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Le réveil Sourd en France

De
332 pages
L'Association "Deux langues pour une Education" est à l'origine d'un mouvement militant pour une éducation bilingue de l'enfant sourd. Ce mouvement allait éveiller les consciences aux difficultés de communication dans la sphère de la surdité et lever les interdits concernant l'usage de la langue des signes dans les écoles et dans la vie quotidienne. Finalement, la reconnaissance officielle de la Langue des Signes française a abouti en 2005.
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SOMMAIRE

Préface de Christian Cuxac …………………..…………………………………………. 9 Remerciements ……………………………………..……………………………………...13 Introduction ………………………………………………….…………………………….. 15 Première partie : Mon parcours ……………………………………….……………….………………..…. 19 Bretagne…, Découverte de l’univers visuel gestuel ………………………….………. 21 La communication en famille ……………………………………………………..………22 La communication à l’école ……………………………………………………….…….. 25 Identité et langue ……………………………………………………………………...….. 29 Découverte d’un nouvel univers de communication ………………………………….. 32 Témoignage de Patrick Belissen ……………………………………………………….. 43 Changement d’horizon …………………………………………………………….…….. 45 Accessibilité en milieu professionnel ……………………………………………...……. 54 Témoignage de Bernard Déat …………………………………………………….…….. 62 Témoignage de Jérôme Rivière ……………………………………….……………….. 63 Témoignage de Joëlle Lafont ……………………………………………..……………. 64 Evolution des tendances culturelles et linguistiques… ……………………………….. 64 Le monde des sourds à la Réunion …………………………………………………….. 72 L’accessibilité pour les sourds à la Réunion ………………………………..…………. 73 Antenne Réunion …………………………………………………………………………. 75 Rencontre avec le PDG de RFO …………………………………………….………….. 77 Les cours de LSF ………………………………………………………………….……… 78 Du nouveau à RFO… …………………………………………………………...……….. 79 Reconnaissance de la langue des signes française …………………………….……. 82 Message d’un correspondant … ………………………………..………………………. 83 Compagnie Signes en Scène …………………………………………...………………. 85 Cinquantenaire de la communauté sourde Réunionnaise …………………….…….. 87 Fin de carrière professionnelle …………………………………………….……………. 87 Retour en France ……………………………………………………………….………… 89

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Deuxième partie : Les prémices du réveil sourd en France …………………………….…….………. 93 Témoignage de Suzanne Davory ………………………………………………………. 96 Témoignage de Victor Abbou …………………………………………………...………. 97 Les premiers enseignants sourds ………………………………………………………. 99 Histoire d’un petit changement par Christian Deck …………………………………… 99 Témoignage de Jean-Jacques Bourgeois …………………………………………….112 1971, congrès mondial des sourds à Paris …………………………………..………. 113 Témoignage de Georges Charbon …………………………………………...………..114 Témoignage de Christian Bourgeois ……………………………………………….….116 Du nouveau dans l’enseignement spécialisé …………………………………………117 Témoignage de Bernard Cottin …………………………………………………….…..117 Témoignage de Mireille Agresti-Villard ………………………………………….…….123 Création d’IVT par Victor Abbou ………………………………………………….……126 Témoignage de Marie-Thérèse L’Huillier …………………………………….……….128 Accélération des initiatives en France …………………………………………………130 Lettre ouverte aux parents qui ont des enfants sourds par Danièle Bouvet .….… 132 Mon itinéraire d’orthophoniste auprès des enfants sourds par Danièle Bouvet … 136 Remerciements à … …………………………………………………………………... 140 Offrir aux enfants sourds le bilinguisme, langue vocale et langue des signes. un luxe ou nécessité par Danièle Bouvet …………………………………………….. 141 De 1880 à 1980… Enfin, le premier enseignant sourd ……………...……………… 150 Congrès de Dourdan ……………………………………………………………………. 151

Troisième partie : Emergence du bilinguisme en France ……………………………………...……… 153 Un soir d’automne… ……………………………………………………………………. 155 Le conseil fondateur ……………………………………………………………..……….157 Souvenir de Françoise Chastel …………………………………..……………...……. 158 Les symposiums internationaux de Bristol, 1981 ……………………..……..……… 162 Témoignage de Christian Mas ……………………………………………………….... 162 Les premiers bilans des activités de 2LPE ………………………………………..…. 163 2LPE la formation des enseignants sourds par Christian Deck ……………..…….. 169 Message du président de 2LPE ……………………………………………………….. 179 Une lettre de Françoise Dolto …………………………………………………….……..180 er 1 congrès national sur le bilinguisme ………………………………………..……… 182 Stage Parents « ETE 80 » ……………………………………………………….….…. 183 Lettre à Jacques Barrot, ministre de la santé …………………………………...…… 187 Témoignage de Renée Bertrand …………………………………………………….... 189 Le deuxième stage Parents « ETE 81 » dans le Vercors ……………………...…… 192 Témoignage de Ginette Vivet ………………………………………………………….. 194 Témoignage d’Hervé Sublard, jeune Sourd de Saumur ………………………….… 196 Le tour de France de 2LPE ………………………………………………………….…. 201 Cap sur le centre Ouest ………………………………………………………….…….. 202 L’interprète ……………………………………………………………………………….. 203 Vers la professionnalisation du métier d’interprète ………………………………….. 204 A l’ombre de mon arbre, poème de Fanny Druilhe ………………………..………… 206 Vivre ensemble ………………………………………………………………………….. 207 Documents : Photos, manuscrits ……………………………………………..……… 209 Remerciements à … ..………………………………………………………………..… 226 Les premières initiatives bilingues de 2LPE par Christian Deck …………………… 231 Témoignage de Renée Bertrand ………………………………………………………. 233 Témoignage de Rachid Mimoun ……………………………………………….……… 236 Témoignage de Myriam Delarbre ………………………………………………...…… 238

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2 Langues Pour une Education (2LPE CO) …………………………………….…… 241 Visite du service d’Education Bilingue …………………………………………...…… 242 Entretien avec Jean-François Sicot ………………………………………..…………. 244 Témoignage de Catherine et Philippe Texier …………………………………..……. 245 Parcours de Michel Lamothe ………………………………………………….……….. 248 2LPE côte basque par Catherine Ripert ……………………………………………… 252 Témoignage de Véronique Roussel …………………………………………….…….. 253 Témoignage de Patrice Dalle 2LPE Toulouse ………………………………….……. 255 Témoignage d’Audrey Sangla ……………………………………………………...…. 264 Témoignage de Philippe L’Huillier …………………………………………………….. 268 Témoignage de Moëz Beddaï ………………………………………………….……… 270 Et, Aujourd’hui par Christian Deck …………………………………………………….. 274 Autres expériences bilingues ………………………………………………………….. 277 Témoignage de Daniel Abbou ……………………………………………….………… 278 Eveil en soi par Sandrine Herman ……………………………………...……………. 280 Témoignage de Marylène Charrière ……………………………………………..…… 284 Nécessité d’une Education…. par Lydie Bègue …………………………...………… 292 Témoignage de Bernard Déat …………………………………………………………. 296 Ma découverte de langue des signes par André Morin …………………..………… 298

Quatrième partie : Quelles évolutions depuis 1971… ………………………….……………………… 301 Situation sociale, culturelle et professionnelle des sourds avant et après 1975 …. 304 La langue de signes et le bilinguisme ……………………………………………..….. 308 Refleurissement culturel des sourds en France ………………………………….….. 310 Création des unités d’accueil et de soins ………………………………..…………… 313 Visite de l’unité régionale d’accueil et de soins à Rennes… …………………….…. 315 Témoignage de Dr Isabelle Ridoux …………………………………………………… 315 La fonction de Morgane Robert……………..…………………………………………. 317 Formation d’aide soignante à Dinan ………………………………………..………… 318 Les psychologues sourdes …………………………………………………………….. 320 Education et formation ………………………………………………………………….. 322 Reconnaissance d’un sourd à IVT …………………………………………………..… 324 Parallèlement, quelles évolutions pour le XXI ème siècle ? …..….……….………. 329

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Préface de Christian Cuxac Professeur de sciences du langage Université Paris 8 De tous temps, les enfants nés sourds ont essayé de communiquer avec leur entourage entendant au moyen de gestes dont ils étaient euxmêmes les créateurs. Toutefois pendant des siècles, à part quelques essais sporadiques de faire parler les sourds des familles fortunées et de leur apprendre à lire sur les lèvres, aucune tentative spécifique d’éducation des enfants sourds n’avait été tentée dans le monde. Ce n’est qu’en 1760, en France, après avoir vu deux jeunes filles sourdes, sœurs jumelles, communiquer gestuellement entre elles qu’un homme de bien, l’abbé de l’Epée, aura l’idée géniale de regrouper institutionnellement des enfants sourds dans un même lieu éducatif. De ce regroupement émergera une langue visuelle gestuelle au départ faite du mélange des signes spécifiques inventés par chacun des enfants. L’institutionnalisation a pour conséquence l’accélération du processus d’émergence et, quelques années plus tard, c’est une véritable langue qui est pratiquée au sein de l’institution par les jeunes pensionnaires. Cette langue de socialisation se transmet de génération en génération en ne cessant de s’enrichir grâce à sa promotion en tant que langue d’accès à l’ensemble des savoirs scolaires et langue permettant de traduire les textes écrits en français. L’idée de l’abbé est tellement séduisante et simple à mettre en œuvre que, très vite, ce modèle éducatif se répandra dans l’ensemble des grandes villes de la France puis s’exportera dans les métropoles européennes et mondiales. Par ailleurs, les sourds adultes, jusque-là socialement marginalisés, constituent alors, une fois sortis des institutions, une véritable communauté linguistique et culturelle de plusieurs dizaines de milliers d’individus. Ils peuvent en outre participer activement à l’éducation des jeunes sourds en tant que surveillants, répétiteurs, enseignants, voire chefs d’établissements, et exercer, par là même, des métiers intellectuels. Mais en 1880, suite au déroulement, dans la ville de Milan, d’un congrès international préconisant l’interdiction de la langue des signes 9

dans les établissements scolaires sous couvert de normaliser les enfants sourds, les organismes chargés de l’éducation des sourds en France (il s’agit à l’époque des ministères de l’Intérieur et de l’Instruction Publique) mettront fin avec une grande brutalité à ce qui constituait une formidable avancée éducative et sociale initiée au siècle des Lumières. Une telle décision, cruelle en ce qu’elle prive une communauté linguistique de la pratique de sa propre langue, se révèle aussi, à l’examen, profondément stupide : en effet une politique éducative des enfants sourds qui vise prioritairement l’usage de la parole (démutisation et lecture labiale) est en quelque sorte incompatible avec le regroupement des enfants dans un même lieu éducatif. Et quoi de plus absurde que de forcer des enfants ou adolescents sourds quand ils s’adressent l’un à l’autre que de leur interdire leur moyen de communication naturel pour les forcer à se parler oralement alors qu’ils n’entendent pas. Ce credo éducatif porte un nom : l’oralisme. L’oralisme règnera sans partage pendant plus d’une centaine d’années en France, avec plus ou moins de rigueur : certains établissements maintiendront impérativement l’interdiction de signer dans tous les lieux de vie, d’autres la limiteront à ce qui touche à la scolarité, c'està-dire la salle de classe. Quelques données chiffrées recueillies à la fin des années 1970 illustrent les effets dramatiques de l’interdiction de la langue des signes en milieu scolaire. - moins de dix adolescents sourds obtenaient alors le bac chaque année alors qu’à taux de réussite équivalent avec la population entendante on aurait été en droit d’en attendre 200 ; - sur tout le territoire, les jeunes sourds n’avaient le choix qu’entre une quinzaine de métiers manuels et, pour les rares titulaires du bac l’accès aux études supérieures était fermé ; - l’illettrisme affectait 80% de la population sourde (donnée extraite du rapport Gillot auprès du Premier Ministre, en 1998) ; - les sourds adultes étaient dans l’impossibilité d’exercer des métiers intellectuels. En 1975, le congrès mondial des sourds, tenu cette année-là à Washington, permettait aux sourds français de rencontrer in situ leurs homologues américains et de constater que dans le seul pays au monde à ne pas avoir interdit la langue des signes dans les écoles, la situation des sourds adultes n’avait rien de comparable avec la misère sociale et culturelle qui était leur lot dans l’hexagone. De là à ce qu’une relation de cause à effet entre présence de la langue des signes 10

à l’école et participation future à la vie sociale soit faite, il n’y avait qu’un pas. Si, à partir de cette date de nombreux sourds français se sont alors mobilisés pour défendre en même temps que leur droits citoyens la promotion de la langue des signes, peu d’entre eux, en revanche, ont estimé que ce combat impliquait en dernière instance une refonte du système éducatif, marquée par un retour de la langue des signes dans les salles de classe et le droit pour les enfants sourds à une éducation bilingue. André Minguy, l’auteur de ce livre, est l’un d’eux. Estimant qu’un combat solitaire n’était plus de mise, André eut l’idée de regrouper en association toutes les bonnes volontés désireuses de rendre à la langue des signes dans le cadre d’une éducation bilingue, la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter dans le système scolaire. L’association Deux Langues pour une Education était née. Fort heureusement, le mouvement en faveur d’une éducation bilingue commençait à disposer d’un accompagnement scientifique favorable : la sociologie et l’anthropologie décrivaient la population sourde en tant que communauté linguistique et culturelle alors que de son côté, la linguistique venait d’apporter la démonstration que les langues des signes constituaient bien un ensemble de langues à part entière. Parallèlement à cela des travaux historiques commençaient à rendre justice aux expériences éducatives bilingues délibérément occultées à la suite du congrès de Milan. Et ce patient travail de reconstruction historique restituait peu à peu la richesse d’une pédagogie censurée. Pour l’association Deux Langues pour une Éducation, cette mobilisation des sciences humaines constitua une aide non négligeable car, du côté des pouvoirs publics, les ministères chargés de l’éducation des sourds se montraient peu enclins à faire bouger les choses. Pour le ministère de la Santé -puis par la suite des Affaires Sociales-, ayant la tutelle de la plupart des établissements spécialisés, accepter le retour de la langue des signes dans les salles de classe revenait à endosser une responsabilité écrasante dans ce qu’il convient bien d’appeler une institutionnalisation de l’échec. Quant au ministère de l’Education Nationale, sensible aux discours d’associations parentales militant pour l’intégration des enfants sourds en milieu entendant, il ne pouvait qu’être très réservé à l’idée d’une éducation bilingue. De plus, si l’on ajoute à cela que les responsables de la Confédération Nationale des Sourds de France, à l’époque concernée, estimaient que l’éducation des jeunes sourds était le domaine réservé des seuls entendants, on comprend aisément que la réintégration de la langue des signes dans les établissements scolaires ne fut pas et n’est toujours pas une mince affaire. 11

« Le réveil sourd en France » retrace l’histoire d’une inébranlable ténacité pour reconquérir une dignité bafouée, en dépit des frustrations et parfois des vexations subies face à la volonté des institutions de maintenir coûte que coûte un statu quo, l’histoire de trente ans de luttes incessantes, au quotidien, pour qu’une option éducative puisse (re)voir le jour, pour que des textes officiels reconnaissent l’importance de la langue des signes dans le développement cognitif et linguistique de l’enfant sourd, son rôle socialisateur ainsi que le rôle pédagogique capital des sourds adultes. Enfin, en 2002, Jack Lang, alors ministre de l’Education Nationale, utilisait le terme bien venu de « réparation » pour la dette que la société devait à la population sourde. Mais sait-on qu’à présent, en France, une loi interdit toujours aux personnes sourdes de suivre la formation IUFM pour devenir professeurs des écoles, signe que le combat est loin d’être terminé ? Trente ans de luttes dans une vie humaine, c’est long, très long lorsqu’on fait le parallèle avec le temps si court (quelques mois) qu’il aura fallu à l’État pour détruire l’éducation bilingue des enfants sourds mise en place par l’abbé de l’Epée. Le livre d’André Minguy nous fait aussi découvrir l’histoire de la relation passionnée des sourds envers leur langue, la langue de leur identité, de leur dignité, la langue qui les libère. André Minguy fait bien ressortir, en effet, que des rôles sociaux autrefois inenvisageables pour les personnes sourdes-éducateurs, enseignants, acteurs et metteurs en scène de théâtre, guides dans les musées nationaux se sont construits autour et à partir de la langue des signes. Ce livre est enfin l’histoire exaltante d’une de ces « révolutions 1 minuscules » qui contribuent à éclairer le regard du plus grand nombre, la vie et les pratiques de certains et qui, additionnées les unes aux autres et sans les conséquences funestes des révolutions totalitaires, parviennent à changer positivement le monde.

La revue Autrement leur a consacré l’un de ses numéros. L’article qui traite des sourds et de la langue des signes est de Bernard Mottez.

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Remerciements Comment oublier Christian Deck, mon frère d’armes et mon compagnon de route pour la revalorisation du bilinguisme des personnes sourdes en France. Il a bien voulu laisser dans mon œuvre les expériences enrichissantes de son combat et de sa vie militante. C’est grâce à lui que j’ai donné un nouveau souffle à ma vie. Je lui en suis très reconnaissant. Je remercie Christian Cuxac, Professeur de sciences du langage de l’université Paris 8, d’avoir bien voulu se charger de la préface de mon ouvrage. Il a été le grand témoin ainsi que le chercheur le plus en vue de la mouvance du réveil sourd français, et des recherches sur la langue des signes française. Je n’oublie pas Marie-Anne Sallandre, maître de conférences en sciences du langage à Paris 8. Elle m’a encouragé à prendre la plume pour écrire cette partie de l’histoire des sourds. Je remercie les trois précurseurs du mouvement bilingue, Christian Deck, Geneviève Décondé et Cécile Minguy, de la confiance qu’ils m’ont accordée pour l’écriture de cet ouvrage. Je tiens aussi à remercier les auteurs de témoignages, sourds et entendants, pour leurs vécus et leurs expériences, sur le bilinguisme et la langue des signes. Afin de prouver et authentifier cette partie historique, j’ai voulu préserver l’intégralité de leurs écrits. Quant aux témoignages en langue des signes émis par des sourds, je les ai transcrits par écrit. Je les remercie pour leurs récits vivants de leurs expériences personnelles, associatives et professionnelles. J’adresse aussi de tout cœur mes remerciements à toutes les personnes sourdes et entendantes que j’ai côtoyées tout au long de mon parcours. Elles ont accepté que je les cite dans mon livre. Sans elles, le combat pour la reconnaissance sourde n’aurait jamais eu lieu. Ma pensée va également vers d’autres sourds et entendants dont les noms ne figurent pas dans mon ouvrage. Il m’est impossible de tous les citer. Je sais très bien que chacun, dans son parcours personnel ou collectif, a contribué, en consacrant de son temps et de son énergie, à la reconnaissance de la langue sourde dans une société en pleine évolution. Je témoigne de ma reconnaissance à Marion Faucillon pour la direction, le suivi et la correction de mon travail. Les conseils et les explications qu’elle m’a prodigués en langue des signes m’ont été

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très précieux. J’admire sa patience et sa persévérance, et le temps qu’elle a bien voulu m’accorder pour ce long travail. Mes remerciements vont également à Marie Perini et André Morin pour les corrections ponctuelles qu’ils ont effectuées du temps où je me trouvais à l’île de la Réunion. Conformément à l’esprit bilingue qui m’anime, j’ai confié, d’une part aux sourds : Noémie Churlet, Véronique Roussel et Christian Deck, et d’autre part aux entendants : Geneviève Ellien, Christian Mas et Jacques Bossard, l’approfondissement de la lecture de mon ouvrage. Je les remercie profondément, sincèrement de la persévérance et la pertinence des observations dont ils m’ont fait part. Ma gratitude va également à Geneviève Ellien et à Jacques Bossard pour la dernière lecture de mon travail et les précisions qu’ils ont pu m’apporter concernant l’usage de la langue française. Merci à Andrea Benvenuto, Brigitte Garcia, Cécile Guyomarc’h, Ivani Fusellier-Souza, Michel Lamothe, Véronique Roussel et Victor Abbou pour les informations et les documents précieux qu’ils ont bien voulu me communiquer pour les remerciements en l’honneur des pionniers du réveil sourd en France. Je remercie Alexis Karacostas pour les documents qu’il a bien voulu me communiquer concernant les unités d’accueil et de soins en langue des signes. Les photos groupées, à l’intérieur du livre, sont en grande partie l’œuvre de Daniel Davory, un photographe sourd, passionné de noir et blanc. Présent au stage Parents à Saint-Laurent-en-Royans en 1981, il fit des clichés à son gré, les développa et a bien voulu me les communiquer pour les besoins du livre. Je lui en suis reconnaissant, de même pour les photos de la famille Garguier, de Patrick Gache, de Michel Lamothe et de l’IME la Providence. Je remercie Pierre-Yves Bagur, sourd, d’avoir réalisé la maquette de couverture de mon livre. La photo, qui y est présentée, représentant un groupe théâtral sourd de la compagnie des DEUX MAINS de Rennes, a été réalisée par lui. Celle de mon portrait sur la quatrième couverture a été prise par Robert Algoud de SainteEulalie-en-Royans, Drôme. Pour terminer, Je remercie l’éditeur d’avoir bien voulu accepter l’édition et la publication de mon ouvrage.

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Introduction

Mars 2005, la proposition d’écrire ce livre m’a été faite au cours d’un stage de linguistique à l’intention du personnel pédagogique du Centre de la Ressource à Sainte-Marie de la Réunion (Île de la Réunion). Lorsque Marie-Anne Sallandre et Ivani Fusellier, Maîtres de conférences en sciences du langage à Paris 8, parlaient du réveil des sourds en France à partir des années soixante-dix, elles citaient Poitiers et Toulouse comme points de 2 départ du lancement de 2LPE et du bilinguisme. Etant moi-même instigateur de ce mouvement avec deux de mes amis et mon épouse Cécile, j’avais fait savoir, sans être prétentieux, que l’idée de créer un mouvement associatif bilingue avait germé en ma demeure, à SaintLaurent-en-Royans, un soir d’automne 1979. C’est alors que MarieAnne me suggéra d’en faire un livre. Janvier 2006. Après une longue période de réflexion et d’hésitation, je me mis à écrire. J’aime écrire, surtout des lettres ou des rapports ayant trait à mes activités professionnelles. C’est un bel exercice mental et intellectuel, mais de là à rédiger un livre ; cette idée me laissa perplexe durant un bon moment. Finalement, j’ai décidé de relever le défi d’écrire. Je ne sais pas trop ce que cela donnera, j’écrirai de mon mieux avec mes mots, ma pensée et mon cœur. Cher lecteur, comme vous pouvez le constater, le style de mes écrits est la prose qui est et sera toujours ma force, et qui contient peut-être quelques expressions « typiques » d’un Sourd… A la demande de certains de mes amis réunionnais et métropolitains qui me connaissent, j’ai ajouté, dans la première partie de cet ouvrage, mon parcours en tant que personne sourde, sur le plan communication en famille, à l’école, en milieu social et professionnel. Les difficultés et les obstacles en communication orale m’avaient permis de prendre conscience qu’il existe une autre alternative : l’expression visuelle gestuelle. C’est pour cette raison que j’ai évoqué le début de mon parcours jusqu'à la naissance du mouvement associatif, et c’est ce qui m’a poussé à militer pour le bilinguisme : Langue des Signes Française et langue française, une nouvelle philosophie de vie et de communication qui reste et restera ancrée dans mon esprit.

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2 Langues Pour une Education.

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Avant de me mettre à l’ouvrage, et afin d’être honnête avec moi-même, j’exposai mon projet aux trois précurseurs du mouvement bilingue : Christian Deck, Geneviève Decondé et Cécile Minguy. Tous les trois m’encouragèrent à le poursuivre. Christian m’a fourni une pile de documents concernant les actions de l’association 2LPE à propos de laquelle je rappelai la genèse du mouvement associatif. Afin de prouver et authentifier mes écrits concernant l’action de la dite association, il m’a semblé essentiel d’insérer les témoignages des acteurs qui avaient contribué, en donnant de leur temps et de leur énergie, au développement de cette aventure bilingue, surtout les premiers acteurs régionaux et locaux : Les sourds, les parents d’enfants sourds, les professionnels travaillant auprès des enfants sourds, et les jeunes du circuit bilingue. Je les ai contactés par mail et j’ai reçu des réponses positives. Ce livre est un aperçu historique, une succession de faits mémorables qui se sont déroulés depuis 1970 jusqu'à nos jours, dans le cadre de mon parcours. Pour moi, ce sont les hommes et les femmes, en l’occurrence les sourds, les familles d’enfants sourds et les entendants, qui font l’histoire. Je ne fais que témoigner de mon vivant de ce qui s’est passé avant et après 1975. La création du mouvement bilingue résulte d’une prise de conscience en faveur de la langue des signes à partir de 1970, et plus précisément depuis 1975, juste après le fameux congrès mondial des sourds de Washington DC. Vous verrez, dans la deuxième partie de l’ouvrage, (les prémices du réveil sourd français), les moments historiques de la mouvance sourde en France. Vous constaterez également, à travers les pérégrinations de mon parcours, l’effervescence de ces moments historiques, l’évolution des mentalités, les tendances socioprofessionnelles et culturelles des sourds, la renaissance du bilinguisme, l’interprétariat, etc. Et , pour terminer, je présente une étude comparative des tendances relatives à la situation des sourds avant et après 1975. En résumé, mon ouvrage comprend quatre parties constituées comme suit : 1. Mon parcours en tant que personne sourde : communication en famille, découverte de l’univers visuel gestuel et le bilinguisme. 2. Les prémices du réveil sourd français. 3. Deux Langues Pour une Education (2LPE) , ses objectifs, ses actions et les témoignages des protagonistes. 4. Etude comparative des tendances relatives à la situation des sourds avant et après 1975.

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Vous trouverez, dans cet ouvrage, des dessins humoristiques 3 réalisés par Paul Jouison lors de son séjour à Gallaudet College, Washington DC, USA, en juillet 1978. 4 Dans le cadre de ses fonctions d’éducateur chef au CESDA de la rue de Marseille à Bordeaux, Paul Jouison avait, dès le début des années soixante-dix, manifesté de l’intérêt pour la langue des signes émise par des sourds. Et, à partir de 1978, s’inspirant des découvertes du linguiste américain, William Stokoë, sur les paramètres de l’Américan Sign Language (ASL), qu’il a très vite remise en cause, il effectua des recherches linguistiques à partir de corpus vidéo de discours spontanés en LSF, et démontra notamment que le sens en langue des signes ne provenait pas seulement des mains, mais du corps tout entier du locuteur signeur, et en particulier de son regard, des mouvements de son corps et de ses expressions faciales. Afin de porter à la connaissance du public les recherches de ce chercheur précocement décédé, Brigitte Garcia, Maître de conférences à l’université de Paris 8, a fait état de ses travaux dans 5 l’ouvrage Ecrits sur la Langue des Signes Française , puis dans sa 6 thèse soutenue à l’université de Paris 5 (2000) . Le contenu de mon livre comporte deux typographies : l’une en forme Arial pour mes commentaires, et l’autre en Times New Roman pour les témoignages. Des documents manuscrits et tapuscrits, précieusement conservés, ont été sélectionnés et incorporés dans cet ouvrage.

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Entendant , 1948 – 1991. Centre d’Education Spécialisé pour Déficients Auditifs. Collection Sémantiques, éditions l’Harmattan, 1995.

Contribution à l’étude historique et épistémologique des recherches sur la langue des signes Française (LSF). Les travaux de Paul Jouison, 2000, Thèse de Doctorat, université Paris 5 Sorbonne.

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Paul Jouison, stage Gallaudet, été 78.

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Première partie : Mon parcours

Paul Jouison, stage Gallaudet, été 78.

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Paul Jouison, stage Gallaudet, été 78.

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Bretagne… 1949… Au coeur de la Bretagne profonde où j’ai passé les premières années de ma vie dans l’exploitation agricole familiale, je ne me souviens pas d’avoir entendu un bruit ou un son. Selon ma mère, je ne parlais pas. Mes parents, devant mes comportements « étranges » qui me rendaient différent des autres enfants, demeuraient perplexes. Comme tous les enfants, j’allais à l’école du village à pied avec mon frère et ma sœur. J’en garde un très mauvais souvenir. Je ne savais ni lire ni écrire. La communication ne passait pas avec mes camarades d’école, même pas avec ma sœur et mon frère. Je n’entendais ni ne comprenais rien aux paroles du maître d’école. Ce dernier n’hésitait pas à user de corrections parfois dures à mon encontre si je ne répondais pas à ses questions. L’attitude de ce maître m’obligeait très souvent à quitter furtivement la classe par la porte et à me cacher où que ce fût en dehors de l’école. Il m’arriva aussi de fuir la salle de projection où l’on passait des films humoristiques comme ceux de Charlot ou Laurel et Hardy. Finalement, vu les difficultés que j’ai affrontées et les problèmes que je provoquais dans l’entourage scolaire, on me retira de cette école et je restai à la ferme de mes parents. Un jour, ma mère m’emmena loin, très loin, en voiture à cheval, puis en autocar, chez un homme à la blouse blanche, sans doute un ORL qui portait une lampe frontale. Ce spécialiste procéda à l’examen de mes oreilles et diagnostiqua une surdité profonde. Ma mère et ma famille comprirent enfin, à l’annonce du diagnostic, la raison de mes étranges comportements. Moi-même, j’ignorais complètement que j’étais « sourd » de naissance.

Découverte de l’univers visuel gestuel 1957, J’avais 7 ans. On venait de découvrir ma surdité. Ma mère m’accompagnait pour la première fois à l’institution départementale des jeunes sourds de Saint-Brieuc. Je me souviens seulement d’avoir vu des garçons qui portaient tous une blouse grise. Ils jouaient et s’amusaient dans la cour en faisant des signes. Ils avaient l’air heureux d’être ensemble. Pendant que je les regardais curieusement, ma mère s’éclipsa. Je me trouvais seul avec les blouses grises. Je ne peux pas vous dire comment j’arrivai à communiquer avec mes nouveaux camarades ni comment j’appris le « langage gestuel », terme employé à l’époque. Cela commençait tout naturellement par les signes particuliers des jeunes de la classe où je me trouvais. J’apprenais progressivement des codes gestuels désignant les personnes et les choses, je les prenais comme ils

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venaient et les mémorisais avidement comme tout enfant de cet âgelà. La communication en famille J’étais le seul sourd et dernier d’une fratrie de six enfants. Personne dans ma famille ne connaissait la langue des signes. Ma langue maternelle est donc la langue française orale. Je ne me rappelle pas à quel âge j’ai commencé à parler. Je me souviens que, tardivement, j’oralisais n’importe quoi, très souvent de façon incompréhensible pour mon entourage familial. On me faisait répéter continuellement un mot ou une phrase mal prononcée. De ce fait, j’ai rarement profité d’une véritable communication avec mon entourage familial. On me résumait en une ou deux phrases les longues discussions des grandes personnes. C’était frustrant et ennuyeux à la longue, surtout à la période de l’adolescence où je passais naïvement mon temps à regarder les parlants remuer les lèvres. Il m’était quasiment impossible de les suivre ni de comprendre les conversations collectives. Ces situations inconfortables m’incommodaient beaucoup. L’appareillage auditif ne m’aidait absolument en rien dans ces cas-là, sauf dans les rares situations de communication en tête-à-tête avec des personnes sachant comment s’y prendre avec un sourd. Or dans cette situation-là, ma mère me parlait beaucoup, je buvais ses paroles sans vraiment saisir le sens de ses propos, ce qui provoquait souvent, très souvent des quiproquos et des incompréhensions. Ma sœur servait souvent d’intermédiaire entre ma mère et moi et me communiquait ses paroles en style télégraphique du genre : « maman pas comprendre pourquoi toi pleurer… ». Tout en parlant, ma sœur indiquait souvent du doigt la personne ou bien les choses citées. Mon neveu Robert, fils de ma sœur aînée, était celui avec qui je communiquais le mieux. Je pense qu’il avait compris instinctivement qu’il me fallait d’autres moyens pour que je puisse comprendre ses paroles. Il avait puisé au fond de sa conscience des signes qui m’aidaient à voir et à comprendre ce qu’il voulait me dire. Il parlait oralement mais le fait qu’il y associait des éléments visuels ou gestuels faisaient naître pour moi des étincelles lumineuses dans le flot de l’oralisme. Il avait peut-être observé mon comportement communicationnel et s’était adapté à mon cas. Or, l’absence de communication réelle et harmonieuse avec ma famille et le monde du hameau perdu au fin fond de la Bretagne profonde m’avait poussé à explorer les coins et recoins du paysage breton aux alentours de la maison familiale. J’y puisais mon bonheur, j’aimais m’aventurer à travers les bocages, « immenses » pour un petit garçon. A chaque fois que je conduisais les vaches dans un

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pâturage, au retour j’empruntais un chemin différent de la veille juste pour contempler un décor nouveau et explorer quelque chose de vivant. Je longeais et enjambais souvent, très souvent, le ruisseau au parcours accidenté et aux multiples cascades minuscules, de toute beauté. Il m’arriva d’apercevoir la fuite vertigineuse des poissons à mon passage. Je croisais parfois quelques pêcheurs à la ligne mais j’ignorais comment ils taquinaient les poissons. Un jour, mon beau-frère qui était un passionné de pêche à la truite, vint en vacances chez mes parents en Bretagne. Il m’expliqua oralement la technique de montage de la ligne tout en complétant et exagérant volontairement par les signes qu’un entendant peut faire. Son doigt montrant le montage de l’hameçon. Il dressait son pouce en signe de satisfaction. Pour dire « non », il pointait son doigt dressé vers le haut en mouvement alternatif avec une expression négative du visage, et pour exprimer le doute il faisait osciller sa main plate, paume vers le bas. Une fois le montage terminé et pour me faire plaisir, il mima avec les deux mains repliées et dont les pouces restaient tendus sur le dessus, l’une tenant la canne à pêche et l’autre le fil, en situation imaginaire, comment il taquinerait la truite le lendemain : avec la même configuration des deux mains, il lançait la ligne, la laissait couler au gré du courant, puis soudain, par une pression légère se répétant, il sortit la ligne de l’eau. Sa main tendue à plat représentait le poisson frétillant qu’il rêvait de prendre et, d’un geste, il m’en indiquait la taille. Le déclenchement de cette émission visuelle gestuelle m’avait enchanté. Ses gestes étaient intelligibles. Je comprenais très bien ce qu’il voulait me dire. Ce qu’il m’avait expliqué en mimes avait imprégné mon esprit. Avant de le voir à l’action, je voyais déjà dans ma tête comment il allait procéder. Le lendemain, j’étais ravi de le suivre durant son parcours de pêche. Il attrapait des poissons exactement de la manière qu’il avait mimée. S’il avait donné toutes ces explications seulement de manière orale, je n’aurais sûrement pas compris, sauf peut-être après l’action. Mais le fait de savoir à l’avance ce qu’il allait faire m’avait donné confiance. Sans cela je ne sais pas si j’aurais pris autant de plaisir à participer à cette partie de pêche. Cela dit, les indices visuels émis par mon beau frère se révélèrent insuffisants pour avoir avec lui la communication harmonieuse que j’étais en droit d’attendre. Ces parties de pêche furent pour moi des moments fabuleux de ma vie d’enfant et d’adolescent, une évasion et une sorte de communion avec la nature aux mille secrets : je sondais à peu près tel ou tel endroit où je pourrais attraper des fayots, sortes de truites sauvages aux taches rouges. Durant mon adolescence, vers l’âge de 15 ou 16 ans, bien que je portasse comme tous mes camarades d’école une prothèse auditive, ma famille constatait avec amertume mon peu de partici-

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pation aux grandes discussions de la famille. Elle souhaitait pour moi une opération qui me permettrait d’entendre et de suivre les débats familiaux. Ma sœur, qui se positionnait souvent comme intermédiaire entre ma famille et moi, se chargea de m’en informer un matin de printemps sur les marches de l’entrée de la maison qui donnait sur le jardin. Elle me parla oralement avec le style télégraphique dont elle était coutumière : « famille heureuse toi opérer toi entendre et parler avec la famille. Nous tristes toi ne pas entendre. ». Je répondis oralement, à ma façon, que je n’avais pas du tout envie de me faire opérer. Je préférais rester tel que j’étais. Et en guise d’arguments, je lui fis comprendre comment j’entrevoyais mon avenir : « J’ai vu des sourds adultes travailler comme tout le monde, conduire une voiture, se marier et avoir des enfants. Ils font du sport entre eux et certains même avec les entendants. Ils vivent heureux et se contentent de leur sort. Ils se voient souvent pour bavarder et échanger sur des sujets divers. J’ai compris que je serai comme eux. » Dorénavant, ma famille n’insista plus et me laissa vivre à ma guise. En pleine période d’adolescence, j’invitai, avec l’approbation de mes parents, un sourd pour passer la journée avec moi afin de pouvoir communiquer et briser l’isolement. Mes parents habitaient en rase campagne loin des fréquentations citadines. François, le sourd en question, habitait à 40 km de chez mes parents. Il vint ce jour-là en vélo. A vrai dire, je ne cherchais pas à faire comprendre à mes parents, surtout à ma mère, comment je communiquais avec un sourd. François et moi, nous discutions en langue des signes, de la vie à la maison, ou à l’école des sourds de Saint-Brieuc, et de notre passion pour le football. Les anecdotes humoristiques de François, mimées, provoquaient souvent en moi des fous-rires. Nous abordions également, le visage grave, certains points litigieux. J’oubliais tout de la présence humaine autour de moi. Ma mère était là, discrète, à m’observer longuement. Elle se mit à rire de plus belle en me voyant faire des expressions gestuelles et faciales et finit par me demander de quoi nous parlions. Sa réaction, que j’étais loin de prévoir, m’avait agréablement surpris. Ma mère me fit savoir qu’elle entendait des éclats de rire, mais ne comprenait pas ce que nous nous disions, mon copain et moi. Je réalisai alors que nous communiquions en silence. Je résumai à ma façon en condensant les mots, ce qu’on venait de dire. Ma mère me confia peu après qu’elle m’avait trouvé rayonnant et bavard, bien plus qu’elle ne l’avait imaginé jusqu’alors. Plus tard, juste avant que je n’entre dans la vie active, ma mère, voyant que j’étais heureux dans l’univers visuel gestuel où je pouvais m’épanouir, m’encouragea à tenter ma vie ailleurs. Elle ne voyait pas mon avenir dans l’exploitation agricole familiale où j’aurais des difficultés à tirer parti de mes potentialités communicationnelles, surtout vocales.

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La communication à l’école : L’usage de la langue des signes était interdit dans les classes, celui de l’oralisme était de rigueur. Avec l’aide des appareils acoustiques reliés aux pupitres, on apprenait à lire et à réciter par cœur les sujets qu’on nous proposait. Il fallait obligatoirement restituer les paroles orales à l’enseignant sans vraiment en comprendre le contenu. Depuis la révélation de la communication visuelle gestuelle propre aux sourds, j’avais découvert aussi un univers à ma mesure, et j’appris beaucoup au contact de mes camarades d’école. Je ne les entendais pas parler avec la voix, mais je les voyais « parler » avec les mains, les expressions du visage, le jeu des regards, le mouvement des lèvres, et le corps. A ce contact, j’ai appris à construire mon langage et à m’affirmer. Je n’avais aucune idée sur la langue des signes. Cela s’était fait tout naturellement. Je prenais les codes visuels gestuels comme ils venaient. Comme tous mes camarades d’école, je combinais souvent deux façons pour m’exprimer : le français signé et la langue des signes naturelle. Les grands élèves étaient nos référents. Il n’y avait pas de cours de langue des signes française car elle était encore interdite. Les vrais lieux de vie où les élèves pouvaient rire, pleurer, aimer, détester, etc. étaient des espaces de vie hors des classes tels que les récréations, les promenades et parfois les réfectoires. Ces rassemblements étaient propices à l’éclosion des savoirs. Il suffisait qu’un jeune connaisse une chose apprise en classe ou ailleurs pour qu’il l’explique aux autres en signes, comme les villageois se réunissant au café du coin pour entendre d’un tiers les nouvelles du jour. En classe, les professeurs utilisaient exclusivement l’oral mais certains ajoutaient des apports gestuels pour permettre aux élèves de renforcer leur compréhension car ils voyaient bien que l’oral pur ne passait pas comme ils le souhaitaient. Ces aides visuelles gestuelles visaient surtout à apaiser dans l’esprit des jeunes les doutes qu’ils éprouvaient quant à leur compréhension du langage oral et écrit et des raisonnements qu’il contenait. Il ne s’agissait pas de la langue des signes mais des aides à la communication et à la compréhension. Mais, il s’avéra que ces pratiques linguistiques provenaient des élèves sourds et étaient exploitées par certains professeurs entendants… pour en faire usage dans leur pédagogie. A l’époque, des mesures sévères, voire cruelles, étaient employées pour empêcher les élèves de parler avec leurs mains, que ce fût en classe, en récréation ou au réfectoire. Quand un élève faisait 20 fautes d’orthographe, il recevait automatiquement sur les doigts ou sur les genoux 20 coups de baguette en bois ou en

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aluminium. D’autres se voyaient obligés de s’agenouiller sur une baguette de section carrée, les bras levés en l’air pendant un moment, sous le regard de leurs pairs. Etre mis au coin était très fréquent. Il arrivait aussi que l’on cognât la tête des élèves contre le mur ou sur la table en cas de bêtises ou de refus de manger un plat. On nous obligeait de temps en temps à croiser les bras sur la table à la fin des repas, pour éviter le déclenchement de la communication en signes ou même un regard oblique en direction d’un camarade ou de son voisin. Malheureusement ou heureusement, tout le personnel ne voyait pas ces pratiques inhumaines du même œil. Certains étaient pour, et d’autres étaient contre. La vie en institution se faisait intra-muros, où garçons et filles vivaient séparés. La grande chapelle se trouvait au milieu, entre les deux écoles, et était le seul endroit où garçons et filles étaient réunis, ce qui permettait aux garçons d’enfin voir les filles pendant les cérémonies religieuses. L’occasion était belle pour se lancer des regards amoureux, malgré le regard par contre foudroyant de certaines religieuses. Je me souviens très bien qu’en période d’apprentissage professionnel, un enseignant entendant, qui utilisait souvent la communication orale gestuelle, aidait beaucoup les élèves à comprendre les notions théoriques. Il employait l’alphabet manuel pour décrire les mots techniques difficiles à déchiffrer labialement. Cet usage de la dactylologie fut une révélation pour mes camarades et moi, nous l’apprenions et l’utilisions comme un jouet manuel, mais seulement dans le cadre de la classe et dans l’école. Toutefois, cela ne suffisait pas pour comprendre les notions techniques. Il manquait très souvent un grain de sel dans les explications pour favoriser ou faciliter l’apprentissage d’un savoir ou d’une connaissance. Cet élément manquant n’est autre que le langage gestuel et mimique, mais à l’époque, l’enseignant n’en savait rien. Pour la majeure partie des apprentissages scolaires, les élèves sourds étaient confrontés à une alternative : soit comprendre le professeur à l’oral, soit se faire expliquer en cachette en langage gestuel par un camarade, au risque d’être puni. Cette pratique clandestine procurait beaucoup d’assurance aux apprenants que nous étions pour la suite de ses apprentissages oraux et écrits. La correspondance entre l’écrit et le langage gestuel, au sens propre du terme, m’a été révélée plus tard. J’avais 15 ou 16 ans. J’étais en train d’apprendre un cours d’histoire par cœur. Je récitais sans en comprendre le contenu. J’avais beaucoup de mal à enchaîner oralement parce que le film des idées ne passait pas dans mon esprit. Un sourd plus âgé que moi s’est approché, a lu le cours

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que j’étais en train d’étudier et a fini par me demander si j’avais bien compris ce que cela signifiait. Je ne savais pas quoi répondre. A vrai dire, je n’en savais rien. Je récitais seulement par cœur. C’est alors qu’il m’expliqua gestuellement le contenu de la leçon. Je voyais un flot d’informations intelligibles envahir mon esprit. Je restais immobile. J’avais bien saisi ce que le signeur voulait me signifier. A partir de là, je me suis mis à établir une correspondance entre ce qui était écrit et ce que le sourd venait de me dire en signes. Je venais de découvrir là, grâce à cette méthode, le moyen de me perfectionner dans mes apprentissages scolaires et professionnels. Mais, à l’époque de l’interdiction de ce langage, il n’existait pas de méthodes de correspondance français/langue des signes me permettant d’avoir des repères linguistiques et ainsi assouvir mon besoin de connaissance. Il manquait des professionnels « bilingues » formés à cela qui m’auraient appris à me confier, parler, partager et échanger. Il ne me restait plus qu’à me référer aux grands élèves et aux anciens qui venaient à l’institution. Malheureusement, on était loin du compte par rapport aux pratiques linguistiques actuelles. Finalement on se débrouillait comme on pouvait à cette époque. Sans trop en avoir conscience, les avantages du « bilinguisme » me sont venus tout naturellement grâce à mon camarade sourd bon « bilingue ». Ensuite, j’en ai fait un usage quotidien à l’école, dans la vie active et aussi dans les milieux associatifs. Je me rendais compte que l’oral ne suffisait pas pour comprendre totalement. Le recours à la méthode visuelle gestuelle, en l’occurrence le langage gestuel, m’était toujours d’une grande utilité. Elle me permettait de comprendre les paroles d’un sourd, ou d’un entendant maîtrisant la communication gestuelle et, par conséquent, elle favorisait la compréhension des correspondances entre la langue des signes et le français oral ou écrit. A l’époque, hormis l’oral utilisé par certains jeunes malentendants, les deux modes de communication, le français signé et le langage gestuel étaient couramment utilisés dans la communauté sourde, malgré les interdits. Moi-même, j’en faisais usage. Les sourds les prenaient comme ils venaient, chaque émetteur les employait en fonction de ses capacités à émettre des messages et de celles du récepteur à les recevoir. Mais si une explication devait être apportée, le langage gestuel sous forme de paraphrase ou dans sa forme mimique prédominait. Ce qui comptait, avant tout, dans l’un ou l’autre mode de communication, c’étaient les signes porteurs de sens qui déclenchaient l’intelligibilité des messages. Cela se vérifiait dans les échanges langagiers attestant une bonne compréhension. Il ne

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semblait pas y avoir quelconque incompatibilité dans l’utilisation de ces deux modes de communication. Durant ma période d’apprentissage pré-professionnelle à partir de 1966, on me proposa seulement quatre possibilités de métiers au sein même de l’institution : l’ajustage, la menuiserie, le jardinage et la peinture en bâtiment. Aucun ne m’intéressait mais il fallait bien en choisir un. Après une période d’essai, l’ajustage ne me plaisait pas vraiment. La menuiserie ne me réussissait pas du tout, je cassais tout ce que j’entreprenais. Je ne savais plus lequel choisir. Les maîtres d’atelier utilisaient une communication quasiment orale, et à cause de cela il m’était très difficile, voire impossible, de suivre et comprendre les consignes techniques, même avec le port des prothèses auditives. Cela me décourageait. Un jour, l’heure de la retraite arriva pour le moniteur de menuiserie. Celui-ci fut remplacé par un autre venant de Metz. C’était un sourd trentenaire qui avait les qualifications requises dans cette branche professionnelle. Il parlait et il signait. Je le comprenais très bien. Je demandai à nouveau à suivre un stage de menuiserie, avec lui. Grand bien m’en avait pris ! Je prenais plaisir au toucher du bois et à la progression des tâches proposées par le moniteur sourd. A ma grande joie, j’arrivais à réaliser des choses et j’en étais fier. Les explications visuelles gestuelles du moniteur sourd sur les techniques du bois, sur l’assemblage et la procédure des tâches manuelles et mécaniques, avaient favorisé ma compréhension et mon apprentissage. Grâce à lui, je prenais enfin goût à ce métier du bois. A partir de là, je m’engageai à suivre la formation de menuisier de bâtiment pendant trois années, au terme desquelles j’obtins le certificat d’aptitude professionnelle de menuiserie du Bâtiment. J’avais demandé à progresser dans cette voie. On m’avait fait savoir qu’il n’était pas possible d’aller plus loin. Après les apprentissages manuels, je m’engageai avec un autre compagnon sourd comme ouvrier menuisier en entreprise de menuiserie. Après deux années de compagnonnage auprès d’un ouvrier hautement spécialisé, on me confia progressivement la responsabilité d’un chantier. Afin de bien comprendre les consignes de préparation et de pose sur un chantier, j’utilisais souvent avec mon chef de service la méthode écrite, car rien n’est jamais acquis par l’oral. Des quiproquos surgissaient assez souvent dans les conversations orales. A cause de ma surdité, il arriva assez souvent que des choses fussent dites oralement sans que j’y prêtasse attention. C’est pourquoi la communication écrite était pour moi une garantie de confiance entre l’entreprise et moi-même, surtout pour les informations importantes. Faire carrière dans le bâtiment ne me tentait pas du tout, je caressais l’espoir de devenir enseignant technique pour sourds. Le moniteur sourd qui m’avait enseigné la menuiserie était une référence

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pour moi. Le fait qu’il travaille dans l’enseignement était pour moi une révélation, je voyais là une possibilité d’accéder à un tel poste. Après sept années de carrière dans le bâtiment, je m’engageai dans l’enseignement professionnel dans un établissement pour Sourds. Identité et langue Comme je vous l’ai exposé auparavant, j’ai grandi dans une famille où ma langue maternelle était la langue orale, qui m’a été donnée d’emblée. J’étais souvent confronté, pour ainsi dire involontairement, à « des fins de non-recevoir », dans des situations communicationnelles qui n’étaient pas faites pour moi. C’est-à-dire que les membres de ma famille, les voisins et bien d’autres dans le milieu professionnel, social et sportif, conversaient entre eux, se trouvaient sur un circuit audio-phonatoire où tous les locuteurs oraux parlent, écoutent, rient, s’interpellent, etc. C’est tout à fait normal pour eux. Mais ce cercle-là m’était « interdit », il n’était pas fait pour moi qui n’entends pas. J’y rencontrais de très gros obstacles psychologiques. Je subissais, de ce fait, d’immenses frustrations, ce qui provoquait en moi des comportements colériques envers l’entourage entendant. Pourtant, comme j’y avais été conditionné par l’appareillage auditif, j’essayais de m’y intégrer et d’y avoir ma place. Cette situation astreignante m’obligeait très souvent à me comporter comme tout le monde. Ô combien de fois je tentai de m’imposer dans la sphère orale en intervenant ponctuellement sans raison apparente ! Très vite, je perdais désespérément le fil des discussions. Il m’était quasiment impossible de me situer dans une conversation orale pour intervenir juste à propos. Je fus noyé, voire coulé à pic dans le flot d’oral pur ou dans un monde « de parlants ». Les résumés des longues discussions me parvenaient en un mot ou quelques phrases du genre : « on discute du voisinage ou du travail », etc. On me rétorquait également que c’était difficile de me donner des explications voire de me comprendre. Je ne pouvais ni imaginer ni comprendre ou approfondir un sujet que discutaient les locuteurs oraux. J’ignorais complètement combien l’échange collectif permettait à tout individu de penser, réfléchir, analyser ou décider, je ne pouvais entendre les paroles douces, coléreuses, blessantes ou cruelles de tel ou tel locuteur entendant. Le plus dur pour moi était de suivre un enchaînement oral dans les chansons ou les poèmes. Je ne pouvais pas participer, bien que j’en eusse envie. Je me contentais de regarder les autres naïvement. Il m’arriva d‘avoir un fou rire en voyant un chanteur hilare faire des grimaces faciales « comiques » tout en chantant.

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Cette submersion orale m’entraînait très souvent dans l’isolement et m’obligea fréquemment à quitter le cercle sonore pour d’autres occupations. Je tuais mon temps en lisant les bandes dessinées que je prenais la précaution d’apporter, en m’occupant des enfants qui ne demandaient qu’à s’amuser, ou alors je me promenais ailleurs. Je compris tardivement, à l’approche de l’âge adulte, que le milieu tel que je l’ai décrit plus haut n’était pas conçu pour moi. Une certaine identité réunissait, rassemblait les gens d’un même monde parlant la même langue. Or dans ce monde entendant, le langage oral est un moyen de communication normal et vital. Je prenais conscience que le besoin langagier pour moi était et resterait toujours le circuit visuel gestuel, vecteur essentiel des savoirs et des connaissances. Tout ce que je réceptionnais passait par le visuel. L’oral pur me laissait sur ma faim. Les mains, le regard, les expressions du visage et le corps, le mouvement labial sont des éléments naturels de communication qui passent par le canal visuel gestuel pour que je puisse émettre et réceptionner les messages. C’est pourquoi je me sentais mieux avec mes semblables sourds, j’avais enfin trouvé ma place. Je pouvais « parler » en tant qu’individu et citoyen à part entière. Je fréquentais de manière assidue ce milieu où je puisais tous les savoirs. C’était une formidable école de vie, la vraie qui me nourrissait. C’était aussi le lieu de vie où la communication était bien vivante. Le langage gestuel ! Ce cercle visuel gestuel par excellence, m’avait permis d’être tel que je suis aujourd’hui. En tant que personne sourde, Je suis fier de la « parler ». Elle m’a permis d’alimenter mon savoir, d’émettre mes pensées, mes choix, mes réflexions, de réceptionner et partager les connaissances que j’ai apprises au contact des sourds et des entendants sachant signer. Au commencement de ma vie active, et en plus de mes activités professionnelles, je participais également à la vie associative des sourds de Saint-Brieuc. Je m’occupais de la gestion administrative du foyer des sourds. Des sourds briochins et des Côtes-Du-Nord (actuelles Côtes-d’Armor) y venaient le plus souvent les samedis et les dimanches pour se rencontrer, se divertir et surtout communiquer entre eux. Après un temps de coupure communautaire pour obligations personnelles ou professionnelles, des sourds aimaient se ressourcer dans cet espace de vie et de communication visuelle gestuelle. D’autres y venaient également pour fuir l’isolement qu’ils subissaient en famille. On organisait ponctuellement des repas et des activités en commun (belote, ping-pong, visites hors du foyer, etc.). En général, les sourds venaient écouter et échanger des informations sociales, sportives et politiques. Il y avait, parmi les habitués de ces lieux de vie, un ou deux sourds passionnés de sport,

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d’autres de politique, etc. On faisait souvent inopinément table ronde autour d’un locuteur signeur pour prendre connaissance des informations du jour ou de la semaine et échanger des points de vue. On parlait un peu de tout selon les événements du moment (élections présidentielles, catastrophe écologique (marée noire en Bretagne) etc. Moi-même étant jeune et ayant tout à apprendre, je m’instruisais beaucoup à leur contact. Je me souviens très bien qu’un sourd très bon lecteur du quotidien Ouest-France et féru de politique se mettait à la disposition des sourds pour parler, réfléchir et échanger des points de vue sur les événements de la semaine. Je me demande encore maintenant ce que je serais devenu sans eux et la communication visuelle gestuelle. Comme dans toute vie communautaire, il y avait des moments creux et aussi des moments forts, où les échanges et les transmissions de savoir sont toujours bénéfiques pour les sourds. On respectait beaucoup les anciens, on écoutait visuellement leurs paroles sur leur expérience de la vie, professionnelle et sociale, sans oublier les droits et les devoirs du citoyen. Il n’y avait pratiquement pas de réunions culturelles et sociales, mais seulement des petites réunions informelles et enrichissantes, sur le tas. Il n’y avait pas de pièces de théâtre mais très souvent certains sourds improvisaient des scènes de démonstrations mimiques, le plus souvent sous forme humoristique. Ce qui déclenchait des moments de fou rire jusqu’à en pleurer. Les sourds adoraient ce genre d’exercice. En plus des traits d’humour, on admirait chez certains locuteurs signeurs la beauté et l’enchaînement visuel gestuel d’une grande précision. Certains le font de façon spontanée, d’autres non, mais cela n’empêchait pas toute l’assemblée d’assister à ces séances visuelles gestuelles et de les comprendre. Au début des années soixante-dix, on ignorait totalement encore dans le département des Côtes-du-Nord et en Bretagne l’histoire des sourds. Pas de recherches ni d’échanges ni d’analyses linguistiques à propos des nouveaux signes. Pas un seul sourd n’en parlait. Grâce aux rencontres amicales et sportives, on découvrit l’existence des signes de Paris, Nantes, Orléans, etc. Tout en admirant la beauté venant de ces villes citées, beaucoup de sourds constataient la diversité des gestes d’une ville à l’autre. Par contre, la ressemblance des discours mimiques les réjouissait. Le banquet des sourds était un rassemblement annuel de la communauté sourde avec la présence de personnalités entendantes comme le Président du Conseil Général ou bien le maire de la ville de Saint-Brieuc. Il était organisé par l’Amicale des anciens élèves de l’Institution des Jeunes sourds de Saint-Brieuc. Beaucoup d’anciens élèves sourds y participaient, certains venaient de loin pour rencontrer leurs semblables de Bretagne, ils n’hésitaient pas à faire des kilomètres de route pour une journée de fête propice aux

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retrouvailles, aux nouvelles rencontres amicales et amoureuses. D’autres sourds ne fréquentant que rarement le foyer avaient pourtant réservé leur place longtemps à l’avance. On pouvait voir dans ces moments-là des visages souriants et illuminés. C’étaient surtout des moments d’entraide et d’échanges, mais pas de réflexion commune à propos de la langue des signes et des droits des sourds. En plus des activités sociales, j’en gérais aussi de sportives. Les sourds de Bretagne jouaient bien au football. Chaque joueur s’inscrivait dans un club du village où il habitait, certains se faisaient remarquer parmi les entendants dans leurs clubs respectifs. En regroupant des joueurs volontaires, une équipe sourde avait été formée à Saint-Brieuc sous le nom d’Association Silencieuse Briochine. Cela avait permis d’affronter des clubs de sourds de France en coupe fédérale organisée par la Fédération Sportive des Sourds de France. Ce fut une bonne occasion de rencontrer des semblables sportifs sourds de France. Très vite, on s’était rendu compte que dans le monde sportif des sourds, des codes gestuels désignant telle ou telle discipline avaient été utilisés et uniformisés dans les clubs sportifs de France. Il m’arriva de me rendre avec le secrétaire à une réunion fédérale à Paris pour une réclamation sportive, je suivis avec respect les travaux du conseil fédéral où les dirigeants traitaient des affaires sportives en langue des signes française. Découverte d’un nouvel univers de communication Au cours du printemps 1977, je lançai des demandes de poste d’enseignement de menuiserie dans les écoles de sourds de France et même au Canada. Deux réponses me parvinrent : l’une de SaintLaurent-en-Royans dans la Drôme, et l’autre d’un lycée de Montréal. Je choisis sans hésiter la proposition française. En juillet de la même année, durant la période des vacances, je me rendis avec mon épouse et deux amis sourds dans cette région pour un entretien d’embauche. Je fus reçu par Madame Mireille Agresti-Villard, directrice pédagogique. Elle m’avait confié que l’établissement «La Providence » accueillait des enfants sourds ayant des troubles de comportement et des difficultés scolaires. Afin de favoriser la communication et la relation avec ces enfants, elle souhaitait valoriser la communication gestuelle. C’était pour cette raison que la direction envisageait d’embaucher des sourds professionnels. J’appris par là même l’embauche de Christian Deck et de Jean-Jacques Bourgeois, tous les deux sourds venant de Paris, et correspondant au profil que la Providence recherchait. Nous verrons au prochain passage les raisons qui ont poussé la direction à recruter des sourds. Lors de l’entretien avec Madame Villard, je

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réceptionnai aisément les messages labiaux et gestuels. Ce fut pour moi un grand soulagement « de l’entendre de mes yeux » . Découvrir un nouvel univers de communication et explorer un nouvel espace de vie dans la région montagneuse du Royans, en Vercors, étaient les deux points forts motivant ma décision de m’installer dans cet environnement. Le 20 août 1977, mon épouse et moi arrivâmes dans le village de Saint-Laurent-en-Royans. Pas un chat ! Un homme surgit au tournant d’une rue. Et, voyant le département « 22 » sur la plaque d’immatriculation de ma voiture, il vint directement nous voir sur la place de la mairie, nous salua gestuellement. Il se présenta comme le directeur de la Providence, Bernard Cottin. Il était persuadé que c’était moi, le Breton dont Madame Mireille Agresti-Villard lui avait parlé. J’étais ébahi de le voir me parler en langage gestuel. Les instants que je venais de vivre me permettaient d’entrevoir les perspectives qui s’ouvraient dans la nouvelle tranche de vie qui m’attendait. En septembre 1977, je fus embauché à la Providence de Saint-Laurent-en-Royans comme élève-éducateur d’internat en attendant de m’inscrire comme élève-professeur aux fonctions de professeur technique pour « déficients auditifs », option menuiserie. Je fis alors la connaissance de Jean-Jacques Bourgeois et de Christian Deck. Ce dernier deviendra plus tard mon compagnon de route pour la mise en place du mouvement associatif bilingue et le confident pour les réflexions et les actions à propos du bilinguisme que j’aborderai dans la troisième partie de ce livre. Je fus affecté dans un premier temps dans le service éducatif, un domaine jusque-là inconnu pour moi. Je découvrais les exigences de ce difficile métier d’éducateur. J’avais eu la chance de travailler avec une éducatrice spécialisée, en l’occurrence Madame Martine Bourgeois. J’appris beaucoup à son contact et également avec l’équipe éducative. Martine, entendante, était l’épouse de JeanJacques Bourgeois, le sourd nouvellement embauché. Elle communiquait en français signé : en ce cas, les signes suivent la syntaxe du français parlé. Elle ne le faisait pas de façon systématique, elle utilisait des signes en complément de l’oral. Mais les messages qu’elle me communiquait étaient suffisamment compréhensibles. Afin d ‘améliorer la communication gestuelle pour le personnel éducatif et enseignant (il n’était pas encore question de la langue des signes à cette époque), j’assurais aussi des cours de « langage gestuel » au personnel éducatif et pédagogique en compagnie de Jean-Jacques et Christian. Je participais également à la réalisation d’un ouvrage en langue des signes « spécial » Saint-Laurent-enRoyans. Les signes de Saint-Laurent diffèrent de ceux des sourds de France.

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