Le retard des intellectuels africains

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Ce livre concerne les intellectuels camerounais dont on entend parler dans le pays : des membres du gouvernement et hauts fonctionnaires, des technocrates et des entrepreneurs parmi les plus en vue, des personnalités des médias, des universitaires et des leaders des partis politiques. L'auteur explique comment ces personnes s'acquittent de leur position. Tout au long de cet examen apparaît la responsabilité des intellectuels dans le retard de l'Afrique dont on parle tant.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296241053
Nombre de pages : 255
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à TCHANE Sarah à NGOUNDO Alphonse

Vous souriez, morts bien couchés ; Tout ce qui passe pourtant dure ; Les brins minces de la verdure Sont faits du grain noir des rochers.
Marguerite Yourcenar

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AVANT-PROPOS
La présente étude concerne les intellectuels camerounais. Pas tous. Seulement ceux dont on entend parler dans le pays : des membres du gouvernement et hauts fonctionnaires, des technocrates et des entrepreneurs parmi les plus en vue, des personnalités des médias, des universitaires et des leaders des partis politiques, etc. C’est une population relativement réduite. Le tour d’esprit de ces hommes et femmes est devenu assez familier aux populations : à l’apparition d’un visage à l’écran, au son d’une voix à la radio, au style d’écriture, nombre de Camerounais les reconnaissent. On commente le dernier article de tel, le dernier passage à la radio ou à la télévision de tel autre ; toute la ville, tout le pays peut-être, sait quels officiels fréquentent un troisième auxquels il prodigue des propos extrêmement avisés dans le domaine qui est le sien. Cette position de faiseurs d’opinion et d’éminences grises leur confère une image gratifiante. Ils sont de ceux dont on dit : « Untel pense que… », avec la manière déférente que l’on prend en parlant de ceux qui profèrent des édits inattaquables. Quelques-uns d’entre eux jouissent en outre de confortables positions matérielles. Sous tous les cieux on connaît ce petit monde qui semble constituer l’élite de l’élite d’un pays. Quel intérêt cela a-t-il de consacrer une étude à ce microcosme ? L’intérêt, me semble-t-il, est ici : cette population peu nombreuse cultive des manières qui s’érigent en autant de modes intellectuelles, des manières qui diffusent par conséquent dans l’ensemble du groupe social des intellectuels et, singulièrement, parmi les jeunes étudiants subjugués par le succès de ces aînés-là, et désireux à leur tour d’être portés sous les mêmes éclairages médiatiques, d’accéder à un renom égal à celui qui les tient sous le charme. J’examine donc comment ces hommes et femmes s’acquittent de leur position : leurs thèmes favoris et le traitement qu’ils en font, la relation entre ces thèmes et les enjeux de l’heure, la distance qu’ils mettent entre leurs activités intellectuelles et le pouvoir. Pour cet examen j’ai choisi de m’appuyer sur un livre : la biographie de Paul Biya, le président de la République du Cameroun. Cinq intellectuels bien en vue dans le pays se sont mis ensemble pour rédiger cette biographie. Leur ouvrage présente une collection des manières d’intellectuels sur lesquelles je veux précisément attirer 7

l’attention de mon lecteur. En outre, M. Biya est un intellectuel, titre qui a beaucoup servi à l’image du Président au début de son exercice. Cela dit, mon étude n’est pas un livre de plus en faveur de la politique du Président camerounais. Ni un livre de plus contre cette politique. Ses partisans trouveront qu’il manque ici des faits d’arme à mettre à son actif, tandis que ses opposants me reprocheront de n’avoir pas repris leurs critiques. La biographie de M. Biya me sert uniquement de matériau dans lequel je trouve quantité d’exemples qui, à mon sens, caractérisent les intellectuels camerounais. Ceux-ci demeurent mon unique sujet. Les propos, faits et gestes du Président camerounais m’intéressent seulement parce qu'ils donnent l’occasion de montrer comment des intellectuels en parlent, comment ils traitent de thèmes qu’ils ont librement choisis, ce qui manque dans ce traitement ou en excède. Ma préoccupation n’est pas de savoir s’ils parlent en bien ou en mal du Président Biya : de quelque manière qu’ils en parlent cela me renseigne sur les intellectuels. Dans le sillage des auteurs de la biographie du Président et au gré de leurs fantaisies je serai obligé d’aller sur d’autres terrains que celui de la politique. J’invite le lecteur à ne pas perdre cela de vue, ainsi restera-t-il à l'abri d'une lecture strictement politique. Le titre de la biographie est : Paul Biya ou l’incarnation de la rigueur ; il est suivi au bas de la couverture du sous-titre : Biographie du deuxième Président de la République Unie du Cameroun. L’ouvrage est édité par la Société de Presse et d’éditions du Cameroun (SOPECAM) à Yaoundé. Par commodité, chaque fois que je renverrai à ce livre je me contenterai du sous-titre, écrit en abrégé et en italiques : Biographie. Pour le lecteur qui connaît peu le Cameroun, je rappelle que c’est un pays d’Afrique centrale, plutôt longiligne, s’étirant de deux à treize degrés au-dessus de l’Equateur, depuis les régions du Sud à forte pluviométrie, des cours d’eau abondants, des terres fertiles et des forêts compactes, jusqu’aux régions du Nord aux températures élevées préfigurant le Sahel. Cette importante extension en latitude confère au pays des climats variés et toutes sortes de végétations ; d’où le slogan des dépliants touristiques : « Le Cameroun, une Afrique en miniature. » Le pays est d’abord une colonie allemande, de 1884 à 1916. A la Première Guerre mondiale, les troupes françaises et britanniques en 8

chassent les Allemands, coupent le territoire en deux parties soumises à leur domination respective. J’utilise le même mot de colonisation pour les administrations allemande, française et anglaise, sans m’arrêter aux nuances juridiques des spécialistes de l’histoire coloniale. Les statuts d’occupation portent des noms différents : l’occupation allemande de 1884 à 1916 est un « protectorat » ; les occupations française et anglaise sont d’abord des « territoires sous mandats » de 1916 à 1945, puis des « territoires sous tutelles » de 1945 à 1960. Ces nuances sont celles qui figurent sur le papier glacé des documents de la Société des nations et de l’Organisation des Nations Unies. Les Camerounais, eux, ne virent pas la différence d’un statut à l’autre. A partir de 1948, les nationalistes camerounais prennent appui sur la coupure du territoire et sur la domination coloniale pour marteler à travers le pays le double mot d’ordre : réunification et indépendance. Le Cameroun accède à l’indépendance le 1er janvier 1960. M. Ahmadou Ahidjo qui en était le principal dirigeant depuis février 1958 grâce à une formule d’autonomie interne devient le président de la République à la proclamation de l’indépendance. Le 4 novembre 1982, après vingt-quatre années à la tête du pays, le Président s’adresse aux populations à la radio pour leur annoncer qu’il se retirait de son plein gré. Auparavant, une disposition constitutionnelle avait été prise, faisant du Premier ministre le successeur en cas de vacance de pouvoir. M. Paul Biya qui est le Premier ministre à ce moment-là prête serment le 6 novembre 1982 et devient le nouveau chef d’Etat. Il est encore en place en février 2009 à l’heure où je finis d’écrire ces lignes.

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PREMIERE PARTIE

PASSATION DE POUVOIR AU CAMEROUN

M. Ahmadou Ahidjo s’en va Pendant vingt-quatre longues années Ahmadou Ahidjo exerce un pouvoir autoritaire et sans partage, les Camerounais libres enfin de le dire en conviennent désormais, tout autant que des observateurs étrangers auparavant habitués aux périphrases piochées dans le registre étendu du paternalisme et du politiquement correct. Le 4 novembre 1982 à 20h23 le Président annonce sa démission sans en donner les raisons et son départ est effectif le 6 novembre à 10h. Ce qui est pour les populations la première bonne nouvelle depuis longtemps n’en demeure pas moins mystérieuse. L’effet de surprise y est certainement pour beaucoup. Le discours laconique que le Président leur a servi, spécimen de la langue de bois, donne aussi l’impression que l’on cache l’essentiel. Les Camerounais s’interrogent donc dans les transports, au marché, dans les débits de boisson, dans les chaumières, partout, ils prennent la liberté d’engager spontanément la conversation sur le sujet de l’heure. Certes, depuis la modification constitutionnelle de 1979 faisant du Premier ministre le remplaçant du Président pour le reste du mandat, la succession était en hypothèse. Mais guère plus qu’une autre hypothèse. Rien dans la pratique du pouvoir n’avait changé et l’omniprésence de M. Ahidjo n’était pas réduite d’un iota. Le tintamarre des thuriféraires non plus. La modification constitutionnelle que les Camerounais avaient d’ailleurs oubliée aussi vite que de nombreux autres textes du pouvoir semblait être une disposition prise moins en vue d’un départ volontaire du chef de l’Etat que dans l’hypothèse d’un accident. En ce début du mois de novembre 1982 les Camerounais sont donc perplexes et se réjouissent en même temps. En attendant d’être rassurés. De quoi au juste ? Ils ne sauraient le dire. Peut-être, murmure-t-on, que ses mentors français n’en voulaient plus d’Ahidjo. Peut-être était-ce un coup d’Etat qui ne disait pas son nom. Peut-être le Président était-il malade… Ce sont des problèmes de santé que l’intéressé sert d’explication à quelques-uns de ses proches collaborateurs. C’est aussi la conclusion qu’il laisse ses ministres tirer d’eux-mêmes, les ayant convoqués à un conseil dont le seul point d’ordre du jour est le départ que le Président annonce d’une voix très faible. Quant aux députés, ils apprennent la nouvelle à la radio comme tout le monde ; c’est dire le peu de cas que le Président fait des parlementaires qu’il avait lui-même désignés au sein du parti unique et dont le choix était entériné à l’occasion d’élections législatives sans surprise. La démission de M. Ahidjo laisse perplexe, 13

d'autant plus qu’à cette date la norme en Afrique est de s’accrocher au pouvoir jusqu’au bout, à moins d’en être chassé par un coup d’Etat. Il n’y a alors qu’un seul exemple de chef d’Etat se retirant de lui-même, celui de Léopold Sédar Senghor au Sénégal en 1981. Les Camerounais en sont à s’interroger lorsqu’un intellectuel, tel un acteur, s’avance sur le devant de la scène et déclame : « Bien des hommes, au contraire, ne se contraignent à quitter le pouvoir que lorsque la faillite de leur politique a anéanti le peuple et la nation, sinon eux-mêmes. Ahmadou Ahidjo prend sa retraite, son pari avec l’Histoire gagné. Il nous laisse une nation saine, un peuple serein, un pays riche dont il a su préparer la prospérité et garantir la postérité1. » C’est Henri Bandolo, journaliste vedette de l’organe officiel Cameroon Tribune. On ne sait pas encore que cette bordée emphatique tente de cacher le désarroi de tous ceux qui ont encensé M. Ahidjo pendant deux décennies, en premier lieu les intellectuels de renom comme M. Bandolo. N’ayant pas davantage été dans la confidence de ce départ impromptu celui-ci est aussi surpris que les populations. Or au lieu d’exiger des explications du dirigeant qui s’obstine dans son art du secret, il préfère se lancer dans des explications que personne ne lui a données, en improvisant à sa façon qui est de pencher toujours du côté de la louange. Dans une situation aussi peu claire pour cet intellectuel-là que pour des millions de ses compatriotes, il fait spontanément semblant d’être celui qui sait et donne dans la grandiloquence. Alors, quel artiste ! Il fait tant et si bien que la réalité s’en trouve non pas transfigurée mais défigurée. Nation saine ? Il faut le dire vite. Et l’on s’en apercevra bientôt quand de pauvres populations devront courir à toutes jambes pour trouver des abris, dans la capitale soumise aux tirs croisés des partisans de M. Ahidjo en guerre contre des forces loyalistes. Pays riche ? Ça dépend pour qui ! Sous la plume du journaliste chevronné, intellectuel formaté pour débiter sans répit d’improbables versions de la réalité, le cas de M. Ahidjo qu’il oppose avec talent aux dirigeants que les peuples contraignent à partir ferait oublier qu’il y eut, excusez du peu, vingtquatre années du pouvoir d’un même homme ! Sur ce ton-là, c’est tout juste si les Camerounais ne se verraient pas dans l’obligation de faire une
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Cameroun Tribune du 6 novembre 1982.

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quête pour marquer leur gratitude à Ahmadou Ahidjo qui a eu l’idée de se retirer après vingt-quatre longues années... Qu’en est-il en réalité du départ d’Ahmadou Ahidjo ? L’usure du pouvoir. C’est aussi simple et aussi stupide que cela. Celui qui en est la victime est généralement le dernier à s’en rendre compte, alors que son entourage le sait depuis longtemps. Mais il joue si bien cet entourage. Ne semble-t-il pas soumis et déférent comme au premier jour cet entourage, cérémonieux, prévenant, obséquieux et servile cet entourage ? C’est pourtant lui, au terme du long règne qui n’en finit pas de s’éteindre, qui impose son pouvoir derrière le masque du vieil homme aux populations qui ignorent l’existence de ce théâtre de la farce. C’est l’entourage qui va au dehors et rapporte ce qu’il lui plaît de rapporter ; c’est lui qui fait à sa façon le résumé des rapports que le chef n’a plus le temps ni la force de lire. C’est l’entourage qui dit que les indicateurs sont au beau fixe et rassure le chef sur sa popularité auprès populations. Ou bien, à l’inverse, c’est l’entourage qui annonce au chef qu’un complot se prépare et que les noms des commanditaires sont déjà connus, il suffit d’un ordre... Le chef hoche la tête à ces rapports faits en comité restreint, s’enfonce dans le mystère qu’il a toujours affecté mais qui, à présent, s’est alourdi de somnolence. Au bout d’un moment, il s’en extrait pour discourir devant des conseillers qui font semblant d’écouter sentencieusement tout en réfléchissant à leurs propres affaires. De loin en loin, traversé par quelque lueur, le chef réalise qu’il est devenu un otage et qu’il ne sait plus où en est le pays, à supposer qu’il l’ait vraiment su un moment. Alors il saisit la première publication accessible à tout le monde. Et il lit ceci : « Le matériel agricole utilisé est des plus rudimentaires. Il se réduit le plus souvent à des houes diverses, au bâton à fouir et à la machette. L’enquête menée lors du recensement agricole indique que si toutes les exploitations agricoles possèdent des houes et des machettes (un peu plus de trois en moyenne), par contre 37% d’entre elles seulement disposent d’une bêche ou d’une pelle, 6% d’un râteau, 3,3% d’une poudreuse, 2,1% d’une brouette, 1,1% d’une charrette, 0,1% d’un semoir, 15,4% d’un pulvérisateur. Au total, l’agriculture traditionnelle ne disposait à cette époque que d’un peu plus de 45 000 charrues, et seulement 3,3% des exploitations les utilisaient. On ne dénombrait aucun tracteur. Il est vrai que les choses ont quelque peu évolué depuis, la culture tractée se développe assez rapidement ( ?), notamment dans le 15

Nord. Ajoutons que si près de la moitié des exploitations possèdent un grenier, moins d’une sur quarante a un silo. « D’une façon générale les fumures apportées sont les cendres enfouies après les brûlis. (…) L’emploi des engrais est à peu près inexistant en agriculture traditionnelle. Au total, le recensement de 19711973, fait apparaître que plus de 80% des terres cultivées ne reçoivent aucune fumure d’aucune sorte. Cette proportion monte à 91% pour les cultures vivrières, et se situe à 62% pour les cultures industrielles (café et coton notamment). Il faut dire que le prix des engrais qui est passé du simple au double et même au triple entre 1971 et 1974 est tout à fait prohibitif pour les agriculteurs dont le revenu est limité.2 » Abruptement le document dit ceci : Après deux décennies de pouvoir d’Ahmadou Ahidjo et dans un pays essentiellement agricole, les hommes qui produisent la plus grande partie des denrées n’ont pas d’autres outils que ceux de leurs ancêtres, ou peu s’en faut. Vingt ans de pouvoir n’auront donc rien changé. C’est consternant ! Rendons justice au Président Ahidjo : il avait, autour de la date de son vingtième anniversaire au pouvoir, en chantier ou terminé quelques mastodontes industriels : usine de pâte à papier, complexe sucrier, usine de fabrication des textiles, usine de transformation du café et du cacao et même une compagnie aérienne, etc. Mais ces unités industrielles rapidement devenues des éléphants blancs, aujourd’hui privatisées, démembrées ou disparues, avaient bien endetté le pays. Car au Cameroun comme dans d’autres pays d’Afrique, la montée de l’endettement devient nette après le premier choc pétrolier du début des années 70 qui procure aux banques occidentales l’excès de pétrodollars. Les banques s’empressent de placer cette manne dans des pays où la gestion des finances publiques vaut ce qu’elle vaut. Outre l’inconvénient qu’engendrent ces crédits faciles qui poussent à en consommer et à construire un peut partout sur le continent des mêmes unités de production qui se disputent le même minuscule marché, cette industrialisation sans cohérence multiplie des activités parasites dont l’effet le plus incontrôlable est la concentration des populations dans des centres urbains sans plan d’urbanisation et sans les équipements correspondant à cette pression démographique. Ce qu’on voudrait tenir pour la modernisation et le développement du pays se
Cameroun-Economique, cité par Jean-Marc Ela, L’Afrique des villages, page 123, éditions Karthala.
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présente d’abord comme des mouvements anarchiques des populations et la croissance incontrôlée de l’urbanisation. Les routes ne suivent pas , ni la distribution d’électricité et d’eau, ni les équipements sociaux. Sans parler des emplois que l’on ne sait pas créer à la mesure de cet afflux. C’est exactement le désordre qu’il faut pour voir les termes d’un développement sain diverger continuellement. Après deux décennies d’une péréquation impossible, le Cameroun se porte mal. N’importe quel chef d’Etat en face d’un tel échec éprouverait de façon blessante sa propre impuissance et le verbiage des slogans inventés dans l’enthousiasme contraint des congrès du parti unique : « le développement autocentré », « la maîtrise du développement », « les cercles concentriques de solidarité », et bien d’autres fables pour des enfants de tous les âges. Dans le même temps, le FMI commence à envoyer des messages subliminaux aux capitales africaines, laissant entendre qu’il conditionnera bientôt son soutien à un droit de regard sur les comptes. L’idée d’un FMI mettant son nez dans les feuilles de calculs est impensable pour Ahmadou Ahidjo qui gère de façon discrétionnaire les revenus pétroliers engrangés depuis 1977. Il existe en effet un Compte Hors Budget (CHB) où le Président prétend avoir déposé les revenus du pétrole. On imagine les technocrates du FMI débarquant à Yaoundé pour s’enquérir de ce CHB : « Votre Excellence, avec tout le respect que l’on vous doit, depuis que le pétrole est exploité dans votre pays, à combien se monte ce CHB ? Et dans quelles banques les dépôts ? ». On imagine aussi les silences et les réponses embarrassées d’en face. Pour un homme que des journaux occidentaux gratifient du titre de « Sage de l’Afrique», allez savoir pourquoi, titre par lequel même les toussotements du chef de l’Etat semblent relevés, il est vraisemblable que ce motif l’ait convaincu de se mettre en retrait, afin de ne pas avoir à rendre des comptes qu’il imagine alors comme un déballage propre à abîmer sa légende3. Mais partir définitivement n’est ni de sa culture politique ni dans son tempérament. Il se met à bricoler des plans du futur, pour durer, en dépit de tout. Une trouvaille : laisser entendre qu’il songe à se retirer ! Rien de plus facile en Afrique que de modifier une Constitution : le
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Les premières années de sa présidence, M. Biya reconduit le fameux Compte Hors Budget.

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Président y procède donc en 1979. Puis deux années passent et rien ne se passe. Brusquement, il lui suffit de 48 heures en novembre 1982 pour informer les populations et pour démissionner. Aujourd’hui, les Camerounais savent que cette sortie en toute hâte est moins la marque habituelle d’un homme qui tenait son peuple et ses propres institutions pour des portions congrues qu’une fuite vers les coulisses d’un acteur qui avait perdu son texte et qui tentait ainsi de trouver un second souffle, à défaut d’un souffleur. L’instinct dicte à Ahmadou Ahidjo de régler sa succession, mais de garder l’exercice du vrai pouvoir depuis sa retraite, et l’assure que M. Biya se contenterait de l’apparat présidentiel. Son instinct le trompe et il n’en sait rien encore. Sous peu, il le découvrira à ses dépens. Et les dithyrambes de M. Bandolo ne pourront cacher longtemps ce simulacre de départ. Le Président démissionne. Le Premier ministre lui succède. Le petit grain de sable de cette passation de pouvoir qui n’en est pas une surgit sous la forme d’une question : qui a prééminence sur qui ? Le parti unique sur lequel M. Ahidjo garde la main, qui oriente le gouvernement selon la formule consacrée et qui désignera en son sein le prochain candidat à la magistrature suprême, le parti donc est-il audessus du chef de l’Etat ? Ou bien, à l’inverse, le Président est-il audessus du parti unique ? La querelle est soudaine et brève, mais aussi intempérante que les controverses byzantines à l’aube du christianisme. Dès le mois de décembre 1982 la question de la prééminence ou de l’Etat ou du parti unique oppose M. Biya à M. Ahidjo. Chacun a son interprétation des textes du parti et de la Constitution. Au bout de vingt ans d’une collaboration qui fut parfaite entre les deux hommes selon les allégations de l’un et l’autre au moment de la passation de pouvoir, ils découvrent qu’ils avaient oublié de discuter d’un tout petit point de détail, à savoir lequel de l’Etat ou du parti unique avait autorité sur l’autre. Un détail, en effet, en Afrique où ce que pense le Président sur de telles questions est généralement la position « juste », et d’autant plus s’il cumule les deux fonctions de chef d’Etat et de chef du parti comme c’était le cas d’Ahmadou Ahidjo avant sa démission. Le cumul ayant cessé en novembre 1982, ce qui passait jusque-là pour du détail séduit si bien le diable qu’il va s’y nicher, comme à son habitude. Le cafouillage qui s’ensuit rend comiques la contenance de grand pontife du Président sortant sous les orgues du journaliste Bandolo autant que les éloges 18

appuyés du nouveau Président à l’adresse de son prédécesseur. Car tout à coup ça s’enflamme de part et d’autre : querelles de préséance, accumulation des petites phrases, réunions secrètes dans lesquelles chacun des deux hommes tient le rôle de chef de faction, rumeurs de complots. Le 22 août 1983, soit moins d’un an après son arrivée au pouvoir, le Président Paul Biya annonce à la radio l’arrestation d’individus qui auraient attenté à la sécurité de la République. L’ancien Président est concerné par l’accusation et le 23 février 1984 s’ouvre un procès contre M. Ahidjo accusé d’avoir voulu assassiner son successeur, procès à l’issue duquel l’accusé est condamné à mort, par contumace, ayant quitté le pays depuis le mois d’août précédent. Le 6 août 1984, une tentative de putsch oppose des soldats rebelles aux loyalistes dans la capitale Yaoundé. De l’étranger, parlant des rebelles, M. Ahidjo déclare : « Si ce sont mes partisans, ils auront le dessus. » Les rebelles n’ont pas le dessus et l’affaire tourne aux règlements de compte. Les rebelles en sont les victimes. La nation saine de la phraséologie grandiloquente d’un intellectuel a vécue, la prospérité et la postérité version Bandolo sont retournées à leur goût ordinaire de papier mâché.

Un intellectuel devient le président de la République du Cameroun Le 13 décembre 1982, un peu plus d’un mois après l’avènement de M. Biya, une publication d’étudiants de l’Université de Yaoundé fait les présentations de la famille et du village natal du nouveau Président4. Il y a mieux comme sujet d’étude ou de reportage pour des étudiants en journalisme. Mais ce sont des étudiants camerounais et ces jeunes qui succèderont un jour à des vénérables aînés comme M. Bandolo font ainsi l’apprentissage des sujets recommandés aux journalistes soucieux de leur carrière. Le 20 mai 1983, paraît le livre Paul Biya ou l’incarnation de la rigueur avec sous-titre : Biographie du deuxième Président de la République Unie du Cameroun. Cinq intellectuels l’ont rédigé.
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ESSTI-SPECIAL : Paul Biya, l’Appel du destin. Université de Yaoundé. Décembre 1982 ; ESSTI Offset. 78 pages.

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Les cinq co-auteurs se présentent dans la quatrième de couverture. Le soin avec lequel sont énumérés leurs diplômes, même les mentions obtenues aux examens n’étant pas oubliées, montre qu’ils ont l’intention d’en faire bien prendre note au lecteur. Les Camerounais qui ont des diplômes le font savoir et à proportion ceux qui en ont en grand nombre. Le lecteur de la Biographie parcourt donc des palmarès universitaires étendus qui attestent qu’il est en présence de la très grosse pointure d’intellectuels. Ce qui leur confère l’autorité pour traiter de sujets divers et en l’occurrence pour parler en connaisseurs de Paul Biya dont le parcours universitaire fut aussi couronné par des liasses de diplômes. Les études universitaires du nouveau Président constituent d’ailleurs l’un des thèmes majeurs de ses partisans, impatients de montrer les avantages qu’il a sur son prédécesseur juste diplômé de l’Ecole Primaire Supérieure5. Que M. Paul Biya soit un intellectuel a son intérêt. A l’heure où paraît la Biographie, les frasques de deux anciens troufions devenus des chefs d’Etats sont encore dans les mémoires. Le Président Idi Amin Dada et l’Empereur Jean-Bedel Bokassa avaient inauguré l’ère des dirigeants pittoresques en Afrique. L’un et l’autre furent des porteurs de sabres dans les guerres coloniales de l’Angleterre et de la France. Des coups d’Etat les hissèrent au pouvoir. Devenus des maréchaux autoproclamés, plus décorés que des magasins pendant la période des fêtes, ils prirent la fantaisie de passer leurs opposants à la bastonnade, de jeter les plus malchanceux en pâture aux crocodiles. Et de s’en amuser. Rattrapés par leurs extravagances et leurs crimes, ils s’enfuirent du pouvoir en 1979. Trop tard : ils avaient eu le temps d’endeuiller l’un l’Ouganda, l’autre la Centrafrique, et de dégrader l’image des dirigeants africains pour de nombreuses années. Tout à côté du Cameroun, il y a un autre ancien sergent devenu Président lui aussi, au Congo Lumumba aujourd’hui République Démocratique du Congo (RDC) : Joseph Désiré Mobutu. C’est le chantre de l’authenticité africaine. A l’en croire. Toque léopard, sceptre impressionnant, veste à col Mao ; le Congo est débaptisé : il s’appelle désormais Zaïre et le Président adopte le robuste nom de Sese Seko Kuku Ngbendu Waza Banga, ce qui signifie le guerrier qui va de victoire en victoire et que personne ne peut arrêter ! Tels sont quelques-uns des accents de cette authenticité-là, pittoresque et
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Pour la présentation des auteurs de la Biographie voir l’Annexe A.

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dans la démesure. Pourtant, par deux fois en 1977 et en 1978, ce guerrier qui déclare avaler d’un trait les rangs ennemis ne doit le salut qu’aux troupes dépêchées à son secours par le Président français Valérie Giscard d’Estaing6. Encore tout à côté du Cameroun il y a le Gabon, petit pays par la taille mais riche de pétrole, de minerais (l’uranium notamment) et d’essences précieuses. Cette plate-forme pétrolière jetée par la nature entre la forêt équatoriale et l’Océan atlantique est sous le parrainage des mercenaires, des barbouzes du SDECE et du SAC, et il sert de base militaire française en Afrique7. A la manière dont les Emirs du pétrole font parler d’eux dans les meilleurs casinos d’Europe, le Gabon est à la une des magazines people grâce à son truculent Président Albert-Bernard Bongo, alias Omar depuis sa conversion à l’islam. On en sourirait si les frasques de ces hommes ne faisaient désespérer d’une Afrique déclarée indépendante. Ahmadou Ahidjo, Amin Dada et Jean-Bedel Bokassa, Joseph Désiré Mobutu, Omar Bongo et quelques autres sont pittoresques à l’étranger. Mais à la façon dont ils traitent leurs populations ces hommes évoqueraient plutôt le mot du Cardinal De Retz parlant de Richelieu : « L’âpre Richelieu avait foudroyé plutôt que gouverné les humains8 ».

En 1997, la toque léopard de Mobutu n’amuse même plus ses anciens soutiens. Son dernier séjour en France où il est devenu indésirable est un épisode singulièrement cuisant qui précipite l’image des dirigeants africains au trente-sixième dessous : le gouvernement français consent à lui accorder le visa d’entrée en France, mais uniquement pour qu’il puisse consulter son dentiste ; visa accordé dans un but humanitaire, précise-t-on à Matignon, ce qui est pis que de ne pas l’accorder. Après près de vingt ans de pouvoir Mobutu n’avait toujours pas de dentiste qui puisse le soigner dans son propre pays ! M. Bernard Kouchner excédé finit par balancer par-dessus bord la comédie diplomatique en le traitant de « compte en banque ambulant ». Le supposé guerrier qui prétend voler de victoire en victoire est chassé du pouvoir par la mobilisation populaire renforcée par les troupes de Joseph Kabila. 7 SDECE : Service de Documentation Extérieure et de Contre-espionnage ; SAC : Service d’Action Civique, c’est-à-dire le service d’ordre du mouvement gaulliste dont le premier patron fut Charles Pasqua. Lire notamment Pierre Péan, Affaires africaines, Fayard. 8 Cardinal De Retz, Mémoires, Pléaïde. Sauf que le Cardinal de Richelieu a laissé des réalisations séculaires dans son pays. Des chefs d’Etats africains en sont toujours à aller se faire soigner à l’étranger, n’ayant pas créé un seul complexe hospitalier fiable depuis cinquante ans.

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Paul Biya c’est la promesse d’autre chose. C’est avant tout un intellectuel. Un élève travailleur qui a eu une scolarité impeccable sans redoubler une seule classe. Remarqué par ses enseignants du Séminaire, il s’est mis à l’étude de l’harmonium qu’il joue dès son jeune âge pour accompagner la chorale. Aussitôt après la fin des études secondaires, il s’embarque pour la France : lycée Louis le Grand, faculté de Droit de Paris, Institut d’études politiques de l’université de Paris, Institut des Hautes Etudes d’Outre-Mer. Le parcours universitaire est sans faute. L’arrivée au pouvoir à Yaoundé d’un homme ayant fait de bonnes études de droit, qui est mélomane, qui récite des vers et place la locution latine sans craindre d’agacer, annonce une meilleure gouvernance et le redressement de l’image du Cameroun et de l’Afrique. M. Biya fait aussi partie de cette génération d’hommes politiques qui étaient encore à l’école un peu avant la proclamation de l’indépendance et même un peu après ; et qui, par conséquent, n’ont pas été mêlés aux joutes contre les indépendantistes sur ordre de la puissance coloniale, comme ce fut le cas de son prédécesseur. Le nouveau Président laisse d’ailleurs entendre qu’il fut membre du syndicat des étudiants camerounais en France, organisation proche des nationalistes camerounais. Enfin, à l’exemple de M. Abdou Diouf qui avait succédé au Président Senghor au Sénégal, M. Biya succède lui aussi au Président en place après avoir été longtemps dans son ombre. On présume que cette longue présence dans l’antichambre du « Guide Suprême » prépare quelque peu celui qui sera amené à exercer le pouvoir, ne serait-ce que par sa parfaite connaissance des blocages de son propre camp politique, blocages qui n’ont pas une moindre part dans les difficultés du pays9.

M. Abdou Diouf arrive au pouvoir un an avant M. Biya. En 2000, il quitte le pouvoir en laissant jouer l’alternance démocratique. M. Biya, lui, en est à sa vingt-sixième année à la tête de l’Etat à l’heure où je parle. Il vient de modifier la Constitution pour y supprimer la disposition qui limite à deux le nombre des mandats présidentiels...

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DEUXIEME PARTIE

L’ECOLE

I - L’AFRIQUE PRECOLONIALE

Dans l’Afrique noire pré-coloniale, le souverain et son entourage de notables, de conseillers et de hérauts avaient l’exclusivité de la réflexion sur les affaires de la cité et de la parole publique. Est-ce à dire qu’il n’y eut pas une position qu’on pourrait rapprocher de celle de l’intellectuel des temps modernes, celle d’un homme ayant un savoir et un savoir-faire spécifiques, et jouissant d’une parole libre dans la cité ? Nous voyons en Afrique des individus et des groupes investir les affaires publiques et les affecter diversement : des associations de classes d’âge aux griots, en passant par des groupes d’initiés, des prêtres et prêtresses d’oracles, des imams, des marabouts, etc. Quelques exemples. La prêtrise. « … Kitomi, Tchitomi, Kitombe, pluriel Bitomi, Bitome, personne consacrée au nkisi (« puissance ») Lemba. Les Bitomi sont considérés comme les conservateurs de l’Univers : d’eux dépendent les éléments (pluie, sol fertile, etc.) qui font pousser les semailles (ntombo). Ils pratiquent une sorte de célibat sacerdotal (ce qui augmente encore leur toute-puissance en tant que prêtres du grand Lemba)10 » Conservateurs de l’Univers, gardiens des secrets de la nature, hommes-fossiles qui changent d’apparences, hommes-telluriques détenteurs des fragments de météorites, hommes-forêts couverts de feuilles jusqu’à la tête, hommes chargés du mystère et du tumulte du monde. Leur parole aussi avait cette charge puissante dont les effets étaient autant désirés que redoutés. Les classes d’âge. « La dernière promotion d’initiés au Dô exerce depuis dix ans. C’est trop. Depuis dix ans, ces seniors que nous appelons Pammas, c’està-dire les « puissants », les détenteurs de la Force, monopolisent toutes les responsabilités qui n’incombent pas à la vieillesse. Ils ne remplissent
Théophile Obenga, Afrique centrale précoloniale, Documents d’histoire vivante, Présence Africaine, note de la page 28.
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