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Le rire en analyse

203 pages
Le rire engage le corps, comme les symptômes de l'hystérie et Freud a découvert qu'ils pouvaient être déchiffrés à la façon d'un jeu de mots en suivant les pointillés d'une découpe anatomique fantaisiste : écrivons donc liste-et-rit. Ce numéro 30 de la revue Che vuoi rassemble des textes autour de la thématique du rire.
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Le rire en analyse

CDL'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06690-8 EAN : 9782296066908

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 30, 2008

Le rire en analyse

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino Italie

Che vuoi ?

Nouvelle série n° 30, 2008 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Serge Reznik, Josette Zoueïn, Fabienne Biégelmann, Danièle Lévy José Morel Cinq-Mars, Thierry de Rochegonde, Frédéric de Rivoyre Avec pour ce numéro: Annie Guérineau-Jomelli, Daniel Destombes Correspondants étrangers: Argentine: Gilda Sabsay Foks Canada: Francine Belle-Isle - Anne-Elaine Cliche Danemark: Jean-Christian Delay États-Unis (New York) : Paola Mieli

Directeur de publication:

Serge Reznik

Couverture: Michel Audureau Réadaptation: Clara Kunde Éditeur: L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Serge Reznik, 10 rue Rubens, 75013 Paris sreznik@free.fr

À paraître: Che vuoi ? n° 31 Printemps 2009 : L'invention des enfants

Publié avec le concours du Centre National du Livre

SOMMAIRE
Éditorial 9

Au C011lmencem.ent
L'enfant du rire Serge Reznik 13

Les mots pour le rire
Le spirituel du rire fragile. Entretien avec Philippe A vron,
«

passeur d'humanité»
19 35 39 45

Annie Guérineau-Jomelli De l'humour au rire : l'esprit du corps...
Annie-Guérineau-

Jon-leZZi

L'humour, pour rebondir et illuminer Daniel Destolnbes Le fol rire de Babelle Claude Maillard

Le trait d'esprit, entaille du vivant
Humer n'est pas jouer
Claude Rabant

53

Fonction heuristique du Witz: de l'invention de la psychanalyse Michel Constantopoulos Rapports et non-rapports dans le Witz René Leu' Les oreilles du Vits yiddish Max Kohn

à la pratique
63 77 97

Subversions
Bleu
Florence Reznik

du sujet
109 111

Le g ai rire Laurence Gorse

Sans maître, nage libre. Parfois les mots sont comme des bouées dans l'eau. .. Frédéric de Rivoyre Witz, humour et ironie. Résister au Maître José Morel Cinq-Mars Le rire de Hans et le supposé savoir Fabienne Biégelmann Entrer en scènes Isabelle Robert

117 125 135 143

Cabinet de lecture
La Chine de la psychanalyse, de Philippe Porret Lecture par Pascale Hassoun Autour de Gaetano Benedetti. Une nouvelle approche des psychoses, sous la direction d'Antoine Fontaine Lecture par Serge Reznik Introduction à la philosophie occidentale. Héraclite, Parménide, Platon, Descartes, de Pierre Jacerme Lecture par Fabienne Biégelmann Lettres à une jeune psychanalyste, de Hector O'Dwyer de Macedo, Lecture par Thierry de Rochegonde La Chine sur le divan, entretiens avec Doran Malovic, de Hua Datong Lecture par Danièle Epstein Pulsions de rnott, de Lucien Israël Lecture par Michel Constantopoulos La loi de la I1zère.Essai sur le sinthome sexuel, de Geneviève Morel Lecture par Thierry de Rochegonde Éléments de critique homosexuelle, de Mario Mieli Le style homosexuel, de Juan Gil-Albert Lecture par Fabienne Biégelmann La Chaussée d'Antin. Œuvre psychanalytique l et II, de François Perrier Lecture par Alain Deniau Langue sacrée, langue parlée, film de Nurith Aviv Lecture par Guy Dana 149

155

159

165

167 171

177

181

185 193

Che vuoi? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue au travail d'élaboration indispensable à la pratique en mettant en œuvre les deux principes fondateurs de l'association: l'accueil de l'hétérogène, le risque de l'énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une pro bléma tique à partir d'un thèlne choisi par le Co mi té de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C'est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: Che vuoi ? que veuxtu ? est celle qui conduit le mieux au ch.emin de son propre désir -, s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du non1 de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: Que 1neveut-il? J. Lacan (Écrits, p. 815)

Editorial

",

- Une revue de psychanalyse

sur le rire, est-ce bien sérieux '?

- C'est rieux, en effet. Le rire engage le corps, comme les 'symptômes de l'hystérie, et Freud a découvert qu'ils pouvaient être déchiffrés à la façon d'un jeu de mots, en suivant les pointillés d'une découpe anatomique fantaisiste: écrivons donc liste-et-rit. - Vous jouez avec les mots, comme un enfant. Comme dit le petit

Robert: « Est sérieux ce qui ne prête pas à rire. » Et la souffrance, les
affects, qu'en faites-vous? - Les affects? Parlons-en. Dans son ouvrage sur Le Witz et sa relation avec l'inconscient, dont vous trouverez ici plusieurs lectures, Freud différencie très finement l'humour, du comique et de l'esprit. Il dresse un tableau dynamique des forces en présence: épargne d'effort psychique, gain de plaisir, quantités d'investissement qui se déplacent d'une province psychique à une autre, du moi au surmoi ou au ça. Son analyse situe les affects au premier plan: érotisme, agression, désespoir sont les combustibles de la fabrique de l'esprit. - Admettons-le. Cela ne m'explique pas comment, dans une analyse, le simple fait de parler librement remet en mouvement ces affects bloqués. - La psychanalyse est un savoir-faire avec l'interlocution, pas sans un tiers Autre. Le rire ne vient-il pas, dans une cure, nous rappeler que nous sommes trois?

- Vous
- Elles

voilà repartis dans vos catégories lacaniennes!
ne s'usent que si l'on ne s'en sert pas. Ne faut-il pas partager

le même code pour rire ensemble? Lacan n'a-t-il pas élaboré son graphe du désir, dans le séminaire sur Les forlnations de l'inconscient, en prenant pour exemple un bon mot de Heine analysé par Freud, le fameux famillionnaire ?

Edi tonal - Il Y a de l'écrit dans la langue, soit. Mais le trait d'esprit perd de son sel quand on le lit! Il s'envole, s'entend...ou pas. L'humanité est partagée en deux classes, ceux qui savent raconter les histoires drôles et ceux qui les écoutent

- Alors

tous ces textes, que vous avez rassemblés...

- La rédaction de Che vuoi ? a osé relever le défi... au risque de la chute. Le Comité de rédaction

10

Au commencement

L'enfant du rire
Serge Reznik

Le rire est mentionné pour la première fois, dans le livre de la Genèse, au moment du pacte d'alliance et de l'annonciation d'Its'haq : Abraham tomba sur ses faces. Il rit et dit en son cœur: «À un centenaire, il naîtrait? Et si Sara... une nonagénaire, elle enfanterait? » (Gn. XVII, 17)1.

Sara apprend à son tour la nouvelle: Sara rit (vatits'haq, passé du verbe rire) en elle-même disant: «Flétrie par l'âge, ce bonheur me serait réservé! Et mon époux est un vieillard! »
(Gn. XVIII, 12).

Puis elle nie avoir ri, et elle frémit: selon certains commentateurs, sa crainte est justifiée par son incrédulité en la parole du messager, qui sera punie par sa disparition, après la ligature (le non-sacrifice) d'Isaac. On retrouve plus loin le rire de Sara, sous une forme nominale, puis au futur: «Élohim m'a fait un rire (ts'hoq)! Tout entendeur (kal hachmea)rira de
n10i ! (its'haq Il) » (Gn. XXI, 6). Dans le verset suivant, le rire apparaît au présent:

Sara vit le fils d'Agar l'Égyptienne que celle-ci avait enfanté à Abraham, se livrer à des railleries (littéralement, «riant », mefsa'heq, présent du verbe rire, et possible jeu de mots avec mesa'heq qui signifie jouer) ; et elle dit à Abraham: « Renvoie cette esclave et son fils; car le fils de cette esclave n'héritera pas avec mon fils, avec Isaac» (its'haq, futur du

verbe rire - il rira). La chose déplut fort à Abraham, à cause de son fils. Mais Dieu dit à Abraham: « Ne sois pas mécontent au sujet de cet enfant
et de ton esclave: pour tout ce que Sara te dit, obéis à sa voix; car c'est la postérité d'Isaac qui portera ton nom» (Gn. XXI, 9-12). Le rire d'lchmaël lui fait perdre son nom, il devient « le fils d'Agar ». Et ce rire entraînera son bannissement. par allusion Selon Léon

Che vuoi ? n° 30 Askénazi, le Talmud enseigne qu'il faut comprendre dans ce verset la différence entre le rire au présent et le rire au futur: «Il y a une différence entre le fait de se satisfaire de ce monde-ci au présent, monde du bien et mal et, d'autre part, réserver le rire plein pour le futur, dans l'ordre d'un monde où le bien aura triomphé. »2 Vient enfin la dixième et dernière épreuve d'Abraham, la ligature d'Isaac. L'épreuve précédente concernait l'éloignement d'Ichmaël (ainsi nommé car Dieu entendra - ichma el - l' affliction d'Agar dans son exil). Les deux dernières épreuves d'Abraham concernent la séparation de ses fils. Its'haq -le rire au futur - est le terme intermédiaire entre Abraham et sa postérité, Jacob/Israël. Quelque chose vient s'ajouter au bios et fait de chaque naissance un miracle, indexé par le nom. L'enfant est présenté sous le signe du rire: Ichmaël, le rire au présent, Its'haq, le rire au futur. Le premier nom signifie que le grand Entendeur avait entendu les pleurs de sa mère, le second que la naissance de l'enfant d'un couple de vieillards provoquerait le rire de tout petit entendeur. La Genèse présente, comme d'autres mythes, le récit de l'origine d'un peuple et de la morale qu'il s'est donné pour vivre ensemble, atténuer la rivalité depuis Caïn et Abel jusqu'à Joseph et ses frères, et régler les alliances. Elle pose la question d'une rivalité fraternelle éternelle - qui s'exprimerait de nos jours notamment dans le conflit israélo-palestinien - et offre de multiples lectures. Nous proposerons celle-ci: les deux enfants d'Abraham ne sont-ils pas réunis par le rire conjugué au présent pour l'un, au futur pour l'autre, comme ils se réuniront sur la tombe de leur père (Gn. XXV, 9)? Le rire est une manifestation de l'appel au lieu Autre, une ouverture vers la dimension inconsciente de la vie psychique, vers ce qui échappe, étincelles de vie et automatisme de répétition. Pas de naissance sans désir donc sans appel à l'Autre. Le destin de l'enfant se déroulera sous le signe du désir qui l'a fait naître et du nom donné. Les deux rires sont distingués par Sara. Ichmaël deviendra le père de la grande nation Arabe, Its'haq le père de Jacob jIsraël. Le rire fait l'être selon deux modalités, au présent ou au futur. Il y a une tension entre les deux rires, l'un ne va pas sans l'autre, ils ont leur père en commun, le grand A(braham). Dans la Genèse, le rire manifeste qu'il y a de l'Autre, il est enfant de l'Autre, il sépare et unit. L'enfant se situe entre un passé et un futur: être en devenir, devenir un être moral, devenir sexué. L'enfant en chacun de nous soutient les trois temps grammaticaux. Sara expulse une première fois la mère (Agar) qui la méprise d'être stérile, puis l'enfant (Ichmaël) riant, pour faire advenir l'enfant qui rira. La première des matriarches, l'épouse d'Abraham - qui

14

L'enfant du rire représente dans la Bible la générosité ('hessed), l'accueil de l'étranger aurait-elle été une matrone autoritaire, injuste et égoïste? Si nous prenons le récit dans son ensemble, nous sommes conduits à observer que le rire vient dans cette histoire en position tierce pour le père et pour la mère de l'enfant. Ça ne rit pas en Sara, mais Sara rit de ça. L'Autre je-ise, il place le sujet face à sa division. Abraham est tellement saisi qu'il tombe (de surprise ?) et rit, évoquant la chute du comique burlesque: tu n'es que cela, un jouet du déterminisme inconscient, du jeu signifiant. Le corollaire de cette chute, à la fin du chapitre de l'annonciation d'Its'haq, est la chute du prépuce, la circoncision. Retranchement qui accompagne l'inscription dans la lignée d'un sujet porteur du rire au futur. Ce rire issu de l'impossible est une manifestation de l'enfant en nous, jusqu'au fou rire, incontrôlé. Il nous fait retrouver l'humeur de notre enfance, dira Freud3. Ainsi, le rire invite à un voyage dans la structure de langage de l'inconscient. Il apparaît dans la Genèse au présent, au passé et au futur, les trois temps du verbe dans la grammaire hébraïque, coloré des nuances de la surprise, de l'incrédulité, ou de la raillerie. Au commencement il y eut... une grammaire du rire.

lLa Bible, trad. A. Chouraqui, Paris, Desclée de Brouwer, 1985. Les citations suivantes (sauf la troisiènle) sont issues de l'édition bilingue hébreu-français traduite sous la direction du Grand Rabbin Zadoc Kahn, Tel-Aviv, Éd. Sinaï, 1994. 2Askénazi (L.), Leçons sur la Torah, Paris, Albin Michel, 2007, p.74-77. 3freud (S.), Le mot d'esprit et ses rapports avec ['inconscient, Paris, Idées, Gallimard, 1930, p. 366.

15

Les mots pour le rire

Le spirituel du rire fragile
Entretien avec Philippe Avron, « passeur d'humanité Annie Guérineau-lomelli
»

Philippe Avron, auteur de théâtre et comédien, se frotte d'abord à l'école du cabaret. Il interprète les Molière et Shakespeare. .. Joue dans la cour du Palais des Papes, à Avignon avec Jean Vilar. Il sait faire exister pour nous des personnages qu'il regarde vivre avec tendresse et humour: personnages de la vie quotidienne, mais aussi personnalités, ou philosophes... Voilà déambulant la bouchère, le prof de philo, le marchand de chaussures, mais aussi Kant, Nietzsche, Bergson, Shakespeare... mais aussi le saumon, le chien, le chat. Nous rions avec lui, d'un rire fragile de l'humanité partagée. Oui, «passeur d'humanité»l à la gestuelle poétique, funambule

nous offrant du rêve. Philippe Avron - qui a reçu deux « Molière du
meilleur one-man show», en 1999 et 2002 - nous tire vers le haut, par cette magie du théâtre, dans une pensée donnée à voir; dans le mouvement. Merci à lui.

*

Che vuoi ? n° 30 Annie Guérineau-Jonlelli - Parlons à bâtons rompus.
Philippe Avron

-

C'est ça, rompons

les bâtons.

A. G.-I. - Sur le Pariscoped'aujourd'hui, un titre « Le printemps du
rire ». Il y a eu aux Champs-Élysées
êtes pas intervenu? P. A. - Non.
«

Le rire de résistance»

- vous n'y

A. G.-/. - Je me demandais quel sens ça avait finalement dans le social actuellement, cette place du mot rire. Est-ce que vous en pensez quelque chose? P. A. - Non, parce que d'abord, ce n'est pas le rire qui m'intéresse. Il y avait un truc odieux à Montréal, qui s'appelait le « Festival du rire ». Alors venaient tous les comiques, les imitateurs, et tout ça. Nous, on y est passé avec Claude Évrard, mais on trouvait ça affreux. Avoir pour but de faire rire, c'est affreux. il. G.-/. - Tout à fait. P. A. - D'abord, c'est un risque terrible, parce que les uns peuvent ne pas rire. Et alors là, qu'est-ce qu'on fait? Et pourtant, il a dit quand

même: « Difficile métier que de faire rire les honnêtes gens. »
A. G.-/. - Il, c'était qui? P. A. - Molière. C'est un difficile métier, parce que c'est un lnétier et c'est les honnêtes. A. G.-/. - Les honnêtes? P. A. - Les honnêtes gens. A. G.-/. - Oui, c'est beau les honnêtes gens. P. A. - Oui, c'est bien dit. Ça va avec l'autre phrase qu'il a dit:
«

Je me
Ça

demande si la règle de toutes les règles n'est pas de plaire. »
A. G.-/. - Est-ce qu'on peut considérer m'intéresse beaucoup ce terme de méfier. que c'est un métier?

P. A. - Ce n'est pas un métier, le rire. Le métier d'acteur, oui. A. G.-/. - C'est certain. Mais est-ce que faire rire peut être un métier? P. A. - Non. ne peut pas d'avoir un émouvoir, Ça peut prendre rapport soit de être une thérapie, mais ce n'est pas un métier. pour but de faire rire. On peut prendre pour avec les gens et dans ce rapport, soit de les faire rire, soit de les faire pleurer, On but les soit

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