Le Privilège de la folie

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Cette histoire est librement inspirée de faits réels.

Mischa Leone est un homme au caractère à la fois sensible, égoïste, charismatique et tourmenté qui vit entre l'Algérie et Paris. En le suivant dans sa traversée du désert et dans ses rencontres, nous découvrons peu à peu quelles sont ses motivations profondes et quel est son métier hors du commun.


Publié le : vendredi 24 avril 2015
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EAN13 : 9782332921369
Nombre de pages : 190
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-92134-5

 

© Edilivre, 2015

Remerciements

Je remercie mon grand-père Francis Gervais pour son soutien inestimable dans l’écriture de ce roman et ses constantes suggestions pour l’améliorer depuis le premier chapitre jusqu’au dernier mot tapé sur le clavier.

Je remercie également ma mère Françoise Esbelin pour la disponibilité dont elle a fait preuve afin de m’aider dans la relecture finale du roman et pour ses avis précieux.

Ma reconnaissance et mon affection vont à mes amis Daria Konstantinova et Brice Fourny pour leur enthousiasme vis-à-vis de ce projet d’écriture.

Je tiens enfin à remercier Gius Gargiulo pour son tendre soutien et sa participation à la création de la couverture.

Avant-propos

Cette histoire est inspirée d’une brève et inattendue rencontre avec un « gourou », « charlatan » ou « professeur » de médecine parallèle vivant entre la France et le Maroc. Il y a deux ans j’ai découvert l’une de ses conférences parisiennes adressée à un public d’une vingtaine de personnes averties. À l’aide de son charisme et d’un discours pseudo-scientifique et religieux, il parvenait à convaincre son auditoire d’acheter des objets technologiques (comme des disques durs externes ou clés usb) pour les guérir de toute douleur physique ou psychologique.

À partir de cette expérience, j’ai voulu écrire librement un récit à la première personne du singulier et au masculin pour tenter de cerner à ma manière la personnalité et les contradictions du personnage que j’ai pu rencontrer. Celui-ci m’avait laissé de vifs sentiments de colère et d’impuissance. Ma première réaction avait été de me rendre dans un organisme de lutte contre les sectes pour transmettre ce que je savais, mais ça ne suffisait pas. J’avais besoin d’écrire, de créer un personnage semblable, d’en imaginer les tourments et les contradictions et d’en révéler par touches, le caractère et l’activité aux yeux des lecteurs.

 

Partie 1

Chapitre I

Voilà que je m’étais fait empereur sans heurt. Et je m’enflais enfin de vacances délicieuses, embaumé par les absinthes légères, qui murmuraient quelques frous-frous aux lézards statufiés, parmi les ruines romaines. Devant moi, étendue sous mes yeux, s’offrait la mer que j’avalais impétueusement toute brûlante et crépitante. Je venais de délaisser mon Orangina sur le sable pour méditer.

La chaleur commençait à se parer de brises pour l’arrivée du soir, et je m’enveloppais sereinement de ma solitude. Pas une voix humaine désespérée pour me poser des questions, et pour me demander quelque stupide conseil. Juste mes sens dans le plus sensuel des sanctuaires à ciel ouvert, Tipaza. Un seul élément se dressait entre l’eau et moi, la stèle d’Albert Camus ; en voyant son inscription gravée en creux1, je songeais qu’il y avait bien longtemps que l’amour ne m’avait foudroyé. En l’espace de cinq ans, j’avais pu goûter les plaisirs les plus voluptueux et les plus inavouables, mais rien, pas une once d’amour ne m’avait fait palpiter le cœur. J’en avais observé jalousement des couples ces derniers-temps, en essayant de me glisser dans leurs émotions les plus aiguës et d’en absorber leurs sensations.

Au restaurant d’Alger « La Casbah », deux jeunes s’étaient retrouvés à côté de moi. Ils parlaient peu, tandis que leurs cœurs aux aguets rougissaient farouchement en leur refuge, et que leurs bouches lascives étaient voilées par cette timidité familière aux premiers rendez-vous. A force de vigilance et de parades faciales, ils provoquaient eux-mêmes tantôt des désillusions instantanées, tantôt des quiproquos silencieux. Malgré ces interruptions syncopées dans la conversation, malgré ces incidents de parcours, ils continuaient d’écouter le rythme récurrent et binaire qui résonnait dans tout leurs corps. Ils s’effleuraient les mains en se servant des épices, ou en remplissant leur verre et alors le temps vibrait d’une telle intensité que j’en perdais le souffle. Ils remarquèrent mes œillades et je dus pour les justifier, leur demander le nom de leurs plats « parce qu’ils avaient l’air si appétissants ! », en feignant vaguement de moins apprécier le mien.

Puis, je rentrai à pieds, seul, dans ma résidence secondaire surplombant la mer et la ville, sans désirer inviter qui que ce soit, pas même une jeune femme à la peau satinée, à moins que mon égo en eut été soudainement pétrifié et mon regard ainsi réanimé par le parfum de la passion. Une fois dans ma chambre, j’ouvris ma boîte email et me retrouvais avec pas moins d’une vingtaine de nouveaux courriels. Découragé, je rédigeai une réponse collective qui disait ceci :

« Mes chers amis,

Je suis parti en voyage pour une courte période.

N’ayez crainte, chacun(e) de vous – selon sa situation et sa requête – pourra me rendre visite dès mon retour que je vous annoncerai d’ici peu.

En attendant, je vous souhaite profondément le meilleur.

Restez attentifs,

Mischa Leone »

Allongé sur mon lit, je feuilletai quelques pages d’un livre sur le langage du corps. Je sentis mes paupières s’alourdir. Je tentai d’ouvrir mon précieux carnet rouge pour écrire quelques notes et je le jetai finalement violemment au loin, « Merde, après tout c’est les vacances ! ». Ma serviette arrachée dans la salle de bain, je sautai dans ma DeLorean rouge pimpante et pris la direction de la plage « Sable d’or », en ayant pris soin de me délester de mon iphone. Alger, ville bourdonnante le jour, était bien calme cette nuit et je pris un plaisir exquis à descendre les rues tortueuses de la ville en roulant à la vitesse maximum, dans ma longue et impatiente machine. En arrivant près de la place Abdel Kader, un gendarme visiblement insomniaque me fit signe de me garer. Sans même m’arrêter, je lui tendis 3000 dinars et continuais ma route. Même si l’on ne connait pas la langue d’un pays comme celui-ci, il reste aisé de communiquer avec des arguments universels.

J’arrivai sur la plage pas tout à fait déserte. Quelques silhouettes indistinctes à la seule lueur du croissant de lune, se promenaient sur le sol poudreux ocre. Sans hésiter, j’enlevai mes vêtements et mouillai ma nuque, avant d’entamer ma descente dans le liquide tiède et cosmique où flottaient déjà les insaisissables étoiles. J’élançai mes bras dans l’eau et en repoussai les rides du bout des mains à chaque brasse. C’était toujours en nageant que j’avais eu mes idées les meilleures, ou les plus décisives. Pour une fois, c’était uniquement dans le but de me relâcher les nerfs et d’irriguer ma peau brûlée par l’astre incandescent. Je caressai l’eau doucement pour entendre ses légers déferlements et les sentir perler sous mes doigts. Rien de plus beau pour moi dans la vie que la pure sensation. Cependant, il lui fallait cette incertitude, et cette fluctuation propice à la douce surprise, qui anime ce désir de découverte incessante de la vie. Je me laissai plonger entièrement. J’agrippai le sable par terre et luttais pour ne pas remonter. Un petit banc argent d’Atheriniformes passa à quelques mètres, indifférent. Je vis alors au milieu de cet espace subaquatique le visage empâté de ma secrétaire principale. Elle était bien trop bavarde, comme le requin grande-gueule condamné à ouvrir la bouche, si bien qu’on y voit tout son intérieur, et qu’il avale tout ce qui passe. Il faudrait que je la vire. Les yeux ainsi salés me piquaient, je les fermai. Noir. Plus d’autre bruit que les pressions de la mer. La respiration retenue. Annihilé.

Une poussée se manifesta sur le bord de mon épaule. Je rouvris les yeux, pas de secrétaire grande-gueule ! Rien. Elle recommença plus fermement et je me sentis tiré par le haut. Une fois la tête hors de l’eau, mes synapses se réenclenchèrent et reprirent leur activité précieuse, grâce aux décharges électriques envoyées de nouveau par mes neurones au sec. Je compris enfin qu’une femme m’avait sorti de mon néant sidéral. Dans l’obscurité et les yeux encore mouillés, je la distinguai mal, mais son parfum ambré me fit un tel effet, que cette odeur seule satisfit ma curiosité.

– Vous devriez faire plus attention à vous, dit-elle.

Voyant que je ne réagissais pas, peut-être, ou parce que mes charmes de jeune premier agissaient encore, elle m’embrassa avec force.

– Reprenez-vous, ajouta-t-elle.

– Je vais bien merci, bien mieux. Je cherchai… ma femme.

Elle rit.

– Voilà, vous semblez revenu. Au revoir.

Pantois, je la regardai s’éloigner. Bien sûr, depuis la fin de mon adolescence, bien des femmes avaient entrepris de me séduire. De taille moyenne, le visage fin, le teint naturellement bronzé, les cheveux noirs et le regard pénétrant, je n’avais pas à me plaindre. On me disait souvent que je ressemblais à je-ne-sais plus quel acteur à la mode, un américain latino-bohème en vogue, faisant couler les dollars à flots. Mais voilà qu’une femme m’avait embrassé sans en demander davantage, sans exiger toute la fortune cachée derrière mon costard blanc, et s’en allait comme elle était venue, dans un flou total provoqué par l’obscurité, mes yeux piquants, et une mauvaise mise au point.

Pendant quelques instants je restais ainsi sans bouger. Ce seul instant se suffisait à lui-même et de toute façon, il le fallait, puisqu’elle s’était évanouie. Loin d’être superstitieux, je le pris quand même pour un signe. Je pouvais la trouver cette déesse qui me comblerait, et qui m’empêcherait de continuer à me perdre dans les corps, dans les esprits, à m’insinuer dans leurs plaies pour veiller à leur perpétuité.

Je n’avais soudainement plus qu’une seule envie. Celle de rejoindre les draps de mes rêves fantômes. Ma serviette frictionnante me servit à réveiller mes membres et ma tête suffisamment, pour rejoindre l’hôtel dans ma voiture aéro « dynamique » lambinante. Et voilà que sur mon lit, premier jour de vacances, cinq appels en absence. Tiens tiens, l’un d’eux était de ma secrétaire évidemment, cette chère Mme Barvadi. Sans doute pour me prévenir qu’une nouvelle personnalité s’intéressait fort à « notre affaire ». Je devais sans cesse corriger ce notre, qui n’avait jamais été que la mienne. J’écartais les bras et les jambes en étoile, en occupant le maximum d’espace dans mon grand lit, prêt à passer une nuit avec moi. J’hésitais à allumer la télévision, mais non, elle s’animerait bien sous mes paupières pendant que je pourrais régénérer mon corps. Le sommeil me pesait trop, comme un ciel bas et lourd, je cédais donc à sa force toute entière.

Tôt le lendemain, le soleil me sortit de mon sommeil, en éclaboussant mes fenêtres. À Paris, c’était la pluie qui me réveillait tambour battant sur les gouttières. J’habitais en plein cœur de la ville, près de l’agitation des grands boulevards. J’entendais tout, je voyais tout, j’étais Paris. Le Paris gris palpitant, fiévreux, prêt à bondir, à l’affût, guettant les nouvelles fringues, le dernier iPhone, la dernière bimbo cigarette à la main shorty et chaussures Gainsbourg, les chinois en masse, cartes bancaires fumantes, cadres impavides en noir et blanc, femmes fardées au coin des rues, les cafés dégueulasses, le vin piquant, les Monop’ hors de prix, et les échos déformés de Piaf dans les artères du métro, boulot, dodo. Les librairies remplacées par les magasins, les poètes remplacés par les commerciaux. Bientôt, bientôt, il serait bon qu’une vague d’idées, de révolutions viennent renverser toute cette crasse de Facebook, de sur-tout, de ce qui nous isole les uns des autres ; mais nous sommes tenus par un enchevêtrement de ruses, et d’épines si terriblement bien placées qu’à chaque mouvement contraire on en ressent une douleur aiguë, pénétrée de solitude. Et moi toujours entre deux chaises, j’avais opté pour la création de mon propre monde, de ma propre société. Je m’étais fait Président avant de me faire Dieu, si tant est que la nuance soit possible.

L’alarme de mon téléphone mobile se mit à sonner. Il était temps de sortir de mes nébules matinales pour promener ma Delo. Je pris une douche bien fraîche et m’aspergeais de parfum. Je démarrais et conduisis le long de la route côtière. Un rendez-vous m’attendait avec un artiste graveur à Bab el oued. J’allais récupérer deux commandes pour mon cabinet parisien. L’eau crachouillait blanc sur les abords des plages mordorées, tandis que les mouettes palabraient amoureusement avec les courants imperceptibles du vent. Je dus quitter cette vue paradisiaque pour rentrer dans la petite ville au look européen, et m’enfoncer dans un lacis de ruelles qui tourmentèrent mon véhicule. Je l’abandonnais finalement à la première occasion sur un coin de trottoir.

– Est-ce que ça vous va ? J’en ai fabriqué un plus grand aussi si vous voulez, me dit-il.

– Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais. On avait convenu qu’on utiliserait deux cuivres de couleurs différentes, doré et rose.

– Non non, je ne crois pas qu’on avait dit ça.

– Si, si, je vous assure. Le rose était pour l’étoile.

– Bon je peux vous faire le grand moins cher, inch’Allah, proposa-t-il.

– J’espère bien ! Combien moins cher ?

– Disons, un tiers moins cher.

Pour finir, j’obtins cinquante pour cent de rabais. Pour le premier ouvrage, la gravure était un entrelacs de poésie, de détails inattendus sans signification particulière, mais chuchotant quelques mystères aux yeux de la beauté. Des ronds, des lignes, des triangles, des courbes, des reliefs et l’étoile à neuf branches éclatante au milieu du cercle. Le tout ne mesurait que cinq centimètres de diamètre. Le grand était assez fidèle et faisait dans les cinquante centimètres cette fois.

Évidemment, j’avais menti, nous n’avions jamais parlé de cuivre doré et rose, mais l’idée ne m’était venue qu’après notre rencontre, et j’avais ainsi gagné une réduction intéressante. C’était comme ça, je pouvais aussi bien jeter l’argent par les fenêtres, que chipoter pour le moindre centime. De toute façon, je ne faisais qu’honorer les traditions du pays, et dans ce cas-ci, bien sûr, celle du négoce. Le graveur emballa mon trésor dans du papier journal pour cinquante dinars et je repris la route jusqu’au centre d’Alger. Je voulais voir le désert, le sud de l’Algérie. Maintenant.

Par chance, un avion pour Tamanrasset s’envolait une heure après, et je m’embarquais sans autre bagage que mon inconscience et cet irrépressible désir de désert, sonnant comme un caprice pour un dessert. Il me fallut endurer trois longues heures et quarante minutes avant d’arriver à destination, dans le petit aéroport couleur sable mouillé, du sud de l’Algérie. Mon idée était de traverser le parc national de l’Ahaggar en louant un 4x4, et de rejoindre le deuxième parc de Tassili N’Ajjer en terminant par le cœur du Sahara, Ain Salah. Quelques mille kilomètres de route à faire en trois jours.

Je me rendis à l’office de tourisme en bus pour pouvoir me procurer une carte et louer un véhicule. Là, un homme serré et transpirant dans son complet noir tout poussiéreux, me baragouina qu’il m’était impossible de partir sans un guide touristique, ou un agent de conservation de l’office. Il était hors de question que je sois suivi par un idiot pêcheur à touristes, qui me fasse voir pour la centième fois le même parcours, et me propose des babioles en souvenir pour rapporter à ma famille. Je mis pourtant en œuvre tout mon art de la communication, mon air calme, le regard pénétrant, la voix grave et posée, la main droite reposant à plat sur le comptoir du guichet, les deux pieds bien parallèles et ancrés dans le sol. Je dis que je connaissais très bien ces deux parcs pour avoir accompagné un archéologue dans ses excursions, que je pourrais lui apporter une preuve écrite de cet homme reconnu s’il le souhaitait, rien n’y fit. Le don de la parole est une chose répandue dans les pays arabes. Il est difficile de les duper en ce domaine. Mon dernier recours était de lui tendre des billets, mais dès l’instant où il les aperçut, il se mit à m’insulter. Je répliquais en lui faisant comprendre que tout cela remonterait en haut lieu.

Je sortis du bâtiment et m’assis sur le perron. Ce grand pays rempli de trésors comme le Sahara, était encore jalousement tenu par l’armée et les autorités, au détriment du Chef d’État et des touristes, mais au profit du pays-même, et de sa pureté ainsi préservée, il fallait le reconnaître. Il y avait devant moi une flopée de cars et de voitures prêts à partir. Un homme était en train de se disputer avec sa femme, voilée. Je ne comprenais pas tout, mais visiblement la femme insistait d’une façon peu commune, et le mari coupa court en lui foutant une baffe qui fit couler son khôl imbibé de larmes. Je sentis alors un regard s’attarder sur moi. Un homme enturbanné de son chèche vert pomme et portant un sarouel en tergal, s’approcha de moi. Il parlait français et se nommait Hawad.

– Salam, vous semblez perdu.

– Je ne suis pas perdu mais j’aimerais voyager sans agence de voyage, lui dis-je.

– Vous êtes un solitaire, n’est-ce pas ?

– Je n’aime pas me promener avec les moutons.

– Nous les touaregs, avons le plus grand respect pour les animaux…

– Oui dans le but de les manger !

Il rit.

– Je peux vous conduire si vous voulez, proposa-t-il.

– Qu’est-ce que ça change ? Demandai-je.

– Ça change que vous rencontrerez le désert par l’un de ses fils. Je vous ferai voir à travers lui, et il verra à travers vous.

Au-delà de son discours pseudo-philosophique, sa personnalité fière et son physique vigoureux me firent accepter. Je compris que j’avais à mon service, un homme courageux et entier qui pourrait m’emmener hors des sentiers battus. Il me proposa de partir en dromadaire ou en jeep. Le choix fut facile à faire et il rit doucement en entendant ma réponse. Il me demanda dix mille dinars pour le trajet entier et m’acheta un tissu pour me couvrir la tête comme il le faisait lui-même.

Qu’allais-je donc faire dans ce désert ? Je ne le savais pas moi-même. Peut-être exaucer un vœu d’enfance, férocement pâli par les ans. Peut-être continuer à éprouver tous les milieux, à expérimenter mes sens, mon corps, mon âme, et tout le reste, à la façon de feu mon Rimbaud. Nous partîmes silencieusement, les yeux engloutissant l’horizon d’or uniforme. Il se passa bien une demi-heure sans que nous échangions une parole. Nous nous étions mis d’accord pour que je conduise et qu’il m’indique au besoin par un geste, le chemin à suivre.

Tout d’un coup, il sortit un cd de l’habitacle. Je ne vis pas immédiatement ni le titre, ni l’artiste mais je fus très étonné de reconnaître le morceau. Ici, dans cette jeep rafistolée en route pour l’infini désert, le touareg venait de glisser une musique de Patti Smith, « Beneath the Southern Cross ». La voix grave et psalmodique de la chanteuse enveloppa notre véhicule et sembla nous conférer quelques runes de protection. Nous étions seuls à occuper la route sablée. En prêtant soudainement attention aux paroles, je surpris le tressaillement de ma propre main gauche sur le volant. « Hoooow to be… Not anyone… Gone », (…) « Hoooow… to owe… Not anyone… Nothing ». Je sentais le regard scrutateur du touareg. Sans même m’adresser un mot, cet Hawad avait trouvé un moyen de découvrir mes émotions profondes. Je n’avais pas envie de les partager avec lui, pas si tôt, qui était-il pour décider de cela ? La colère me submergea mais je n’arrêtais pas la chanson, pour ne pas trahir davantage mon ressenti. Il pensait donc pouvoir amorcer une discussion ainsi ? Mais au lieu de ça, je répondis par un silence ferme pendant encore une demi-heure. C’est lui évidemment qui le rompit.

– Monsieur Leone, nous devrions nous arrêter.

– Pourquoi ?

– Pour vous reposer et profiter.

Nous sortîmes de la voiture et il me tendit quelques pistaches tirées de son unique sac en cuir.

– Vous voyez nous arrivons à sa rencontre, dit-il.

Le chemin aride que nous suivions, sans relief, commençait à changer plusieurs centaines de mètres devant nous. Les dunes ici et là se montraient plus franchement, et pointaient leurs crêtes de sable arrondies dans le reflet de nos lunettes de soleil. La mer des millénaires.

– Mais là nous ne pouvons aller, monsieur. En dromadaire, nous pourrions… Pas en jeep.

– Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit dès le départ ?

– Il y a des évidences… Et ça n’aurait rien changé à votre choix je crois, décréta-t-il.

Je réalisai que la demi-mesure n’existait pas sous la monarchie du soleil. Il nous fallait continuer à cheminer jusqu’à l’entrée du parc en voiture, un point c’est tout. Ce que nous fîmes encore religieusement, sans parler, nous méfiant l’un de l’autre. En traversant le site, quelques touches de vert saupoudraient le désert, et tout d’un coup, se dressaient de fiers rochers aux formes incongrues, plantés comme des champignons égarés. Je ne m’imaginais pas le sud du Sahara ainsi, avec comme des imperfections, des effets secondaires figés d’une nature éternelle. À présent, la nuit assiégeait le jour et Hawad me conseilla de m’arrêter. Il voulait monter sa tente rudimentaire, une espèce de tissu marron, planté bas sur des bouts de bois.

– Je préfère la placer lorsqu’on y voit encore. Éviter les pierres, et les nids de scorpions, dit-il.

Je le regardai faire. Il soulevait précautionneusement le moindre caillou et en inspectait le dessous.

– Voilà. Je vais vous laisser.

– Me laisser ? Vous allez où ? Demandai-je.

– Vous allez passer seul votre première nuit avec le désert. Ne vous en faites pas, moi je sais où aller.

– Je ne m’en fais pas pour vous…

– N’ayez crainte. Si vous voyez un serpent, ne faites pas de mouvement brusque, il n’attaquera pas. Si c’est un scorpion, faites de même et priez. Je vous croyais solitaire, vous préférez que je reste avec vous sous cette tente, ou que vous profitiez de cette chance de communiquer avec le désert ?

– Très bien c’est ça, oui partez. On se retrouve demain j’imagine ?

– Inch’Allah.

Et il s’éloigna longtemps, longtemps, longtemps.

Plusieurs degrés Celsius en moins, la tente ouverte aux...

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