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ArletteJouanna
LE PRINCE ABSOLU Apogée et déclin de l’imaginaire monarchique
LEsprit de la cité
Du même auteur
e Ordre social. Mythes et hiérarchies dans la France dusiècle, Paris, Hachette, 1977. Le Devoir de révolte. La noblesse française et la gestation de lÉtat moderne (15591661), Paris, Fayard, 1989. ee La France dusiècle (14831598), Paris, PUF, 1996 ; 5 éd., 2012. La SaintBarthélemy. Les mystères dun crime dÉtat. 24 août 1572, Paris, Gallimard, coll. « Les Journées qui ont fait la France », 2007. Le Pouvoir absolu. Naissance de limaginaire politique de la royauté, Paris, Gallimard, coll. « LEsprit de la cité », 2013.
E N C O L L A B O R A T I O N
Histoire et Dictionnaire des guerres de ReligionBouquins »,, Paris, Robert Laffont, coll. « 1998. La France de la Renaissance. Histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2001. Des États dans lÉtat. Les États de Languedoc de la Fronde à la Révolution, Genève, Droz, 2014.
Arlette Jouanna
L E P R I N C E A B S O L U
A P O G É E E T D É C L I N D E LI M A G I N A I R E M O N A R C H I Q U E
G A L L I M A R D
© Éditions Gallimard, 2014. Couverture : Hyacinthe Rigaud,Louis XIV, roi de France, portrait en pied en costume royal(détail). Musée du Louvre, Paris. Photo © RMNGrand Palais (musée du Louvre)/Hervé Lewandowski.
Vostre trône ayant donc la Piété pour principal appuy, vous règnerez vrayement en Prince absolu, parce que vos commandemens ayant la Loy de Dieu pour règle souveraine, seront accomplis avec tant dobéissance [] que vous serez craint, servy et honoré dun chacun. Le Prince absolu(1617)
I N T R O D U C T I O N
À la fin du règne dHenri IV, un juriste, Pierre de LHommeau, déclarait avec une tranquille assurance quen France les rois « com mandaient absolument », et cela dès les origines de la monarchie. Pourtant, quelque cinquante ans plus tôt, un autre éminent juriste, Étienne Pasquier, avait affirmé exactement le contraire : jamais, à len croire, les souverains français ne sétaient servis de leur pouvoir 1 absolu . Ces jugements contradictoires révèlent un surprenant chan gement de regard sur la nature du pouvoir royal. Pour tenter de comprendre cette mutation, on doit rappeler lampleur du bouleversement religieux et politique survenu au cours e de la seconde moitié dusiècle. Dans le sillage de Luther puis de Calvin, les adeptes de la Réforme protestante avaient rejeté lautorité du pape et accusé lÉglise catholique de trahir le message évangélique. À partir de 1562, huit guerres de Religion déchirèrent le royaume ; les protestants, bien que restés minoritaires, finirent par obtenir la légalisation partielle de leur culte, imposée en 1598 par lédit de Nantes. On a du mal, aujourdhui, à imaginer le séisme idéologique induit par la reconnaissance officielle de la dualité confessionnelle situation originale en Europe, Pologne mise à part. Elle signifiait la rupture de lunité de religion, jusquelà considérée comme essen tielle à la survie du corps politique. Il fallait désormais admettre que les protestants et les catholiques, désunis par leur foi, demeuraient malgré tout unis par leur appartenance au même pays et leur qualité de sujets dun même roi. Prodigieuse nouveauté, que le chancelier Michel de LHospital annonçait dès janvier 1562 en des paroles
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I N T R O D U C T I O N
prophétiques : on pouvait êtreà la foisun mauvais chrétien et un bon 2 citoyen . Ce corps politique disjoint, religieusement démembré, méritaitil encore la bénédiction divine ? Dieu acceptaitil dêtre adoré de deux façons différentes, comme sihypothèse angoissanteil y avait plusieurs voies daccès à la vérité ? Ces interrogations pesaient lourd dans les consciences. Depuis des siècles, en effet, prévalait lidée que la cité terrestre devait refléter lordre juste établi par Dieu dans tout lunivers. Pour bien gouverner, le roi sefforçait de connaître cet ordre juste et dy conformer la société humaine. Il nétait pas censé y parvenir tout seul ; avant de promulguer une ordonnance relative à ladministration du royaume, il consultait son Conseil et soumettait la future loi à lsouveraines »examen des cours dites « les parle ments dans le domaine judiciaire, les cours des aides et les chambres des comptes pour les financesafin quelles lenregistrent et la publient. En dautres termes, une mesure royale passait par le filtre dune délibération, simplement consultative dans le cas du Conseil ou suivie dun vote dans celui des cours, qui en certifiait la justice et ladéquation aux traditions antérieures. Il sécoulait donc un certain laps de temps entre lénoncé de la volonté monarchique et sa mise en application ; lobéissance se trouvait ainsi différée, exigible seule ment après la « vérification » opérée par les cours souveraines. Au terme de ce processus, les décisions prises némanaient plus de lindi vidu royal : elles provenaient du « Roi en tant que Roi », éclairé par ses conseillers et ses magistrats. Cette représentation traditionnelle de la monarchie laissait néan moins au pouvoir absolu une marge daction, qui consistait à court circuiter les instances de délibération et à exiger une obéissance immédiate ; il dérogeait par là aux règles du bon gouvernement. Selon la définition juridique issue du droit romain, « absolu » signi fiait « délié des lois » (legibus solutus), cestàdire affranchi non seule ment des lois existantes mais aussi, comme lindiquait en 1531 le conseiller au parlement de Paris Barthélemy de Chasseneux, de « tout 3 le droit ». Un tel pouvoir était considéré comme utile dans les temps « extraordinaires », pour faire face à un péril urgent menaçant le roi
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