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LE RENOUVEAU DU MERVEILLEUX

De
223 pages
La "Merveille" a transcendé le temps et l'espace pour demeurer essence littéraire mais aussi pénétrer le champ artistique, notamment cinématographique. Comment notre société, privilégiant précisément l'image et gouvernée par de nouveaux enjeux (médiatiques, marketing...), gère-t-elle cet héritage ancestral du "Merveilleux" ? Quels liens, en particulier créatifs, tisse-t-elle encore avec la dimension d'un "Extraordinaire" synonyme d'irréel ? L'auteur analyse l'évolution de la perception, de la fonction et du traitement du "Merveilleux" dans notre monde en mutation.
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Le renouveau du merveilleux

Collection Logiques Sociales Série: Études Culturelles Dirigée par Bruno Péquignot Le champ des pratiques culturelles est devenu un enjeu essentiel de la vie sociale. Depuis de nombreuses années se sont développées des recherches importantes sur les agents sociaux et les institutions, comme sur les politiques qui définissent ce champ. Le monde anglo-saxon utilise pour les désigner l'expression cultural studies. Cette série publie des recherches et des études réalisées par des praticiens comme par des chercheurs dans l'esprit général de la collection.

Gabriel SEGRE, Loft Story ou la télévision de la honte. La téléréalité exposée aux rejets, 2008. Michel LARONDE, Postcolonialiser la Haute Culture, 2007. Olivier ALEXANDRE, Utopia, à la recherche d'un cinéma alternatif, 2007. ARCHIBALD James et CHISS Jean-louis (dir.), La langue et l'intégration des immigrants, 2007. MOUCHTOURIS Antigone, Sociologie de la culture populaire, 2007. NÉGRIER Emmanuel, Une politique culturelle privée en France ?, 2006. THIRY-CHERQUES Hermano Roberto, Modélisation de projets culturels, 2006. WERNER Jean-François (dir.), Médias visuels et femmes en Afrique de l'Ouest,2005. LARDELLIER Pascal (dir): des cultures et des hommes. Clés anthropologiques pour la mondialisation, 2005. ANCEL Pascale, PESSIN Alain: Les non-publics. Les arts en réceptions (2 vol), 2004. DREYER Emmanuel, LE FLOCH Patrick (dir.) : Le lecteur. Approche sociologique, économique etjuridique, 2004. MOUCHTOURIS Antigone: Sociologie du public dans le champ culturel et artistique, 2003. FILLOUX-VIGREUX Marianne: La danse et l'institution. Genèse et premiers pas d'une politique de la danse en France 1970-1990, 2001. FILLOUX-VIGREUX Marianne: La politique de la danse. L'exemple de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur. 1970-1990,2001. BERNIE-BOISSARD C. (sous la dir. de): Espaces de la culture, politiques de l'art, 2000.

Isabelle PAPIEAU

Le renouveau merveilleux

L'Harmattan

cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion. harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06381-5 EAN : 9782296063815

Couplé à la notion d'univers imaginaire et de personnages surnaturels (selon la tragédie grecque), le « merveilleux» a transcendé les époques. Façonné par les mythes anciens et, sans doute, marqué par la perception religieuse d'une société médiévale puisant ses croyances dans le fantastique (ainsi que le révèlent les chansons de geste et l'œuvre arthurienne), le «merveilleux» s'affirme être
- notamment à travers les légendes et les contes - un genre

« nourricier». Des récits orientaux aux contes occidentaux, le « merveilleux» invite à la quête de « l'extraordinaire» et au charme de la magie, tout en reposant sur le choix initiatique (comme dans l'Histoire biblique) entre deux clichés dichotomiques: l'ombre et la lumière, symbolisant le « bien» et le «mal »... Des Mille et une Nuits aux contes dix-

neuviémistes (Verlaine, Flaubert...), le «merveilleux» - qui a
progressivement pénétré les croyances populaires (ainsi, les animaux de l'étable «parlent» la nuit de NoëL.) - s'inscrit dans une démarche de libération psychologique des pré-requis socialement établis. Au fil du temps et avec l'émergence de l'industrialisation due aux progrès techniques, le « merveilleux» va, dans le contexte d'une politique d'ordre social amorcée par le courant saint-simonien et conférant le pouvoir social aux entrepreneurs, accorder un placé à l'informel, à l'enchantement, au féerique... Ainsi, le cirque - épanoui au cours du siècle des Lumières - sera considéré comme un «îlot chatoyant de merveilleux, un morceau demeuré intact du pays d'enfance» 1. Sublimé par Dickens (grand amateur de magie), Jean Eugène Robert-Houdin fascinera le public, au XIXème siècle, par ses pratiques « extraordinaires» (entre autres, la suspension éthéréenne ou la lévitation...). «Le merveilleux est toujours beau, n'importe quel
merveilleux est beau, il n y a même que le merveilleux qui soit

beau », écrivait

André Breton,

dans le Manifeste

du

Surréalisme. Associée à une esthétique, la « merveille» a franchi les différentes périodes de l'espace temporel et investi les domaines musicaux et artistiques. Nous n'ignorons pas qu'au début du XXèmesiècle, L'Oiseau Bleu de Maeterlinck a été joué au Théâtre Artistique de Moscou, en magnifiant décors et costumes. Alain-Fournier nous rappelle d'ailleurs dans l'une de ses chroniques à Paris-Journal, que les amateurs peuvent désormais se délecter des « admirables décors» et « merveilleux costumes» créés par les artistes russes: « Nous ne pourrons plus supporter », confie, alors, le chroniqueur, « les décors ternes et fignolés, qui trop longtemps ont prétendu sur les scènes françaises, nous donner l'illusion de la réalité» 2. Avec le somptueux art décoratif prôné par les Ballets russes, naît sous le pinceau de Léon Bakst, une esthétique artistique innovante conduisant à un voyage que nul poète, conteur ou même enlumineur persan n'a jusqu'ici, note Alain-Fournier, rendu « aussi magique» 3. Le « merveilleux» est introduit parallèlement dans le monde du cinéma naissant: nommé « le magicien de l'écran », Méliès dote le septième art - par le biais de trucages (testés au théâtre Robert-Houdin dont il fut directeur) - d'une dimension féerique 4. L'image mythique et fantasmatique du fameux « Prince charmant» trouve, en fait, son inspiration dans les contes de fées qui ont édulcoré l'enfance: des contes pérennisés par la tradition orale, les transcriptions littéraires et, plus récemment, les adaptations cinématographiques (sous l'impulsion de Cocteau, avec La Belle et la Bête) : un genre qui subira néanmoins, au cinéma, l'influence des modes et régressera à partir des années 1950... Pourtant, dans l'émergence de la nouvelle vague cinématographique des années 60, apparaît sur les écrans, La Fille aux yeux d'or: un film inspiré de l'œuvre balzacienne et qui, non seulement, mythifiera - dans l'imaginaire collectif les yeux de son héroïne (Marie Laforêt) mais signera la démarche esthétique de son metteur en scène, lean-Gabriel 8

Albicocco... Impliqué dans un militantisme dynamique et passionné au service de la Culture, lean-Gabriel Albicocco (qui sera l'un des fondateurs de la «Quinzaine des réalisateurs ») opte pour le projet de mettre en scène, la poésie de l'œuvre littéraire, en misant sur le jeu des contrastes entre l'univers réel (que souligne l'authenticité des détails) et le champ de l'irréalité, de l'étrangeté, confiné à la convergence du Baroque et du fantastique... Tourné en 1974, Le Grand Meaulnes confirmera ce choix esthétique de transcrire en images émaillées de poésie intense, une écriture littéraire pour brosser une ambiance plus révélatrice de sentiments que de réalisme cru. lean-Gabriel Albicocco donnera à la caméra, le pouvoir insolite de dématérialiser la réalité, en usant de représentations issues du langage dit « sophiste ». Comme le témoignent ses productions successives (Le cœur fou, Le Petit Matin...), lean-Gabriel Albicocco - qui reçut sa première caméra à dix ans - réécrit l'œuvre en utilisant des procédés cinématographiques (flous, grands angles, surexpositions, clair-obscur...) qui créent un climat mais dont l'esthétique est dénoncée par la critique et qualifiée de «rude épreuve pour les rétines »5,.. Quelle exploitation le jeune cinéaste cannois - qui tournait avec un regard de plasticien centré sur une quintessence de l'imagerie Baroque (alors peu porteuse, à l'époque, de succès commercial) - fit-il, quelque vingt ans après Cocteau, de la notion de «merveilleux»: un geme auquel fut précisément si sensible Alain-Fournier dont leanGabriel Albicocco fut le seul metteur en scène autorisé par Isabelle Rivière (la sœur de l'auteur du Grand Meaulnes) à adapter l' œuvre à l'écran? Il faudra attendre 1971 et la sortie de Peau d'Ane (de Jacques Demy) sur les écrans pour que le cinéma renoue avec le pouvoir d'enchantement du merveilleux et la tradition des contes « nourriciers ». Des êtres doués de pouvoirs surnaturels percent, de nos jours, les écrans; des productions irrationnelles ou « enchanteresses» (Le Seigneur des 9

Anneaux, Harry Potter, le Da Vinci Code...) envoûtent les spectateurs évoluant dans un univers de fonctionnalisme, stérile et impersonnel... Mais, du merveilleux au fantastique, la lisière peut cependant, demeurer floue au niveau des représentations et jouer insidieusement avec la terminologie de la « magnificence» et du « tragique »... Le retour du « merveilleux» passe aussi, aujourd'hui, par la redécouverte du Baroque, le goût d'un style ampoulé à la débauche décorative qui contribua, probablement, au succès du film Marie-Antoinette, de Sofia Coppola: «kaléidoscope de souliers, de robes, de rubans, de lais de tissus surbrodés qui inondent fauteuils et méridiennes, débauche de petits fours, fontaines cristallines de champagne» 6. De l'espace oriental fantasmé par l'Occident médiéval pour son exotisme raffiné et sa somptuosité mythique 7 à la fascination pour la « merveille» qui se veut visible et mise en scène au siècle des Lumières, la perception du féerique, du «merveilleux », semble se forger sur la volonté d'accéder, en ce XXlèmesiècle, à l'extraordinaire dans un monde banalisé, rationnel et économiquement jouisseur. Mais, de quel héritage s'inspire, de nos jours, l'accès à ce fascinant «extraordinaire» et à quels codes fait-il précisément référence ? Comment justement l'évolution du «merveilleux» peut-elle être, à notre époque, révélatrice de l'impact de ce dernier, en tant qu'outil poétique se déjouant du réel pour approcher la magie de l'irréel? Quelle exploitation de la dimension spirituelle du «merveilleux» fait dorénavant, le discours publicitaire marqué concommitamment, au cours des dernières années, par une sensibilité certaine au « marketing éthique» 8 et une récupération symbolique de la figure satanique (publicités Cardinal, Télécom Multilink...) ? Quelle place notre société - qui privilégie l'image accorde-t-elle au « merveilleux» - dont l'essence même (dans les contes de fées traditionnels) est déclarée entretenir le mystère, solliciter l'imaginaire en s'inscrivant dans un monde aux contours 10

voulus imprécis - « lieux et corps archétypaux, hors du temps, visages sans traits» 9 ? Il paraît donc, dans ce sens, intéressant et c'est précisément l'objet de cette étude, de s'interroger sur l'évolution de la fonction, l'interprétation et le

traitement du « merveilleux» - issu des schèmes culturels traditionnels - dans notre société empirique et en mutation:
une société dorénavant sensible au diktat de la communication, voire du formatage culturel et étroitement interactive avec l'environnement sans cesse évolutif...

Il

I

LA FASCINATION POUR LE « GRAND SIECLE »

Louis XIV et son siècle n'ont cessé de séduire les réalisateurs de documentaires, de téléfilms, de longs métrages cinématographiques et, plus récemment, les producteurs d'une comédie musicale, Le Roi-Soleil 1 : ce spectacle vivant qui connut un certain succès (1 600 000 spectateurs et un million d'albums, hors single, vendus) a été voulu élaboré autour des deux valeurs références en terme de représentations sociales que sont l'image de Louis XIV et le pittoresque de Versailles. Le traitement de l'ensemble de ces œuvres repose sur un élément commun: la valorisation d'une esthétique dictée par l'emphase d'un règne et d'une époque, à savoir le xvnème siècle. Langage ampoulé et splendeurs des décors surdimensionnés priment souvent sur le récit. Devenant l'antithèse de la spontanéité du vivant, les images versaillaises vulgarisent globalement des clichés du Roi-Soleil et de son château, puisées aux sources mêmes des représentations surfaites de l'esprit du « Grand Siècle », avec son contingent d'inspirations favorisant le rêve. Actuellement organisés sur de grands sites historiques, des spectacles de pyrotechnie très élaborés entraînent un large public, dans l'imaginaire du «Grand Siècle ». Ainsi, «Les Nuits de feu de Chantilly» - attirant des artificiers internationaux - suggèrent, depuis 1987 et dans le somptueux cadre du château, le goût du « Grand Condé» pour les fêtes qu'il désirait splendides. Mais, le château de Versailles ne cesse d'être un lieu symbolique de séduction...

A. LA PUISSANCE EVOCATRICE DU DOMAINE DE VERSAILLES Le spectacle des «Grandes eaux musicales» (une cinquantaine d'animations annuelles) fait revivre les bosquets
- hauts lieux festifs végétaux - où Hervé Niquet et le Centre

de musique baroque de Versailles s'adonnent à suggérer - à

travers un choix de moquets et d'opéras -les grands moments de la vie de Cour du Roi-Soleil... Primitivement dessiné par Louis XIV et Le Nôtre, le bosquet des Trois Fontaines a purécemment renaître au moyen d'un mécénat américain (American Friends of Versailles) et la contribution de l'Etablissement Public chargé d'assurer la politique globale du «Grand Versailles ». L'intervention de «Versailles Foundation» permettra la coûteuse restauration des groupes sculptés des Bains d'Apollon tandis que des mécènes locaux financeront celle des statues des jardins... Chargé de la mise en scène - en 2007 - du «grand spectacle» d'été dans les jardins de Versailles, le groupe «F» mit à profit son professionnalisme dans le champ de la pyrotechnie d'art et d'essai pour présenter aux 7000 spectateurs (réunis autour du bassin de Neptune), un étonnant spectacle centré sur la thématique du « Roi-Soleil ». Arborant pantalons et vestes de cuir « trouées d'une centaine d'iodes lumineuses », coiffures « en guirlandes de Noël» et harnais métalliques, comédiens et acrobates se sont associés aux pyrotechniciens, vidéastes, pour créer l'illusion et s'adonner, à partir des moyens techniques les plus modernes, au subtil jeu des clairs-obscurs: « une mine de métaphores sur la lumière et l'obscurantisme, le noir et blanc et la couleur» 2. Mis en scène en 2006, Les Noces de l'enfant-roi est un conte Baroque qui narre, sur le mode du défi, les fiançailles du jeune Louis XV avec l'Infante d'Espagne, Marie-Anne Victoire. Investissant le célèbre bassin de Neptune, ce conte privilégie le ballet musical au théâtre parlé pour raconter l'histoire réelle (en concertation avec l'historienne Chantal Thomas) de la douleur de l'éloignement sur fond d'intrigues diplomatiques et de la solitude de deux enfants en quête de merveilleux: deux jeunes êtres rêvant de «forêt enchantée, d'animaux féeriques») 3. La conception argentine du ballet (amalgamant «faste, intimité et cruauté »), la composition musicale des Rita Mitsouko «enjouée, dynamique et nostalgique en même 16

temps », répondent aux attentes du créateur, Alfredo Arias, qui affirme avoir voulu, musicalement contourner la facilité d'exploiter les œuvres de Rameau ou Lully 4 tout en mêlant étroitement «l'ici et l'ailleurs» 5. Il s'agit d'un genre artistique «passerelle» entre deux cultures - française et hispanique - dont le «merveilleux» (faisant abstraction des artifices de décors et de lumière) naîtrait de l'usage d'un langage, de tableaux que les spectateurs feuillettent « comme un livre d'images» : des codes artistiques qui estompent - à Versailles -l'historique du déchirement culturel au nom de la Raison d'Etat, par l'expression d'une création de maturation fusionnelle et identitaire. Le Domaine de Versailles reste lié à la tradition du spectacle: une vocation réitérée dans le contenu du Décret statutaire (art. 2.6) définissant les missions culturelles au niveau des château, musée, domaine... Dans cette logique, événements musicaux, théâtraux et ballets y sont programmés. Bénéficiant de la mise en œuvre de cette politique d'animation des lieux, une école d'équitation a pu, prendre

possession - en 1983 - des écuries royales de Versailles.
L'Académie du spectacle équestre redynamise donc ces écuries, en théâtralisant l'activité équestre. Sous l'impulsion de Bartabas et de Zingaro, naît - dans ce lieu à connotation prestigieuse et historique - une forme de spectacle atypique, associant art équestre, danse, chant, acrobatie: un spectacle conçu dans un schéma contemporain mais qui fait le lien entre classicisme et modernité. Bartabas nous rappelle qu'il a, en effet, voulu renouer avec la tradition équestre du xvmème siècle (qui conférait aux cavaliers, des connaissances en escrime, danse, art pictural et musical) tout en redonnant à ces écuries réaménagées et à l'esprit du manège de Louis XIV, toute leur dimension dix-septiémiste. La recherche du merveilleux s'étaye toujours ici et en ce vingt-et-unième siècle, sur un lien entre la merveille et le théâtre, sur une approche fictionnelle et scénographiée d'un 17

lieu, d'un temps, d'un univers aux antipodes d'un réel figé dans des modèles classiques et réducteurs d'imaginaire... Complétant les engagements de l'Etat, le mécénat (étranger, national et local) - qui contribue au financement des projets de réhabilitation - témoigne d'un regain d'intérêt universel pour ce site incarnant, dans l'imaginaire collectif, l'image d'un lieu sacralisé: un antre symbolique de la

magnificence royale, doublé d'un lien sentimental - émergé des représentations - pour Marie-Antoinette et son espace de
vie privé. Les preuves en sont tangibles, ainsi que le révèlent à la fois, le succès de l'ouverture du «Domaine de MarieAntoinette» évoquant le quotidien à Trianon (du «Petit Théâtre de la Reine» à la mythique laiterie...) et l'engouement pour la reconstitution du parfum de la souveraine (ayant permis de collecter une somme importante qui sera destinée à l'acquisition d'un bien meuble reconnu «Trésor national»: le coffre de campagne de MarieAntoinette par Riesener 6. Le «merveilleux» stimule l'imaginaire en projetant l'être - au-delà des codes, des cadres conventionnels - dans une sphère fantasmagorique, valorisant le spectaculaire et l'éphémère.

B. L'EMOTION ORIGINELLE « Ce que le roi Louis-Philippe a fait à Versailles est bien », constate Victor Hugo, après l'inauguration du musée de I'Histoire de France au château de Versailles, les 10 et Il juin 1837 : une inauguration à laquelle assistèrent également, Balzac, Musset, Karr et Dumas 7. «Avoir accompli cette œuvre, c'est avoir été grand comme roi et impartial comme philosophe », poursuit V. Hugo; «c'est avoir fait un monument national d'un monument monarchique c'est avoir " mis une idée immense dans le passé, 1789 vis-à-vis de 1688, l'empereur chez le roi, Napoléon chez Louis XIV,' en un mot, 18

c'est avoir donné à ce livre magnifique qu'on appelle l 'histoire de France cette magnifique reliure qu'on appelle Versailles» 8. Patrimoine culturel qui se donne à voir, le

Domaine de Versailles - antre de la profusion et de la
transgression - continue, à travers son architecture, ses décors allégoriques et ses œuvres d'art, à narrer l'histoire des idéaux d'un roi bâtisseur, d'une épopée nationale. «Versailles appartient à l'histoire de chaque Français, parce que chaque Français, au détour d'une lecture, d'une visite, aime à retrouver la splendeur du Roi-Soleil, ou, plus tard, le raffinement enjoué de Marie-Antoinette, assombri par les épreuves à venir - de même que chacun se plaft à l'évocation de l'épopée napoléonienne. Ce sont nos racines, nos héros, notre fierté collective» 9: une sensibilité sensorielle et émotionnelle à la transmision d'un héritge commun extraordinairement atypique, dont l'ambition première fut de «porter la France au firmament des Nations» 10et qui fera «figure d'archétype pour tous nos grands chantiers 11 pu bl ICS» . En une époque où la monarchie absolue essaie, après les blessures des guerres de Religion du XVlème,de tempérer les conflits nés des révoltes nobiliaires, l'univers féerique de Versailles est, en effet, construit sur un rapport étroit entre esthétique et émotion originelle propre, précisément, à l'univers de l'enfance. «Triste tout cela!» aurait déclaré Louis XIV à Mansart, lors d'une visite de chantier. « Remettez-moi de l'enfance là-dedans! » : une référence à la parenthèse enchantée de l'âge de l'enfance, nourri des contes et des fables que George Sand considérera, quelque deux cents ans plus tard, comme« la meilleure forme pour introduire en lui, le sentiment du beau et du poétique qui est la première manifestation du bon et du vrai» 12. Léonard de Vinci avait su, en son siècle, pointer une « poétique» du merveilleux - à la fois, visuel et mystérieux engendré par le mariage de l'Art et de la Science: « Un fil
'

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intrigant se déroule dans les notes visuelles de Léonard et suit son cours parmi l 'hermétisme allégorique, les révélations techniques, les projections mentales,. il parcourt la recherche cosmologique jusqu'à tisser une trame qui devient synthèse empreinte d'art et de science, d'emfirisme et de philosophie, de poésie et de métaphysique» 1 . Associée à l'image du pouvoir absolu et symbolique d'un Louis XIV grandiose, la construction du château de Versailles devient un pont entre un univers irréel et un univers « signifiant» émancipateur - comme dans l'œuvre de Léonard de Vinci - d'un monde fantastique fondé sur des « archaïsmes médiévaux» 14. « A peine le prince, qui lui a été donné d'être, eut dit qu'il soit fait un palais, qu'on vit sortir de terre un palais admirable... L'ouvrage d'un jour égale le travail de la nature pendant deux ou trois siècles ». Ecrivain et premier commis de la Surintendance des Bâtiments, Charles Perrault décela, sous la plume, la magie du chantier de Versailles. Alors qu'il capta, lui-même, le « merveilleux» du fonds littéraire courtois et « précieux» pour en émailler ses contes et combattre la pesanteur des Pédants, Perrault réinsista, en 1687, sur le prodigieux spectacle architectural du château de Versailles: « Ce n'est pas un palais, c'est une ville entière, / Superbe en sa grandeur, superbe en sa matière. / Non c'est plutôt un monde, où du grand univers / Se trouvent rassemblés les miracles divers». L'exploitation du mot « miracle» pour définir cette architecture surdimensionnée sous-tend l'évocation d'un monde surnaturel «sémiotisé » en langage de signes, matérialisant ainsi, le passage d'un « monde enchanté» à un « monde signifiant» pour reprendre les termes de Christian Chelebourg 15. Maître d'œuvre d'un labyrinthe de verdure (suggéré par les fables d'Esope) dans le parc de Versailles et où Bossuet aimait amener le Dauphin, Perrault confie dans ses Mémoires: « Je suis persuadé que les jardins des rois ne sont

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pas si grands et si spacieux qu'afin que tous les enfants puissent s y promener ». La lumière contribue à servir l'esthétique dix-septièmiste; elle participera, notamment avec l'évolution de la pyrotechnie et de la maîtrise de la scénographie hydraulique (art des jeux d'eau), à la construction d'un « merveilleux» spectaculaire: un « merveilleux»

parallèlement théâtralisé - mais, dépassant les schèmes classiques - à travers les comédies fantasmagoriques (grâce
au pouvoir des extraordinaires machineries...) et n'étant plus limité au seul champ littéraire. Louis XIV «aima en tout, la splendeur, la magnificence, la profusion », écrivit Saint-Simon. A défaut de pouvoir présenter les mobiliers et objets d'art en argent massif ayant initialement décoré les Grands Appartements du roi (lesquels ont été fondus en 1689 pour financer la guerre), une

exposition - visible au château de Versailles, jusqu'en mars 2008 - a révélé tout le prestige de ces véritables œuvres en
permettant au grand public, de visualiser près de 150 pièces créées au début du xvnrème: des pièces provenant des collections des grandes Cours européennes. Versailles a-t-il été marqué par l'imagination classique? Dans son Essai sur, justement, l'imagination classique, Thomas Pavel évoque le concept d'« assymétrie » qui résulte, selon lui, de la tendancielle projection de « l'imagination classique» dans un espace temps et des lieux différents de ceux du «monde réel»: l' assymétrie serait considérée, alors, comme la liaison qui rapproche l'individu de la référence imaginaire qui lui est soumise. «Imaginaire» et «idéalisation» apparaîtraient dichotomiques. S'appuyant sur la passion des Classiques pour Rome, l'auteur explique « l'imaginaire antique» par une volonté de coupler le champ fictionnel classique au contexte sociologique et historique dans lequel cet imaginaire a émergé 16.

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C. UNE INSTRUMENT ALISA TION DE L'ALLEGORIE ET DE LA MYTHOLOGIE

Tout à Versailles suggère l'illusion inspirée de l'art italien dont Rubens s'est fait l'interprète, contrecarrant ainsi, par une théâtralisation de l'image triomphale et brillante, le rigoureux classicisme de Poussin. Décorée par Le Brun (qui soutint la démarche picturale de Rubens), la grande galerie polychrome du château de Versailles s'apparente à l'esprit de celle des Carraches, rappelant à la fois, l'Antiquité et le Baroque: bustes d'empereurs romains, personnages mauresques, porphyre, colonnes et pilastres en marbre rouge Rance de Belgique, trumeaux en marbre vert Campan, 357 miroirs au mercure biseautés et cloisonnés de baguettes en cuivre doré, Atlantes verts. Remarqué pour la fascination courtisane qu'avait générée son élaboration d'une galerie au château de Chagny (propriété de M. et Mme de Montespan), lules-Hardouin Mansart deviendra, en 1678, l'architecte de la grande galerie de Versailles: un lieu de vie et de passage, symbolique de somptuosité, de pouvoir et de glorification d'un monarque victorieux de la guerre de Hollande, un lieu « vitrine» des arts et d'une beauté si exceptionnelle que Madame de Sévigné la qualifiait de «royale », voire «unique dans le monde» (15 août 1685). lules-Hardouin Mansart qui assurera le remaniement de différentes parties du château versaillais et œuvrera pour le Bosquet des Dômes, la Colonnade ou encore l'Orangerie, choisira de rendre visible son attachement au « Roi-Soleil », en décorant le vestibule de son hôtel parisien (rue de Toumelle), d'un médaillon du monarque. Ce culte étatiste pour le souverain absolu qui «instrumentalise» ses grands commis et ses artistes, est, parallèlement, perçu à travers les vers du poème La Peinture rédigés par Charles Perrault, à l'intention de Le Brun (créateur de trente tableaux magnifiant le roi) : « Quand le ciel veut donner un Héros à la 22

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