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Le progrès de la science jusqu'où ?

282 pages
Pour tenter de répondre à cette question, les psychothérapies et le projet scientifique qui les soutient ont été pris comme paradigmes. Quelles idéologies, quelle conception de l'homme accompagnent-elles ? Comment situer et distinguer la psychanalyse des psychothérapies ? Que signifie l'opposition entre neurosciences et psychanalyse ? Quel usage peut être fait de l'imagerie médicale ? Y a-t-il des passerelles possibles entre neurosciences et psychanalyse ?
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PSYCHOLOGIE CLINIQUE

Nouvelle

série n° 23

printemps 2007
Les progrès de la science, jusqu'où?

Sous la direction de Robert Satnacher, d'Emile Jalley et d'Olivier Douville

L'Harmattan

Psychologie Clinique Nouvelle série n° 23, 2007/1
Revue publiée Directeur
Secrétaire Secrétaire

(revue de l'Association Psychologie Clinique) avec le concours du Centre National du Livre (CNL) et rédacteur en chef: Olivier Douville (paris X).

de publication
de rédaction: de rédaction

Claude W acjman (paris) adjointe: Virginie Vaysse (paris) (EPS de Ville-Evrard), Robert

Rédaction: Olivier Douville (paris X), Serge G. Raymond Samacher (paris VII), Claude Wacjman (paris).

Comité de lecture: Paul-Laurent Assoun (patis VII), Jacqueline Barrus-Michel (paris VII), Fethi Benslama (paris VII), Michèle Bertrand (Besançon), Sylvain Bouyer (Nancy), Jacqueline Carroy (EHESS), Françoise Couchard (paris X), Michèle Emmanuelli (paris V), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Marie-Claude Fourment (paris XIII), Alain Giami (INSERM), Florence GiustDesprairies (paris VIII), Jean-Michel Hirt (paris XIII), Serge Lesourd (Stasbourg), Edmond Marc Lipiansky (paris X), Okba Natahi (paris VII), Max Pagès (paris VII), Edwige Pasquier (Nantes), Michèle Porte (Université de Bretagne Occidentale, Brest), Jean-Jacques Rassial (Aix-Marseille), Serge G. Raymond (Ville-Evrard), Luc Ridel (paris VII), Silke Schauder (paris VIII), Karl-Leo Schwering (paris VII), Claude Wacjman (paris), Annick Weil-Barais (Angers). Comité scientifique: Alain Abelhauser (Rennes II), Michel Audisio (Hôpital Esquirol), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Yvon Brès (paris), Michelle Cadoret (parisOrsay), Christophe Dejours (CNAM), Marie-José Del Volgo (Aix-Marseille II), Jean Galap (paris, EHESS), Christian Hoffmann (poitiers), René I(aës (Lyon II), Laurie Laufer (paris VII), André Lévy (paris XIII), Jean-Claude Maleval (Rennes II), François Marty (paris V), Jean-Sébastien Morvan (paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Gérard Pommier (Strasbourg), Monique Sélim (IRD), Daniel Raichvarg (Dijon), François Richard (paris VII), Robert Samacher (paris VII), François Sauvagnat (Rennes II), Geneviève Vermes (paris VIII), Loïck M. Villerbu (Rennes II). Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), Lina Balestrière (Bruxelles, Belgique), Jalil Bennani (Rabat, Maroc), Jeanne Wolff Bernstein (San Francisco, USA), Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), Ellen Corin (Montréal, Canada), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Pham Huy Dung (Hanoï, Vietnam), Yolanda Gampel (Tel Aviv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion), Giovanni Guerra (Florence, Italie), Huo Datong (Chengdu, Rép. Pop. de Chine), Nianguiry Kante (Bamako, Mali), Lucette Labache (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), Pro Mendelshon (Berkeley, USA), Klimis Navridis (Athènes, Grèce), Omar Ndoye (Dakar, Sénégal), Adelin N'Situ (Kinshasa, R. Dem. du Congo), Shigeyoshi Okamoto (Kyoto, Japon), Arouna Oueadraogo (Ouagadougou, Burkina-Fasso), Jacques Réhaume (Québec, Canada), Joa Salvado Ribeiro (Lisbonne, Portugal), Dimitris Sarris (Ionnina, Grèce),Olga Tchijdenko (Minsk, Belarus), Chris Dode Von Troodwijk (Luxembourg), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc).

Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à Olivier Douville, P.rychologie linique, 22, rue de La Tour d'Auvergne 75009 Paris C e-mail: psychologjc.cliniquc@noos.fr L'abonnement: 2007 (2numéros) France: Euro 36,60 Etranger, DOM-TOM: Euro 39,65
Ventes L'Harmattan, et abonnement: Polytechnique, 75005 Paris

5-7 rue de l'Ecole

ISBN: 978-2-296-03499-0 EAN : 9782296034990

SOMMAIRE Les progrès de la science,jusqu'où?
Sous la direction Douville de Robert Samacher, d'Emile Jalley et d'Olivier 7 11 27 37 51 61 77 87 93 117 133 141 157 167 181 191 199 211 233 235 Présentation, Robert Samacher ...... Neurosciences et psychismes, les risques et les conséquences d'un quiproquo, Edouard Zarifian ...... Le discours de la science et son éthique, Axel I<.ahn............................... A propos du débat contemporain sur la psychanalyse, la psychologie et autres champs, Emile Jalley................................................. L'éthique, science et psychanalyse, la demande de bonheur, Gerald
Ra cad 0 t

. . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La science et le désir, repères analytiques, Emmanuel I<.oerner ........... L'éthique de recherche en débat au Brésil. Réflexions sur la recherche psychanalytique à l'université, Tânia Aiello Vaisberg ........... Le progrès et ses symptômes. Prolégomènes &eudiens à une théorie psychanalytique du progrès, Paul-Laurent Assoun ..................... La civilisation médico-économique de l'humain: une culture du déshumain ?, Roland Gori ................ Scientisme et technicisme en psychologie: Enjeux épistémologiques, Patrick Ange Raoult ... .................. Psychanalyse et neurosciences à partir des articles d'E. Kandel, Jean- Michel Thurm ..... Qu'est-ce que la science en psychiatrie?, Frank Drogoul...................... Les applications des sciences du vivant. Un bien ou un mal pour la Société, André I<.1ier........................................................................................... . Régulations des savoirs et politiques environnementales. Contrôle social et politique du savoir dans les sociétés modernes, Florence Pin ton..................................................................................................................... Le clinicien psychanalyste confronté aux cliniques de l'extrême, Simone I<.orff-Sausse ...... Autonomie des adolescents face aux changements juridiques, Maria Formosinho, Maria da Conceiçào Taborda .......................................... A propos de la Clinique du neurologue, Jean Triol.................................. Rationalité psychanalytique et orientation du réel, Jean-Jacques Rassial, Nicolas Guérin, Yann Tas tain ..................... Hommages Hommage à Edouard Zarifian, Robert Samacher Hommage à Rosine et Robert Lefort, Claude Wacjman Cabinet de lectures, Francine Aknin, Louis Moreau de Bellaing, Clémence Bidaud Eric Bidaud, Yvon Brès, Olivier Douville, I<.arima Lazali, Michel Leverrier, Patricia Luthin, Martine Menès, Frédéric de Rivoyre, Jean-Louis Sagot-Duvauroux, Robert Samacher, Claude Wacjman Actualités, Bertrand Pire t, N orbet Bon

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Présentation
Robert Samacher1
Ce numéro de la revue P.rychologie clinique est composé, en grande partie, euroPéenne2 d'été en 2005 ayant pour thème « us », à laquelle ont particiPé des scientifiques, biologistes, p.rychologues, p.rychana(ystes qui ont accepté de Edouard

d'articles issus de l'Université progrès de la scienceJusqu'où? généticiens,

médecins, philosophes,

confronter des positions divergentes. Nous avions invité le Professeur Zarifian, dfjà très malade. Un hommage lui est rendu dans ce numéro.

Argument

de l'Université européenne d'été 2005 Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. François Rabelais Pantagruel

Répondant au discours de la science, la médicalisation et la judiciarisation de notre société font-elles symptômes dans la crise éthique de la modernité? Cette Université Européenne d'Eté (U.E.E. 2005) est partie du discours actuel de la science rationaliste et positiviste qui a pour visée de résorber tout résidu qui lui échappe. Ce discours prend appui sur la statistique, l'expertise, l'évaluation, la standardisation, la transparence et le contrôle au détriment de la reconnaissance de la singularité de l'humain. Dans un premier temps, nous nous sommes posé toute une série de questions et pour tenter d'y répondre, nous avons pris pour paradigme les psychothérapies et le projet scientifique qui les soutient; quelles idéologies, quelles conceptions de l'homme accompagnent-elles? Comment situer et distinguer la psychanalyse des
1 Psychanalyste, membre de l'Ecole Freudienne. Ex- Maître de Conférences, Université Paris VII. 2 Cette Université Européenne présentée par l'UFR de Sciences Humaines Cliniques et son école doctorale a été organisée par le Service Commun de Développement de la Formation Continue Professionnelle de l'Université Paris 7 Denis Diderot.

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psychothérapies? Que signifie l'opposition entre neurosciences et psychanalyse? Les neurosciences ne se limitent pas au comportementalisme, au cognitivisme ou à l'intelligence artificielle. Quel usage peut être fait de l'imagerie médicale? Y-a-t-il des passerelles possibles entre neurosciences et psychanalyse? Que peuvent dire la psychanalyse et l'anthropologie sur les questions éthiques? Ou plutôt comment formuler les questions éthiques en termes psychanalytiques? Comment concilier la singularité des situations qui relèvent de l'approche psychanalytique avec une réflexion éthique de nature plus générale qui s'inscrit dans le champ socio-culturel? Comment articuler les aspects irrationnels de l'ordre de la pensée magique qui sont toujours à l'œuvre dans ce domaine avec la pensée philosophique cherchant à inscrire les questions éthiques dans la rationalité? Les cliniciens-psychanalystes, aux prises au quotidien avec les problèmes éthiques dans le champ des cliniques de l'extrême (handicap, prévention du handicap, diagnostic prénatal, soins palliatifs, néo-natalité...) sont bien placés pour étudier les enjeux cliniques de la réflexion éthique, en révélant sa dimension inconsciente. De façon plus large, les théories scientifiques dans leurs applications, utilisent une techno-science qui n'est pas réglée par des fins naturelles. Ainsi, ces applications aboutissent parfois à une démesure qui met en péril l'humain et les différentes formes de vie, car les atteintes à l'intégrité des espèces dépassent les limites connues et menacent la vie sur la planète (réchauffement climatique, fonte des glaces aux pôles, déforestation de l'Amazonie, destruction d'espèces animales, etc.). Par ailleurs, les expériences de clonage, de manipulation génétique peuvent avoir des conséquences éthiques que l'on n'est pas en mesure d'évaluer parce que, à côté du plus grand bien, elles peuvent être source du plus grand mal! La tendance à la surconsommation, l'accumulation des déchets des pays riches mettent également en péril l'avenir de notre monde. Dans les domaines qui nous intéressent, c'est-à-dire les sciences de la vie et les sciences humaines, l'année 2005 était traversée par deux débats qui se recoupaient. Tout d'abord en ce qui concerne la biologie, un livre proposé par Henri Adan L'utérus artificie4évoquait la probabilité, dans les temps à venir de l'ectogénèse. Ce livre suscitait toute une série de questions: Que deviendra l'espèce humaine si la procréation se fait en dehors du corps de la femme, celle-ci n'étant plus génitrice du vivant humain? Que signifiera alors être mère? Dans un tel contexte, grossesse et maternité seront assimilées à un ensemble technique... Jusqu'où pourra-t-on dissocier la sexualité de la reproduction? Nous opposions deux conceptions (mais est-on encore dans le champ de la biologie?): L'une considérait qu'il s'agit là d'une 8

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remarquable avancée de la science puisque associée à la fin de la malédiction biblique «Tu enfanteras dans la douleur» et à l'égalité homme-femme devant la procréation. Une simple réflexion: la reconnaissance de l'égalité des sexes signifiait-t-elle la nonreconnaissance de la différence des sexes?.. Le pas est souvent vite franchi! L'autre conception développait tous les avantages (et les inconvénients) d'une mère-machine équivalent d'un contenant féminin (c'est déjà le cas pour les couveuses) avec comme finalité industrialisation, gestion et, à l'extrême, commercialisation de la production, sans oublier le risque d'eugénisme. Dans le même registre, se posait aussi la question du clonage, la distinction entre clonage reproductif et clonage thérapeutique est faite actuellement. Notre pays ne reconnaît ni l'un ni l'autre, pourtant certains biologistes considèrent que le clonage thérapeutique devrait permettre des avancées dans la recherche bio-médicale. La réponse ne peut qu'être éthique, là aussi, le pas peut être vite franchi... Alors comment donner priorité dans ce domaine à la dimension humaine apportant des limites à une science sans conscience? La biologie, science de la vie, est par la force des choses, devenue une science matérialiste, elle s'est orientée essentiellement vers l'analyse des organismes comme machines bio-physico-chimiques en neutralisant tout ce qui concerne directement la vie dans un sens vitaliste, dimension que les sciences humaines ont repris à leur compte. La biologie ne s'occupant plus que du corps en tant qu'organe, ne se préoccupe plus de l'expérience subjective liée à ce corps vivant. La tendance à appréhender l'humain comme une mécanique à force d'en modifier la nature, conduit à le conditionner non seulement du point de vue biologique mais aussi au point de vue psychologique, social et politique. Toutes ces techniques nouvelles soulèvent des problèmes moraux et éthiques fondamentaux car ils concernent l'avenir de l'espèce humaine auxquels certaines interventions et articles vont répondre. Il sera aussi fait mention de la polémique qui se développait à l'époque à propos du Livre noir de lap.rychana!Jse, s'est amplifiée après elle la publication d'un dossier dans Le Nouvel Observateur(nO2130) : « Faut-il en finit avec la psychanalyse? », qui reprend un certain nombre d'arguments publiés dans ce livre. Comme le soulignent Danièle Brun et Roland Gori, dans une lettre ouverte au Nouvel Observateur,ce livre n'a rien à voir avec « un débat épistémologique mais n'est rien d'autre qu'un règlement de compte» sans rigueur et sans argument scientifique sérieux, il n'est rien d'autre qu'une imposture. La façon dont ses auteurs traitent l'histoire me fait penser à une démarche révisionniste et négationniste visant à disqualifier la psychanalyse. Il est toujours possible d'aller 9

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chercher des arguments dans les poubelles de l'histoire mais encore fautil que ces arguments soient étayés! Ce genre de livres et ces articles qui rendent compte de l'air du temps, sous prétexte de scientificité, opposent les thérapies cognitivocomportementales, efficaces selon leurs dires, à la psychanalyse qui demande du temps et dont les résultats thérapeutiques seraient incertains. Si l'on suit les promoteurs de ce type de débat, la démarche cognitivo-comportementale serait plus scientifique que celle de la psychanalyse. Cette polémique avait comme soutien pseudo-scientifique un rapport d'expertise de l'INSERM très contestable et retiré depuis. D'un côté, conditionnement et adaptation répondent à la demande sociale et ne sont pas contradictoires avec la conception de l'hornmemachine. Le traitement relève du général et c'est aussi en cela qu'il se réfère à l'expérimentation et de ce fait, à la science. De l'autre, se pose la question du sens que chaque sujet au un par un, donne à sa vie pour se dégager d'une souffrance qui ne lui permet pas de se réaliser en tant qu'humain. Cette réalisation de soi demande du temps, celui de l'inconscient qui ne correspond pas forcément au nombre de séances qu'octroierait l'assurance maladie pour la guérison de tel ou tel symptôme. La guérison vient de surcroît! Chaque sujet est particulier et le temps de chacun est à respecter. Mais alors qu'en est-il de l'efficacité thérapeutique? Peut-on comparer ce qui est incomparable? Qu'en est-il de la preuve? Certaines des interventions font la distinction entre scientisme et démarche scientifique, de façon à apporter un étayage épistémologique à ce débat. N'oublions pas que Freud au début de sa carrière était neurologue, la biologie ne lui était pas étrangère, il s'est servi de modèles neurophysiologiques avant de créer sa métapsychologie qui prend appui sur ces modèles. Qu'en est-il alors de la psychanalyse? Est-elle une science? Sa caractéristique est de s'intéresser à l'affect, à un objet qui échappe à la science. Qu'en est-il alors de son rapport à la vérité du sujet en quête de cet objet? C'est ici qu'elle pose une question éthique dans la mesure où elle cherche à lier un savoir insu à la vérité du sujet. Je rappelle que le but de cette rencontre était de confronter les positions de biologistes, de chercheurs en sciences expérimentales et en sciences humaines à propos de problèmes touchant la science, ses applications et son interprétation sociale. Ce colloque a permis que biologistes, médecins, psychologues, psychanalystes puissent échanger, peut-être trouver des points de convergence, en discutant leurs divergences dans une de ces rencontres interdisciplinaires si chère à l'Université Paris 7, répondant ainsi à sa vocation de recherche.

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Neurosciences conséquences

et d'un

psychismes: quiproquo

les

risques

et

les

Édouard Zarifian

1

Résumé Les liens entre neurosciences et psychisme sont basés sur un quiproquo qui comporte des risques et des conséquences. Après un exposé de la naissance du concept de neurosciences et de son fructueux développement en neurologie on envisagera l'invasion du champ de la psychiatrie par des références purement biologiques privilégiant l'imagerie cérébrale, la neuro cognition et les médicaments psychotropes. Le neuroscientisme - idéologie totalitaire qui prétend parler au nom des neurosciences - réduit le psychisme humain au seul cerveau. Les conséquences du quiproquo sont considérables puisque toute référence au psychisme est exclue de l'enseignement, des modèles et des traitements en psychiatrie. Mots clés Neurosciences,

neuroscientisme,

psychisme, neuro-cognition,

psychiatrie

Summary The supposed links between neurosciences and psychism are based upon a misunderstanding involving risks and severe consequences. After an introduction focussed on the birth of the neurosciences concept ant its fruitful spreading out for neurology we will look to the invasion of the field of psychiatry with references unreservedly biological taking into account exclusively brain imaging, psychotropic drugs and neuro-cognition. The "neuroscientism" - a totalitarian ideology wich claim speaking in the name of neurosciences - shrinks human psychism only to the brain as an organ belonging to nature. The consequences of the misunderstanding are very large as the mere reference to psychism is strongly excluded from teaching, paradigm, and treatments in clinical psychiatry.

1 Professeur Émérite, Psychiatre des Hôpitaux

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« Neurosciences et psychismes: les risques et les conséquences d'un quiproquo»: les apports des neurosciences permettent-ils de se passer de la notion de psychisme? Ce que je voudrais faire, c'est, en quatre points, évoquer la genèse et la jeunesse des neurosciences. Premier point: ce terme « neurosciences» n'a pas surgi ex nihilo.J'ai vécu, à l'époque où j'étais très impliqué dans la recherche en ce domaine, impliqué aussi dans des débats où l'on se demandait ni plus ni moins, à l'époque, ce qu'on allait mettre sous ce vocable de «neurosciences» et s'il y avait encore quelque chose à faire de la psychologie. Le deuxième point concerne la colonisation de la psychiatrie par l'avatar des neurosciences qu'est la psychiatrie biologique. Pendant un peu plus de dix ans, j'ai produit des recherches dans ce domaine y compris dans les meilleures revues puisque je crois être le seul psychiatre français à avoir publié dans Science. Le troisième point touche à la confusion qui est entretenue par le scientisme aujourd'hui entre cerveau et psychisme. Mon quatrième et dernier point traitera des conséquences concrètes de ce quiproquo. S'agit-il d'un quiproquo délibéré ou alors inconscient? L'essor des neurosciences Au départ, l'essor des neurosciences s'est organisé largement à partir de la France. Il s'agit des tout premiers débuts des neurosciences mais aussi de la philosophie scientiste concernant les neurosciences, celle-ci à distinguer radicalement des remarquables apports de la recherche ellemême en neurosciences. Il y a donc lieu de ne jamais oublier la distinction entre d'une part les apports réels des neurosciences, d'autre part le discours qui est fait à partir de ces apports réels en sortant du champ des neurosciences vers un autre champ différent et qui est très largement le champ des sciences humaines, et ceci d'une manière qui dépasse complètement la notion de psychisme et les outils ordinaires pour l'aborder. Au point de départ se situe la méthode anatomique clinique, propulsée par René Laennec (1781-1826) à l'articulation du XVIIIo et du XIXo siècle, et qui a guidé ultérieurement Jean-Martin Charcot (18251893) et Paul Broca (1824-1880), dans leurs conceptions localisationnistes à propos du système nerveux central. Philippe Pinel (1745-1826) intervient également à ce moment, avec le mérite symbolique et mythique d'avoir délivré les aliénés de leurs chaînes en

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introduisant ainsi des méthodes plus humaines. À la suite de Pinel survient François Broussais (1772-1838), que pour ma part je n'apprécie guère, et qui faisait de l'inflammation la cause de toutes les maladies, y compris les troubles psychiques. Les troubles psychiques sont toujours, dans leur modalité d'expression, la loupe grossissante des représentations sur ce sujet d'une société et de l'idéologie dominante d'une époque. Lorsque l'idéologie dominante s'incarnait dans la religion, les troubles psychiques concernaient les possédés. Au XVlllo siècle, à l'époque où le pouvoir royal était encore très fort, le trouble psychique était ce qui dérangeait l'ordre, et incarné par les délinquants. À l'époque où Pinel a libéré les aliénés de leurs chaînes, ceux-ci étaient considérés comme des malfaiteurs et des délinquants. C'est Pinel qui a initié la médicalisation de la souffrance psychique et de la psychiatrie. Aujourd'hui, l'idéologie dominante s'investit dans la science, et son expansion excessive le scientisme. Tout doit passer par les fourches caudines d'une vision dite purement « scientifique », définie selon des critères de l'objectivité et la quantification. Dans le développement des neurosciences, le progrès des recherches sur le système neurocentral est resté longtemps parcellaire et dispersé. À l'anatomie macroscopique du cerveau, pratiquant la coupe anatomique dans le bac à dissection, a succédé le microscope. Tout deux ont coexisté, ainsi à l'époque où Freud est venu à la Salpêtrière en tant qu'histologiste du système nerveux central. Broca, Charcot, et Alexis Carrel (1873-1944) étaient des histologistes du système nerveux. Peu à peu, les outils techniques repoussant la limite des connaissances, on est passé des connaissances macroscopiques, puis microscopiques sur le cerveau au stade actuel des connaissances moléculaires. Pendant un temps, un grand nombre de spécialistes intéressés par le système nerveux central et le cerveau ont travaillé de manière dispersée, sans connexion entre eux ni transversalité des savoirs. Puis s'est opérée une prise de conscience, et on a imaginé possible de regrouper, sous le vocable « neurosciences », tous les chercheurs intéressés par le cerveau. Cela permettrait de centraliser aussi davantage le pouvoir, c'est-à-dire les crédits, entre les mains des chantres des neurosciences. À l'époque où j'étais de la commission 6 à l'INSERM, les chercheurs qui faisaient de la neurophysiologie du système nerveux, considérés comme des has been,ne pouvaient se faire recruter à l'Inserm. C'est de cette façon que des pans entiers de la recherche sur le système nerveux ont complètement disparu, avec l'avancée des techniques et de nouveaux champs de connaissances. Ce qui est « moderne », c'est ce qui est d'actualité, ce qui permet d'avoir

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des crédits, de nommer des élèves et de pérenniser une certaine forme de pensée. On est donc parti des données très fructueuses du localisationnisme établissant les corrélations entre les zones du cerveau. Celles-ci, détruites comme pièces, surtout par l'alcoolisme, au moment des autopsies, étaient corrélées aux déficits créés par ces lésions. C'est toute la méthode anatomoclinique localisationniste qui a permis de décrire les zones et topographies de la motricité, de la sensitivité, de la sensorialité. On est alors arrivé aux fonctions supérieures. À une époque encore relativement récente, avec les outils dont on disposait, il s'est agi du langage (Broca), puis des gnosies, des praxies. C'est par cette filiation que l'on arrive à ce que l'on appelle aujourd'hui la neuropsychologie cognitive. Nouveaux outils, nouvelles données, nouveaux concepts et nouvelles représentations. Arrive l'imagerie cérébrale, à l'éclosion de laquelle j'ai participé j'avais 34 ans - comme l'un des acteurs de l'implantation de la première caméra à positons en France, à l'hôpital d'Orsay, et de ses premières applications en psychiatrie. Il faut dire que c'était tout à fait fascinant. On a commencé par le scanner morphologique qui permet de voir chez l'homme in vivo, sans danger particulier, sans technique invasive, ce que l'on percevait de manière approchée avec une radiographie, permettant de voir uniquement les os. Dès lors, on voit l'intérieur de crâne. Cela a un côté un peu magique et surtout comporte des sanctions thérapeutiques: l'infarctus cérébral prenait un autre aspect quand on pouvait voir où il était situé, quelle était son extension, etc. On passe alors du morphologique au physiologique. Après le scanner, la caméra à positon permet de faire de la physiologie in vivo et atraumatique. Mais attention: on raconte et on médiatise d'une manière tout à fait spectaculaire ce qui doit être exprimé de manière bien plus modeste. Avec une caméra à positon, on voit les variations du débit sanguin cérébral dans certaines zones du cerveau. Ces variations du débit sanguin cérébral (diminution ou augmentation) transportent les métabolites du cerveau (oxygène et glucose). On a les moyens de marquer ceux-ci par des isotopes non dangereux pour l'homme (carbone 11) pour voir si telle zone du cerveau est hyperactive, normo-active ou hypo-active. On établit alors des corrélations avec des pathologies. Quand il s'agit de pathologies déficitaires lésionnelles ou neurologiques, c'est tout à fait intéressant. Quand il s'agit de pathologies psychiatriques, c'est déjà un petit peu plus acrobatique. On n'insistera pas davantage sur le marquage des récepteurs et ce que la caméra à positon permet d'obtenir. On en est arrivé à un raffinement technique encore plus grand avec l'imagerie fonctionnelle par résonance magnétique nucléaire (IRM). 14

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L'IRM fonctionnelle, après avoir été une IRM morphologique, permet de voir avec encore plus de détails (maintenant en trois dimensions grâce aux programmes d'ordinateurs) les structures cérébrales. Elle permet de suivre certaines substances chimiques, pas les neurotransmetteurs, mais des phospholipides, et substances de ce genre, tout en sachant qu'aujourd'hui encore, les biais méthodologiques et les difficultés sont tels que l'on n'en est encore qu'au stade des hypothèses. On n'a donc absolument pas le droit de se livrer à des affirmations péremptoires, comme certains le font, à partir de ces techniques. Par exemple, en IRM fonctionnelle, on est incapable de savoir si ce que l'on mesure est intraneuronal ou extraneuronal. Par ailleurs, il ne s'agit pas seulement, comme en neuropsychologie cognitive fonctionnelle, de se contenter de faire des tests mentaux du style: «Pendant que vous êtes sous la machine, vous allez faire du calcul mental et on va voir dans quelle zone du cerveau se produisent des modifications liées au calcul mental». Ce que l'on peut voir avec ces techniques, c'est ce qui existe chez tous les êtres vivants, à savoir l'universalité des fonctions cognitives du cerveau. Mais ce n'est évidemment en aucun cas la spécificité du fonctionnement psychique d'un individu particulier et unique. Lorsque l'on a pratiqué ces techniques, on en connaît les limites méthodologiques et les biais. Elles permettent en tout cas d'émettre des hypothèses. Quand il s'agit de lésions cérébrales de type neurologique, on a évidemment un corrélat tout à fait possible, d'où des progrès considérables. Mais s'agissant de la corrélation entre ces quelques données physiologiques aléatoires et les conduites humaines, même les comportements - en proposant de distinguer entre ces deux termes - il faut être d'une très grande prudence. Néanmoins, c'était si merveilleux que le triomphalisme a été très vite médiatisé. La société contemporaine tend de plus en plus à médiatiser les résultats scientifiques avant de les publier. Ainsi, aux États-Unis et même maintenant à l'Inserm, on fait une conférence de presse avant une publication. Cela part sur les dépêches du monde entier, la manière de dire les choses crée des représentations dans le public et chez les journalistes qui sont la plupart du temps complètement erronées. Jamais on ne revient en arrière pour dire : « On a induit chez vous des représentations fallacieuses qui reposent sur des hypothèses qui, pour le moment, ne sont pas près de déboucher sur des sanctions concrètes ». Ceci pour parler dans le domaine du psychisme, car, encore une fois, dans le domaine de la neurologie, il en va tout autrement. Ainsi, on a vu cette médiatisation et ces extensions interprétatives dans le domaine de la génétique. Comme on l'a vu, dans le Nouvel Obseroatcur,un papier sur la génétique moderne, évoquant le gène de la fidélité, ce qui devrait normalement faire éclater de rire mais est pris 15

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au premier degré par certains. J'ai le souvenir qu'une équipe, à l'époque j'étais très impliqué dans ce domaine, avait publié aux États-Unis la découverte du gène de la psychose maniaco-dépressive, du trouble bipolaire de l'humeur, en travaillant chez des Mormons où l'on pouvait reconstituer des arbres généalogiques. Ces chercheurs ont fait leur conférence de presse avant de publier. Je travaillais à l'époque avec Jacques Mallet sur le même sujet. La reprise des calculs de l'autre équipe nous a montré qu'elle s'était complètement « plantée ». Or nous recevions des coups de téléphone de malades ou de familles de malades qui leur disaient: « Vous êtes complètement à la trame. Quand est-ce que vous essayez de me tester et de me trouver si moi aussi j'ai des gênes du trouble bipolaire parce que ma mère a un trouble bipolaire de l'humeur? ». Et je n'avais pas l'air malin en répondant: « Eh bien! Non, on ne fait pas encore cela. Vous savez, c'est de la science, ce n'est pas encore prouvé. » Mais l'équipe rivale en question n'a jamais publié de démentis. C'est cela qui est intéressant. On voit fleurir ce genre de procédés dans le domaine de l'autisme, de la schizophrénie, etc. Certaines recherches françaises dans le champ de la biologie moléculaire sont remarquables: c'est de l'acquis, du sûr. Mais lorsque l'on voit s'organiser au mois de mars 2005, un colloque international financé par un laboratoire pharmaceutique sur le thème «Neurobiologies des valeurs humaines: le bon, le vrai, le juste », on est tenté de se dire que c'est quand même là une extension non pas «du domaine de la lutte », comme chez Houellebecq, mais du domaine de l'abus scientiste. Lorsqu'on voit fleurir aussi la neuro-esthétique - toujours dans le même ordre d'idées - expliquant, sur des bases neurobiologiques, la peinture et la musique, on se dit que peut-être il y a des limites que l'on ne devrait pas franchir. Par ailleurs, toutes les données de la neuropsychologie cognitive, quand elles peuvent avoir des applications pratiques et commerciales, sont utilisées à plein. Le neuromarketings'est parfaitement développé aux États-Unis et commence à s'introduire en France d'une manière qui nous échappe. Cela ne porte pas ce nom, mais quand vous allez dans vos grandes surfaces préférées et que, brusquement, sans vous en rendre compte, vous ralentissez le pas et que de ce fait, vous regardez un peu plus attentivement les objets qui sont dans le linéaire, vous n'avez pas conscience que vous êtes dans un endroit où il y a une musique particulière. Cette musique lente rythme votre pas. Elle n'est pas diffusée à n'importe quel moment de la journée. Des études très précises montrent que telles heures correspondent à telles catégories de populations, dont on connaît le statut social, etc. Ainsi, vous allez faire des achats que vous n'auriez pas faits autrement. Lorsque vous voyez ces merveilleux croissants et ces pâtisseries et autres viennoiseries superbes 16

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qui sentent si bon, ce que vous ne savez pas, c'est qu'on les vaporise avec certains parfums. C'est cela le neuromarketing,consistant à faire acheter aux clients nombre de produits dont ils n'ont pas besoin. Ces applications-là ne forcent pas mon admiration, bien qu'on puisse les comprendre. Mais elles devraient aussi inviter à plus de prudence dans l'utilisation des bases neurobiologiques des valeurs humaines. C'est dans chacune de ses nouvelles applications que la démarche scientifique moderne court le risque de dévoiements pervers, ce qui n'empêchera pas d'invoquer constamment l'urgence de ne jamais perdre des yeux le respect de la déontologie. Un mot rapide à partir de cet essor des neurosciences. Encore une fois, il faut faire la différence entre les apports remarquables des recherches en neurosciences en une période très brève et, par ailleurs la manière dont certains, de manière expansionniste et hégémonique, veulent étendre les pseudopodes des neurosciences et les utiliser comme alibis dans des domaines qui ne sont vraiment pas les leurs. La psychiatrie a été évidemment un champ d'expansion des neurosciences tout à fait naturel, facile, logique. Je m'y suis personnellement impliqué. En septembre 1978, j'assistais au deuxième « Congrès international de psychiatrie biologique» à Barcelone, et me suis rendu compte qu'il ne s'y trouvait que deux Français: Cyrille I<.oupernik - psychiatre privé, intéressé par les neurosciences et leurs apports en psychiatrie biologique - et moi-même. Dès mon retour, j'ai proposé à mon chef de services, à l'époque à l'hôpital Sainte-Anne, de créer l'Association française de psychiatrie biologique. Créée en 1979, avec moi-même comme Secrétaire général actif de 1979 à 1986, alors que je poursuivais par ailleurs mes travaux, elle a comporté rapidement 600 membres payants. C'était la deuxième association mondiale, sans avoir jamais reçu un centime de l'industrie pharmaceutique. Pendant les dix ou douze ans où j'ai été impliqué dans la recherche en psychiatrie biologique, j'ai suivi le modèle médical de la psychiatrie, en faisant comme tout le monde à l'époque, c'est-à-dire en cherchant des index biologiques de troubles psychiques (avec B. Scatton, Salomon Z. Langer, Paulo Morselli, Jean-François Bach, Jacques Mallet), j'ai participé aussi, avec Dominique Comar au développement de la première caméra à positon, en France. Or un jour, j'ai pris conscience qu'en fait je me trompais de modèle, que mon paradigme était mauvais. Les outils étaient bons mais ce qu'on pouvait faire au mieux avec eux ne dépassait pas le plan de la neuro-imagerie fonctionnelle. La psychiatrie n'avait rien à voir là-dedans, ni non plus le psychisme. Dans ma carrière, j'ai toujours totalement distingué mon activité de soignant de mon activité de chercheur. Puis je me suis rendu compte que des confrères avaient compris l'aubaine de ne pas devoir 17

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distinguer les deux. Appliquer le modèle biologique des neurosciences à la psychiatrie au niveau des soins, cela impliquait une refonte complète de la clinique et des traitements. Cela, je ne le voulais pas, ce qui m'a conduit à démissionner de mes fonctions en 1986. En 1988, j'écrivais mon ouvrage Les Jardiniers de la folie pour dire au grand public: «Les choses ne sont pas exactement ce que l'on vous raconte. ». J'ai souvenir d'un colloque organisé par l'Inserm où je savais ce que telle célébrité allait dire sur les miracles des neurosciences. J'étais chargé de faire un bilan de la psychiatrie biologique, et me suis arrangé pour parler le dernier. Après l'exposé très brillant de notre collègue, et qui ouvrait des perspectives extraordinaires, et comme en outre je connaissais bien la littérature, j'ai fait le bilan de mes dix années de recherche, en montrant qu'il n'y avait strictement rien de concret à se mettre sous la dent: il n'existe aucun index biologique de maladies mentales, aucun index biologique capable de prédire l'évolution d'un trouble psychique, aucun index biologique, pas même en pharmacocinétique, capable de prédire la réponse à un traitement médicamenteux. En descendant de l'amphi, je me suis entendu déclarer par la personnalité en question, assise dans les premiers rangs, que j'étais « en train de scier la branche sur laquelle j'étais assis ). C'est vrai que j'ai connu par la suite une vie plus isolée et moins facile de la part de beaucoup. En 1989, pas avant, les États-Unis d'Amérique arrivent dans le champ des psychotropes. Il n'existait jusqu'alors aucun brevet nordaméricain concernant les psychotropes, tous étaient européens, y compris pour les produits dont les licences avaient été achetées par les États-Unis. 1989, c'est donc l'arrivée en France du Prozac@ et du rouleau compresseur nord-américain. L'industrie pharmaceutique a alors récupéré la psychiatrie biologique comme otage et alibi pour construire de nouvelles représentations sociales et culturelles des troubles psychiques, munies de leur équation en termes de traitements pharmacologiques. L'Amérique avait à nouveau débarqué en France, pour des raisons plus commerciales que la fois précédente. Les psychotropes européens ne les intéressaient évidemment pas. Par exemple l'antidépresseur de référence dans le monde, l'Anafranil@, un produit ancien doté de propriétés réelles, et détenu alors par une firme suisse, n'a jamais été reconnu comme antidépresseur aux États-Unis pour une simple raison de protectionnisme. Rouleau compresseur, qu'est-ce que cela veut dire ? On a commencé à emmener des fournées de médecins français, leaders d'opinion, dans les congrès de l'Association américaine de psychiatrie. Qu'ils ne parlent pas anglais, qu'ils ne le comprennent pas, qu'importe, on les endoctrinait quand même. Et pour l'avoir écrit une fois, je ne suis pas fait que des 18

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amis. On a vu aussi des leaders d'opinion universitaires participer au marketing des firmes. On a vu les organes de presse participer à la diffusion de ces informations et contribuer également à créer des représentations à propos des TOC de l'enfant, des phobies sociales, de la diversité des troubles anxieux et même de l'Attention Deficit and Hyperactiviry Disorder (syndrome hyperkinétique). Les études, en cours actuellement pour la France, sont déjà passées devant le CPP (le Comité de Protection des Personnes de Bordeaux). Chez l'enfant, c'est déjà une chose, Le Deficit Attention Disorder (DAD), appelé peut-être avec un certain humour par certains le dad deficit,c'est-à-dire l'absence du père. On va décrire aussi l'entité du trouble hyperactif chez l'adulte qui doit être traité par une amphétamine (la Ritaline@ et ses dérivés). Aux ÉtatsUnis, on en est déjà revenu aujourd'hui. Mais comme toujours, les choses arrivent avec un certain retard en France. Les neurosciences ont tenté une extension de leur domaine, ce qui était possible en raison d'une sorte de stagnation apparente de la psychologie traditionnelle. Et puis, il y avait aussi un autre écueil, la psychanalyse, qui a ses outils, ses modèles, et tombe en dehors du champ de ces représentations. On a commencé par essayer de la ridiculiser, de la disqualifier en arguant qu'elle n'était pas scientifique. Je considère pour ma part - je ne suis pas psychanalyste bien qu'analysé - que les psychanalystes n'ont pas intérêt à se battre sur le terrain de la science. Leur intérêt serait plutôt de se battre sur le terrain de leur science, avec leurs outils et leurs critères, sans accepter de passer par les fourches caudines du camp adverse au risque de se faire laminer. C'est contre nature, c'est complètement aberrant. Ceux qui s'intéressent au psychisme ne peuvent s'intéresser qu'au sujet unique dans sa singularité individuelle. On s'intéresse alors au contenu vivant de tel psychisme et évidemment dans des situations qui ne sont pas évaluables sur des groupes avec des critères quantifiés. Il faut le dire pour éviter tout biais dans le débat. Les psychotropes, présentés comme les applications pratiques des neurosciences modernes ont tout de même plus d'un demi-siècle d'existence (1952-2005). Aujourd'hui, les « nouveaux» psychotropes sont strictement identiques aux anciens en ce qui concerne le champ de ces thérapeutiques, le délai d'action, cependant que des progrès estimables n'ont été faits que sur les effets secondaires somatiques du corps via des « modèles ». Même si on publie de temps en temps des modèles de rats déprimés et de souris schizophrènes, on n'y croit plus beaucoup, surtout dans les laboratoires. Le monde des psychotropes ne peut plus être vraiment l'alibi de neurosciences. Si cela devait guérir, cela se saurait depuis un demi-siècle. Ce n'est pas qu'il faille disqualifier les psychotropes pour autant. Si on sait les utiliser, en fixant leurs limites, en tant que 19

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médicaments symptomatiques, permettant transitoirement d'alléger le poids de certains symptômes, ils ont leur utilité. Le neuroscientisme pouvait alors s'engouffrer, avec la caution de la neuropsychologie cognitive, vers les thérapies cognitivo-comportementales. On sait qu'il existe aux États-Unis un courant appelé «éliminationnisme », qui réclame la fermeture des départements de psychologie dans les universités, sous prétexte que seule existe la neuro-psychologie. Il existe un certain nombre de représentants en France de ce courant éliminationniste. Ces thérapies cognitivo-comportementales, connues et utilisées depuis très longtemps avec la modestie qui sied à leurs possibilités, se sont trouvées gonflées au cours de ces dernières années de manière inflationniste parce que c'était le fer de lance de ce discours réductionniste. Mais, quand on travaille sur la cognition, ce n'est pas sur le psychisme individuel. Ce que l'on cherchait alors, c'était un registre de faits « objectivable », quantifiable et mesurable en langage statistique. On croit s'installer dans le registre scientifique en imitant la méthodologie « rigoureuse» de la mise au point des médicaments. Il y a en fait là une très grosse illusion. Car, quand on connaît vraiment les coulisses du ministère de la Santé et de l'Agence de sécurité sanitaire, sous couvert même du devoir de discrétion, il y a à dire qu'il ne faut quand même pas s'en laisser conter sur ce sujet de l'objectivité scientifique. Cela commence à se savoir dans la presse grand public, au moins celle des pays où existe une vraie démocratie comme en Angleterre et aux États-Unis. Un certain nombre de livres sont parus dans ces deux pays, traduits ou en cours de traduction en français. Marcia Angell, ancienne responsable du New England Journal ofMedecine,et qui a été virée du New England parce qu'elle commençait à ne plus supporter de voir diffuser des contrevérités concernant les médicaments, a publié aux Etats-Unis un livre à paraître en France et intitulé La véritéà propos de l'industrie pharmaceutique (Cherche-Midi). De même Ray Moynihan, responsable de la rubrique santé du Washington Post vient de publier, en août 2005, un livre sur « l'invention des maladies» (Comment on fait de nous des malades). Il existe aussi un livre récemment traduit de l'allemand en français sur le même sujet. Ce qui est vrai dans le domaine somatique l'est également dans le domaine du psychique, d'autant qu'existe dans ce champ un continuum entre le normal et le pathologique. Il suffit donc par exemple de baisser le curseur entre le pathologique et le normal, pour médicaliser des sujets absolument normaux, dont le fonctionnement ne nécessiterait pas la médicalisation. Mais le somatique n'y échappe pas non plus, et au nom évidemment de la science. Je me suis trouvé un jour avec des amis américains qui sont des dirigeants de l'American Heart Association. Ils se disaient tous 20

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largement appointés par les industriels concernant les médicaments cardiologiques et déclaraient sans vergogne que, les chiffres normaux de pression artérielle étant 14-8, 14-7... si on pouvait montrer par des études épidémiologiques de grande ampleur qu'en fait, la norme est d'un point de moins, on augmenterait alors de plusieurs dizaines de millions les consommateurs quotidiens d'hypotenseurs. Or c'est ce qui a été fait: aujourd'hui, les chiffres officiels de pression artérielle ont diminué d'un point. De même, l'hypercholestérolémie n'a de sens médicalement parlant, pour un individu donné, que si ce signe s'ajoute à un conglomérat de facteurs de risques, qui lui-même relève d'une appréciation statistique. De toute façon, ce facteur de risques n'a qu'une valeur de probabilité. Or, de plus en plus, l'Evidence-based Medicineva nous transférer directement des données issues du groupe à la prise en charge d'un individu seul, y compris en psychiatrie. Cependant, au moment où on commence à découvrir cette EvidencebasedMedicine et que l'on tente de l'appliquer même à la psychiatrie, aux Etats-Unis même, déjà certaines voix se font entendre qui disent qu'il s'agit d'une Evidence-biased Medicine, c'est la médecine fondée sur les biais et non pas sur les preuves. Et qu'il convient de prendre garde aux biais méthodologiques, de veiller aux interprétations. Cette extension de la médecine somatique en direction de la psychiatrie, puis de ce]le-ci vers la psychologie, produit ses fruits. En témoignent les conflits actuels autour du rapport de l'INSERM: «La psychanalyse n'est pas scientifique, les psychothérapies non plus d'ailleurs ». Il s'agit évidemment là d'un enjeu politique. Les conséquences concrètes de ce quiproquo

On assiste aujourd'hui, et sans réagir, à un quiproquo fondamental. Après Gall et Broca, les techniques de l'imagerie cérébrale ont introduit en fait un nouveau localisationnisme. On ne cherche plus les bosses du crâne en palpant, mais on les visualise en disant que l'on voit le cerveau penser et que l'on a une corrélation entre l'hyperactivité dans une certaine zone cérébrale et des conduites ou troubles psychiques. C'est en quelque façon un problème sémantique parce que tout d'abord on utilise sans les définir des mots tels que «mental », «psychisme », « esprit », «cognition », et même «âme ». On appelle parfois les psychiatres «médecins de l'âme». Marc Jeannerod, un des meilleurs neuropsychologues cognitifs dans le monde, et qui fait bien la différence entre psychisme et cognition, a quand même écrit un livre grand public qui s'intitule La nature de l'esprit. On ne perçoit pas si cet esprit est référé par lui à la cognition ou au psychisme. Nature modulée par la culture 21

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dans un cas, construction culturelle individuelle dans le second cas. Les interactions jouent dans les deux sens. Les dogmes de l'ancien enseignement médical n'ont plus aucun sens: « On arrive au monde avec un capital de neurones, dont on perd 100 000 neurones par jour, etc. On sait très bien qu'il existe un sproutingavec des repousses neuronales, et aussi que certaines zones du cerveau se mettent au repos (sleeping cells).En fonction des événements de vie, ces sleepingcellsse réveillent. Tout cela mis en connexion devrait donner encore plus d'arguments pour défendre le psychisme, individualisé à partir d'un cerveau propice et ouvert à l'intersubjectivité. Le quiproquo sémantique investit divers couples de mots: amourdésir, douleur-souffrance, sentiment-émotion, bonheur-plaisir, conduitecomportement, psychisme-cognition: dès lors les TCC sont toutes prêtes à prendre le relais de la psychanalyse et des psychothérapies. Les conséquences négatives du neuroscientisme sont importantes et difficiles à inverser. L'enseignement de la psychiatrie se fonde aujourd'hui presque uniquement sur le modèle médical biologique. On y pérennise des mensonges stérilisés et promus en vérités concernant les corrélations entre anomalies de neurotransmetteurs et troubles psychiques. On n'a jamais démontré, chez l'homme, que ce que l'on appelle le tableau dépressif correspond à un déficit en sérotonine ou en quelques neurotransmetteurs que ce soient. Quant aux médicaments dont on a inféré chez l'homme qu'ils modifient la sérotonine parce qu'ils agissent sur la sérotonine chez l'animal, ils ne sont actifs sur la sérotonine que pendant huit jours. On ne pousse pas l'examen plus loin et on dit que c'est un déficit de sérotonine qui provoque la dépression. En fait, après avoir provoqué une augmentation de sérotonine pendant un certain temps, le médicament actif provoque une diminution. Cela, seuls les pharmacologues le disent. Même chose en ce qui concerne dopamine et schizophrénie. Certains mensonges sont ainsi pérennisés. Dans un numéro du Nouvel Observateurconsacré au cerveau des adolescents, un pédopsychiatre de la région parisienne prétendait qu'il a été montré à Sainte-Anne, qu'il y avait une corrélation entre des anomalies cérébrales et la dépression ». Mais, où est-il allé chercher cela? Les critères diagnostiques des troubles psychiques ne sont pas en béton, mais ils changent au fil des années. Les malades d'aujourd'hui sont définis par des critères qui n'étaient pas ceux d'hier et qui ne seront pas ceux de demain. C'est tout cela qui rend nul et non avenu le fameux rapport de l'INSERM. On y a poolé des études faites sur plus de trente ans cependant que les critères diagnostics ont changé. C'est exactement comme si on faisait des études sur les tumeurs mucineuses du pancréas en poolant avec des ulcères à l'estomac et des cors au pied, pour finir par 22

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en sortir des statistiques. C'est aberrant, et cela ferait rire tout le monde. Mais dans la nouvelle psychiatrie biologique, cela ne fait rire personne: comme on parle au nom de la science et qu'on maquille au surplus, on le croit. La clinique est alors réduite à l'évaluation. Les traitements enseignés en psychiatrie sont exclusivement des traitements médicamenteux, et les TCC commencent à y recevoir un statut officiel au sein des maquettes d'enseignement. On n'attire jamais non plus l'attention dans ce type d'enseignement sur le fait que les évaluations dites «scientifiques» reposent sur des conventions, certes nécessaires mais en partie arbitraires. Quand vous lisez la préface du DSM, tout est parfaitement honnête. La préface dit, et elle a été reprise régulièrement: « Ce qui suit est une classification nosologique. Cela n'est que le tout premier pas (very first step) d'un diagnostic ». Cela sous-entend qu'il faut bien autre chose, d'autres approches, d'autres grilles de lecture pour faire un diagnostic. Il est même dit dans cette Préface, «que l'hallucination de la voix des proches qui sont morts peut être tout à fait normale et que cela dépend de la culture. Aux États-Unis, chez les sujets issus des Indiens Navarro, l'hallucination de la voix des morts est une donnée culturelle ». Puis après, on oublie ces considérations très honnêtes de la Préface en question, avec la référence à ce fond de conventions. Les symptômes des troubles psychiques ne sont jamais que des symptômes subjectifs qui ne sont repérés que par la subjectivité de l'observateur - dans un cadre d'intersubjectivité. Les transformer en données objectives est peut-être indispensable pour établir des outils en vue d'étalonner les médicaments psychotropes. Mais de là à penser que brusquement, le symptôme subjectif est devenu un objet, quelque chose d'objectif, c'est faux. La quantification propre aux échelles de comportement repose sur la transformation du qualitatif en quantitatif. Il ne faut pas l'oublier. Mais, là encore, on est dans l'intersubjectivité reliant celui qui s'exprime et celui qui écoute, médecin et patient. Je me souviens qu'à une époque, où je m'intéressais à ces choses-là, je me suis dit : « Mon niveau d'anxiété, face au patient anxieux, à celui qui remplit une échelle d'anxiété, est-ce que cela ne joue pas sur son appréciation? ». J'avais envisagé un autoquestionnaire d'anxiété pour savoir si, en fonction de mon niveau d'anxiété personnelle, ce jour-là, je n'allais pas sursauter ou toussoter de manière plus ou moins consciente, ce que j'entends, en disant: « Cette personne me dit qu'elle est très anxieuse, mais à côté de moi ce n'est rien, donc ce que j'évalue. .. » Quant aux statistiques productives de « vérités », elles reposent sur le concept bien connu de « groupe homogène de malades ». C'est déjà très aléatoire, dans le domaine du somatique, de rassembler un groupe 23

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homogène d'estomacs. Mais un groupe homogène de malades, quand il s'agit de la souffrance ou du trouble psychique, c'est vraiment une fiction complète. Or, c'est à partir de ces données exploitées statistiquement sur des grands groupes (les plus grands possibles) que l'on va appliquer les résultats qui en sont issus à des individus uniques. Personne ne dénonce, dans l'enseignement, le côté artificiel que cela comporte. Une autre conséquence, c'est la conceptualisation particulière qui se fait aujourd'hui des troubles psychiques. Celle-ci est référée uniquement au modèle médical somatique, mais sans aucun argument objectif. Quand a-t-on trouvé une lésion caractéristique d'un trouble psychique? Quand a-t-on mis en évidence une étiopathogénie qui ne soit pas discutable? On infère de ce que l'on croit connaître du mécanisme d'action des médicaments sur les neurotransmetteurs, pour dire que c'est le même genre de processus qui se produit en pathologie. Lorsque pour des raisons marketing, les données sont moins valides, alors on change d'explications. La classification des psychotropes que j'ai connue jadis à Sainte-Anne, dans la jeunesse de mon métier de psychiatre, était la suivante: antidépresseurs pour la dépression, anxiolytiques pour l'anxiété et neuroleptiques (antipsychotiques selon les Américains) pour les psychoses. Maintenant, comme on n'a plus d'innovation et que seuls les médicaments récents valent chers, on traite les troubles anxieux par des antidépresseurs, et les troubles de l'humeur par des neuroleptiques. Peu importe tout ce qu'on a démoli en passant, on ne critique pas, on ne revient jamais en arrière en disant que l'on s'est trompé. Pourquoi ne peut-on pas le faire? Parce qu'on ne peut pas plus prouver ce que l'on raconte maintenant que précédemment. Il n'y a qu'en France, qu'on utilise l'expression « maladie mentale» que je refuse pour mon propre compte. En anglais, on parle de trouble ou de disorder.L'anglais comporte trois mots pour désigner la maladie et permettant de situer le champ d'où l'on parle. Le mot disease désigne le corpus de connaissances du médecin, et le mot sickness l'éprouvé du patient, ce qui permet le désaccord éventuel entre disease et sickness.Il y a aussi illness qui réfère au regard de l'autre. Voici deux définitions de la psychiatrie datant d'une soixantaine d'années, l'une de Paul Guiraud qui la définissait comme « la science des maladies mentales », et qui tape en plein dans le mille, ou plutôt dans le vide. Celle d'Henri Ey qui disait avec modestie: « la médecine du sujet souffrant ». En définitive, tout concourt, dans ce qui précède, à une représentation de l'homme vraiment terrifiante. L'homme doit être un objet comptable, dont on a éliminé le subjectif, le qualitatif et l'affectif. Ce doit être un objet « normable » et normé par des évaluations statistiques. Un objet éducable par la rééducation et les reconditionnements 24

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définis par les thérapies cognitives comportementales. On ne jettera pas le bébé avec l'eau du bain. On n'est pas hostile par principe aux thérapies cognitivo-comportementales. Dans des indications précises, et avec des ambitions limitées, cette voie a son intérêt. Mais, ce qui est condamnable, c'est le discours idéologique issu de cela. Enfin, l'homme doit être un objet conforme parce que la norme, pour les psychiatres, est de rendre les gens acceptables pour la société. Tout cela n'est pas le fait du hasard, mais s'inscrit comme toujours dans l'évolution générale de la société régie par un procès de « mondialisation », prescrivant la nécessité d'un produit unique pour des consommateurs formant un marché unique. T out ce que nous connaissons dans les différents secteurs d'activités de notre société va dans ce même sens. La psychiatrie et le psychisme ne pouvaient pas y échapper. Voici quatre ou cinq ans, au congrès annuel de l'Association américaine de psychiatrie, le discours philosophique du président était « One world, one language»: en psychiatrie donc, un seul monde, un seul discours. Pas une tête qui dépasse, tout le monde identique. Le syndrome dépressif est le même dans l'Illinois, au Congo, etc. Tout cela se fait, pour certains, au nom des Lumières, contre l'obscurantisme, par exemple dans le cadre de l'exposition récemment organisée à Nancy sur ce thème des Lumières, avec en particulier le thème évoqué plus haut de la «Neurobiologie de l'esthétique », de la neuro-esthétique, avec la participation d'ailleurs d'esprits remarquables dans le domaine scientifique. En conclusion, la lutte doit vraiment s'organiser mais sans se tromper d'objectifs et en replaçant les enjeux dans leur vrai domaine. Ce qui se passe aujourd'hui nous entraîne à dire qu'il s'agit vraiment d'un choix de société et de la place de l'humain dans cette société.

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Le discours de la science et son éthique
Axel lZahn 1 Résumé Jusqu'où la science peut-elle, doit-elle aller? Jusqu'où elle en est capable, dans les limites de sa catégorie - poursuivre le Vrai - et dans le respect d'autrui, de sa liberté, de sa sécurité, de sa dignité. La science, l'une des deux voies de recherche rationnelle de la Vérité ~'autre étant la philosophie), est au cœur de l'idée de Progrès selon laquelle elle est promesse d'accroissement du pouvoir technique de l'humanité, de prospérité et, en déftnitive, de conquête par l'homme d'un bonheur plus grand. Cette dernière assertion est bien sûr contestable, à moins que le but assigné aux moyens et aux possibilités nouvelles dérivant de l'accumulation des connaissances soit explicitement le plus grand épanouissement humain. Mots clés Progrès; valeurs; bien; mal; vérité; sciences. Summary Just how far can and should scientific research go ? Just exactly what is scientific research capable of, and should some limits be set to its achievements ? In fact, can and should limits be set in the pursuit of l<nowledge and Truth ? And what should be the balance between the search for l<nowledge, when the respect of someone's liberty and personnel security and dignity is ill-defined? Science is one of the two rational pursuits of Truth (the other being Philosophy) and it is at the heart of our notion of progress, where progress is meant to lead to increased technology and prosperity and eventually the conquest of greater good for Mankind. The latter statement is obviously presumptuous and unachievable, if the means made available are not equal to the goals set, and in the future, where the accumulation of knowledge is not explicitly linked to the greater good of Mankind.
Key Words Truth; progress;

sciences;

knowledge;

good;

evil.

1 Dr en médecine, Dr ès sciences, Directeur de l'Institut Cochin.

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Mon texte ne sera pas celui d'un biologiste restant de façon stricte dans le cadre de sa discipline. Je vais en effet prendre au pied de la lettre le titre qui m'a été proposé: «Les progrès de la science, jusqu'où? ». Débutons par une réponse préliminaire, en apparence provocante: la science jusqu'où elle peut, jusqu'où elle veut, dans son domaine de spécificité, en évitant de s'aventurer hors de son champ et, bien entendu, dans le respect des règles habituelles que se sont données les sociétés démocratiques. Expliquons cet énoncé. Michel Foucault appelait l'homme «un animal de vérité ». L'une des caractéristiques du développement psychique de nos ancêtres et, aujourd'hui encore de notre vie mentale, est de ne pas supporter l'incohérence du monde, d'être mal à l'aise dans un univers chaotique et d'y vouloir introduire du sens. En d'autres termes, l'homme ne peut manquer de percevoir et de vouloir interpréter tous les détails et les phénomènes de son environnement, d'en exorciser le caractère menaçant en les intégrant à une vision cohérente des choses et des êtres. L'homme est, de la sorte, soumis à une injonction de vérité. Les voies et les moyens pour répondre à une telle injonction ont été et restent d'une grande diversité; ils ne font appel à la logique et à la science que depuis fort peu de temps, pas plus de 5000 à 5500 ans. En revanche, nous venons de le voir, l'aspiration à la vérité est sans aucun doute beaucoup plus ancienne, précédée elle-même de plusieurs millions d'années par l'accession à une certaine maîtrise technique. En réalité, diverses branches du monde animal, oiseaux de la famille des corvidés et primates, sont eux aussi dépositaires d'une capacité technique rudimentaire. C'est bien plus tard qu'apparaissent les premières preuves d'émergence d'Homo .!Jmbolicus. atant de 100.000 à D 200.000 ans, les rituels d'ensevelissement des morts et d'aménagement des sépultures par l'homme de Neandertal et Homo sapiensen témoignent. De telles pratiques sont révélatrices d'une représentation mythique de la mort. Par ailleurs, la première source de la vérité à laquelle se sont référés nos ancêtres est sans doute le mythe magique, les esprits auxquels on accédait par l'intermédiaire des chamans. L'esprit religieux à proprement parler suivra bien après; il achèvera de consolider cette origine de la vérité au cœur de la révélation et de la tradition, à mille lieux de toute approche logique et scientifique. C'est en Mésopotamie, il y a 5500 ans, que se développe d'abord la méthode scientifique d'accès à la vérité. Elle sera codifiée, analysée, généralisée par le logosgrec depuis la période présocratique. La science et la logique au cœur de cette quête rationnelle de la vérité suggéreront aussi que cette dernière ne peut être conquise de manière incontestable et définitive. Lorsque j'évoque ici la science, j'entends avant tout cet exercice logique qui, à l'aide de la raison, se propose de parvenir à la connaissance 28

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de la nature et de ses lois. Utilisant l'observation, l'hypothèse, l'expérience et son analyse, la déduction et l'induction, elle aboutit à des énoncés qu'il est possible de confirmer ou d'infirmer par des approches expérimentales et rationnelles. Selon l'expression de I<CarlPopper, la science est falsifiable, c'est-à-dire sujette au démenti, lui aussi scientifique. Bien entendu, la science ne résume pas à elle seule l'approche rationnelle de la vérité, ce qui signifie qu'il existe une logique qui n'est pas de nature scientifique. Celle qui se trouve au cœur de la philosophie, de la métaphysique, peut être implacable sans aboutir à des propositions qu'il est possible de vérifier ou de réfuter de façon défmitive. C'est d'ailleurs à l'aide d'une observation logique d'essence philosophique qu'il est possible de contester toute possibilité de définir le mot vérité de façon irréfutable. Aristote croit à la possibilité d'une vérité absolue, c'est-à-dire à la connaissance des choses telles qu'elles sont. Cependant, toute définition du mot vérité ne peut être vraie qu'au regard de ce que l'on s'efforce de définir, ce qui aboutit à un raisonnement circulaire, et de ce fait non stabilisé. En dépit de ces incertitudes sémantiques et philosophiques, l'aspiration à la vérité est bien l'une des caractéristiques de l'humanité. Au-delà de celle qui est révélée et imposée par l'autorité, elle peut être poursuivie par un esprit rationnel utilisant les méthodes et les outils de la logique. Cette dernière est au cœur de deux formes d'approche rationnelle de la vérité, la science, d'une part; ce qui vient après elle, après la physique, lorsque cette dernière a épuisé ses pouvoirs, la métaphysique, la philosophie, d'autre part. Il s'agit de deux pensées sujettes, l'une et l'autre, à un débat rationnel et argumenté, qui diffèrent par leur objet et par la valeur les concernant du critère popperien de réfutabilité. Une déduction philosophique, fruit d'un raisonnement empreint d'une logique incontestable, ne peut être à proprement parler soumis à une vérification expérimentale, elle peut être contestée par une argumentation elle aussi rationnelle, sans qu'il soit possible d'aboutir à une conclusion acceptable par tous, même de façon temporaire. La question des relations entre la catégorie du Vrai, poursuivie par les moyens de la logique, et celle du Bien s'est posée dès la période Socratique. Les dialogues philosophiques de Platon dans lesquels il met en scène son maître Socrate, et tout particulièrement le Timon et Protagoras illustrent ce débat, qui vieux de 25 siècles au moins, persiste aujourd'hui. Pour Socrate, Platon, les progressistes du XVIIIo siècle, les scientistes du XIXo siècle et leurs successeurs modernes, la recherche du Vrai est non seulement indispensable à l'identification du Bien, mais y contribue de façon nécessaire, voire y mène avec sûreté. Pour Socrate, seuls ceux qui sont dans l'erreur peuvent commettre le Mal. On pourrait 29

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 23, PRINTEMPS

2007

penser que cette vérité dont parlent Socrate et Platon est celle de la vertu, de la voie bonne comme dira plus tard Aristote. Cependant, le Protagoras témoigne qu'il s'agit aussi de la vérité scientifique et technique. Protagoras rétorque en effet à Socrate, s'opposant ainsi à une confusion entre le Bien et le Vrai, que le don du feu fait à l'homme par Prométhée, celui de la technique, se révéla insuffisant pour garantir la survie de l'humanité. Il fallut pour la sauver l'humanité que Zeus les dotât, de surcroît de Diké et Aïdos, la justice et la prudence, la sagesse et la solidarité. En d'autres termes, la connaissance, la poursuite de la Vérité sont d'une totale légitimité; pour autant, elles ne mènent pas en droite ligne au Bien et à la vertu qui ne peuvent être atteints qu'à travers une quête d'une autre nature, irréductible à la logique scientifique. Lorsque, plusieurs siècles plus tard, Rabelais écrira cette trop célèbre phrase « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme », il se placera sans ambiguïté dans le camp de Protagoras. La science est une richesse, nous dit Rabelais, mais dissociée d'une conscience humaine ardente à l'intégrer à un projet juste et bon, elle est non seulement ruine de l'âme, mais peut aussi constituer une redoutable menace. J'ai travaillé durant douze années au sein du Comité Consultatif National d'Ethique français, ai participé à maintes instances éthiques internationales et ai présidé au sein de la Commissions Européenne, un groupe de travail sur les relations entre les sciences de la vie et la société. Je puis témoigner de ce que la ligne de fracture entre Socrate et Protagoras conserve une parfaite actualité. Le dissensusprincipal au sein de ces instances oppose ceux pour lesquels un énoncé scientifique beau et brillant, en tant qu'il est une victoire contre l'ignorance, voire l'obscurantisme, doit bénéficier d'une considération morale a priori positive; et ceux qui considèrent que l'évaluation de la qualité intellectuelle et scientifique d'un projet doit être menée de façon totalement indépendante de son appréciation morale, c'est-à-dire des réflexions sur sa légitimité en regard du respect des valeurs humaines. Le débat mondial sur ce que l'on appelle le clonage thérapeutique, appellation usurpée (la technique a peu de perspectives thérapeutiques. . .) illustre à merveille cette opposition. D'un côté ceux qui, exaltés par la prouesse que constitue le clonage chez les mammifères, sont éblouis par les perspectives allégués de son utilisation chez l'homme. Une telle percée ne saurait être mauvaise, on n'arrête pas le progrès... En face, certains ne nient pas la qualité des recherches qui ont abouti à la mise au point du clonage. Pour autant, ils s'interrogent sans a priori sur la réalité des perspectives thérapeutiques vantées et soulèvent divers problèmes, par exemple les conditions dans lesquelles les ovules nécessaires à cette technique seraient recueillis, ou encore le 30