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Le rite tsoo chez les Bënë du Cameroun

De
130 pages
Comment s'affirmer simultanément "grand catholique" et rester fidèle à l'héritage des siècles lorsqu'on est Africain ? Pour guérir, les catholiques camerounais tentent de conjuguer la rigueur romaine et le recours aux guérisseurs, la foi en Dieu et la sorcellerie. Le cas du tsoo montre comment une véritable "observation participante" instaure une chaîne d'amitiés actives, et comment une actualité vivante illumine les souvenirs glanés dans les méandres du passé.
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Le rite VUQQ chez les Bënë du Cameroun

Racines du Présent Collection dirigée par François Manga-Akoa
En cette période où le phénomène de la mondialisation conjugué au développement exponentiel des nouvelles technologies de l’information et de la communication contracte l’espace et le temps, les peuples, jadis éloignés, se côtoient, communiquent et collaborent aujourd’hui plus que jamais. Le désir de se connaître et de communiquer les pousse à la découverte mutuelle, à la quête et à l’interrogation de leurs mémoires, histoires et cultures respectives. Les générations, en se succédant, veulent s’enraciner pour mieux s’ouvrir dans une posture proleptique faite de dialogues féconds et exigeants. La collection « Racines du Présent » propose des études et des monographies relatives à l’histoire, à la culture et à l’anthropologie des différents peuples d’hier et d’aujourd’hui pour contribuer à l’éveil d’une conscience mondiale réellement en contexte. Déjà parus LABURTHE-TOLRA Philippe, Les seigneurs de la forêt, 2009. MORGEN Curt von, A travers le Cameroun du Sud au Nord (deux volumes), 2009. FOTSO DJEMO Jean-Baptiste, Le regard de l’autre. Médecine traditionnelle africaine, 2009. ADLER Alfred, La mort est le masque du roi, 2008. BARRY Boubacar, La Sénégambie du XVe au XIXe siècles, 2003. GREVOZ Daniel, Sahara, 1830-1881, 2003. RUSCIO Alain, Dien Bien Phu, la fin d'une illusion, 2003. BOUQUET Christian, Tchad, genèse d'un conflit, 2002. LIAUZU Claude, Aux origines des tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939), 2002. SENEKE-MODY Cissoko, Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854, 2002. UM NYOBE Ruben, Écrits sous maquis, 2002.

Philippe LABURTHE-TOLRA

Le rite VUQQ chez les Bënë du Cameroun
Renaissance de rituels traditionnels chez les catholiques africains

Publications récentes du même auteur Les seigneurs de la forêt. Essai sur le passé historique, l'organisation sociale et les normes éthiques des anciens Beti du Cameroun, L’Harmattan, « Racines du présent », 2009. Curt Von Morgen, À travers le Cameroun du Sud au Nord, traduction, présentation, commentaires et bibliographie de Philippe Laburthe-Tolra, 2 tomes, L’Harmattan, « Racines du présent », 2009.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12511-7 EAN : 9782296125117

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Introduction
Dans Minlaaba II (Ph. Laburthe-Tolra, Karthala, 1985), nous avons vu comment, chez les Beti, de nombreuses sociétés et cérémonies traditionnelles avaient pour but explicite de conjurer (ou d'"apprivoiser") l'evu, le principe vivant de la sorcellerie (mgbë ) ; la plupart ont disparu, d’abord par suite des interdictions promulguées par l'administration allemande, tel est le cas du ngi, en second lieu sous l'effet de l'action non dénuée d’efficace des missions catholiques.1 Néanmoins, comme on l'a remarqué2, il était bien plus facile à l'administration et aux missions de détruire les institutions semi-publiques, comme le ngi ou le culte des ancêtres, que de déraciner la croyance en une sorcellerie pratiquée secrètement par des individus suspectés ou par des sociétés sans doute imaginaires. Dans l'esprit des gens, comme l'a montré notre enquête à Minlaba,3 la suppression des rituels ou des organisations qui contrôlaient la puissance de la sorcellerie a eu pour effet aux yeux du public de permettre à cette puissance de se déchaîner sans freins, de proliférer anarchiquement. Agent et complice involontaire de cette situation, le christianisme importé de l'Europe moderne ne paraît ni vouloir, ni pouvoir y remédier. On a donc constaté, dans les campagnes autour de Minlaaba, la survie ou la renaissance d'un certain nombre de rites auxquels nous avons pu prendre part, rites de purification-protection, rites
1 Cf. LABURTHE-TOLRA 1985. Le nom sera désormais désigné par les initiales PLT. 2 FERNANDEZ 1962, 249 3 LABURTHE-TOLRA 1999

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éliminateurs de la sorcellerie, tels le tsoo, le ndongo, le buti. Quarante ans plus tard, en 2008, cette reviviscence se confirme partout. Parlons tout d'abord du tsoo, puis de sa forme mineure, le mvag, rituels auxquels on pouvait avoir encore ou de nouveau accès en 1967.

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Vocabulaire
Dans ce qui suit, nous employons en français les mots mêmes employés par nos interlocuteurs Beti lorsqu'ils parlent français, pour respecter leur "dire", sans discuter ici de la pertinence de leurs traductions, ce qui est fait ailleurs. Ces mots correspondent à des termes originaux beti dont voici le tableau, avec leurs équivalents français : tsoo : soit le rituel tsoo soit la maladie tsoo (voir ci-après ) : "malédiction du sang" soit le bris d'interdit correspondant, appelé tantôt "faute", tantôt "péché" ou "crime", par les Beti parlant français. nsem : "bris d'interdit" majeur, genre dont le tsoo est une espèce et que l'on rend comme celui-ci par "péché", "faute". olanda (plur. de bilanda très employé) : "malédiction", "maléfices", "malheurs", consécutifs au tsoo. kpë tsoo : faire subir, "organiser" le tsoo. mkpë tsoo : celui qui organise le rite tsoo parce qu'il est l'héritier (ou l'auteur) d'un bris d'interdit tsoo; transcrit ici par le "pénitent", le "coupable", l' "auteur" (ou les "auteurs") du tsoo. Dans le cas présent, il est à remarquer que le mkpë tsoo, héritier du tsoo de ses pères, est en même temps l'asuzoa (chef de file du rite, cf. PLT 1985 op cit. à propos du So) : ce n'est pas nécessairement le cas, étant donnée l'habitude Beti de substituer (budan) un jeune homme à son père dans l'accomplissement des phases pénibles d'un rite. ntsig tsoo : mot à mot : celui qui coupe (qui fait cesser radicalement) le tsoo ; peut-être périphrase employée à la place de ngengan (guérisseur), mot et fonction qui encourent

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l'ostracisme de l'administration et de la mission ; traduit ici le plus souvent par le "prêtre" (du tsoo). mgbë : sorcellerie criminelle, cf. PLT 1985 op cit. evu : pouvoir de sorcellerie : même référence que ci-dessus.

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Généralités
Le tsoo est avec le So (dont il faut bien le distinguer) l'un des seuls rites que les Beti reconnaissent comme authentiquement leur4 : ils le connaissaient "avant la traversée du fleuve". Les Enoa le signalent à l'origine de leur histoire, organisé pour compenser l'inceste dont leur clan serait issu (PLT. 1981 : 128). Au contraire du So, le tsoo a pu se maintenir grâce sans doute à sa relative discrétion sur tous les plans: il n'exige pas de mise en scène ou d'actions trop spectaculaires, il n'impose pas d'interdits durables, autres que ceux de la morale commune, il ne comporte pas de rites collectifs secrets : ceux qui y ont participé ne se trahissent donc pas par un comportement spécial, et n'ont également rien à trahir. Le tsoo ne fait pas entrer dans une société : rituel circonstanciel, il n'est pas une "institution" comme le So ou le ngi. De ce fait, l'administration n'a pas de prise sur lui; et la mission de son point de vue, ne peut reprocher au chrétien qui s'y est trouvé impliqué qu'une chute occasionnelle... D'ailleurs la pastorale actuelle tend à accepter ce rituel, voire à prôner ses vertus positives comme "réunion de famille", tandis que, de leur côté, les tenants du rituel essaient de le concilier avec les exigences du christianisme. En février 1967, le R.P. MÉHU et M. l'abbé Martin ATANGANA se sont aperçus que le rite tsoo se déroulait en bordure de la grand'route de Mbalmayo à Ebolowa, à Zoatupsi (40 km de Minlaba); ils m'ont signalé le fait le jour même; l'abbé ATANGANA est intervenu pour convaincre le "prêtre" du tsoo, M. MESSI, de m'admettre dans l'assistance, ce qui se fit avec
4 cf. Tsala 1958, Ngongo 1968

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quelque hésitation, mais sans trop de peines, quand on sut que je ferais "comme tout le monde". MESSI protestait qu'il n'y avait ni "secret, ni sorcellerie" dans son action, présentée comme une entreprise purement médicale. Je pus donc participer au rite les jours suivants, et en filmer une bonne partie, après m'être fait décrire les scènes que j'avais manquées. (1) Qu'est-ce au juste que le tsoo ? Le mot désigne à la fois la chose et sa cause: une maladie et un bris d'interdit, ainsi que le rituel qui a pour but de guérir la maladie et de conjurer le nsem. Par la suite, je devais recevoir de M. MESSI une initiation "complète" aux secrets du rite, avec le pouvoir théorique de l'organiser moi-même... Le rite comporte en effet des secrets que le prêtre transmet à ceux dont il veut à son tour faire des initiateurs. Ces secrets concernent essentiellement la nature et le rôle des écorces et autres objets (ou animaux) employés dans le rite. Je garderai ces secrets dans la mesure où ils n'ont pas déjà été divulgués par ailleurs (par exemple, le rôle de nkug du chien sacrifié m'a été révélé sous le sceau du secret, mais il a été signalé par Ngongo 1968; la signification de certaines écorces se trouvent déjà dans Atangana 1919, & Cousteix 1961-63). Les conditions et le prix de cette initiation demeureront également secrets. Mais ce qui peut être dit donne une idée tout-à-fait suffisante de ce qui n'est pas dit... En quoi consiste la maladie tsoo ? Elle présente des manifestations ou symptômes à première vue hétérogènes (Tsala 1958: 89). On reconnaît qu'un homme souffre du tsoo quand il crache le sang et tousse, quand il est poitrinaire; s'il perd ses dents encore jeune ; lorsque ses enfants meurent très vite après une courte maladie (atsigi eka, qui "coupe le fruit vert"); lorsque ses femmes ou ses enfants sont stériles... Le commun dénominateur de ces symptômes, c'est la perte de la vitalité (perte du sang, des dents, des enfants, de la fécondité), spécifiquement sous la forme d'une déperdition de substance biologique (la stérilité dont il s'agit ici est surtout celle

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qui résulte de fausses-couches). Alors que les maux qui amènent la célébration du So sont plutôt de pures absences (stérilité "sèche", manque de gibier, mauvaises récoltes), la maladie d’ici est frustration intime, viscérale, attaquant et détériorant directement l'organisme, qui se sent "saigné", mangé tant sur le plan individuel que sur le plan social, la maladie s'attaquant à la lignée. Quelle est la "cause" de cette maladie ? Un nsem, bris d’interdit appelé aussi tsoo, souillure causée “par le versement du sang d'un proche parent"(Tsala). La parenté s'entend alors autant du côté maternel que paternel (dans le cas qui nous occupe, le tsoo qualifie la mort accidentelle d'un oncle maternel). Les groupes concernés sont les mêmes que les lignages paternel et alliés entre lesquels le mariage est prohibé. En réalité, cette définition doit être étendue : l'inceste aussi, c'est-à-dire le rapport sexuel entre membres des clans précités, rapport qui "tue la parenté", est tsoo ; ainsi que le suicide. Il y aurait donc tsoo chaque fois qu'il y a agression d'un "parent", cette définition incluant l'auto-agression et l'inceste (l'acte sexuel étant ici conçu comme agression, et le sperme comme sorte de "sang" -mekiqu'il est défendu de faire couler à l'intérieur de la parenté). Nous trouvons ici une deuxième définition du tsoo stigmatisant la violence en général. Le tsoo instaure dans le lignage comme une blessure qu'il faut colmater : la brêche ou la plaie ouverte laissera couler le sang, fuir la vie, jusqu'à temps qu'on l'ait refermée par le rituel. Une explication moralisante, à la fois moderne et populaire, du tsoo nous est donnée ainsi par M. Jean-Baptiste Mvondo Atangana (voir ci-après, titre 2, p. 11) : "Le sang qui a fait tuer et qui reconnait son erreur, il faut qu'il s'affaiblisse". Donc, référence à la justice immanente. Mais comment expliquer que ce "sang affaibli" continue à pousser au meurtre ? à exiger du sang ?

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