip Chaudhuri (Inde) Indian Institute of Management, Calcutta, Inde. E-mail: sudip@iimcal.ac.in V. Janardhan (Inde) Université d' Hyderbad, Département de sociologie, Gachibowli, Hyderabad 500046, Andhra Pradesh, Inde. Tel: 91-40-301.05.00, 301.05.12 - Fax: 91-40-301.01.20 - 301.01.45 E-mail: ehbss@uohyd.ernet.in - Internet: http://w\vw.uohyd.ernet.in Dimitri Uzunidis (France) Université du Littoral, Dunkerque, France. Internet: http://www-heb.univ-littoral.fr/rii

-

-

-

-

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2783-2

Sommaire

Éditorial
Les entreprises transnationales, leurs poids et leurs pratiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 5

Problématique

générale

Wim Dierckxsens Le capitalisme, les transnationales,
altermondialiste

la guerre et le mouvement
33

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Mario L. Fernandez Font Les investissements directs étrangers, les entreprises transnationales et la mondialisation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 53

A. Lazar Les transnationales, acteurs contemporains de l'exploitation mondialisée. Walden Bello Faut-il abolir le FMI?
Vandana Shiva o MC : Les paysans en danger.

69

85

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 93

Gustavo Capdevila Les ONG exigent la régulation des transnationales.

. . . . . . . . . . . . . . . . ..

103

Cas particuliers

Jorge Beinstein Crise mondiale du capitalisme et effondrement argentin. . . . . . . . . . . . . .. 107 Daniel Chudnovsky & Andrés Lopez Les stratégies des entreprises transnationales en Argentine et au Brésil. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 115

Paul Jeffrey Après l'ouragan Mitch, les transnationales tirent profit de la «reconstruction» du Honduras. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 167 Margalit Berlin La culture d'entreprise dans une transnationale au Venezuela. . . . . . . . .. 171 Pierre Baracyetse L'enjeu géopolitique des transnationales minières au Congo. . . . . . . . . .. 189
Sudip Chaudhuri Le gouvernement

indien et les transnationales.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 211

V.Janardhan Transnationales et mondialisation
en Inde.

-Le cas de la British American

Tobacco
245

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Vandana Shiva Une alternative au protectionnisme

des entreprises

en Inde et ailleurs.

., 275

Document Dimitri Uzunidis Nature financière et économique des transnationales et cadre légal mondial. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 291
Abstracts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 305

Index des noms propres.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

313

Alternatives

Sud, Vol. IX (2002) 1, pp. 5-31

Éditorial Les entreprises transnationales, poids et leurs pratiques leurs

L'époque contemporaine est caractérisée par une accélération du processus de concentration du pouvoir économique entre les mains des entreprises transnationales (ETN). Leur caractère monopolistique, la centralisation de leurs décisions, la dispersion géographique de leurs activités et leurs statuts de droit privé sont leurs traits majeurs. Le développement actuel des ETN est intrinsèquement lié à la logique du capitalisme et à la quête pressante de profit. En la matière, la fin justifie souvent les moyens. Créateur de richesses, le système éclate les cadres sociaux et épuise les ressources naturelles. Les stratégies des ETN et les mécanismes d'intégration internationale de la production, de la distribution, de la publicité, de la recherche et du financement sont de plus en plus poussés. Le stade auquel aboutissent aujourd'hui les ETN est celui d'une bureaucratie privée mondialisée qui transcende tout contrôle démocratique, tout en exerçant un pouvoir de décision qui affecte des pans entiers de 1'humanité. Les pouvoirs publics qui jouent parfois un rôle de régulateur sont souvent àla merci ou au service des ETN, faute de cadre juridique international. La recherche de légitimité des ETN qui s'exprime de diverses façons n'est la plupart du temps qu'une façade, mais elle indique bien leur sensibilité aux multiples résistances civiles qui se font jour. Mots clés: Transnationales, capitalisnle, stratégies, résistances.

I. La transnationalisation de l'économie
1. L'évolution récente Si des relations inte.mationales ont existé depuis des siècles, l'époque contemporaine est caractérisée par une intégration des processus de financement, de recherche, de production et de distribution et par leur concentration entre les mains de sociétés ou de groupes contrôlant des espaces répartis sur l'ensemble de la planète. Qu'il suffise pour s'en convaincre de voir la part du produit mondial que prennent les 200 premières firmes transnationales: 17% en 1900 ; 24% en 1960 ; 24% en 1984 ; 31% en 1995 [Fortune Global 500, 1996 et Banque mondiale, 1995, cités par Michel Beaud, 2000, 378]. La tendance est à l'accélération du processus. Selon l'OCDE, un quart de la production de l'Union européenne était contrôlée par les entreprises transnationales (ETN), en 1998, contre 17% en 1990

6

Éditorial

[Financial Tilnes, 28.03.02]. La CNUCED [1996] affirme que depuis 1970, leur nombre aurait augmenté de 500%. En 1996, elles étaient 40 000, avec 250 000 succursales. Elles contrôlent 10% du PIB mondial et les deux tiers du commerce international, contre seulement la moitié en 1980 [Michel Beaud, 2000, 378]. Le chiffre d'affaires des 200 premières fmnes signifie deux fois plus que la somme des revenus des 4/5 les plus pauvres de la terre [UN, 1993]. Selon Jorge Beinstein, alors qu'elles représentaient 17% du produit brut mondial en 1965, elles atteignaient les 50% à la fin de la décennie 1990 [J. Beinstein, 1999, 60]. Si l'on compare leur importance dans l'économie mondiale par rapport aux États, on constate, par exemple, que Ford équivaut à la Norvège (147 milliards de dollars, contre 153) et que la firme japonaise Mitsui dépasse l'Arabie Saoudite (145 milliards de dollars, contre 140) ou encore que Mitsubishi est économiquement plus puissant que la Pologne (respectivement 140milliards de dollars et 136) [PNUD 1999]. Avec en 1990, 72 millions de travailleurs, les ETN n'utilisaient que 3% de la population active mondiale [PNUD, 1993], car leur puissance financière leur permet d'importants investissements dans la technologie et donc de rationaliser l'emploi. Si les salaires offerts, sauf dans la soustraitance, sont souvent plus élevés que dans les secteurs nationaux, surtout dans les pays en développement, les rythmes et les performances exigés sont beaucoup plus intenses et les pressions exercées pour réduire l'ensemble des coûts de production sont considérables, notamment à l'égard les États. La productivité, mesurée par la valeur du produit divisée par le nombre d'employés des ETN, est plus élevée que la moyenne des industries locales [OCDE, 2002, cité par le Financial Times, 28.03.02]. Cependant, le terme transnational est ambigu, car si les activités sont réparties dans l'univers entier, les centres de décision restent très liés avec les pays d'origine. Ainsi, en 1999, plus de 90% des sièges des ETN se trouvaient dans la triade (États-Unis: 43,8%, Europe, 36,6%, Japon, 15,4%) et seulement 9,2% ailleurs, dont 8% dans les pays en développement [PNUD, 1993]. Ce dernier chiffre est passé à 6% en 2001 [Leslie SkIair et Peter Robbins, 2002, 86]. Par contre, 41% des succursales se situent dans cette dernière région [PNUD, 1993], ce qui montre la tendance à une certaine division du travail. Il faut signaler qu'au cours des dernières années, les firmes américaines ont augmenté leur proportion, passant de 43, 8% des 500 firmes les plus importantes en 2000 à 47,9% en 2001 [Financial Times, cité par Alternatives économiques, 194 Guillet-août 2001)]. Selon une enquête de Fortune [04.03.02, 29], parmi les sociétés les plus admirées dans le monde, les

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

7

27 premières sont américaines et sur les 50 premières, seules 7 ne le sont pas. Si le poids des transnationales augmente au niveau mondial, le degré de transnationalité des économies nationales, c'est-à-dire le poids des ETN dans l'économie du pays, reste divers. C'est ainsi que selon la CNUCED, la Grande-Bretagne possède J'indice le plus élevé, suivi par l'Indonésie, la Chine et le Mexique [Alternatives économiques, 181 (mai 2000),39]. Il s'agit en général d'un indicateur de relative faiblesse et de dépendance économique, même si les effets sur l'emploi sont favorables. Ainsi, les États-Unis, l'Allemagne et le Japon ont des indices faibles [lbidem]. Par contre, la proportion du commerce extérieur réalisé par les ETN est un bon indicateur de la globalisation des marchés. Ainsi, depuis la moitié de la décennie 1970, c'est le cas de plus de 50% des exportations américaines, de 80% des britanniques, de 90% de celles de Singapour et de 40% de celles du Brésil. 2. Qu'est ce qu'une société transnationale? Divers éléments entrent dans la définition, selon les points de vue. D'après le Cetim de Genève, elles sont dans l'ordre juridique, des «entités légales de droit privé, agissant dans plusieurs États, mais avec un seul centre ou un centre principal de décision» [Cetim, 2001, 32]. D'un point de vue économique, on les définit comme des monopoles dont le capital initial provient d'un pays et dont au moins un quart des opérations est effectué à l'extérieur. Cela se réalise par des investissements, soit pour créer des filiales, soit pour acheter des entreprises à l'extérieur [Wladimir Andreff, 1996, 7]. Sous un angle politique, certains définissent un chiffre minimum de pays, mais cela reste arbitraire, d'autant plus qu'aujourd'hui les stratégies globales des firmes transnationales défient les calculs en ce domaine. On en retiendra donc leur caractère monopolistique, la centralisation de leurs décisions, la dispersion géographique de leurs activités et leurs statuts de droit privé.
3. Les origines et l'histoire des entreprises transnationales

Le développement actuel des ETN est lié essentiellement à la logique du système socio-économique capitaliste, construite sur le profit comme source d'investissement, lui-même destiné à développer des activités de production ou de services génératrices de nouveaux profits. Cette logique entraîne et enferme toute l'activité économique humaine dans une perspective mercantile. Sous peine de déclin, il faut

8

Éditorial

constamment dépasser de nouvelles frontières et créer de nouveaux cadres juridiques: ce fut la nation, aujourd'hui ce sont des zones régionales de libre-échange ou de dimension internationale. Il faut aussi créer de nouveaux instruments, notamment financiers ou de nouveaux organes politiques régionaux et internationaux. Il s'agit de faire constamment baisser les coûts de production ce qui se réalise par le maintien d'un faible prix des matières prem ières, la recherche de la main-d'oeuvre la moins chère possible, la réorganisation du travail, le développement des technologies et, face à la résistance et aux conquêtes sociales des travailleurs, par une ingénierie sociale sans cesse nouvelle ou même par l'usage de la répression. Depuis le «Consensus de Washington» qui, dès les années 1970, orienta l'économie mondiale dans une direction néoJibérale, c'est une véritable offensive contre le travail qui fut menée par le biais des dérégulations, de la sous-traitance, de la privatisation de la sécurité sociale et d'autres mesures encore, dans lesquelles les ETN ont pris une part importante. La logique du profit, telle qu'elle a été développée par le capitalisme, fait éclater les cadres sociaux, épuise les ressources naturelles, détruit l'environnement. Créateur de richesses, le système déstructure en même temps les sociétés existantes, sans les restructurer, sauf en un vaste marché, champ d'action privilégié des ETN. Le système est évidemment constitué d'acteurs qui en sont les protagonistes, les victimes ou la piétaille. La logique dont nous avons parlé est née et s'est développée au départ de groupes sociaux qui ont construit des liens adéquats à sa poursuite, transformant le marché en un rapport social nécessairement inégal où le plus fort gagne. Cela ne se vérifie pas seulement, dans le champ économique, par la concurrence effrénée à laquelle se livrent les diverses fmnes, mais aussi dans les rapports entre classes sociales, entre États et grandes entreprises et au sein même des organisations internationales financières ou commerciales (Banque mondiale, FMI, Organisation mondiale du commerce). Bref, la poursuite du profit s'est rapidement détachée de la réponse aux besoins. Théoriquement, dans le cadre d'un marché hypothétique, l'offre doit correspondre à la demande et l'équilibre devrait en être le résultat (la main invisible), mais en fait, l'offre se dirige vers la demande solvable et s'efforce éventuellement de créer des besoins nouveaux. Il en résulte aujourd'hui la constitution, au sein de l'humanité, d'une immense «foule inutile» pour le marché, dont on découvre le caractère potentiellement dangereux pour le système. Le discours de Kofi Annan au Forum mondial de l'économie (Davos) à New York en janvier 2002,

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

9

rappelant les dangers que la pauvreté représentait pour la sécurité des entreprises et des détenteurs de capitaux, en est une illustration. La concentration de l'activité économique, afin de créer des économies d'échelles, de rationaliser la production ou la distribution, de faire baisser les coûts, d'obtenir des conditions favorables d'investissement, d'établir un meilleur rapport de force avec le travail ou avec l'État, a toujours fait partie des stratégies du capital, mercantile d'abord, avec les compagnies des Indes, et industriel ensuite avec les consortiums. En 1848 déjà, Karl Marx le rappelait dans le Manifeste du parti communiste. À la fin du XIXe siècle, le philosophe et leader national cubain José Marti, observait aux États-Unis le phénomène du «monopole... qui a concentré le pouvoir en d'énormes compagnies, entreprises multiples, empêchant par leurs richesses inouïes et le pouvoir social qu'elles en acquièrent, la naissance d'autres entreprises du même genre. Elles établissent des prix selon leur bon plaisir, par le biais de combinaisons et de falsifications iniques, détournant le coût naturel des titres et des opérations nécessaires au commerce... Le monopole est assis, tel un géant implacable à la porte des pauvres. Tout ce qui peut s'entreprendre est entre les mains de corporations invisibles formées par des capitaux disponibles, à laforce et à l'influence desquels l 'humble industriel ne peut espérer s'opposer [José Marti, La Havane, 1975, T.10, 84-85]. Aujourd'hui, les ETN ont pris le relais, développant et s'appuyant sur les nouvelles technologies de la communication et de l'informatique. Elles s'inscrivent donc dans la logique socio-économique du capitalisme. «Au XIX siècle, les placements de portefeuilles, écrit Wladimir An dreff, formaient la majeure partie des capitaux des investissements internationaux à long terme, encore 60% en J870, finançant des prêts aux gouvernements et des travaux d'infrastructure» [Wladimir Andreff, 1996, 9-10]. À partir de cette date, ils furent remplacés par des investissements directs à l'étranger. Ce changement renforça les monopoles anglais, américains, français et allemands (Singer, Bayer, AEG, General Electric, Siemens, Kodak, etc.). En 1897, ils représentaient 5,1% du PIB des États-Unis. Cependant les investissements étrangers étaient encore concentrés dans les anciens secteurs: 50% dans le secteur primaire, 20% dans les infrastructures, 15% dans l'industrie et 10% dans les services. En 1938, le nombre d'ETN était de 50% plus élevé qu'en 1914. Après la deuxième guerre mondiale, ce sont les ETN des États-Unis qui dominèrent et c'est à partir de la moitié des années 1980, que l'Europe et le Japon se manifestèrent [ESPO, 2002, 25]. Dans la perspective

10

Éditorial

capitaliste, les investissements sont destinés à être rentables, c'est-à-dire à rapporter plus qu'il n'ont apporté. C'est pourquoi, dans le cas des investissements à l'étranger, l'avantage comparatif qu'offre le pays d' accueil (salaires bas, peu de contraintes écologiques, avantages fiscaux, etc.) est déterminant. Or, entre 1990 et 1997, les investissements vers les pays émergents sont passés de 24 à 163 milliards de dollars [J. Nagels, 2001, 509].Robert Reich rappelle dans son livre sur la mondialisation de l'économie, que les investissements directs à l'étranger dans le Tiers Monde ne viennent pas d'abord pour contribuer au développement, mais bien pour gagner de l'argent. On l'oublie parfois, notamment quand les statistiques nationales de l'aide au développement les incluent dans cette catégorie. L'étude très documentée du Cetim de Genève sur les activités des entreprises multinationales concluait à juste titre, en disant qu'elles «sont dominées par un but essentiel: réaliser le maximum de profits dans le temps le plus court possible, ce qui est à lafois le résultat de la logique de l'économie capitaliste mondialisée et du désir sans limites de pouvoir et de richesse de leurs principaux dirigeants» [Cetim, 2001, 30]. Cela se vérifie dans le domaine pharmaceutique, où, selon le PNUD, seulement 0,2% de la recherche est consacrée à la tuberculose, la diarrhée et la pneumonie, qui représentent 18% des maladies à l'échelle mondiale, mais principalement dans le Tiers Monde. Il est plus rentable de produire pour les couches de population ayant des revenus plus élevés et dont la morbidité se situe dans d'autres domaines. Il faut y ajouter que 70% des médicaments représentant un progrès thérapeutique ont été produits avec le concours des pouvoirs publics. Quant aux vaccins, offrant le meilleur rapport coût-efficacité, ils rapportent moins que les traitements répétés, ce qui, toujours selon le PNUD, explique pourquoi aux États-Unis, un consortium de groupes pharmaceutiques a été constitué pour mettre au point des antiviraux contre le VIH, mais pas pour produire un vaccin contre le sida [PNUD, 1999,69]. II. Le fonctionnement transnationales
1.

et les secteurs d'activités

des entreprises

Les stratégies et les mécanismes

de fonctionnement

Wladimir Andreff explique que jusqu'au début du XXe siècle, les ETN avaient une stratégie d'approvisionnement, à partir de plantations, d'activités extractives et de comptoirs commerciaux. Après cela et

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

Il

jusque dans les années 1960, ce sont les entreprises à stratégies de marché qui prirent leur essor, prolongeant leurs exportations par une production locale. À partir de cette époque, une nouvelle stratégie apparut, celle de la rationalisation de la production en amorçant une intégration internationale des processus de production pour en réduire les coûts [Wladimir Andreff, 1996, 45-46]. Aujourd'hui, les mécanismes d'intégration internationale de la production, de la distribution, de la publicité, de la recherche, du financement, sont de plus en plus poussés. Il s'agit, à l'intérieur d'un secteur et souvent même entre différents secteurs, de répartir les divers facteurs de production et de distribution selon une logique répondant à l'efficacité du rendement grâce à l'utilisation des technologies modernes et profitant du fait que les frontières géographiques pèsent d'un poids beaucoup moindre. Les produits sont normalisés, avec certaines adaptations aux particularités des marchés locaux. Un tel éclatement du processus de production à l' échelle mondiale a été favorisé par la révolution informatique et par la forte chute des prix des transports, ce qui renforce pour les entreprises la nécessité d'un organe intégrateur central et exige également une concentration du capital [J. Nagels, 2001,506-507]. Au cours de la décennie 1990, les fusions d'entreprises se sont multipliées, renforçant le pouvoir de certains groupes. Or, une telle stratégie ne crée point, par elle-même, de richesses, ce qui explique pourquoi, alors que la puissance économique se concentre, la croissance mondiale se ralentit. Au cours des années 2000 et 200 l, les investissements directs à l'étranger des ETN furent destinés pour 90% à l'achat ou à la fusion d'entreprises déjà existantes et seulement 10% correspondirent à la création d'entreprises nouvelles ou à l'amplification des capacités de production existantes [A.D. Marquez, La Jornada, 19.1l.0l}. Il faut y ajouter que leurs énormes réserves financières et leur cotation en bourse, contribuèrent à l'accélération de la spéculation. Le processus s'est largement amplifié au cours des dernières années. Entre 1996 et 1998, plus de 20 000 fusions et alliances ont été réalisées. Rien que dans l'industrie pharmaceutique, alors que 152 accords avaient été conclus au cours de la décennie 1980, ces derniers se chiffrèrent à 375 dans les années 1990.Rien que durant les deux dernières années de cette décennie, le nombre de fusions dépassa celui des huit années antérieures [Giancarlo Delgado, 2002, 254]. Les ETN disposent de nombreux moyens pour déployer leurs stratégies. Nous n'en citerons que quelques-uns. Tout d'abord, sur le plan de la recherche, elles font des alliances avec de nombreux centres de recherche, notamment dans les universités, installant leurs

12

Éditorial

laboratoires près de ces dernières et créant des chaires à leur nom pour l' enseignement. De telles pratiques se limitent généralement aux pays du Nord, la recherche-développement étant le plus souvent concentrée au sein des quartiers généraux des firmes, situés en grande majorité dans la triade (États-Unis, Europe, Japon). Ainsi, sur quelque 2500 chercheurs d'IBM, 2000 sont localisés au États-Unis. Pour le financement, lesETN ne font pas seulement appel au capital du pays d'origine. Certes, leurs actions sont cotées sur diverses places boursières, mais il est souvent fait recours à du crédit local. En ce qui concerne les opérations commerciales, une proportion importante reste au sein du groupe, ce qui pennet, le cas échéant, un jeu de facturations destiné à diminuer les impôts. Une méthode de fonctionnement tout à fait centrale est celle de la sous-traitance. À cet effet, un exemple très spécifique est celui de l'entreprise américaine Nike. Celle-ci, en effet, ne possède aucune usine. .Ellea fondé sa réussite industrielle sur l'utilisation d'une main-d'oeuvre à bon marché [F. Senretl, 2001, 52]. Toute sa production est confiée à des sous-traitants. En ce qui concerne les chaussures, elles sont pour la grande majorité fabriquées par des entreprises situées essentiellement dans des pays à bas coûts salariaux et notamment en Asie (ThaIlande, Chine, Corée,...). Au total, plus de 500 000 personnes travaillent pour Nike dans le monde chez des sous-traitants. Or, la multinationale américaine ne salarie que 20 000 personnes réparties entre sa maison mère aux États-Unis, ses bureaux continentaux (Amsterdam pour I'Europe) et ses sièges nationaux (200 employés par exemple en France) qui occupent essentiellement des fonctions financières, commerciales, design, marketing, etc. C'est le règne de la flexibilité par l'utilisation de structures de production légères. Les distributeurs font appel à de nombreux soustraitants, qui trouvent le moyen de produire très rapidement un modèle précis, pour effectuer une partie de la production (découpe, couture,...) [C. Crabbé, 1998, 14]. La rapidité des communications leur facilite la recherche de ces sous-traitants dans tous les coins du monde, ce qui permet de sélectionner les sites de production les moins chers et où la législation sociale, fiscale et environnementale, est la moins contraignante. Ce mécanisme de recours à la sous-traitance favorise le distributeur puisqu'il lui permet de produire rapidement, en petites quantités et à faibles coûts. Ille dégage en plus de ses responsabilités d'employeur tout en lui garantissant les privilèges de sa position de donneur d'ordre. Il peut ainsi choisir à sa guise ses fournisseurs et bénéficie donc d'un pouvoir de pression énonne sur les prix, la qualité et les délais [ESPO, 2002, 34].

Les entreprises transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

13

Le contrôle de la production et des marchés locaux par les ETN de l' agro-alimentaire est devenu un exemple classique. C'est le cas notamment de Nestlé au Sri Lanka. Le pays produisait du lait, qui pendant longtemps fut subsidié par l'État, ce qui fut aboli par les exigences du Programme d'ajustement structurel imposé par le F'MI. En 1981, un plan de collecte et de distribution des produits laitiers fut négocié par le gouvernement avec Nestlé. L'entreprise privée prit la place de l'organisme gouvernemental qui régulait le secteur. Le lait frais laissa la place au lait en poudre. Une intense publicité fut lancée pour persuader les gens des avantages de ce dernier qui entretemps était passé de 4,5 roupies les 400 gr en 1977 à 219 roupies en 2001. Malgré l'inflation, cela signifiait une augmentation considérable. Or, au Sri Lanka, 2,1 minions de familles, surtout rurales, ne disposent que d'un revenu mensuel ne dépassant pas 1000 roupies, ce qui exclut pratiquement de la consommation du lait, la majorité des enfants de cette catégorie de la population. La stratégie développée correspondait à des objectifs de rentabilité et non aux besoins vitaux des populations. Certaines ETN ont aussi découvert que le marché constitué par les pauvres pouvait faire l'objet d'opérations rentables. C'est le cas de HindustanLever, filiale de Unilever en Inde. L'action basée sur l'idée que tout le monde préfère beaucoup plus de pauvres que de riches, la firme organisa un vaste réseau de vendeurs locaux, utilisant les marchés et couvrant ainsi des milliers de village. L'expérience fut si positive que la firme transnationale estime qu'en 2010, elle effectuera 50% de ses ventes dans les pays en développement [Rekha Balu, 2001, 31-39]. Mais, les ETN ne passent pas seulement par les mécanismes du marché pour accroître leurs capacités d'accumulation. Outre l'utilisation du champ politique, dont nous reparlerons, la constitution de monopoles permet de faire pression sur les producteurs, afin de faire baisser les prix. Ainsi, l'acquisition, en Hongrie, de l'ensemble des six entreprises traitant des semences de tournesol par la société agro-industrielle Montedison, contrôlée par la transnationale italienne Feruzzi, fit l'objet d'une plainte contre l'entreprise d'État qui avait effectué la privatisation, car celle-ci avait permis à la transnationale ayant établi un monopole, de faire baisser le prix payé aux producteurs et d'augmenter les prix de vente [Sarah Sexton, 1997, 24-25]. Les conséquences sociales de telles politiques sont, dans certains pays surtout du Sud, vraiment dramatiques. Ainsi, au Sri Lanka, les petits producteurs de riz sont obligés de vendre le paddy à un prix inférieur au coût de production, ce qui, ajouté à la privatisation de l'eau d'irrigation actuellement en cours, les forcera à vendre leurs terres à des groupes plus puissants, locaux et étrangers, dont certaines ETN, sans

14

Éditorial

pouvoir pour autant se réintégrer dans d'autres activités économiques. À cela s'ajoutent les pressions des organismes financiers internationaux pour que le pays abandonne la culture du riz, afin de se lancer dans des productions d'exportation, l'amenant à nouveau, comme dans la période coloniale, à dépendre de l'extérieur pour son alimentation de base. En même temps, ces mêmes organismes interdisent de développer une politique de subsidiation pour les plus démunis. Quand on refuse de reconnaître que le marché capitaliste est un rapport social où le plus fort gagne, il n'est guère étonnant d'aboutir à des catastrophes sociales, qui en l'occurrence au Sri Lanka, débouchèrent à deux occasions, en 1972 et en 1987, sur des révoltes de jeunes, surtout paysans, qui coûtèrent la vie à plus de 60 000 d'entre eux. La concurrence entre grands consortiums est souvent farouche. On ne compte plus les OPA hostiles, sans parler de l'espionnage industriel. Un exemple intéressant de pratiques entre firmes, fut la pression exercée par le groupe Carrefour sur Nestlé, pour obtenir de meilleurs prix au Brésil. La société Nestlé-Brésil, dont le président affirmait que les gens ne se rendaient même plus compte que c'était une entreprise suisse, fit l'objet d'une demande de diminution de prix, que la société refusa. Carrefour organisa le boycottage de Nestlé au Brésil, baissant de 250 à 25, ses produits mis en vente. Comme cela ne représentait que 5% du chiffre d'affaires de Nestlé au Brésil, le boycottage fut étendu, par Carrefour, à la France et à d'autres pays européens [Sarah Sexton, 1997, 24]. Mais, par contre, ce qui se pratique dans le cadre de la concurrence est délégitimé, lorsque des ONG proposent un boycottage sur base éthique. Préparer le terrain pour une politique commerciale est aussi une stratégie importante. Ainsi, en Thaïlande, une ONG américaine, appelée ISAAA (International Service for the Acquisition of Agrarian Biotech Applications), s'est donnée pour tâche «de promouvoir l'ingénierie technologique génétique auprès des paysans thaïs, mal informés sur la question». Il s'agissait, selon l'ONG, d'un partenariat entre pays riches et pays en développement, pour un transfert de connaissances, destiné à «éliminer la pauvreté parmi les paysans asiatiques, par l'usage de techniques biologiques». Or, cette ONG est financée par les ETN de l'agrobusiness, Cargill, Monsanto et Novartis [The Bangkok Post, 06.04.02], et prépare ainsi la voie à l'introduction des semences génétiquement modifiées.

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

15

2.

Les secteurs de concentration

La concentration se poursuit par voie de fusions dans tous les secteurs: armement, industries pharmaceutiques, banque, assurance, distribution, médias. Les raisons sont diverses et ne concernent pas toujours l'efficacité économique. La concurrence féroce entre groupes pour dominer un secteur est souvent à l'origine des fusions. Certaines concentrations de firmes européennes ont été motivées par le désir de faire face à la puissance des sociétés américaines. Il est étonnant de constater qu'en un temps de discours sur la liberté de commerce et les vertus du marché, de telles fusions réduisent en fait la marge de la concurrence, organisent des monopoles ou des oligopoles, éliminent les compétiteurs et, dans bien des cas, ne favorisent ni la qualité du produit, ni les intérêts des consommateurs. Il faut ajouter que les crises financières internationales ont été une occasion d'accélérer le processus de concentration. Une part importante des firmes sud-coréennes, par exemple, est passée sous le contrôle d'ETN américaines ou européennes, pour une somme estimée à 50 milliards de dollars et il en a été de même pour le système bancaire en Thaïlande. Nous avons déjà fait allusion au secteur agro-alimentaire. Il est le secteur le plus consolidé transnationalement, possédant le plus grand nombre de firmes dans les mille premières mondiales. Les dix plus grandes ETN s'occupant de semences contrôlent le tiers du marché mondial et 9 ETN contrôlent 90% de la vente des pesticides [Pat Roy Mooney, 199, cité par Giancarlo Delgado, 2002, 253]. Ce secteur se caractérise surtout par quelques grandes pointures. Ainsi, Cargill, aux États-Unis, la plus grosse de toutes, ne s'occupe pas seulement de la commercialisation, mais aussi du transport et de l'entreposage, d'un ensemble impressionnant de produits agricoles. Installée également dans les pays du Sud, l'entreprise a fait de Singapour son quartier général pour l'Asie et le Pacifique, redistribuant les produits dans la région, 1% seulement restant sur place. Au Mexique, grâce à l'accord de libre-échange entre ce pays, les États-Unis et le Canada (l'ALENA), Cargill a construit une usine de traitement du soja, permettant ainsi à la production des États-Unis, principal exportateur, de s'implanter sur le marché mexicain. Cette décision, s'inscrivant dans une stratégie étendue à présent à l'ensemble du continent (ALCA), a été bien décrite par Colin Powell, le secrétaire d'État américain: «Notre objectif est de garantir aux entreprises nord-américaines, par le Traité de libreéchange avec les Amériques, le contrôle d'un territoire qui s'étend du pôle arctique à l'antarctique, et d'assurer un libre accès, sans obstacles

16

Éditorial

ou difficultés, à nos produits, services, technologies et capital dans / 'ensemble de l 'hémisphère» [Cité par O. Deleoue, A/ai, 24.01.02]. Les. rachats de géants se sont succédé dans le domaine agroalimentaire. Le groupe Suchard (Suisse), après avoir absorbé plusieurs firmes européennes, dont le chocolat Côte d'Or en Belgique, a lui-même été intégré dans le groupe Philip Morris, fabriquant américain de cigarettes, désireux de diversifier ses champs d'activités. De son côté, Nestlé, a racheté la fabrique anglaise de chocolat Rowntree. Danone a acquis la très britannique firme de spiritueux HP et est devenu le principal fabricant de biscuits en Inde, Russie, Chine et Argentine. Face aux actionnaires effrayés par un tel appétit, le directeur général, Antoine Riboud, déclarait: «Imaginez les conséquences, si nous abandonnions ce marché potentiel à nos concurrents» [Sarah Sexton, 1997, 25]. La moitié du marché des boissons non alcoolisées est contrôlé par Coca-Cola. Son rival Pepsi-Cola, nettement perdant dans ce domaine, a pris le contrôle d'autres branches du secteur: Frito-Lay, Pizza Hut, KFK Kentucky Fried Chicken, Taco Bell... Le groupe américain Dr. Peper/Seven Up, a absorbé le géant anglais Cadbury/Schweppes et racheté la majorité des activités de Perrier [Ibidem]. Et l'on pourrait continuer en citant Mc Donald' s, Heinz, Unilever, Kellog, etc. Certaines ETN émergent aussi dans le Tiers Monde, bien qu'elles soient très minoritaires. Ainsi, la firme thaï, Charoen Phokpan, s'occupant de nourriture animale, de volaille et d'aquaculture, a récemment implanté plus de 50 filiales en Chine. Dans le domaine pharmaceutique, la fusion entre Sandoz et CibaGeigy en 1996, fut la plus importante de I'histoire industrielle. L'année précédente, G/axo et Wellcolne s'étaient joints, en Angleterre, pour constituer le premier groupe pharmaceutique mondial à l'époque [1. Nagels, 2001,503]. L'eau est un secteur nouveau en pleine expansion pour les ETN, comme fruit à la fois de la privatisation en cours mondialement et de l'explosion de la vente de l'eau potable en cannette ou en bouteille, due en partie à la dégradation de sa qualité [voir Alternatives Sud, volume 8, n04, L'eau patrimoine commun de I 'humanité]. Face à l'incapacité de nombreux gouvernements des pays en développement, de réaliser les investissements et à l'imposition universelle de la loi du marché, par la Banque mondiale et le FMI, le mot d'ordre a été la privatisation. Il s'agit réellement d'une nouvelle frontière pour lesETN, puisque l'on estime le marché à mille milliards de dollars pour les 25 ans qui viennent [Sudhirendar Sharma, 2002]. Mais l'expérience prouve que cette orientation affecte principalement le sort des plus pauvres. Ainsi le prix de l'eau a augmenté de 25 fois à Dakha au Bangladesh, de 40 fois au

Les entreprises transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

17

Caire, avec comme résultat que le 1,1 milliard de gens qui aujourd'hui n'ont pas d'accès à l'eau potable atteindront, si la tendance persiste, le chiffre de 3milliards au cours des mêmes prochains 25 ans [Ibidem]. La culture est devenue, grâce aux énormes progrès techniques des communications et des multimédias, une source d'accumulation considérable. Selon l'UNESCO, le volume des échanges internationaux dans ce domaine est passé de 1980 à 1991, de 67 à 200milliards de dollars [cité par le PNUD, 1999, 33]. Aux États-Unis, la culture est devenue le secteur le plus rémunérateur des exportations du pays (plus de JO milliards de dollars en 1997). L'industrie du film aux États-Unis recevait en 1998, 50% de ses recettes de l' étranger (contre 30%en 1980) et détenait 70% du marché européen (contre 56% en 1987), 83% du marché latino-américain et 50% du marché japonais. Seulement 3% du marché des États-Unis était couvert par des films étrangers [PNUD, 1999, 33]. Or, la concentration des activités culturelles entre les mains de quelques firmes seulement, n'a fait que s'accélérer, aussi bien pour l'industrie du film que pour la presse Ollla télévision. La concentration financière est aussi impressionnante. En effet, l'essor pris par le capital financier, après la décision du président Richard Nixon en 1971, de laisser flotter le dollar, précédemment lié à l'or, a été considérable. Cela s'est notamment traduit au cours de la décennie 1990, par un grand nombre de fusions et d'absorptions reflétant dans le secteur financier l'orientation générale de l'économie. Il faut ajouter, comme l'écrit J. Nagels, décrivant une des fonctions de ce mécanisme que «la dérégulation transnationale régule les politiques nationales» [2001, 512]. Mais le système a aussi généré de nouvelles institutions pour répondre à la mondialisation des échanges financiers et ce sont notamment les organismes de clearing (chambres de compensation). Leur rôle consiste à équilibrer le solde des opérations de transfert sur le plan international, ce qui a pris une importance considérable avec la multiplication des transactions financières. Il s'agit donc d'un processus de dématérialisation de l'argent, qui passe du papier monnaie à la monnaie virtuelle. Cette activité est très centralisée, avec trois firmes principales, deux pour les transactions mobilières Clearstream (ancien Cede!), basée au Luxembourg, Euroclear basée en Belgique et une pour les transactions en devises, Swift, également installée en Belgique. Pour se rendre compte de l'importance des mouvements financiers, i1suffit de savoir qu'en 2000,Clearstream a déclaré 10000 milliards d'euros de dépôts, soit 47 fois le budget de la France, et Euroclear sept mille milliards d'euros. Dix pays sur 105 se partagent 78% des comptes

18

Éditorial

ouverts, dont 5 en possèdent 60% : l'Angleterre, le Luxembourg, les États-Unis, la France et l'Italie. Les opérations de compensation sont un rapport contractuel (engagement mutuel) et leurs montants sont publiés. La raison sociale de ces groupes est celle des sociétés coopératives. Elles doivent être localisées dans des pays reconnus par les États-Unis comme des «pays étrangers qualifiés» (35 dans le monde, mais les trois principales firmes se trouvent au Luxembourg et en Belgique) et jouissent de fait d'un statut d'extraterritorialité. Elles garantissent aussi la protection du secret bancaire. En effet, si les comptes sont publiés, l'origine de l'argent n'est pas déterminée. À partir de 1990, la pratique des sous-comptes non publiés a été instaurée, laissant planer des doutes sur l'origine des fonds et ouvrant la porte à des abus éventuels. L'audit de ces firmes ne concerne évidemment pas la vérification de la provenance des fonds, elle concerne seulement le fonctionnement interne. Les firmes de clearing opèrent comme un rouage essentiel des stratégies financières à l'échelle mondiale. Elles répondent à un besoin créé par la phase actuelle de la mondialisation de l'économie capitaliste, qui se caractérise par le rôle prépondérant du capital financier et ses dérivés, qui favorisent les spéculations. Totalement privées, elles échappent au contrôle public et à toute instance internationale de régulation. Par contre, elles prouvent la possibilité d'une mesure telle que la taxe Tobin, puisqu'elles permettent une traçabilité des transactions financières internationales [ATTAC, Belgique, 16.01.02]. À propos du gigantisme desETN, il n'est pas inutile de se rappeler la thèse de Max Weber sur la bureaucratie comme forme ultime de la modernité. Le stade auquel les ETN aboutissent aujourd'hui est celui d'une bureaucratie privée mondialisée qui transcende tout contrôle démocratique, tout en exerçant un pouvoir de décisions qui affecte des pans entiers de 1'humanité. Une telle situation est difficilement tenable à long terme.

Ill. L'insertion des entreprises transnationales
1. Les rapports avec les pouvoirs publics

dans la société

Le premier échelon de contacts entre les ETN et les pouvoirs publics est l'État national, soit celui duquel elles sont issues, soit là où elles s'implantent. Certes, comme l'indique Robert Reich, les espaces économiques offerts par les États sont devenus trop limités, car lesETN agissent mondialement. En effet, même si les grands États offrent un

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

19

avantage, dans la mesure où ils sont politiquement capables d'appuyer leurs transnationales, ils ne disposent pas d'un pouvoir de juridiction international. C'est pour cela que les ETN pèsent sur les décisions des organismes internationaux de nature économique (Banque mondiale, FMI, OMC). Par ailleurs, la logique de leurs intérêts pousse au démantèlement, en périphéries, des États d'une certaine dimension: Russie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie et même dans le Sud: Congo, Nigéria, en attendant peut-être la Chine et l'Inde. Il est vrai que le pouvoir économique des ETN érode le pouvoir de l'État, surtout dans le Sud. Une telle tendance est accentuée par les politiques des organismes fmanciers internationaux, qui tous exigent la privatisation, non seulement des activités économiques des États, mais aussi des services publics: programmes d'ajustements structurels, lutte contre la pauvreté ou abolition de la dette des pays les plus pauvres. Cependant, il serait erroné de croire que les ETN puissent se passer des États. Elles s'efforcent en effet à orienter les politiques de ces derniers, en leur faveur. C'est ainsi, par exemple, qu'elles exigent des conditions favorables pour la garantie de leurs investissements et pour la maximisation de leurs profits: salaires bas, obstacles à l'action syndicale, protection écologique faible, exemption de taxes (en Thaïlande durant sept années, au Salvador, dix), infrastructure convenable, etc. Dans leur désir d'attirer des capitaux pour réduire la pression des demandeurs d'emploi, de nombreux États satisfont aux demandes des ETN, au détriment des intérêts de leur propre population, se privant de ressources, bradant le patrimoine public accumulé et acceptant des conditions sociales exécrables. Dans la foulée de la mondialisation, ce sont constitués des regroupements régionaux, zones de libre-échange, marchés communs, unions économiques, dotés progressivement d'appareils de gestion et d'instances juridiques. Le lobbying des ETN auprès de ces institutions est très intense. Non seulement elles se regroupent dans des organismes de pression, mais elles assurent, dans chaque secteur, la présence de lobbyistes chargés des contacts avec les administrations et les parlements et assistés par des juristes et d'autres experts capables de préparer des législations qui protègent leurs intérêts. Cette pratique, qui existe depuis longtemps à Washington auprès du Congrès des ÉtatsUnis, s'est aujourd'hui implantée à Bruxelles (Union européenne), à Bangkok (ASEAN), à Montevideo (Mercosur). Les organismes des Nations unies et les institutions de Bretton Woods, font aujourd'hui l'objet d'une attention particulière. Ces dernières, Banque mondiale, FMI et OMC ont, depuis le «Consensus de Washington» des années 1970, été réorientées vers le service d'une

20

Éditorial

économie néolibérale, qui convient parfaitement aux intérêts des ETN. En effet, les privatisations permettent aux acteurs les plus forts d'absorber les activités publiques introduites dans le marché, souvent à des prix bradés et elles sont une des exigences des organismes financiers pour l'accès au crédit. L'ajustement structurel et les politiques orientées vers l'exportation ont notamment pour fonction de fournir des devises rendant les pays de la périphérie capables de payer les intérêts de la dette extérieure, cette dernière étant privée à 25%. Une autre partie des devises extérieures gagnées dans l'opération sert à la consommation des classes dominantes et d'une partie des classes moyennes, élargissant ainsi le marché potentiel des ETN. LesETN s'assurent, par un ensemble de mesures légales, nationales et internationales, non seulement des conditions financières ou d'investissements favorables, mais aussi des garanties de rentabilité, des protections et d'éventuelles compensations en cas d'accidents politiques ou économiques, utilisant le pouvoir de négociation considérable dont elles disposent. L'aspectmilitaire du problème ne peut être passé sous silence. Tout d'abord, l'armement est un des secteurs principaux de l'activité de nombreuses ETN et cela les place dans un type de relations contractuelles avec les États, tout en renforçant leur pouvoir de pression (le complexe militaro-industriel aux États-Unis, par exemple ).Ensuite la logique même de leur expansion les introduit au sein de la militarisation du système socioéconomique. C'est Thomas Friedmann qui écrivait dans le Ne}v York Times Magazine [28.03.99] : «La main invisible du lnarché ne suffit plus. Mc Donald's ne pourrait fleurir dans le monde sans Mc Donnel-Douglas qui fabrique le F J 6 et la garantie pour l'expansion mondiale des industries de la Silicon Valley, s'appelle l'armée, la marine, l'aviation et les marines corps des États-Unis». On ne pouvait être plus clair, et l'on sait, par ailleurs, ce que les guerres d'Irak et d'Afghanistan ont comme rapport avec l'industrie pétrolière, sans parler du lien entre le diamant, les richesses minières de l'Afrique centrale et de nombreusesETN, ou les conflits du Congo-Brazaville financés par l'industrie pétrolière française (Elf-Aquitaine).
2. La création d'un droit international des affaires contre le droit des

peuples
La question du statut juridique des ETN est d'une importance centrale. Elles ont une identité légale privée accordée par les pays où se trouvent leurs quartiers généraux. Or, il n'existe actuellement aucune identité légale de droit international privé et il n'est pas question que les

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

21

ETN puissent se prévaloir d'une identité légale publique, ce qui signifierait qu'elles seraient assimilées à des États [Cetim, 2001,6]. Et cependant, les ETN prétendent avoir des droits similaires aux droits des personnes. Au siècle dernier, certaines d'entre elles, comme les compagnies anglaises de thé à Ceylan, jouissaient d'une véritable souveraineté. Aujourd'hui, il n'existe pas de réelles juridictions internationales pouvant statuer des questions qui les concernent. Pour cette raison, le canal des organismes internationaux fut largement utilisé par les ETN, afin d'établir des normes de fonctionnement international favorables à leurs activités [Mireille Sangwa Pombo, 2002] .Les exemples sont multiples. L'un des plus célèbres à été la préparation de l'AMI (Accord sur les investissements internationaux) par l'OCDE (les 29 pays où sont situés 477 des 500 plus importantes transnationales du monde), destiné notamment à mettre sur le même pied les capitaux nationaux et internationaux. Le projet portait non seulement sur les investissements, mais aussi sur les propriétés foncières, les services, la banque, les assurances, le droit de propriété intellectuelle, soit tout ce qui pouvait être contrôlé par l'investisseur. S' y ajoutait l'interdiction d' exproprier. Il était prévu également que les États seraient liés pour 20 ans. L' échec de cette initiative n'a pas empêché qu'elle soit à nouveau à l'ordre du jour dans le cadre, cette fois, de l'OMC. La réunion de l'OMC à Doha, en 2001, a notamment traité des projets TRIMS (Accords sur les investissements ou Trade related Investment Measures) et TRIPS (droits de propriété intellectuelle ou Trade related Aspect of Intelectual Property Rights).Les deux projets qui envisagent certaines règles sont essentiellement destinés à garantir les investissements directs à l'étranger, qui constituent une des bases des ETN. Pour le deuxième cas, il s'agit de la possibilité pour ces entreprises de breveter le savoir, ce qui a des conséquences considérables. En effet, la prise de brevet est une chose relativement récente. Elle s'est fortement accélérée les dernières années: de 3000 en 1979 à 54 000 en 1997.Elle est concentrée: 97% dans les pays développés (en 1995, 50% du produit allaient aux États-Unis) et 80% des brevets déposés dans les pays en développement provenaient de résidents de pays développés. Au XIxe siècle, les États-Unis avaient adopté les technologies de l'Angleterre, sans problème. Au XXe siècle, le Japon a copié les technologies occidentales. Au XXle siècle, on empêche les pays en développement de faire de même et l'on permet auxETN, dont la majorité se trouve au Nord, de s'emparer d'un savoir pré-existant (le PNUDn'hésite pas à dire : «un savoir multiséculaireest silencieusement dérobé aux pays en développement» [1999, 68]), ou d'imposer des

22

Éditorial

pratiques dont elles sont les uniques maîtres. Il s'agit d'un véritable protectionnisme établi en leur faveur. En voici quelques exemples. En Inde et en Afrique de l'Ouest, les populations ont depuis des siècles utilisé l'arbre Neem comme source médicale, contraceptive et insecticide. La firme américaine, Wr Grace, transnationale de la chimie, a breveté le facteur actif dérivé de l'arbre, la azadizacdine et la commercialise comme insecticide organique. De nombreuses plantes originaires d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine, sont ainsi patentées, mettant, par le fait même, un obstacle juridique à leur utilisation par les populations locales. D' autres brevets concernent des cultures alimentaires. La même firme Wr Grace a breveté toutes les variétés transgéniques de soja pour l'Europe et prépare une opération semblable aux États-Unis. On pourrait multiplier les exemples [Giancarlo Delgado, 2002, 182187]. Un des cas le plus connu est celui de terminator, produit par Monsanto, permettant la production de céréales ne donnant pas de semences et forçant ainsi les paysans à acheter celles-ci, chaque année, à la firme transnationale. Cette dernière fut obligée de retirer son produit, face aux nombreuses réactions dans l'ensemble du monde. Toutes les transactions ont pour but, conclut le rapport du PNUD sur le développement humain, de manipuler les gènes pour s'adapter à la grande production de masse mécanisée, en concentrant le pouvoir et le contrôle sur le système, ce qui attente aux agricultures des pays en développement et à leur sécurité alimentaire [1999, 68].Mais le brevetage du vivant, on le sait, ne s'arrête pas aux plantes. Il concerne aujourd'hui également les gênes humains, comme dans le cas de l'entreprise suédoise Kabi Pharmacia [Ibidem, 187], qui n'hésite pas à faire entrer ce secteur dans le domaine de la marchandisation et de la propriété intellectuelle. Les accords TRIPS ne peuvent être assimilés aux droits d'auteurs garantis sur le plan international par un autre organisme des Nations unies. Il s'agit, en l'occurrence, d'une stratégie liée auxETN faisant de ces dernières un sujet de droit, au même titre que les personnes. Selon le document d'Oxfam, préparatoire au Forum social mondial de Porto Alegre 2002, les conséquences de tels accords seraient particulièrement dommageables pour les pays du Sud: l'exclusion des pauvres d'un accès à des biens essentiels dépendants d'un haut niveau de connaissance, comme les médicaments (le cas du Sida), les semences et le matériel éducatif; l'exacerbation du fossé technologique; l'aggravation de la dérive de la recherche-développement vers les marchés des consommateurs privilégiés, plutôt que vers les besoins de base des populations pauvres; la restriction de la capacité des pays

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

23

pauvres à innover et à participer efficacement aux marchés mondiaux et l'encouragement de la privatisation des ressources biologiques et des connaissances traditionnelles des agriculteurs et des communautés autochtones dans les pays en voie de développement [Document de discussion sur la propriété intellectuelle et l'écart des connaissances, Oxfam international, 2001]. Des notions, telles que le droit au développement, les droits économiques, sociaux et culturels n'entrent pratiquement pas en considération dans les négociations de l'OMC. Nous pouvons conclure avec Michel Rogalski: «on assiste depuis une dizaine d'années à une dérive de ce qui devait tenir lieu de droit du développement. Celui-ci s'est transformé de plus en plus en droit des affaires, cherchant à arbitrer des conflits d'intérêts entre une volonté de contrôle et le souci de rentabiliser les capitaux privés s'inscrivant dans un très court terme. Il concerne de plus en plus, dans son évolution, les relations entrefirmes privées et pays sous-développés et s'apparentent ainsi à un droit des affairesN ord-Sud» [Michel Rogalski, 2001, 4].
3. La criminalisation de certains secteurs d'activité des ETN

Nous pouvons distinguer deux types d'action entrant dans cette catégorie, d'une part les abus de pouvoir et d'autre part les actions criminelles. La première forme se situe parfois à la limite de la légalité, utilisant des moyens de pression, qui, s'ils ne sont pas interdits, n'en relèvent pas moins de pratiques inacceptables. Un exemple bien documenté, depuis la fin 2001, est celui de l'ETN Enron aux États-Unis, dont les pertes induites ont été évaluées à 60 milliards de dollars, soit plus que toute l'aide au développement des pays du Nord pendant une année [Le Monde, 25.02.02]. Cette entreprise, la septième aux États-Unis, qui entre 1996 et 2000 parvint à ne pas payer d'impôts, tout en réalisant deux milliards de dollars de profit déclaré, et présentée comme un modèle, utilisa tous les moyens pour couvrir des opérations plus que douteuses [Serge Halimi, Le Monde diplomatique, 08.03.02], légaux d'abord, comme les contributions électorales, la certification de comptes par des firmes lui servant de conseillers, la rétribution des journalistes vantant ses mérites, le lobbying pour lequel la firme dépensa dix millions de dollars en dix ans, jusqu'à l'attribution, quelques semaines avant la chute, dn prix Enron pour un fonctionnaire exemplaire, à l'incorruptible Alan Greenspan, responsable de la Réserve fédérale. Illégaux ensuite, tels que les délits d'initiés, des transactions frauduleuses intra-groupes,

24

Éditorial

l'utilisation des paradis fiscaux (278 filiales aux Îles Caïman) [LeMonde diplomatique 08.03.02]. On peut ajouter à la série d'abus déjà cités dans les exemples donnés, de nombreuses pratiques courantes de la part d'ETN, telles que la manipulation des taux de change, la concurrence déloyale, l'abus de positions dominantes, le rachat à des prix dérisoires du patrimoine national de certains pays (Argentine, Haïti), l'évasion fiscale, la corruption, le non respect des ressources naturelles [Cetim 2001, 13]. À propos de ce dernier cas, Robin R. Sears signale que les ETN contrôlent 40% du marché mondial des produits forestiers et qu'elles sont passées maîtres dans la non observation des règles de protection écologique, quand elles n'ont pas été elles-mêmes à l'origine de leur élaboration. Global Witness signalait, en 1999, qu'au Cambodge, sur douze concessionnaires forestiers engagés dans des pratiques illégales, 9 étaient des ETN asiatiques [Robin R. Sears et Al., 2001, 345-464]. Giancarlo Delgado, pour sa part, a décrit longuement la biopiraterie à laquelle se livrent de grandes firmes transnationales pharmaceutiques ou chimiques [Giancarlo Delgado, 104-109]. Quant aux activités directement criminelles, elles impliquent des coups d'État (les compagnies pétrolières s'y sont distinguées), l'encouragement et le soutien de régimes dictatoriaux, l'extorsion financière, l'appui au terrorisme et finalement la violation des droits humains de nombreux groupes sociaux, victimes directes ou indirectes des pratiques de certainesETN. Tout cela a été dénoncé par de nombreuses ONG ou par le Tribunal permanent des peuples. Quant à l'ONU, elle estime que plus d'un milliard de dollars de capital financier proviendraient de divers produits frauduleux, corruption, évasions fiscales, malversations de fonds publics, etc. Le crime organisé se situe dans des domaines précis, principalement le commerce illégal des armes, le narco-trafic et la prostitution. Si la plupart des ETN ne sont pas directement liées à ce genre d'activités, le blanchiment d'argent, utilisant les mêmes canaux institutionnels, rend parfois les parois peu étanches. 4. La participation au,x tllink tllanks de l'économie mondiale L'économie capitaliste ne néglige pas la réflexion théorique. On en connaît évidemment les grands classiques. De manière plus contemporaine, la pensée néolibérale a aussi eu ses pères fondateurs, tels Friedrich A. von Hayek et ses théoriciens, faisant école, comme Milton Friedmann à Chicago. Cependant, ce qui a caractérisé l'époque contemporaine, c'est l'organisation de groupes de réflexion (think

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

25

thanks, dira-t-on en langue anglo-saxonne). C'est ainsi qu'après la seconde guerre mondiale, la Société du Mont Pèlerin animée par Friedrich A. von Hayek, anticipa le néolibéralisme économique, comme forme nécessaire d'un développement capitaliste [voir Samir Amin, François Houtart et FrançoisPolet, L 'Autre Davos, Paris, L'Harmattan, 1999]. Ce groupe fut suivi par la «Commission trilatérale», qui rassembla des responsables économiques (le plus souvent des directeurs d'ETN) et des hommes politiques, plus quelques syndicalistes égarés. Le club de Rome travailla dans un autre sens (la croissance zéro), mais sans proposer de véritables alternatives à la logique économique capitaliste. Quant au Forum international de l'économie (Davos), il fonctionne depuis 1971, coïncidant à peu près dans le temps, avec le «Consensus de Washington». Il rassemble chaque année quelque 2500 personnes, chefs d'entreprises transnationales (plus d'un millier qui contribua à son financement), représentants des organismes financiers internationaux (Banque mondiale, FMI) et hommes politiques de poids. Y sont invités aussi quelques représentants syndicaux, des ONG, des intellectuels et des personnalités religieuses. Il s'agit de penser l'avenir du capitalisme mondialisé et d'être attentif à certains facteurs (notamment la pauvreté), qui exigent de sa part des adaptations. Signalons enfin des groupes de composition mixte, comme la Commission sur la mondialisation, rassemblant dans une ambiguïté probablement significative, des piliers du système capitaliste, tel George Soros, des hommes politiques ex-socialistes, comme Michaël Gorbatchev et certains critiques du système capitaliste. Susan George a bien mis en lumière la fonction de ces think tanks dans son ouvrage Le rapport Lugano [Susan George, 2001]. Elle y décrit, sous mode de fiction, comment un groupe d'intellectuels, chargés par des entreprises transnationales d'étudier la manière de sauver le capitalisme, arriva, au terme d'un raisonnement très élaboré rendant compte des faits économiques, à conclure que l'unique solution était de faire disparaître la moitié de I'humanité, celle qui ne représente pas un marché solvable. Un tel ouvrage démontre, par l'absurde, à quoi peut aboutir une pensée économique transformée en dogme et qui oriente aujourd'hui encore, de façon prédominante, l'économie mondiale et la plupart des centres de décisions en la matière. Heureusement certaines voix s'élèvent, parfois au sein même du système (Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale par exemple), pour dénoncer, non seulement ses abus, mais aussi ses aberrations théoriques et pratiques.

~

26

Éditorial

IV. La recherche de légitimité La recherche d'une légitimité a toujours été le fort des pouvoirs, qu'ils soient économiques, politiques ou culturels. Dans le cas des ETN, nous pouvons signaler trois types q'initiatives qui relèvent de cette logique. La première est l'élaboration des codes de conduite. On pourrait s'étonner que nous ayons inclus cette question dans la recherche de légitimité. En effet, l'exigence de tels codes provient des organisations des travailleurs conjointement à certaines ONG et les ETN ont longtemps résisté à cette idée. C'est en 1976 que l'OCDE produisit un document intitulé «Lignes de conduite pour les multinationales». Il s'agissait, en fait, d'une déclaration n'ayant aucun caractère contraignant et n'étant soumis à aucune sanction. La même année, l'OIT mettait au point un code de conduite sur bases volontaires. Il en fut de même de la CNUCED en 1980 et de l'OMS en 1981 [Cetim, 2001, 20, 21].Les efforts pour arriver à une norme universelle au sein des Nations unies ont cependant échoué. Du côté des ETN, il s'agissait au départ de s'engager à respecter certaines normes permettant en contre partie de réduire les barrières aux investissements étrangers [Wladimir Andreff, 1996,83]. En fait, selon une enquête de l'OIT datant de 1998, seul15% des codes de conduites prévoyaient la liberté d'association pour les travailleurs, c'est-à-dire la constitution de syndicats et 45% l'interdiction du travail des enfants. La session du Tribunal permanent des peuples sur les industries textiles et sportives, tenue à Bruxelles en 1998, révéla que, souvent, les codes étaient détournés par le recours à la sous-traitance, que, dans bien des cas, ils n'étaient même pas traduits dans la langue des travailleurs, qu'ils n' étaientjamais élaborés avec les représentants de ces derniers, qu'ils ne faisaient pas l'objet de sanctions et qu'aucune vérification indépendante n'était réalisée. Le Tribunal avait étudié le cas d'entreprises bien connues telles que Nike, Adidas, C&A, M&D, Levi Strauss, Walt Disney, etc. Il concluait que, dans l'état actuel des choses, il s'agissait surtout de redorer l'image de ces fmnes auprès de l'opinion publique occidentale, suite à l'action d'associations de consommateurs, de syndicats ou de campagnes telles que la Clean Cloth Campaign. Il en va de même avec la publicité des compagnies pétrolières qui mettent en valeur la défense de l'environnement. Une telle conclusion est confirmée par la condamnation de Nike en 2002 par la Cour suprême de Californie, pour information mensongère concernant les conditions sociales dans lesquelles opèrent les sous-traitants, notamment en Asie.

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

27

Un deuxième type de recherche de légitimité est la multiplication de fondations charitables, qui, dans certains pays, permettent de faire baisser la pression des impôts. George Soros se présente comme spéculateur international et président de fondations. Bill Gates, de Microsoft, a mis sur pied la Fondation Bill et Melinda, la plus importante de toutes [Le Monde, 22.03.02], présidée par son père et destinée surtout à des projets de santé dans le Tiers Monde. La Fondation Reebok couronne les défenseurs des droits de l'homme. Et l'on pourrait multiplier les exemples. Quand on replace ces initiatives dans l'ensemble du système socioéconomique mondial, on constate qu'elles ne sont que des épiphénomènes, ne pouvant pas remédier au faBles de la logique du système capitaliste et tout au plus capables d'alléger un peu quelques conséquences néfastes de son développement, au même titre que la bourgeoisie industrielle du XIXe siècle voyait dans l'exercice de la charité la solution aux problèmes sociaux de la classe ouvrière. On peut placer dans la même catégorie deux autres initiatives. La première concerne la fondation d'ONG par des ETN. Outre le fait que cela permet à ces dernières d'assurer une présence spécifique au sein de ce secteur de la société civile (cela leur fut très utBe lors de la réunion de l'OMC à Doha), cela donne aussi la possibilité d'agir dans les domaines de la culture, de la bienfaisance ou des projets de développement, compensant ainsi une image trop souvent dégradée. Enfin, les accords passés entre grandes entreprises et ONG de développement, pour le financement de projets, entrent dans la même stratégie. Incapables de se lancer directement dans ce secteur, lesETN ont besoin de relais. Le dernier type est probablement le plus spectaculaire, car il concerne les Nations unies. Une première initiative en ce domaine fut prise par le secrétaire général du Sommet de la terre des Nations unies en 1992. Il créa l' Ecofund, destiné à financer la conférence de Rio. En échange de l'utilisation du logo de la Conférence, de grandes ETN, telles que ARCO, ICI ou Mitsubishi contribuèrent fmancièrement à sa réalisation. Ce fut ensuite le tour du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), qui promut le programme spécial, Global Develop111entFacility-2B2M (deux milliards de personnes introduites dans le marché en 2020). Le PNUD offre l'accès à ses inform~tions, infrastructures et réseaux de contacts (bureaux dans 135 pays et programmes dans 174), aux ETN lui assurant une cotisation de 50 000 dollars, ce que firent immédiatement des firmes telles que Rio Tinto, Novartis, Dow Chemical, etc. Un logo spécial destiné à «mettre

28

Éditorial

en lumière la relation privilégiée avec les Nations unies» fut créé, répondant ainsi à l'acquis d'une légitimité et permettant de «de réduire le risque des investissements futurs». Enfin, face à l'impossibilité de faire aboutir le projet de codes conduites pour les multinationales dans le cadre de l'ONU, KofiAnnan, le secrétaire général, proposa une autre voie, une convention morale appelée Global Compact. L'idée fut lancée à Davos en 1999 et appliquée dès l'année suivante. Il s'agit de l'adhésion à neuf principes de justice sociale, moyennant quoi lesETN peuvent se prévaloir d'un «label ONU». Il n'y a pas de vérification externe, ni de sanction en cas de non application. Dès la première année, plus de 300 ETN adhérèrent à ce plan. De fait, comme l'écrit Michel Rogalski, cela équivaut à un sponsoring réciproque et monnayé [2001 ,S].En effet, certainesETN contribuent à leur tour au financement des Nations unies. Les ONG ont été invitées à ce joindre à l'initiative. Une dizaine d'entre elles, toutes d'origine anglo-saxonne, l'ont accepté. La majorité des autres ont refusé. On a vu, lors du Forum social mondial de Porto Alegre, quelques divergences d'opinion, certains estimant que les codes de conduite volontairement consentis par les ETN élargissaient les perspectives de pratiques plus acceptables. D'autres, au contraire, pensaient qu'il s'agissait d'une extension de l'hégémonie du capital transnational, avec la bénédiction des Nations unies. Une telle initiative, s'ajoutant au lobbying permanent des ETN auprès des instances internationales et combinée avec le poids prépondérant des organisations financières et commerciales au sein des Nations unies, permet de conclure que l'on assiste à une véritable colonisation de l'ONU par les pouvoirs économiques.

V. La résistance aux entreprises transnationales Face à une telle puissance, on peut se demander quelle stratégie peut-être dégagée pour affronter les ETN ? Tout d'abord, il est important de démystifier quelque peu la solidité de ce que Franz Hinkelammert, l'économiste théologien du Costa Rica, appelle des «bureaucraties privées». Le gigantisme n'est pas toujours un avantage. La guerre que les ETN se livrent entre elles n'est pas nécessairement créatrice de résultats positifs. L'épuisement financier provoqué par les fusions ou par les privatisations va à l'encontre des capacités productives. La mondialisation du processus de production provoque aussi des goulots d'étranglement, ne fut-ce que dans le domaine des transports. Les cotations en bourse jouent parfois de bien mauvais tours à certains

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

29

géants. La puissance et le pouvoir montent à la tête de dirigeants qui s'engagent dans des politiques suicidaires. Dans l'état actuel des choses, deux stratégies semblent se dessiner, d'une part l'organisation de mécanismes de contrôle par les pouvoirs

publics nationauxet internationauxet d'autre part l'action de la société
civile d'en bas, s'exprimant par le biais de mouvements sociaux et d'ONG. Le premier type d'action est celui des États et des organismes inter-étatiques. En effet, si l'État-nation et l'État-de-bien-être ont été sérieusement fragilisés, le néolibéralisme favorisant les ETN, ces dernières ont besoin de l'État et des organisations internationales (à preuve leur colonisation des Nations unies). Il s'agitcependant, pour les ETN, d'une arme à double tranchant. En effet, un meilleur contrôle démocratique peut aussi amener les mêmes États à prendre des mesures efficaces. Il est possible d'agir dans le cadre de certaines législations nationales, contre des pratiques d' ETN. Ce fut le cas de l'entreprise pétrolière américaine UNOAL, à propos de ses activités pour publicité mensongère en Birmanie, poursuivie devant une cour de New York, de Nike condamnée en Californie, de Thor Chinlical, citée en GrandeBretagne pour la contamination au mercure de ses travailleurs d'Afrique du Sud, et de Total-Fina, mis en accusation par quatre Birmans en Belgique. Une extension des compétences et des moyens d'organisations, telles que l'OIT, aujourd'hui fort impuissantes en matière de contrôle effectif des ETN, est faisable, si des pressions suffisantes sont exercées. Évidemment tout ceci se situe dans une perspective de régulation, qui peut conduire au simple réformisme ou à un néokeynésianisme guère efficace à long terme. .Mais cela peut aussi constituer les premières étapes de la construction d'une nouvelle architecture économique d'ordre postcapitaliste. Vient ensuite l'action des groupes de pression de la société civile d'en bas, syndicats, groupes écologiques, consommateurs, femmes, populations autochtones... À première vue, il s'agit du combat de David contre Goliath. En fait, déjà certains succès ont été enregistrés. Nous avons cité le cas du projet de protection des investissements étrangers (AMI) dénoncé par des ONG et qui put, provisoirement au moins, être paralysé. Il en a été de même des OGM dans l'Union européenne, où l'accord obtenu pour leurs diffusions au début des années 1990 [Petite planète, n°54, (1999) VI, 36] fut contré à la fin de la décennie. L action
7

menée par l'opinion publique contre les pratiques des ETN pharmaceutiques en Afrique du Sud, aboutit à l'abandon forcé de leurs plaintes contre ce gouvernement.

30

Éditorial

Les campagnes de protestations contre les pratiques sociales de Nike se sont intensifiées au début des années 1990. Plusieurs enquêtes publiées dans la presse ont révélé au grand public les conditions dans lesquelles les chaussures étaient produites chez les sous-traitants, notamment en Indonésie. C'est pour cette raison que les bénéfices de la firme aux États-Unis ont baissés. Ils sont passés de 800 millions de dollars en 1997 à 400 millions en 1998 pour se redresser péniblement avec 580 millions de bénéfices en 2000. Dans un premier temps, Nike ne voulut rien entendre et la firme interrompit la subsidiation de certaines chaires créées dans des universités américaines, celles où la dénonciation, surtout étudiante, avait été la plus forte. Mais en 1998, elle effectua un changement brutal de politique, sous l'effet de la baisse des ventes et des bénéfices. La première décision fut de revoir le «code de conduite» qui avait été adopté en 1992 et qui obligeait théoriquement les fabricants à se conformer à certaines règles, comme l'interdiction du travail forcé et de l'emploi d'enfants de moins de 16 ans, le respect des libertés syndicales, le respect du salaire minimum et des avantages sociaux légaux.... Il s'agissait au départ d'un simple engagement que devaient signer les sous-traitants, ce qui s'avéra très théorique, en fonction même des modalités de cette mesure (absence de contrôle, manque de communication aux travailleurs, etc.). Les campagnes d'information d'organismes de plus en plus nombreux, tels que le CEO (Corporate Europe Observatory) d'Amsterdam, IRENE (International Restructuring Education Network Europe) à Tilbourg aux Pays-Bas, le CETIM (Centre Europe-Tiers Monde) de Genève et le FMA (Forum mondial des Alternatives) de Dakar et Louvain-la-Neuve, plusieurs observatoires travaillant sur les aspects juridiques et les pratiques des ETN, la Clean Cloth Campaign, etc., ont un impact sur l'opinion publique, auquel les sociétés transnationales sont sensibles. Lors du Forum social mondial de Porto Alegre 2002, une des conférences principales porta sur cette question. Elle conclut à la nécessité de combiner plusieurs stratégies, même si elles divergent parfois profondément, et d'impliquer divers groupes sociaux, qui aujourd'hui sont tous affectés dans leur vie, leur travail, leur culture, par les pratiques particulières ou globales des ETN. L'existence même du Forum social mondial constitue un élément favorable à cet effet. Sans doute, la lutte sera-t-elle longue et dure pour un cOl1trôle démocratique des puissances économiques, pour délégitimer leurs pratiques d'exploitation et de destruction, pour recréer un nouveau tissu de rapports sociaux capables de briser une domination construite par le pouvoir d'accumulation du capital et qui débouchent sur des

Les entreprises

transnationales,

leurs poids et leurs pratiques

31

alternatives, mais il n'y a pas de choix: c'est le sort de l'humanité qui est en jeu. Bibliographie
ANDREFF W., Les multinationales Globales, Paris, La Découverte, 1996 BALU R., Reinvencion estratégica, E-Business,Vol. 2, n° 6, (nov.-déc. 2001). BEAUD M., Histoire du capitalisme, Paris, Seuil, 2000. BEINSTEIN, J., La carga crisis de la economia global, Buenos Aires, Corregidos, 1999. CETIM/ AlJ, The Activities of Transnationales Corporations The Needfor a leagal FRAMEWORK, Genève,2001. CRABHÉ C., La mode déshabillée, 12 questions sur l'emploi dans la confection textile, Poitiers, 1998. DELGADO G.C., La amenaza biologica,Mexico, Plaza y Valdes, 2002. ESPO, La Mondialisation (cours de Bichara Khader), Louvain-la-Neuve, 2004. GEORGE S. Le Rapport Lugano, Paris, Fayard, 2001. HORMAN D., Stratégies des multinationales, Résistances sociales, Bruxelles, Gresea 1998. LAZAR A., La lucha indigena por el derecho a la libre determinacion, NordSud XXI, Genève 1998. LEON O., Movilizacion continental contra el ALCA, ALAI, 24.01.02. MARTI 1., Obras completas (27 tomos), La Habana, Ed. Ciencias sociales, 1975. MOONEY P.R. The ETC Century: Erosion, Technological Transformation and Corporate Concentration in the 21st Century, Winnipeg, RAFI, 1999. OXFAM, Documents sur la propriété intellectuelle, préparé pour le Forum Social Mondial de Porto Alegre II, Oxford, 2002. PAULET JP., La mondialisation, Paris, Armand Colin, 1998. SANGW A POMBO M., Droit international et investissement (manuscrit), Louvainla-Neuve, 2002. SEURET F., Nike bouge sous la pression, Alternatives Economiques, n° 189, février, p. 52, 2001. SEXTON S., Transnational Corporations and Food, World Affairs, n° 83, 1997. SKLAIRL. et ROBBINS P.T., Global Capitalismandmajorcorporations from Third World, Third Word quarterly, Vol. 23, 01.02.02. SUDIDRENDAR SHABMA, Conformating the water privatisation, The Island, Sri Lanka, 03.04.02. UN, World Investment Report, New York, 1993. UNDP, Human Development Report 1993, New York, 1999.

-