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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

René Du Mesnil Maricourt

Le Procès des Borgia

Considéré au point de vue de l'histoire naturelle et sociale

DÉDICACE

 

AUN ITALIEN INCONNU

 

 

 

M. Ed. About prétend que faire un livre sans dédicace est une chose inconvenante, aussi inconvenante que de sortir dans la rue sans son chapeau.

Quoique M. About ne soit pas un oracle infaillible, j’adopte sa manière de voir et je cherche mon chapeau.

Un personnage acceptant la dédicace d’un Ouvrage sur les Borgia n’est pas facile à trouver. En effet, la question des Borgia, très controversée, est épineuse, délicate et même irritante. Comment, d’ailleurs, une personne consentirait-elle à patronner un ouvrage dont les conclusions seraient en opposition avec son propre sentiment ? Si cette personne a, elle-même, écrit sur les Borgia, et que je vienne à conclure dans un sens différent du sien, aura-t-elle la bonté d’accueillir un livre qui contredit ses propositions ? N’étant, d’une manière absolue, de l’avis d’aucun des auteurs qui m’ont précédé, je froisserai toujours plus ou moins quelqu’un.

Comment sortir de cette difficulté ?

.... En 186..., notre bateau filait à toute vapeur devant la côte de Toscane.

 — Comment appelez-vous cette île ? — demandai-je à mon voisin.

 — La Gorgona, — dit le monsieur, qui était Italien.

 — C’est elle qui, d’après Dante, devrait, en compagnie de la Capraia, aller boucher l’Arno pour noyer Pise ? Vous rappelez-vous, dans le 33° chant de l’Enfer, la belle tirade qui suit le récit de la mort d’Ugolin ?

Ahi ! Pisa vituperio

 

Muovansi la Capraia e la Gorgona,
E faccian siepe ad Arno in su la foce,
Si ch’egli an nieghi in te ogni persona !

 — D’où vient, demanda le voisin, que vous connaissiez si bien nos classiques ?

 — C’est dans votre pays que j’ai fait une partie de mes études, et au collège, on nous habituait à déclamer avec des gestes que je ne puis m’empêcher de trouver extravagants, un jeu de physionomie excessif.... Nos acteurs en France ont une sobriété de meilleur goût..., etc., etc.

On échangea des cigares, et la conversation s’engagea.

Elle tomba bien vite sur la politique, et en particulier sur la question à l’ordre du jour. Rome devait-elle rester au Pape ou devenir capitale de l’Italie ?

Comme nous étions d’avis diamétralement, radicalement opposés, nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde. Quand on aime l’escrime, n’est-on pas enchanté de trouver un autre amateur prêt à tirer une botte, pourvu que les fleurets soient mouchetés ?

Mon voyageur italien était instruit, courtois, d’une aimable gaieté. Je ne connais ni son nom ni sa résidence, ni sa position. Il en sait autant sur mon compte. Peut-être n’est-il plus de ce monde.

C’est à lui que je dédie mon livre, sûr qu’il ne me refusera pas, sûr aussi de ne froisser et de ne compromettre personne.

Quelques années plus tard, je me trouvais à Rome à l’époque où la ville devient inhabitable, et où chacun l’abandonne pour chercher la fraîcheur des bains et le repos de la villégiature. Après avoir traversé le Ponte-Sisto, à la hauteur de la fontaine Pauline, on se retourna pour contempler le panorama grandiose qui, chez les plus sceptiques et les plus indifférents, provoque une sorte d’émotion recueillie.

Nous subissions une de ces chaleurs opaques et malsaines qui paraissent particulières au climat de Rome. Au-dessus de nous, un ciel jaunâtre comme ceux qu’affectionnait le Poussin. « Cette vue, malgré sa splendeur, est incomplète, — dis-je à mon compagnon de promenade, un jeune avocat du pays. — La villa Pamfili et son jardin cachent le Vatican. Je ne comprends pas Rome sans le Vatican et Saint-Pierre, plus que vous ne concevez Paris sans Notre-Dame. »

« On ne peut pas avoir tout à la fois, répondit mon interlocuteur. La route de Saint-Pancrace est encaissée d’un côté. Il faudrait monter beaucoup plus haut pour trouver un point culminant. »

Tout en devisant de la sorte, nous continuions à cheminer et nous nous retournions souvent. La ville allait disparaître, masquée par des massifs d’arbres, lorsque un spectacle bizarre nous apparut.

Tout autour de Rome, une ceinture de vapeurs noirâtres semblait monter du fond des abîmes souterrains, vapeurs plus denses, plus lourdes, plus compactes que des nuages orageux.

Elles formèrent peu à peu une masse continue qui prit la forme d’un monstre hideux, sorte de crabe ou de pieuvre gigantesque qui paraissait allonger sur nous une de ses pinces énormes.

Le soleil se voila, et nous fûmes entourés de ténèbres mouvantes, semblant animées et douées de vie, avec la faculté de se diriger spontanément.

Je sentis un affreux serrement de tête, des bourdonnements douloureux aux oreilles, des palpitations de cœur rapides et irrégulières. La respiration devint courte et haletante. J’étais, tour à tour, glacé et baigné de sueur.

Mais ces phénomènes physiques n’étaient rien en comparaison de l’oppression morale, de l’anxiété que j’éprouvais. C’était une sensation de terreur et d’anéantissement comme celles dont on souffre dans les cauchemars fiévreux.

Pareil à un enfant poltron, instinctivement, je cherchais un refuge pour échapper au monstre.

C’était quelque chose de vertigineux et d’indéfinissable, c’était.... un brivido..... un tremore,... un senso di smarrimento, ainsi que je le dis à mon compagnon, en essayant inutilement d’empêcher mes dents de s’entre-choquer.

Ses paroles, quand, il me répondit, bien qu’il fût tout à côté de moi, semblaient arriver de très loin, mais elles retentissaient dans ma tête endolorie, aiguës et martelantes.

Je l’entendis vaguement parler de la malaria ; de miasmes pestilentiels, de fièvre romaine. Je crois qu’il recommanda le produit de la distillation des feuilles d’eucalyptus ; en tout cas, il prescrivit un départ rapide.

Quoique cet état de prostration parût se prolonger pendant des siècles, par un effet d’hallucination connu des mangeurs d’opium ou de haschick, il ne dura probablement pas longtemps.

Le ciel n’était pas entièrement obscurci, car, au fond du tableau, les monticules sabins se découpaient bien nets à l’horizon.

De là, un vent de tramontane bienfaisant et frais souffla et commença à disperser les vapeurs. Elles perdirent leur forme du monstre apocalyptique dont la tête et les membres se dissipèrent, déchiquetés en menus lambeaux.

Quand nous fûmes rentrés dans le nord de la ville, les masses noires, refoulées et groupées derrière Monte-Mario, semblaient rentrer dans l’abîme ; un rayon de soleil clair, joyeux, vint se poser sur la coupole de Saint-Pierre.

Quand ce souvenir, dont le temps a effacé l’acuité douloureuse, me revient, il se présente à mon esprit sous une forme allégorique.

Les hommes du Vatican, aux XV° et XVI° siècles, sont aussi noyés dans les ténèbres des difficultés historiques et les vapeurs pestilentielles des mensonges, des calomnies, des haines séculaires.

D’où viendra le vent qui doit les balayer ?

Espérons que la science s’unira avec, la justice et la bonne foi, pour souffler sur tous ces miasmes empoisonnés, et un rayon de vérité éclairera saint Pierre comme celui que nous vîmes après avoir traversé les ténèbres du Janicule.

Octobre 1881.

INTRODUCTION

« Il fare un libro è meno che niente
Se il libro fatto non rifà la gente. »

Si on prenait trop au pied de là lettre ce bel aphorisme de Giusti, on n’oserait pas souvent faire un livre. « Rifar la gente », ici, veut dire modifier profondément l’opinion, détruire une vieille légende, enracinée dans l’esprit du public, vulgarisée par le roman et le théâtre, et à laquelle quatre cents ans de popularité ont donné la consistance historique.

Mon modeste livre n’a pas de si hautes prétentions, mais puisse-t-il faire réfléchir quelques esprits sérieux et dégagés de tout préjugé, à l’inconvénient d’accepter, sans contrôle, les opinions courantes, quand celles-ci sont en désaccord avec la raison, le sens commun, le sens moral, et l’histoire naturelle ! Comme le dit justement le P. Ollivier, la vie d’un patriarche suffirait à peine à la lecture des écrits où sont consignés les crimes d’Alexandre VI1. Ajoutons que l’on a beaucoup écrit pour atténuer ces crimes, ou même les nier. A cette montagne de livres pourquoi donc en ajouter un nouveau ?

Le mien aura pour but de rassembler et de présenter sous forme claire et rapide, autant que possible, les principales accusations épar. pillées dans une quantité d’ouvrages ; mais, de même, j’essaierai de réunir les éléments de la défense, en reproduisant les arguments des auteurs les plus autorisés qui sont favorables à la famille Borgia. Ce n’est donc pas une nouvelle biographie que j’entreprends, mais ce qui, en terme de palais de justice, s’appelle le résumé des débats. Que le jury humain prononce. Depuis longtemps, le juge céleste a rendu sa sentence.

Dans ce livre, tel que je le conçois, bref et simple, il n’y a pas de place pour les citations détaillées ; j’indiquerai, en renvoyant aux sources, les documents produits in extenso par mes prédécesseurs. Il y a deux catégories de lecteurs : la masse qui veut être amusée, et la minorité d’élite qui cherche à s’instruire en lisant. A la première, à cette foule dont chaque individualité peut dire : Nos qui numerus sumus et fruges consumere nati, s’adressent le roman ou le drame qui surexcitent l’imagination et parlent aux sens.

Pour elle, quoi que nous fassions, résignons-nous-y d’avance, les Borgia demeurent une famille de satyres et d’empoisonneurs. Le pape sera la personnification de l’Antéchrist siégeant sur le trône de saint Pierre ; César sera le Néron, le Caligula, et Lucrèce la Messaline de la Renaissance. Nous ne parlons pas seulement du public ignorant, de l’ouvrier qui, le soir, se délasse de ses travaux en lisant un journal ou un roman, de la portière qui, un jour de congé, veut aller pleurer à quelque gros mélodrame. Non, cette masse renferme beaucoup de gens instruits qui n’ont pas le loisir d’approfondir les questions historiques, et, d’ailleurs, s’en soucient peu, absorbés qu’ils sont par leurs devoirs professionnels.

Parmi les personnes qui, de confiance, applaudissent à la Lucrèce de V. Hugo, et s’indignent en lisant dans A. Dumas les crimes monstrueux des Borgia, il y a beaucoup de bacheliers et de docteurs.

Peut-on leur reprocher cette naïve croyance à tout ce qui est imprimé ? Nullement, car, après tout, le roman a été inventé pour distraire les gens, et non pour les fatiguer. Il y a bien le roman dit « scientifique », à l’aide duquel l’auteur écoule une théorie, pose des problèmes sociaux, ou fonde des religions ; mais ceux-là sont généralement ennuyeux, et je leur préfère une petite dissertation de philosophie. Je crois qu’en écrivant cela, je pense malgré moi à G. Sand, et peut-être même au grand Balzac !

Mais enfin, la littérature légère, quand elle ne prend pas de chemin de traverse, doit se proposer un but, celui de délasser l’esprit du lecteur au moyen de fictions émouvantes, agréables et de digestion facile.

Or le lecteur, même instruit, s’il s’amuse en lisant un roman, chicanera-t-il l’auteur sur l’authenticité des documents qui lui ont fourni le thème de sa narration ? Certes, non, puisqu’il s’agit d’une récréation, et non d’un travail, d’une tension d’esprit.

Aujourd’hui l’on reprend avec une sorte de fureur la Lucrèce Borgia, œuvre capitale, qui a signalé l’avènement du romantisme avec Hernani, Ruy Blas et autres conceptions hardies, dont la forme baroque enthousiasmait la jeunesse de nos pères. Ce chef-d’œuvre est un peu démodé, un peu fripé ; mais comme Victor Hugo a le rare privilège d’assister vivant à son apothéose, on ne pouvait, pour encenser la vieille idole, trouver rien de plus odoriférant que le fumet de ses plats réchauffés2.

Quand on relit ces pages à sensation, on est impressionné de différentes manières. La scène des cercueils est d’un grandiose saisissant, mais le terrible est si près du grotesque que l’on ne sait pas trop, quand l’émotion vous serre à la gorge, s’il en sortira un sanglot ou un éclat de rire. Gubetta est bien amusant lorsqu’il vient nous apprendre en fronçant, d’un air inspiré, des sourcils formidables... « qu’un lac est le contraire d’une île ! »

Si l’auteur prétendait substituer le langage naturel au langage de convention, adopté par les auteurs classiques, nous demanderions s’il est bien sûr que l’on parle ordinairement comme il fait parler ses personnages. Que l’on analyse ses grandes phrases à effet, pour en extraire une signification quelconque, souvent on ne trouvera que du bruit.

Quand Hugo rencontre une belle pensée, ce qui n’est pas rare, il la présente invariablement sous trois formes différentes qui en atténuent peu à peu tout l’effet. Il me fait penser à ces écoliers qui s’attachent trois plumes à la main pour écrire leur pensum, Beaucoup de remplissage !

Ne nous occupons pas ici de critique d’art. Hugo restera le grand poète dont le nom s’attache à la rénovation dramatique. Il restera le père du romantisme. Pourquoi opérer cette rénovation sur le dos des Borgia qui ne lui ont jamais rien fait ? Ne pouvait-on pas poser la couronne de lauriers sur la vieille perruque romantique sans souiller la tiare pontificale ?

Il a fait avaler tant de bourdes à plusieurs générations qu’il doit parfaitement savoir que, s’il est un monstre plus vorace que sa pieuvre, c’est la bêtise humaine. Il l’a largement exploitée pour battre monnaie, de même que, dans un autre ordre d’idées, l’a fait notre fameux Alexandre Dumas.

Ce romancier, aussi fécond qu’amusant, se permet avec l’histoire les plus inconvenantes familiarités ; le vulgaire, ignorant l’histoire, le prend au sérieux. C’est là qu’est le mal ; là, la culpabilité. Dans les éditions illustrées à quatre sols, destinées au peuple, s’étalant chez tous les bouquinistes, on voyait un personnage assez ridicule, coiffé d’un casque à grand plumet, qui, tombant sur un genou et le torse rejeté en arrière, brandissait un tronçon d’épée. On lisait au-dessous : « César jeta un blasphème au ciel et mourut ! »

Si la curiosité vous venait, vous n’aviez qu’à feuilleter le livre et vous y trouviez un tissu d’abominations, mélange de meurtres, d’obscénités, d’ordures sans nom, produit d’une imagination richement déréglée. Et l’honnête ouvrier apprenait, moyennant ses quatre sols, comme quoi l’Église était gouvernée par une association de criminels. Cette petite lecture se faisait en famille ; le père se trouvait à la tête d’une lignée de prêtrophobes, dont quelques-uns ont pu, plus tard, fusiller les otages avec la conviction du devoir accompli.

De semblables livres ont fait le tour du monde. Mgr Cerri, dans sa préface, s’écrie après avoir énuméré les publications ordurières que les vendeurs criaient dans les rues de Rome : « Et qui n’a pas lu la sale histoire des Borgia par le bavard romancier Dumas ? »

Ciarliere, bavard, archi-bavard, mais trop bavard pour être méchant, et qui, je le crois, a inconsciemment inoculé le virus anti-religieux dans la masse.

Plus coupables sont les Italiens eux-mêmes qui, répétons-le avec l’auteur précité, fils maudits comme Cham, cherchent à découvrir la nudité paternelle.

Le nom d’un homme très célèbre arrive naturellement sous ma plume : celui de Massimo d’Azeglio, dont les romans historiques ont eu un grand et légitime succès. Malheureusement, il prête, dans Ettore Fieramosca, de honteuses turpitudes à César, dont il trace un portrait des plus fantaisistes ; et les Piagnonie Palleschi sont une apologie de Savonarola représenté comme un martyr, victime du sanguinaire Alexandre, appréciation historiquement fausse, comme nous le verrons.

Le goût des illustrations à bon marché pour l’usage du peuple n’est pas exclusivement parisien. En 1876, à Rome, sur la place du Panthéon d’Agrippa, dans une petite rotonde en plein vent, imitation de nos kiosques, je voyais une jeune fille à l’air doux et timide, débitant aux passants certains petits livres immondes où l’on relatait en quelques pages l’histoire contrefaite de Beatrice Cenci, les mystères, du cloître napolitain, l’apologie des bandits qui ont fait sauter la caserne des zouaves pontificaux, etc. Pie IX y était indignement outragé et représenté dans des postures grotesquement galantes.

Ces manœuvres sont infâmes ; mais, comme c’est avec de pareilles armes que, dans notre siècle de civilisation relative, on attaque les ministres de l’Église, faut-il s’étonner s’il y a quatre cents ans, les ennemis de la papauté les ont employées ?

Ceci est pénible et révoltant, certes, mais fort instructif, car on nous met ainsi sur la piste des anciennes calomnies. Le procédé, quoique vieux, est infaillible. Si vous voulez faire accepter une forte calembredaine, servez-vous de l’ignorance et de la naïveté populaires. Les masses avalent tous les contes bleus qu’on leur présente. Elles ont des estomacs d’autruche.

Dans cette facilité à accueillir les faits les plus invraisemblables, il y a plusieurs éléments dont il faut tenir compte : d’abord, notre tendance naturelle vers ce qui est à la fois monstrueux et dégoûtant. Avec quelle horrible avidité le public se presse aux cours d’assises, lorsqu’il y a une affaire scandaleuse ; et quelle déception, quand le tribunal est obligé de prononcer le huis clos ! Il existe dans les bas-fonds de notre être une sorte de curiosité malsaine qui est agréablement chatouillée par l’horrible.

S’agit-il d’un personnage respectable par sa position sociale, son âge, ses fonctions, la curiosité redouble et devient anxieuse, fébrile, passionnée. Ici, un autre sentiment se trouve en jeu. Il y a une supériorité à accabler ; c’est l’éternelle revanche du faible qui se révolte contre le fort, une sorte de démocratie instinctive, faite d e haine et de jalousie. Quand un homme d’église comparaît devant les tribunaux, l’énormité du scandale attise la mauvaise curiosité dont nous parlons, et, de plus, cette tendance a la rébellion contre les supériorités hiérarchiques ou morales se trouve largement satisfaite. Que sera-ce donc quand le pape, le chef suprême de la chrétienté, le représentant de Dieu, se trouve inculpé ? Alors toutes les passions haineuses, chauffées par les excitations de l’impiété, trouvent une proie magnifique et inespérée. Il y a plus ; l’idée d’un pape scélérat forme une telle antithèse, un paradoxe si curieusement invraisemblable, que l’esprit gouailleur des foules y trouve un sujet d’amusement.

Oui, pareil spectacle, si profondément douloureux pour les âmes chrétiennes, devient, à l’endroit des esprits légers, une facétie du comique le plus réussi.

Curiosité libertine, haine des supériorités et de la religion, attrait de la bizarrerie, voilà donc les éléments de succès auprès des masses, quand on leur raconte les crimes des Borgia.

Mais ces dramaturges, ces romanciers si sévèrement jugés peuvent nous dire qu’après tout ils n’ont rien inventé, et que, si les historiens n’avaient pas écrit et enregistré des faits certains, eux-mêmes n’eussent pas puisé dans leurs récits des éléments de fictions dramatiques.

Eh bien ! vous avez raison, dirons-nous, vous n’êtes en effet que des perroquets inconscients, payés pour amuser la foule. Tant pis pour ceux qui ont la naïveté de vous prendre au sérieux. Les historiens que vous avez copiés, enjolivés, peut-être un peu travestis, suivant les licences de votre métier, sont moins excusables que vous.

Ceci nous amène à parler de la seconde catégorie de lecteurs, la minorité qui réfléchit et cherche à s’instruire.

Dans cette minorité même, le plus grand nombre adopte la version défavorable au pape Alexandre et à la famille Borgia.

Pourquoi ? Parce que la culpabilité des Borgia satisfait beaucoup de passions et répond à plusieurs besoins.

Les passions sont : les haines religieuses et politiques, les rancunes du vaincu, enfin le plus honteux, mais aussi le plus cruel des sentiments humains, la peur. Cette peur la laquelle les anciens élevaient des autels, a fait commettre beaucoup de sottises, et, qui plus est, de crimes,

Quant aux besoins satisfaits, ce sont : religieusement, la démonstration de l’usurpation du pouvoir spirituel des papes par des hommes ambitieux ; et politiquement, l’immoralité du gouvernement temporel papal, que l’on veut représenter comme également usurpé, tyrannique, désormais caduc, vermoulu, et opposé à la civilisation moderne.

Quels sont en effet les ennemis de la papauté ? Tous les hérétiques qui, rompant avec la tradition de l’Église romaine, ont besoin de justifier leur rébellion.

Ce sont encore les innombrables variétés de libres-penseurs, les nombreux adeptes des écoles rationalistes qui, rejetant le joug religieux, sont obligés de donner des motifs raisonnables à leurs théories.

A tous ceux-là il faut des papes mauvais, sans quoi leur conduite serait profondément illogique.

Pour jeter le pape à bas, non plus du siège pontifical, mais de son trône royal, il fallait aussi trouver quelques bons prétextes. On a donc été obligé de rendre odieux le gouvernement civil des papes ; à l’unification italienne, le pape-roi étant un obstacle, on l’a détrôné en invoquant une foule de raisons que nous n’avons pas à examiner ici. Unifier l’Italie en l’émancipant était une idée grandiose que notre siècle a vu réaliser tant bien que mal. Si l’on était juste, on se rappellerait que c’est précisément la même idée, poursuivie par la papauté du moyen âge, renouvelée de nos jours par Napoléon III, cette même idée, disons-nous, que l’on présente comme un des chefs d’accusation contre la papauté. Il y a une étrange inconséquence.

La péninsule divisée entre une masse de petits tyrans, déchirée par mille factions intestines, aurait voulu la domination pacifique d’un libérateur. Elle pouvait se constituer en confédération sous la présidence du pape. Telle est l’entreprise tentée, au moins partiellement, par Alexandre VI. Voilà pourquoi on en fait un tyran ambitieux et sanguinaire. Il n’y avait cependant aucun intérêt dynastique enjeu. Or l’unification s’est opérée maintenant au profit d’un petit État qui se dit italien, bien qu’on y parlât français, Dieu sait par quels moyens, et nous aussi ! Votre œuvre est accomplie, dirons-nous, mais pourquoi accuser ceux qui l’ont tentée avant vous ?

Pour attaquer la papauté, vous décrochez de la panoplie séculaire, des armes rouillées, sans vous apercevoir qu’elles se retournent précisément contre vous. Pour l’État pontifical et les Romagnes, Alexandre, à l’aide de son lieutenant César, agit en libérateur. Il brise le joug des barons romains et des petits despotes qui opprimaient les populations. C’est la vengeance et la peur qui ont dicté aux vaincus, aux dépossédés, les premières calomnies contre les Borgia. Cette conclusion résulte clairement de l’ensemble des faits que nous aurons à examiner.

Loin de nous la pensée de médire des protestants en général, car il se trouve chez eux une conviction profonde et de grands exemples de vertu ; mais, comme historiens, ils ne peuvent que nous être suspects, lorsqu’ils parlent des papes, car ils ont tout intérêt à les noircir.

Le protestantisme n’est pas une religion définie : c’est un pont jeté entre le catholicisme et le rationalisme.

Le protestant adoptant le texte du code sans jurisconsulte autorisé pour l’appliquer, sa croyance devient un cadre élastique où peuvent se loger les vérités et les erreurs. Les moins malveillants nous diront que, jadis, l’Eglise romainea eu sa raison d’être, qu’elle a pu rendre quelques services à la civilisation ; que désormais, comme cette civilisation est en progrès et que l’Eglise demeure stationnaire, celle-ci de. vient un obstacle à la marche des sociétés et doit disparaître comme tous les vieux engins hors de service. Pour la plupart des protestants, les plus zélés surtout, Rome est la grande prostituée, l’horrible bête apocalyptique, sentine de tous les vices, repaire des plus monstrueuses abominations.

Le pape trône dans l’antichambre de l’enfer. Il est la figure anticipée de l’Antéchrist. Sur ce thème ils improvisent les plus virulentes déclamations.

Sans aller si loin, quelques-uns prétendent que l’Eglise romaine étant le produit naturel de l’ambition des hommes, ceux-ci ont apporté dans la construction de cet immense édifice, les imperfections de leur nature primitive.

Hommes, et par conséquent vicieux, ils n’ont pu faire qu’une œuvre défectueuse. Voilà, disent-ils, ce qui est prouvé par l’immoralité et le mauvais gouvernement des papes.

Ainsi donc, charger autant que possible la mémoire de ceux-ci n’est pas seulement une tactique, une manœuvre de guerre, mais une nécessité absolue pour la défense de leur cause.

C’est, ce nous semble, de bonne foi que certains protestants accueillent l’histoire de la papesse Jeanne et autres billevesées de même acabit. Quant au poison des Borgia, il coule de source.

Je suis d’ailleurs très disposé à admettre la sincérité des auteurs modernes qui ont écrit sur les Borgia. Je suis même convaincu de la mienne, et voici pourquoi :

Supposons un interlocuteur qui me dise : « Vous, catholique, attaché à l’Eglise romaine, vous avez tout intérêt à défendre la mémoire de vos papes, et vous devez fatalement nier leurs vices, ou les voiler discrètement, supprimer les textes qui les condamnent, mettre en relief ceux qui leur sont favorables ; sans mensonge formel, accommoder l’histoire, la torturer, la violenter pour en faire sortir des conclusions favorables à votre thèse. Je vous renvoie donc votre accusation, et vous m’êtes aussi suspect que je le suis pour vous. » Si un protestant m’adressait ce petit discours, je lui répondrais :

Comme souverain chef de ma religion, représentant immédiat de Dieu sur terre, j’avoue qu’un saint homme m’est plus sympathique qu’un mauvais sujet ; fût-il le dernier des misérables, je respecterais en lui, non pas l’homme, mais le caractère sacré dont il est revêtu. Mon colonel peut battre sa femme et s’oublier à l’estaminet. Qu’importe ? Pour moi, soldat, j’ai l’obligation de saluer ses épaulettes, sans quoi pas de discipline possible dans une armée.

Pour être encore plus à l’aise en traitant, d’Alexandre VI, j’essaierai de me persuader qu’il y a ici un problème historique à résoudre, une inconnue à dégager, sans préoccupation religieuse, comme s’il s’agissait d’un roi babylonien ou d’un Khan tartare. Je l’étudierai surtout au point de vue humain.

Revenant à ce caractère catholique que vous me reprochez comme motif de partialité, je vous dirai encore :

Notre position est de beaucoup supérieure à la vôtre. D’après la foi catholique, nous croyons que l’Église est une institution divine, indépendante des hommes, bons ou mauvais, qui sont à sa tête. Pour vous, cette même institution est humaine, entachée de vices. Voilà votre thèse, et il faut la soutenir. La nôtre est toute faite. Elle se défend d’elle-même. La stabilité de l’Église malgré vos attaques, malgré les prêtres scandaleux, malgré les mauvais papes, est une preuve de son origine céleste. Accumulez tant que vous voudrez les abominations papales, et vous nous donnerez gain de cause.

Vous avez besoin d’arguments à l’appui de votre théorie. Nous, plus humbles, mais plus forts de notre croyance religieuse, nous affirmons le caractère divin de l’Église, et cette croyance nous suffit.

Il n’est donc pas nécessaire pour nous que les papes sortent innocents de l’enquête à laquelle on les soumettra.

Si quelqu’un a des chances d’être impartial, c’est l’écrivain catholique, quand il n’est pas entraîné par un zèle excessif et maladroit.

La meilleure preuve de l’indépendance du catholique nous est fournie par M. de l’Epinois dans son dernier article (Revue des questions historiques). Trouvant le pape coupable, et estimant que cette culpabilité ne porte aucune atteinte à la foi religieuse, il ne recule pas devant la vérité, si triste qu’elle puisse être.

Il a toujours été et sera toujours excessivement difficile de tracer une biographie fidèle et complète, de faire revivre un personnage historique, de raviver ses traits effacés par le temps, de lui restituer enfin sa vraie physionomie.

M. Grégorovius, qui a entrepris pareille tâche dans sa Lucrèce, confesse cette difficulté et se demande s’il en a triomphé.

« L’opinion que l’on peut se former de Lucrèce, d’après les matériaux que j’ai rassemblés pour mon livre, s’approchera de la vérité, ou du moins sera plus exacte que l’opinion traditionnelle. Les hommes du passé sont de vrais problèmes pour qui veut les juger. Si, en appréciant des contemporains connus, nous commettons des erreurs capitales, ne sommes-nous pas exposés à errer davantage encore quand il s’agit de comprendre la nature d’hommes qui ne nous apparaissent plus que comme des ombres ? Les conditions spéciales et personnelles de leur vie, l’ensemble des circonstances de temps, de lieux, de personnes, enfin du milieu social, ne nous sont révélés que par des faits isolés et tronqués ; c’est avec ces tronçons épars, ces bribes, qu’il faut reconstruire un caractère. Quand on invoque la loi de causalité, l’histoire doit être la justice du monde. Mais, souvent, l’histoire écrite est le plus ignorant des tribunaux. Beaucoup de personnages historiques pourraient se contempler dans les portraits écrits d’après eux, et rire de bon cœur des appréciations portées sur leur compte, dans ces portraits, enfin, ne rencontrer que des caricatures. »

Lucrèce reconnaîtrait, peut-être, avec l’auteur de sa biographie (écrite à l’aide de documents contemporains) qu’elle a pu être légère, aimable et surtout malheureuse. L’infortune, pendant sa vie, est due à des événements auxquels elle n’a eu aucune part. Après sa mort, sa triste réputation vient de la fausse opinion que l’on s’est formée sur son caractère. Vivante, et duchesse de Ferrare, elle a pu effacer elle. même la tache d’infamie qui souillait son front, mais celle-ci reparut après sa mort. Elle reparut bien vite, comme nous le voyons par le jugement des Della Rovere à Urbin. En 1532, Guidobaldo II, fils de François-Marie et d’Eléonore Gonzaga, devait épouser Giulia Varano. Son père lui rappelait certains mariages de princes avec des femmes indignes d’eux, entre autres celui d’Alphonse de Ferrare, duc d’Este. Celui-ci — disait-il — a épousé Lucrèce Borgia, une femme de l’espèce que l’on connaît publiquement, et il a donné à son fils un monstre.

Guidobaldo abonde dans le sens de son père. Il sait que celui-ci ne le forcerait jamais à prendre une femme d’aussi mauvaise réputation. Ainsi se fit et se propagea l’opinion courante.

Lucrèce devient un type d’abjection féminine. Enfin V. Hugo dans son drame, et Donizetti dans son opéra, l’ont représentée sous le même aspect. (Lucrezia Borgia, pag. 340.)

Voilà qui est admirablement raisonné, et l’historien nous trace les règles d’une saine et judicieuse critique. Mais pourquoi les appliquer seulement à l’héroïne de son choix ? Est-ce que Alexandre et César ne devraient pas en bénéficier ?

Si c’est, en effet, par de malveillantes calomnies que s’est formée l’opinion sur Lucrèce, s’il faut hésiter, tâtonner, avant de porter un jugement, pourquoi ces mêmes calomnies n’auraient-elles pas dicté l’opinion sur les autres Borgia ? pourquoi ne pas éprouver les mêmes hésitations en face d’eux ? pourquoi ne pas envelopper son jugement à leur égard, des mêmes réticences ?

Le raisonnement de M. Grégorovius me paraît si admirablement juste que je m’en sers pour apprécier Alexandre et César.

Tout le livre de l’historien est consacré à prouver l’innocence de Lucrèce. Comment ne trouve-t-il rien à dire en faveur du reste de la famille ?

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