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Le ravage du lien maternel

De
272 pages
Un ravage. Telle est la métaphore cataclysmique employée par Lacan pour rendre compte du lien passionnel unissant mère et fille. Quand la vie psychique d'une femme est colonisée par la mère, sa subjectivité s'efface et sa féminité reste en exil. Voici proposé un déchiffrement psychanalytique du ravage maternel dans la destinée de toute fille. Le célèbre Cas Dora en illustrera la clinique. Comment y a-t-il pour une femme un au-delà de la mère vers quoi l'analyse pourrait tendre ?
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VANESSA BRASSIER
LERAVA
I
Étudespsychanalytiques
LE RAVAGE DU LIEN MATERNEL
Études Psychanalytiques Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat La collectionEtudes Psychanalytiquesveut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, « hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse. Dernières parutions Touria MIGNOTTE,La cruauté. Le corps du vide, 2013. Pierre POISSON,Traitement actuel de la souffrance psychique et atteinte à la dignité. « Bien n’être » et déshumanisation, 2013. Gérard GASQUET,Lacanpoètedu réel, 2012. Audrey LAVEST-BONNARD,L’acte créateur. Schönberg et Picasso. Essai de psychanalyse appliquée, 2012. Gabrielle RUBIN,Ces fantasmes qui mènent le monde, 2012.Michel CONSTANTOPOULOS,Qu’est-ce qu’être un père ?, 2012. Marie-Claude THOMAS,L’autisme et les langues, 2011. Paul MARCIANO,L'accession de l'enfant à la connaissance. Compréhension et prise en charge des difficultés scolaires,2010. Valérie BLANCO,Dits de divan, 2010. Dominique KLOPFERT,Inceste maternel, incestuel meurtrier. À corps et sans cris, 2010. Roseline BONNELLIER,Sous le soleil de Hölderlin: Œdipe en question, 2010. Claudine VACHERET,Le groupe, l’affect et le temps, 2010. Marie-Laure PERETTI,Le transsexualisme, une manière d’être au monde, 2009. Jean-Tristan RICHARD,Nouveaux regards sur le handicap, 2009. Philippe CORVAL,Violence, psychopathie et socioculture, 2009. Stéphane LELONG,L’inceste en question. Secret et signalement, 2009. Paul DUCROS, Ontologie de la psychanalyse, 2008. Pierre FOSSION, Mari-Carmen REJAS, Siegi HIRSCH,La Trans-Parentalité. La psychothérapie à l’épreuve des nouvelles familles,2008. Bruno de FLORENCE,Musique, sémiotique et pulsion, 2008. Georges ABRAHAM et Maud STRUCHEN,En quête de soi. Un voyage extraordinaire pour se connaître et se reconnaître, 2008. Jacques PONNIER,Nietzsche et la question du moi. Pour une nouvelle approche psychanalytique des instances idéales, 2008. Guy ROGER,Itinéraires psychanalytiques, 2008. Jean-Paul MATOT,La construction du sentiment d’exister, 2008. Guy KARL,Lettres à mon analyste sur la dépression et la fin d’analyse, 2007.
Vanessa Brassier LE RAVAGE DU LIEN MATERNEL
© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-01254-4 EAN : 9782343012544
A Jacy Arditi
Introduction A ce titre, l’élucubration freudienne du complexe d’Œdipe, qui y fait la femme poisson dans l’eau, de ce que la castration soit chez elle de départ (Freud dixit), contraste douloureusement avec le fait du ravage qu’est chez la femme, pour la plupart, le rapport à sa mère, d’où elle semble bien attendre comme femme plus de subsistance que de son père, – ce qui ne va pas avec lui 1 étant second, dans ce ravage. Le «ravage »du lien maternel pour une fille a quelque affinité avec La question qui hante la psychanalyse depuis ses prémices et que Freud nous a laissée en héritage :Was will das Weib ?– Que veut la femme ?Telle est mon hypothèse de départ. Au terme d’un long parcours, Freud finit par découvrir, dans la perplexité, ce tout premier lien passionnel et sans issue attachant une fille à sa mère. Ce 2 lien jugé inanalysable, car soumis à un refoulement « inexorable » , il le situa aux confins inexplorés de la psychanalyse – aux abords du fameuxdark continentde l’énigmatique féminité. A la fin de sa vie, Lacan faisait le même constat, considérant la relation qualifiée de « ravageante » entre une fille et sa mère comme l’un des mystères de la psychanalyse. Depuis son irruption dans « L’étourdit », en 1972, la métaphore lacanienne du «ravage »maternel a fait long feu dans le champ psychanalytique, suscitant nombre de publications sur la question, mais son tranchant semble aujourd’hui s’émousser dans des considérations psychologisantes qui tendent à réduire le dit ravage au seul registre imaginaire. Souvent, le stéréotype de l’horrible mère ravageante vient se substituer à une réflexion proprement psychanalytique sur le réel qu’il vient masquer. J’ai fait le pari d’interroger ce réel. L’engouement pour le sujet s’est révélé bien avant cette trouvaille de « L’étourdit »,soit dès les années 1930, moment où la psychanalyse fut bouleversée par un décentrement majeur, inauguré par les kleiniens, de la référence paternelle freudienne à la référence maternelle : surgit alors au cœur de la théorie comme au sein de la pratique la figure de la Mère là où 3 auparavant régnait le Père.Chez les post-freudiens, la relation précoce à la
1 Jacques Lacan, « L’étourdit »,Scilicet 4,éditions du Seuil, 1973, p. 21. 2 Sigmund Freud, « Sur la sexualité féminine »,La vie sexuelle, P.U.F., p. 141.3 Cf. la synthèse de Marie-Hélène Brousse dans son article sur « La place de la mère dans la psychanalyse »,Quarto n°47, p. 25-33. 7
mère devint désormais lacausedéterminante du développement psychique et de la structuration identitaire du sujet. Ce retour à la mère peut s’éclairer partiellement par le contexte historique. La psychanalyse connut après Freud une expansion dans deux champs peu explorés jusqu’alors: la clinique des enfants et celle des psychoses. En témoignent les travaux de Mélanie Klein et d’Anna Freud, l’intérêt de Winnicott pour l’environnement du nourrisson et les effets d’un bon ou d’un mauvais maternage, ou encore l’accent mis par Françoise Dolto et Maud Mannoni sur les ratages du désir maternel chez les enfants psychotiques. D’autre part, cette focalisation sur la figure maternelle pourrait bien s’être opérée en réaction contre un certain aveuglement de Freud qui ciblait systématiquement ses interprétations sur le père œdipien, d’où l’impasse qui en pouvait en résulter dans les cures. Mais cette « maternalisation » parfois outrancière de la psychanalyse dans certaines théories postfreudiennes eut pour effet d’oblitérer la fonction du père comme instance médiatrice, soit de méconnaître la structure symbolique et ternaire du désir en rabattant le lien mère-enfant sur une relation purement duelle. Le mythe freudien du père s’est trouvé supplanté par une sorte de mythe maternel, le père de la horde s’éclipsant derrière la figure de la Mère, bonne ou mauvaise, possiblement ravageante. Il serait néanmoins réducteur d’identifier le ravage maternel aux effets dévastateurs sur la fille d’une mère pathogène: la métaphore lacanienne du « ravage »ne désigne aucunement un phénomène marginal ou un ratage symptomatique dû aux échecs, aux «failures »dirait Winnicott, d’une mère déficiente, celle qui manquerait à sa fonction de « good enough mother ». Marie-Magdeleine Lessana, qui s’est beaucoup intéressée à la question, notait avec justesse que « le ravage n’est pas à considérer comme un malheur, ni comme un symptôme résultant d’une mauvaise mère, mais comme une 4 catastrophe qui existe au cœur même du rapport entre une mère et sa fille » . Il s’agit bien en effet d’un fait de structure: le ravage est inscrit dans le destin de toute femme, au moins en puissance, et il se joue fondamentalement dans le rapport à la mère. Mais comme il n’est pas un concept psychanalytique, qu’il n’est lesté par aucun fondement métapsychologique, il porte souvent le masque assez caricatural de ces rivalités haineuses, de ces conflits imaginaires qui opposent communément mère et fille. Si ces déchirements définissent aussi le ravage, ils n’en sont pourtant qu’une manifestation, certes parfois spectaculaire mais qui, en soi, ne révèle rien de sa causalité psychique. Bien plutôt, celle-ci peut-elle s’en trouver occultée si l’on reste prisonnier de la fascination qu’exerce le dit ravage. D’ailleurs, bien que Marie-Magdeleine Lessana affirme le caractère structural du ravage, elle choisit pour sa démonstration des exemples extrêmes qui mettent en scène des 4  Marie-MagdeleineLessana (Chatel),Malaise dans la procréation, éditions Albin Michel, 1998, p. 61. 8
mères particulièrement pathologiques au point que le ravage semble résulter directement de la folie maternelle et non d’un fait de structure. C’est là le paradoxe de son ouvrageEntre mère et fille : un ravageet l’écueil principal à éviter car en faisant du ravage maternel un phénomène contingent dû aux défaillances de la mère de la réalité ou à sa méchanceté intrinsèque, on risque d’éluder sa dimension fantasmatique et structurale. Par ailleurs, le fait de considérer les parents, la mère en l’occurrence, comme cause directe de la problématique psychique de la fille et de ses symptômes vient contredire l’expérience psychanalytique: si la source du ravage est inhérente à la mère et extérieure au sujet, comment s’expliqueraient les effets subjectifs et thérapeutiques de la parole analysante qui se déploie sous transfert dans l’espace singulier de la cure? Certes, l’empreinte de l’Autre maternel primordial marque de façon indélébile la subjectivité de chacun, et différemment de chacune, mais si ravage il y a, ravage par la mère, dans la relation à la mère, c’est moins la mère de la réalité qu’il faudra convoquer que les fonctions de la mère, réelle, imaginaire, symbolique, dans l’inconscient de la fille. L’essence duravage, sa spécificité, n’est en effet pas tant dans le conflit ouvert ni même latent qui divise mère et fille ou les rivalités haineuses qui souvent les divisent que dans la difficulté voire l’impossibilité pour une fille d’assumer une position subjective féminine, et ce en raison de la persistance fantasmatique de ce lien premier à la mère d’où il est attendu un plus de « subsistance ». Le ravage est imminent dès lors que la relation archaïque à la mère qui, nous dit Freud,subit un refoulement intense au temps œdipien sans pour autant succomber totalement, revient sur le devant de la scène et assujettit la fille à cette dépendance primitive qui exclut sa féminité. Le ravage maternel, aujourd’hui lieu commun de la psychanalyse s’avère paradoxalement un lieu que l’on contourne. En effet, peu d’études sérieuses et approfondies ont été réalisées sur le sujet. Pourquoi les psychanalystes éviteraient à ce point d’en parler, de l’aborder frontalement? Y aurait-il là quelque point de résistance? Lacan lui-même qui a introduit le «fait du ravage »ne l’a pourtant jamais développé comme concept. Il l’a seulement nommé, constaté, pointé à la fois comme une évidence clinique et un réel irréductible, un point de butée. Le ravage de la relation à la mère fait énigme : « C’estl’un des mystères de la psychanalyse que le petit garçon soit immédiatement attiré par la mère, tandis que la petite fille est dans un état de reproche, de dysharmonie avec elle. J’ai assez d’expérience analytique pour savoir combien la relation mère/fille peut-être ravageante. Si Freud choisit d’accentuer cela, de bâtir toute une construction là autour, ce n’est pas pour 5 rien. » 5 Jacques Lacan,Scilicet 6,éditions du Seuil, 1973, p. 14. Souligné par nous. 9