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Le Revers d'une médaille

De
138 pages

Camille Berru.

Un matin, dans la petite chambre, habitée par Victor Hugo, un homme entra. Il pouvait avoir trente-quatre ans. Il avait le regard sincère, le front haut, le rire éclatant, la moustache frisée et de longs cheveux tombants sous un feutre à larges bords qui lui donnait l’air d’un portrait de Van Dyck.

C’était un proscrit menacé d’expulsion. Il venait demander à Victor Hugo d’intercéder en sa faveur auprès du gouvernement belge.

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Camille Berru

Le Revers d'une médaille

LES Hommes de l’Exil
par
CHARLES HUGO

Camille Berru.

I

Un matin, dans la petite chambre, habitée par Victor Hugo, un homme entra. Il pouvait avoir trente-quatre ans. Il avait le regard sincère, le front haut, le rire éclatant, la moustache frisée et de longs cheveux tombants sous un feutre à larges bords qui lui donnait l’air d’un portrait de Van Dyck.

C’était un proscrit menacé d’expulsion. Il venait demander à Victor Hugo d’intercéder en sa faveur auprès du gouvernement belge. Il s’appelait Camille Berru.

Il avait été rédacteur de l’Evènement dans sa dernière année d’héroïque existence et jusqu’au jour même de sa suppression, c’est-à-dire jusqu’au 2 décembre, pendant que les quatre fondateurs de ce journal, Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Charles Hugo, François Hugo, étaient à la Conciergerie avec deux autres de leurs collaborateurs et donnaient cet exemple, unique dans l’histoire de la presse, d’un journal qui a tous ses rédacteurs à la fois, six sur six, en prison 1.

Camille Berru n’avait pas eu le temps de les y suivre ; mais il n’avait rien perdu pour attendre, et, s’il n’eut pas la prison, il eut la proscription.

Il était à Bruxelles depuis un mois à peine et il était déjà sous le coup de l’expulsion, ce ricochet de l’exil pour les inconnus 2.

Victor Hugo savait ce que valait ce brave jeune homme. Le gouvernement belge avait dans ce temps-là pour Victor Hugo un certain respect, un peu parce qu’il était Victor Hugo, et beaucoup parce qu’il était officier de l’ordre de Léopold. Victor Hugo intercéda pour Berru et obtint qu’on le laissât tranquille à Bruxelles.

Rester à Bruxelles, c’était un grand point. Il ne s’agissait plus que d’y vivre.

Berru y arriva, mais comment !

II

Condamné à la transportation à Cayenne par la commission militaire de la Seine, il était parti de Paris avec quelques centaines de francs ramassés à la hâte. Une fois à Bruxelles, il eut beau régler sa dépense avec cette économie farouche qui rationne jusqu’au pain, il fut bientôt à bout de ressources. La faim, qui guettait à sa porte, entra chez lui, dans l’obscur taudis qu’il habitait rue du Canal-de-Louvain.

Il avait avec lui sa femme. Il accepta la misère pour lui, non pour elle. Il consentit à ne pas manger, mais il ne voulut pas qu’il y eût près de lui, résignée et douce, une femme qui luttât autant que lui. Les vrais hommes ne permettent pas leur héroïsme aux femmes.

Outre ce peu d’argent, vite épuisé, Berru avait emporté de Paris un manuscrit. Quel est l’homme de lettres malheureux qui n’a pas, dans son bagage, mêlé à ses nippes, entre un vieil habit tout râpé et sa dernière chemise, de la prose ou des vers, un roman ou un poème, suprême espérance de la misère !

Le manuscrit de Berru était un roman. Il l’avait écrit pour l’Evènement, devenu, on se le rappelle, l’Avènement du peuple dans les derniers mois de son existence. L’Avènement du peuple avait même, si nous avons bonne mémoire, annoncé le roman de Berru comme devant être publié « prochainement. » Mais le 2 décembre arriva, et l’Avènement du peuple, plutôt que d’accepter les conditions nouvelles faites à la presse, ne voulut plus reparaître et sombra, comme le Vengeur, au cri de Vive la République !

Le roman de Berru disparut mélancoliquement dans le naufrage du journal.

III

Ce roman s’appelait « La Conquête d’un louis ». Pourquoi ce titre et pourquoi ce sujet ? N’y avait-il pas là un pressentiment vague de l’écrivain, et le sort n’est-il pas parfois le souffleur obscur et invisible de la pensée ? A la veille des misères de la proscription, Berru racontait déjà la poursuite terrible de l’argent par le pauvre, devinant peut-être que bientôt cet insaisissable louis d’or allait essayer sur lui sa fascination et l’essouffler à sa conquête.

Donc, un matin, le lendemain d’un jour de jeûne, Berru prit bravement son manuscrit sous son bras, décidé à frapper à la porte de tous les libraires. Il alla de rue en rue, chez l’un chez l’autre, infatigable. Il avait médiocre apparence, le pauvre garçon, il était fort mal vêtu, et le sujet de son roman ne se lisait que trop sur sa mine. Les libraires, peu hospitaliers de leur nature, le prenaient d’abord pour un pauvre, puis pour un auteur, — et faisaient deux grimaces, dont la plus laide était pour l’auteur.

Berru était sorti de chez lui plein de confiance. Il croyait en son roman. Qui est-ce qui ne croit pas en son roman ? On a toujours fait son petit chef-d’œuvre, si modeste qu’on soit. Et nous gagerions que Berru, dans ses plus mauvais jours, pensait avec amour à son cher manuscrit et se disait volontiers qu’il avait là du pain tendre sur la planche.

Il visita cinq ou six libraires, et fut si invariablement éconduit que toute sa belle confiance disparut peu à peu.

Lui qui se hâtait tout à l’heure d’un pas si fier, il commença à traîner la jambe. Il regardait les boutiques, il s’attardait aux enseignes. Il flânait presque, car l’espérance marche et le désespoir flâne. Il était entré chez le premier libraire en conquérant du louis, le manuscrit au poing et musique en tête ; il arriva chez le dernier libraire l’oreille basse et son roman entre les jambes.

Comme le cœur dut lui battre quand il ouvrit cette dernière porte ! Après celle-là, plus rien. C’était un des plus gros éditeurs de Bruxelles. Il l’avait timidement gardé pour la fin.

Derrière une muraille, de petits volumes jaunes affranchis de tout droit d’auteur et empruntés à toutes les littératures excepté à la littérature belge, qui n’a jamais existé, l’éditeur féroce bâillait dans son antre inabordable. Il vit entrer Berru et le regarda fixement. Coup d’œil froid et calme du monstre repu de livres et qui digère avec ennui un long catalogue de contrefaçons. Quel appétit pouvait inspirer un roman quelconque d’un auteur inédit à ce boa de la librairie ?

Berru tremblait. Il déposa sans rien dire, sur le comptoir son lourd cahier de papier, noué d’une faveur rose, touchante coquetterie de sa femme terrible. Le libraire jeta nonchalemment les yeux sur le titre, regarda de nouveau Berru, et ne feuilleta même pas le manuscrit. Berru avançait déjà la main pour le reprendre quand le libraire, séduit sans doute par le titre de l’ouvrage, ouvrit son tiroir et en tira, ô stupeur ! un billet de banque qu’il tendit à Berru.

Il y avait déjà à cette époque, en Belgique, des billets de vingt francs. Berru se serait peut-être contenté d’un de ceux-là ; tant de libraires intraitables, essayés coup sur coup dans une seule matinée, l’avaient rendu si humble et de si facile composition ! Il déplia le billet, qui papillota vaguement devant ses yeux éblouis. Il crut avoir mal lu. La boutique était obscure et Berru, las d’émotions, n’y voyait plus très clair. Il salua précipitamment le libraire, sortit comme un voleur, et, une fois dans la rue, regarda de nouveau le billet de banque. Il ne s’était pas trompé. Le soleil versait de torrents de lumière sur ces deux mots intraduisibles dans la langue de la joie : cent francs !

Berru rentra chez lui en courant. Les maisons fuyaient devant ses yeux et les pavés sous ses pieds. De la rue de la Madeleine au Canal de Louvain, il dut heurter en route pas mal de bourgeois et les faire pirouetter sur eux-mêmes comme des toupies. Ce jour-là, une locomotive traversa les galeries Saint-Hubert, c’était Berru joyeux. On s’étonne encore qu’il n’y ait pas eu d’accident. Berru faisait, à travers la foule ahurie, la furieuse trouée d’un billet de banque attendu dans un ménage qui meurt de faim. Il avait peur de perdre une seconde de l’étonnement de sa femme. Il monta ses cinq étages avec une vitesse de vingt francs par étage.