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Le Rorschach

De
292 pages
L'ensemble des études ici réunies sur le célèbre Test censé permettre l'établissement d'un "psychogramme" marque une rupture essentielle de son interprétation. La psychologie des traits comportementaux y fait place à une analyse phénoménologique du vécu. D'instrument d'objectivation, le Rorschach devient une pratique clinique d'individualisation. L'auteur, psychiatre est aussi l'un des membres les plus éminents de l'Evolution Psychiatrique.
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LE RORSCHACH
A LA RECHERCHE DU MONDE DES FORMES

F. MINKOWSKA

LE RORSCHACH
A LA RECHERCHE DU MONDE DES FORMES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

1èreédition Desclée de Brouwer, 1956

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4832-5

Avant-propos

Cette réédition du maître livre de Fr.Minkowska se trouve la bienvenue, car, paru en 1956, il devenait depuis longtemps introuvable, de sorte que l'on commençait un peu à perdre de vue toute son importance par rapport aux conceptions propres au test de Rorschach lui-même et à sa pratique. Nous n'allons certes pas en donner une sorte de résumé, qui s'avérerait bien inutile, car il faut d'abord le relire ou le lire. Mais nous chercherons, dans la mesure du possible, d'abord à le situer dans les préoccupations de la pathologie mentale de son temps, puis nous essayerons d'éclaircir ses rapports avec la notion de structure. * Un premier point risque de nous paraître bien obscur, si nous ne remontons pas quelques décennies en arrière. A l'époque toute contemporaine qui est devenue ces années-ci la nôtre, dans les premières années du XXIo siècle, tout ce qui concerne l'épilepsie renvoie à deux occurrences: ou bien celle qui enveloppe la crise généralisée d'emblée, le petit mal et les crises myocloniques, ou bien celle qui concerne les crises partielles (bravais-jacksonniennes1), et relève donc le plus souvent de la neurochirurgie, en raison de la localisation délimitée de la lésion épileptogène, et la référence majeure y reste l'anatomie fonctionnelle du cerveau2, avec sa part d'éléctroencéphalographie, aidée maintenant par cette neuroradiologie qui a tellement modifié la connaissance morphologique et fonctionnelle du système nerveux central. Mais auparavant, le domaine légitime de l'épilepsie s'étendait bien au delà de ce registre et comportait des aspects propres à la psychiatrie, avec

1

Cf.BRAVAIS,L.F. Recherches sur les symptômes et le traitement de l'épilepsie

hémiplégique Thèse, Paris, 1827, & JACKSON,J,H. Selected wrightinsg of JH.Jackson, I, Epilepsy and epileptiform convultions London, Hodder & Stoughton, 1931. 2 Cf.BAILEY,P. & BONIN,G. von The isocortex of man Urbana, University Press, 1951 ; BONIN,G. von Essai sur le cortex cérébral trad. Ch. Eryès, Paris, Masson, 1955; PENFIELD, W. & JASPERS,H. The functional anatomy of the human brain Boston, Little, Brown & Co., 1954 ; PENFIELD,W. & RASMUSSEN,Th. The cerebral cortex of man New York, The MacMillan Co., 2 th ed., 1954.

II tout ce qui concernait l'épileptoïdie, en tant que pathologie du caractèrel, et ces états crépusculaires qui pouvaient s'accompagner parfois de graves troubles du comportement2. Revenons un instant sur ces deux points: ils ont cessé de nous être familiers depuis des lustres, mais leur évocation doit nous rappeler que pendant bien longtemps une partie de l'épilepsie a concerné la psychiatrie. L'épileptoïdie d'abord, dite aussi tempérament glischroïde : le premier terme a été créé par E.Bleuler, et le second se retrouve dans l'entre deux guerres, époque où certains, opposés à cette doctrine des constitutions, prônée par E.Dupré3 ou G.Génil-Perrin4, cherchaient à la critiquer à fond et à en reprendre certains aspects admissibles5, dont on pouvait difficilement faire l'impasse. Ce tempérament glischroïde6 se marquait par quelques traits fondamentaux7. D'abord un aspect physique et moral pesant, lourd, sans souplesse ni agilité, grave, embarrassé, avec une pensée visqueuse, dans un espace sans élasticité et un temps sans détente, personnage inhibé, borné, morose et irritable. Ensuite un ralentissement et une viscosité qui aboutissent à une sorte de stase, dont il ne se décharge que par des réactions explosives; mais pareilles décharges peuvent s'achever dans une sorte de tempête instinctivo-motrice violente, avec une disparition de tout contrôle du
1

Cf.MINKOWSKA,F.Epilepsie und Schizophrenia im Erbgang mit besonderer Berück-

sichtigung der epileptoïden Konstitution und der epileptischen Struktur (Familie F. und Familie B.) Archiv der Julius Klaus-Stiftung Zurich, Orrell Füssli, 1937, XII, 1/2. 2 Cf. EY,H. Etudes psychiatriques, III, Paris, Desclée de Brouwer, 1954, n° 26. 3 Cf. DUPRE,E. Les perversions instinctives Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française XXIIO Session, Tunis, 1-7 avril 1912, Paris, Masson, 1913. 4 Cf. GENIL-PERRIN,G. Histoire des origines et de l'évolution de l'idée de dégénérescence en médecine nlentale Paris, Leclerc, 1913, & Les paranoïaques Paris, Maloine, 1926. 5 Cf. EY,H. La notion de constitution. Essai critique L'Evolution psychiatrique1932, 4, 2554 ; MINKOWSKA,F. Le problème de la constitution examiné à la lumière des recherches généalogiques et son rôle théorique et pratique L'Evolution psychiatrique 1927, 2, 185-216, & La constitution épileptoïde et le trouble générateur de l'épilepsie essentielle L'Evolution psychiatrique 1932, 4, 69-79; KRETSCHMER,E. Constitution et thérapeutique L'Evolution psychiatrique 1954, 3, 405-407. 6 Cf. KRETSCHMER,E. La structure du corps et le caractère trad.S.Jankelevitch, Paris, Payot, 1930" où il met en parallèle trois séries qui concernent à la fois la bio-typologie, la caractéropathie et la pathologie mentale: leptosome, schizothyme, schizoïde et schizophrène; pycnique, syntone, cyclothyme, cycloïde, et maniaco-dépressif; athlétique, glischroïde, épileptoïde et épileptique, conception qui admet une certaine continuité entre singularité du caractère et psychose. L'on sait que K.SCHNEIDER y était résolument hostile. Cf. SCHNEID ER,K. Klinische Psychopathologie Stuttgart, Thieme, 9° ed., 1971. 7 Cf. EY,H., BERNARD,P. & BRISSET,Ch. Manuel de psychiatrie Paris, Masson, 1° éd. 1960, 295-299.

III comportement. Notons enfin le contraste entre l'importance des préoccupations morales et religieuses et le déferlement sans borne observé lors de telles décharges. La doctrine des constitutions supposait une conception simple de la transmission héréditaire des traits pathologiques, alors que les travaux dont nous parlons ici envisageaient l'aspect transgénérationnel d'une tout autre manière. Ils se fondaient sur l'étude minutieuse de quelques arbres généalogiques scrutés avec précision le long d'assez nombreuses générations, id est sur la descendance d'un sujet donné atteint de cette affection. Ce qui se trouvait ainsi mis en lumière n'était pas une transmission directe, intervenant automatiquement d'une génération à la génération suivante, mais un phénomène bien plus complexe, qui témoignait de la vulnérabilité de cette descendance. Certains membres paraissaient tout à fait indemnes, tandis que d'autres, assez peu nombreux, souffraient de crises convulsives indiscutables. Mais tous les autres révélaient à des degrés divers tous les aspects possibles de l' épileptoïdie, depuis des atteintes mineures du caractère jusqu'à des formes graves de ces singularités de tempérament. L'emploi systématique du test de Rorschach permettait alors de mettre en évidence, même chez les sujets en apparence normaux, des signes probants rattachables à la nébuleuse de l'épilepsie. A côté de ce type de pathologie, l'on prenait aussi en compte des troubles proprement psychiatriques en rapport avec l'épilepsie, et qui sont

passés presque dans l'oubli depuis' quelques décennies1. Ils pouvaient
s'observer dans toutes les variétés de la maladie comitiale, mais prévalaient dans les formes dites graduo-convulsives et quand la généralisation secondaire de la crise restait incomplète. Nous allons en rappeler rapidement les principales formes, sans prétendre à l'exhaustivité, mais pour nous faire souvenir combien la psychiatrie pouvait s'y révéler partie prenante. Un premier groupe comportait des états psychotiques aigus ou subaigus. Ils pouvaient être confusionnels ou confuso-oniriques, tantôt anxieux et agités, voire furieux, tantôt stuporeux, mais presque toujours amnésiques. Les états crépusculaires comportaient des expériences délirantes et hallucinatoires, poly-sensorielles et oniriques, à début soudain, à développement bref et sans laisser de souvenir. C'est là qu'on pouvait observer des expériences de fin du monde, parfois accompagnées de troubles du comportement. Dans quelques cas prédominait l'excitation ou la

Cf., parmi beaucoup d'autres références, MARCHAND,L. & AJURIAGUERRA,J. de Epilepsies Paris, Desclée de Brouwer, 1948, & ALAJOUANINE,Th. éd. Bases physiologiques et aspects cliniques de l'épilepsie Paris, Masson, 1958.

1

IV dépression, bien que les locutions d'épilepsie maniaque ou d'épilepsie mélancolique risquent d'accréditer une pathogénie très discutable. L'on connaît aussi des troubles chroniques en rapport avec l'épilepsie. L'on a pu envisager ainsi des évolutions secondaires vers tel ou tel type de délire chronique, voire de schizophrénie, bien que ce dernier aspect reste problématique. Là encore, l'on rencontre l'incidence des états crépusculaires récidivants. Enfin nous ne pouvons pas passer sous silence l'évolution démentielle de certaines épilepsies, bien que l'on estime en général qu'il n'existe pas de démence épileptique vraiment spécifique. Ces quelques lignes, manifestement incomplètes, n'ont pas d'autre but que de nous rappeler que l'épilepsie ne se borne pas à ses formes exclusivement neurologiques. Mais nous devons reconnaître que beaucoup de ces aspects cliniques, dont nous venons de rappeler le souvenir, ont perdu de leur fréquence et de leur actualité, bien qu'ils aient joué un rôle assez important dans une époque de la psychiatrie qui n'est pas tellement éloignée de la nôtre. Les notables progrès des thérapeutiques anti-comitiales ont sans doute compté dans cette évolution, qui nous rappelle d'ailleurs tout l'intérêt d'un regard rétrospectif. * A l'époque des travaux de Fr.Minkowska, les psychiatres parlaient déjà volontiers de structure, et, pour beaucoup d'entre eux, ce terme devait permettre de renoncer à celui de constitution, tout en s'autorisant à penser de façon rigoureuse ce que le mot de constitution évoquait seulement de manière spécieuse et inadéquate. La pathologie des constitutions évoquait souvent une transmission héréditaire et presque toujours un déterminisme qui faisait obstacle à toute tentative thérapeutique, en la rendant d'avance illusoire et vouée à l'échec. Dès la fin du XIXo siècle, la psychanalyse à ses débuts avait remis en question une telle position, en soulignant l'importance de I'histoire personnelle du sujet, et en particulier de son enfance. En 1896, S.Freud terminait ainsi l'article qu'il publiait en français sur l'hérédité et l'étiologie des névroses «Quant à l'hérédité nerveuse, je suis loin de savoir évaluer au juste son influence dans l'étiologie des psycho-névroses. Je concède que sa présence est indispensable dans les cas graves, je doute qu'elle soit nécessaire dans les cas légers, mais je suis convaincu que I'hérédité nerveuse à elle seule ne peut pas produire les psycho-névroses, si leur étiologie spécifique, l'irritation sexuelle précoce, fait défaut. Je vois même que la

v
question de savoir laquelle des névroses, hystérie ou obsessions, se développera dans un cas donné, n'est pas jugé par l'hérédité mais par un caractère spécial de cet événement sexuel de la prime jeunesse»l. Par la suite, et même quand il aura renoncé à la théorie de la réalité de la séduction par l'adulte et aura introduit le concept opératoire de fantasme, il continuera à considérer que c'est dans I'histoire singulière du sujet que se trouve l'essentiel des origines et du développement de sa pathologie mentale. Cependant, nous ne comprendrions rien à cette œuvre si nous ne prenions pas en considération un point spécifique. L'accent qu'elle fait porter sur I'histoire individuelle s'oppose de manière absolue à la doctrine des constitutions; mais cette histoire ne s'y trouve pas étudiée avec un souci biographique qui chercherait à en scruter tous les détails, car ce qu'elle tient pour décisif, c'est la manière dont le sujet singulier a résolu, ou n'a pas résolu, un petit nombre de conflits typiques, en particulier la situation oedipienne. L'histoire personnelle n'a donc pas a être indéfiniment étudiée dans tous ses détails anecdotiques, mais figure alors pour préciser de quelle manière singulière ce sujet s'est trouvé confronté à des conflits qu'on retrouve dans la biographie de tous les hommes, et c'est le contraste entre la singularité du sujet et la généralité des conflits typiques qui fait que cette démarche ne renvoie pas simplement à une pathologie réactionnelle et qu'elle entretient avec I'histoire un rapport structuré. Même si nous devons rester très réservé sur des influences éventuelles que nous ne saurions détailler ici, la notion de structure2 appartient alors à une grande partie du champ des connaissances rigoureuses, depuis la Théorie de la forme3, pour s'étendre à la neurologie globaliste de K.Goldstein4 et R.Read, à la linguistique structurale de F. de Saussures, puis de
1 FREUD,S. Oeuvres complètes. Psychanalyse, III, 1894-1899 A.Bourguignon, P.Cotet & J.Laplanche éds., Paris, P.U.F., 1989, 103-120, 120. 2 Cf. LANTERI_LAURA,G. Histoire et structure dans la connaissance de l'homme Annales E.S.C. 1967,4,792-828., Généalogie du structuralisme L'Evolution psychiatrique 2000,3, 477-510, & RECHTMAN,R. De l'efficacité thérapeutique et «symbolique» de la structure L'Evolution psychiatrique 2000, 3, 511-530. 3 Cf. KOFFKA,K. Principles ofgestalt psychology London, Routledge & Kegan Paul, 4th ed., 1955, & KOEHLER,W. La psychologie de laforme trad.S.Bricianer, Paris, Gallimard, 1964. 4 Cf. GOLDSTEIN,K. La structure de l'organisme trad.E.Burckhart & J.Kuntz, Paris, Gallimard, 1951, & HEAD,H. Studies in neurology London, Oxford University Press, 1920, 2, 2 vol. 5 Cf. SAUSSURE,F. de Cours de linguistique générale Paris, Payot, n .éd., 1972; TROUBETZKOY,N.S. Principes de phonologie trad.J.Cantineau, Paris, Klincksieck, n.éd., 1986 ; JAKOBSON,R. Six leçons sur le son et le sens Paris, Les Editions de Minuit, 1976 ;

VI N.S.Troubetzkoy,
l'anthropologie

de R.Jakobson et de L.Hjelmslev,
1

et, plus tard, à

sociale de Cl.Lévi -Strauss .

C'est peut être la Théorie de la Forme qui nous illustre le mieux la différence entre la notion de constitution et la notion de structure, grâce à un livre fondamental et méconnu de K.Koffka, sur la psychologie de l'enfant2. La notion de constitution renvoie à une fixité définitive; or quand il étudie l'apprentissage du langage oral, K.Koffka montre qu'à un certain moment l'enfant dispose d'un système vocalique et consonnantique rudimentaire, fait de quelques oppositions pertinentes:
(consonnantisme) vs (vocalisme) (labiale) vs (gutturale) (voyelle d'avant) vs (voyelle d'arrière)

Puis la structure se complique, le système consonnantique comporte un terme intermédiaire, celui des dentales, tandis que le système vocalique fait de même, et l'enfant passe, de manière discontinue, d'une structure phonologique plus simple à une structure phonologique plus compliquée. L'on comprend ainsi que l'histoire de l'apprentissage du langage n'est pas celle d'un accroissement progressif par adjonction continue d'éléments nouveaux extérieurs, mais par le passage discontinu d'une structure rudimentaire à une structure plus complexe. Tout en conservant ses caractéristiques propres, la structure permet ainsi de sauvegarder sa nature de système et de pouvoir évoluer dans le temps. En tant que telle, ses éléments valent, non par eux-mêmes pris individuellement, mais par la position de chacun d'eux à l'égard de tous les autres, et elle est transposable. C'est en quoi elle s'avère tout à fait différente de la notion de constitution, de telle manière que son usage a introduit en psychiatrie une manière d'en concevoir l'essence qui est tout à fait étrangère à l'innéité immuable. Dans ses travaux, E.Minkowski distinguait trois niveaux du diagnostic. Le premier, banal et rudimentaire, servait à affirmer et à nommer une maladie mentale, en la séparant des autres et en pouvant ainsi échanger des informations avec les autres praticien. Dans une perspective différente, où il reconnaissait l'influence de la psychanalyse, il repérait un effort qui tentait
HJELMSLEV,L. Prolégomènes à une théorie du langage trad.A.M.Léonard, Paris, Les Editions de Minuit, 1968. 1 Cf. LEVI-STRAUSS,Cl. Anthopologie structurale Paris, Plon, 1958, 227-268, & La pensée sauvage Paris, Plon, 1962, 324-356. 2 Cf. KOFFKA,K. The growth of the mind. An introduction to child psychology trad.R.M.Ogden, London, Routledge & Kegan Paul, 2th ed., 1952.

VII de situer le trouble mental dans 1'histoire singulière du sujet; cet aspect du diagnostic lui paraissait supérieur au précédent et capable de concilier une recherche classificatoire et une tentative de prendre en compte le sujet comme tel. Mais il appelait diagnostic structural celui qui portait, au delà des circonstances particulières, sur les rapports du sujet avec l'organisation de la temporalité et de la spatialité, sachant que le sujet ne peut jamais exprimer son trouble fondamental qu'en usant d'un langage inévitablement inapproprié, qu'il ne faut jamais prendre pour ce qu'il fait dire dans une banalité trompeusel. * Les questions qu'entraîne l'usage de cette notion de structure nous ramènent à des problèmes d'étiologie, où nous rencontrons inévitablement le terme de processus et la référence aux réflexions de K.Jaspers2 à son propos. Comme chacun sait, dans la jalousie pathologique, il distinguait la réaction maladive à l'expérience vécue, le développement de la personnalité, le processus physique (lésion des corps mamillaires dans l'alcoolisme chronique) et ce qu'il appelait le processus psychique. Il reprenait une distinction due à 1'historien W .Dilthey3, qui séparait les sciences de la nature et les sciences morales, en observant que, dans les premières, jouait essentiellement le connaître - erkliiren -, tandis que dans les secondes il s'agissait du comprendre - verstehen. Le processus psychique se révélait alors comme ce qui, malgré sa position, se montrait rebelle à la compréhension, sans pour autant se prêter à la connaissance. Rien ne nous oblige à suivre K.Jaspers sur ce terrain, d'autant plus que le grand sociologue allemand M.Weber lui objectait qu'aux deux termes connaître et comprendre il fallait peut être en envisager un troisième, interpréter, de telle manière qu'il convenait de remplacer la dichotomie erkliiren vs verstehen par une trilogie erkliiren vs verstehen vs deuten, bien que personne ne pût

Cf. MINKOWSKI,E. Le temps vécu Paris, P.U.F., n.éd., 1995, 207-254, & Traité de Psychopathologie Paris, Les Empécheurs de penser en rond, n.éd., 1999, 551-600. 2 Cf. JASPERS,K. Eifersuchtswahn. Ein Beitrag zur Frage : Entwicklung einer Personlichkeit oder Prozess Zeitschrifl jûr die g. Neurologie und Psychiatrie 1910, bd I, 567-637., & Psychopathologie générale trad.A.Kastler & lMendousse, Paris, Cl.Tchou, n.éd., 2000,332353 ; & LANTERI-LAURA,G. La notion de processus dans la pensée psychopathologique de K.Jaspers L'Evolution psychiatrique 1962, 4, 469-499. 3 Cf. DILTHEY,W. Le monde de l'esprit trad.M.Rémy, Paris, Aubier, 1947,2 vol. , I, 247264.

1

VIII garantir que l'interprétation fût une connaissance devenue compréhensive,
ou le contraire .
1

Nous retrouvons pourtant cette notion de processus psychique quand nous nous demandons ce que peut atteindre de l' épileptoïdie le test de Rorchach2. Ce n'est sans doute pas quelque chose de spécifiquement clinique, mais un terme qui relève de la psychopathologie, sans que, dans la psychopathologie, nous puissions évoquer à son propos plus la compréhension que la connaissance ou que l'interprétation. Il s'agit plutôt d'une réalité de l'ordre de l'in der Welt sein, domaine où l'opposition du cerveau et de l'esprit ne conserve guère de pertinence véritable. C'est pourquoi les problèmes dont traite le livre de Fr.Minkowska demeurent des problèmes actuels.
Pro G. LANTERI-LAURA

Cf. WEBER,M. Essais sur la théorie de la science trad.J.Freud, Paris, Plon, 1965, 325-398. Il emprunte ses exemples aux œuvres de K.Marx, de F.Nietzsche et de S.Freud. 2 Cf. Syntagme et paradigme, concepts opératoires en techniques projectives Bulletin de la Société française du Rorchach et des méthodes projectives 1969, 23, 23-35.

1

Préface
Eugène MINKOWSKIn'est plus là pour présenter au lecteur de 1978, comme il le fit en 1956, le livre que Françoise MINKOWSKA consacré au a « test» de Rorschach. Il était donc concevable que la réédition de ce livre devenu classique, se limite à une simple réimpression. Mais Alexandre MINKOWSKIen a décidé autrement et a souhaité qu'une introduction complémentaire vienne en préface évoquer les discussions riches d'ouvertures qu'ont suscitées depuis vingt ans les vues originales de sa mère sur « Le monde des formes». Pour ce faire il s'est adressé à celui de ses amis qui a eu le privilège d'être l'élève de F. MINKOWSKAet dont la formation doit beaucoup à Edouard PICHON, être génial à la fois pédiatre, psychanalyste et grammairien qui sut mieux que personne entourer la famille MINKOWSKIdans les difficiles années de son installation à Paris après la Première Guerre mondiale. La tâche qui m'a été impartie aurait été hors de mesure avec mes moyens si je n'avais pas eu cet autre privilège de devenir un familier de la pensée
-

de E. MINKOWSKI. m'a alors suffit de reprendre son œuvre 1 pour y Il

trouver le fil conducteur susceptible de m'amener à une approche authentique de ce livre posthume qui a marqué - comme le souligne E. MINKOWSKI - la fin d'une « collaboration de tous les jours, si intime et si féconde; la pensée de l'un venant ensemencer la pensée de l'autre 2 ».
3 Tout d'abord ne manquons pas de remarquer avec Didier ANZIEU que

« F. MINKOWSKA la première à avoir étudié les protocoles du Rorschach est comme des textes et à en avoir dégagé les tournures et des expressions caractéristiques de certains types individuels. Il s'agit là d'un travail de stylistique, reposant sur le postulat d'une correspondance entre le style d'un sujet et sa structure mentale». Or c"est exactement autour des termes: « style », « structure », « type individuel» que se situe l'essentiel du débat que les écrits de F. MINKOWSKA ont d'emblée suscité et qui dure encore! A moins qu'en se méprenant sur le sens que F. MINKOWSKA accordait à la notion de « constitution» le débat tourne court sous le coup d'une excommunication. En particulier c'est souvent sans nuance que l'on s'est mépris sur le sens de la « constitution épileptoïde » qu'elle a décrite. Il ne s'agit pas d' « une enceinte close» comme on cherche à nous la présenter. Ce n'est point une porte fermée à double tour. La constitution est un tout vivant
1. Notamment son Traité de Psychopathologie (P. U. F. 1966) que nous désignerons désormais par: E. M. Loc. cit. 2. E. M. Loc. cit., p. XI. 3. Les méthodes projectives, P. U. F., 1976, p. 19.

immobile largement ouverte vers l'ambiance et la réalité 4. De sorte que tout en plongeant ses racines dans l'hérédité de l'individu, la constitution épileptoïde est l'œuvre d'une relation incessante de l'information génétique avec un milieu, qui la façonne (en un phénotype) et pas seulement l'actualise, qui la construit et pas seulement la révèle. Autrement dit, à partir du « germen» qui lui donne une « taxie») elle « se fait en agissant». Ce qui la rend bien différente de nature des constitutions imaginées par MOREL et MAGNAN,DUPRÉ, ou même KRETSCHMER.Au contraire, elle est proche de la typologie de BLEULER qui envisage moins des constitutions que des principes vitaux. Principes qui rendent compte d'une certaine façon de ressentir primitivement le vécu, selon certains « pôles» auxquels RORSCHACH(élève de BLEULER comme F. MINKOWSKA)a donné le nom difficile à traduire - d' « Erlebnistypen ». La constitution épileptoïde que F. MINKOWSKAa délimitée en prenant « pour point de départ la façon d'être affective de l'individu» doit être aussi comprise comme un « type» que l'auteur qualifie de « sensoriel» ou de « concret». Ces qualificatifs indiquent que le sujet reste au contact du réel en ayant les plus grandes difficultés à prendre vis-à-vis de celui-ci la distance qui est nécessaire pour en acquérir une connaissance satisfaisante. De ce point de vue le sujet épileptoïde se signalera en voyant ,le monde absorbé dans un « mouvement quj a trait au dynamisme primitif de la vie» ; dynamisme tel qu'il « prime l'objet dans son immobilité et domine ainsi la vision du monde au détriment souvent de la précision de la forme, en en débordant les limites, en la rendant confuse». C'est précisément ce dynamisme primitif que F. MINKOWSKA reconnu au Rorschach a chez les sujets qu'elle dénomma « épileptoïdes 5 ». Il eut mieux valu ne parler que de « glischroïdie » terme qu'E. PICHON avait suggéré pour remplacer celui d'épileptoïdie qui prête à équivoque. Il peut en effet désigner soit une forme psychique d'épilepsie, soit un trait de comportement des sujets épileptiques. Hâtons-nous de préciser que F. MINKOWSKA retenu ni l'un ni l'autre de ces deux sens. Elle a réservé n'a le terme d'épileptoïdie à des individus qui dans une « famille où se trouvent des cas d'épilepsie... se signalent par un caractère particulier... sans présenter le moindre trouble clinique». Elle ajoutait que l'épileptoïdie « forme probablement la véritable base sur laquelle viennent éclore les manifestations de l'épilepsie essentielle» et qu'elle « est aussi probablement l'expression biologique particulière qui crée de son côté une prédisposition spéciale aux

-

accidents convulsifs 6 ».

Bien que l'hérédité de l'épilepsie reste encore très obscure et qu'elle correspt)nde plutôt à une constellation « de facteurs dont certains sont héréditaires» qu'à un mode univoque de transmission, on ne peut plus nier
4. E. M. Loc. cit., p. 123. 5. E. M. Loc. cit., p. 604. 6. Cité par E. M. Loc. cit., p. 604.

la possibilité d'une prédisposition convulsive génétique 7. Mais aucune recherche n'est encore venue confirmer l'existence de traits psychologiques

« qui seraient présomptifs de l'épilepsie 7 ».
A la vérité on se doit de souligner que lesdites recherches appartiennent à une clinique ou à une psychométrie conventionnelles et ne font état que de traits de comportement et d'expressions de caractère. Avec F. MINKOWSKA on est au contraire en présence d'une analyse du vécu qui nous fait passer d'une psychologie à la 3e personne (Il, Elle) à une psychologie de la 2e personne (Tu, Toi) : psychologie phénoménologique qui ne s'entrouvre que dans une situation de « Diagnostic par pénétration» sur laquelle la méthode statistique n'a aucune prise. Pour cette raison F. MINKOWSKA pas utilisé n'a le Rorschach comme un test; elle ne parlait que d'un « Rorschach clinique». D'ailleurs le Rorschach n'est jamais un véritable test puisqu'il ne mesure rien et ne se réfère pas à une échelle de développement. Il n'est qu'une méthode « projective 8 » et il est pleinement justifié que ce livre s'intitule: « Le Rorschach» et non « Le test de Rorschach '>. Reste à comprendre l'ambition qu'avait F. MINKOWSKAa reconnaître derrière un trait psychologique une disposition biologique particulière. Certes une telle ambition n'est qu'une gageure pour des esprits irréductiblement dualistes, mécanicistes, positivistes. Mais elle cesse de l'être dès qu'on y reconnaît cette croyance en « l'Unité de l'organisme humain» (fusion indissociable du corps et de l'âme) qui depuis 3 millénaires représente une des grandes dimensions de la pensée hébraïque. Avec les notions de « Vivant» et de « Genèse» elle constitue une trilogie métaphysique par laquelle la tradition dynamique et créatrice du judaïsme s'est toujours opposée à la tradition statique et circulaire de l'hellenisme. Tant et si bien que fidèle à cette trilogie F. MINKOWSKAaurait pu, à l'aphorisme de G. BACHELARD: « Rationaliste? nous nous efforcerons de le devenir», répondre « Pas à n'importe quel prix! ». Pareille attitude d'esprit explique la distance qu'elle a toujours prise vis-à-vis des conceptions de FREUD: issu également d'une famille juive mais imbu du rationalisme grec. A propos du concept psychanalytique de « traumatisme» sa distance se muait volontiers en véhémence. On trouvera plus loin un écho serein de ce conflit dans l'étude n° 6 qui rapporte des protocoles du Rorschach chez des enfants juifs victimes des lois raciales et montre que les effets en profondeur des événements traumatisants dépendent beaucoup des ressources liées à chaque type constitutionnel; on ne saurait mieux relativiser les effets du « trauma psychique 9 » ! Il ne faut
7. H. BEAUCHÊNE, L'enfant et l'Adolescent épileptiques, La Psychiatrie de l'enfant, 1976, XIX, 2, p. 434. 8. D. ANZIEU,ibid. 9. F. MINKOWSKA'a pas seulement contesté la psychologie de FREUDdominée par n un matérialisme physicaliste, mais ses hypothèses sociologiques (comme celle du meurtre du père dans la préhistoire) et ses hypothèses biologiques (comme celle de l'hérédité de l'acquis que suppose la notion de « phantasmes originaires»).

cependant pas oublier que notre auteur a été au temps de ses études à Zurich liée d'amitié avec le groupe psychanalytique qui, autour de BLEULER,
réunissait notamment: JUNG, BINSW ANGER et... RORSCHACH 10.

E. MINKOWSKIa rappelé dans l'introduction de ce livre, en des termes inégalables, comment le travail de F. MINKOWSKA s'est distingué et a prolongé celui de Hermann RORSCHACH,.nous n'y reviendrons pas. Mais qu'on nous permette pour terminer de rappeler que RORSCHACHétait le fils d'un peintre, professeur de dessin. On se prend alors à imaginer avec quelle rapidité F. MINKOWSKAa établi chez H. RORSCHACHun lien significatif entre sa découverte d'une épreuve projective et son image d'un père voué au monde des formes. Dès lors il n'y avait qu'un pas à franchir pour montrer tout le profit de l'association du Rorschach, du dessin et de la peinture dans la « compréhension 11 » des êtres. L'ouvrage qu'on va lire l'illustre aussi remarquablement que l'ont illustré jadis les travaux si passionnants de F. MINKOWSKA V AN GOGH et sa « maladie». sur Rouen, le 2 mars 1978
Professeur Robert DAILLY.

10. Il est piquant de noter qu'après la dispersion du groupe (vers 1913) BINSWANGER s'écarta de FREUD, JUNG devint un dissident; quant à RORSCHACH resta fidèle... il mais il mourut en 192.2! Il. F. MINKOWSKA souvent adopté dans ses écrits et dans ses leçons la féconde a distinction faite par JASPERSentre comprendre et expliquer. Le but du Rorschach vise justement une « compréhension».

INTRODUCTION ET VUE D'ENSEMBLE
1° CARACTÈRE PERSONNEL DE L'œUVRE DE F. MINKOWSKA - LE PERSONNEL, LE TYPIQUE ET LE GÉNÉRAL DANS LA CONNAISSANCE DE L'HOMME

Rarement œuvre fut plus personnelle. Mais rarement aussi le personnel est venu altérer aussi peu l'objectif. Ce caractère personnel ne surprend point chez Françoise MINKOWSKA, ui avec tant d'insistance mettait q

l'accent sur la « vision du monde », dans ses divers modes en fonction de
la typologie constitutionnelle. Chaque type voit le monde à travers les traits qui lui sont propres. Sensorielle, F. MINKOWSKA voyait, elle aussi, le à travers sa personne, avec cette ardeur et cette passion qui ont si profondément marqué sa vie et sa recherche, et dont tous ceux qui l'ont connue ont gardé un si vivant souvenir. C'est à cètte circonstance que nous devons probablement cet apport considérable qu'elle a su donner dans le domaine des manifestations de la série épileptique, allant de la structure des états crépusculaires et des délires de nature comitiale jusqu'au type sensoriel, en passant par la constitution épileptoïde mise en relief dès ses premiers travaux. On peut bien le dire, elle a rénové tout ce chapitre de la psychopathologie en le situant au niveau des séries schizothymique et cyclothymique qui pendant si longtemps, dans leur opposition à deux termes, ont dominé d'une manière exclusive l'évolution de nos notions cliniques et psychopathologiques. Les manifestations mentales de l'épilepsie ont été reléguées à l'arrière-plan par les accidents convulsifs et d'autres manifestations d'ordre neurologique. Actuellement elles occupent à nouveau la place qui leur revient. Il suffit de rappeler à ce propos la revalorisation par F. MINKOWSKA, la description de la constitution épilepdès toïde ou glischroïde, du pôle adhésif trop longtemps négligé au profit des manifestations explosives, de même que l'enrichissement apporté, aussi bien en ce qui concerne cette constitution que les accidents mentaux, par l'étude particulièrement suggestive de la vie, de la maladie et de l'œuvre de VAN GOGH, en même temps que la mise en évidence du mécanisme fondamental du lien. Mais ce lien, c'est le Rorschach qui a permis à F. MINKOWSKA de

8

INTRODUCTION

le « découvrir », à l'occasion du premier test pris dans le service de M. LAIGNEL-LAVASTÎNE. fut comme une révélation. Souvent du reste Ce nous l'entendions dire: « il y a des pages de la psychiatrie contemporaine

qui ne peuvent être écrites sans le Rorschach'. »
Du fait de la mise en valeur de la structure des troubles mentaux de nature comitiale de même que de la constitution glischroide, l'ancienne opposition à deux termes dépassée, des perspectives nouvelles s'ouvraient, en même temps que se faisait sentir la nécessité de reviser le fondement même de nos classifications et d'en déterminer la vraie portée. Ce que nous voyons à travers notre type est pourtant loin d'être du subjectif. Nous découvrons ainsi toute une tranche de la vie, dont nous nous sentons plus proches que d'autres. Nous nous trouvons polarisés ainsi non plus sur un enregistrement plus subjectif des faits, mais sur ce qu'il y a de « typique» dans la vie et en nous, dans la mesure justement où le « type» se trouve centré sur le « typique ». Et si nous parlons d'une seule tranche, nous ne voulons marquer ainsi qu'un point de prédilection, un point privilégié, sans que cela comporte une cécité compléte à l'égard des autres tranches. Tout ne se situe pas sur une surface plane; il y a des reliefs, dans ce domaine de la recherche, propres au type de chaque chercheur, mais ce relief n'efface point entièrement ce par rapport à quoi il se présente comme tel. Et c'est ainsi que si pour F. MINKOWSKA série la des manifestations épilepto-sensorielles a été un terrain de prédilection, elle a su - et cela va de soi - ayant toujours recours à la confrontation et à la comparaison, enrichir simultanément les chapitres parallèles de la psychiatrie clinique et de la typologie, dans la série schizophréno-rationnelle avant tout.

2° LE RORSCHACH DANS L' ŒUVRE DE F. MINKOWSKA. LE RORSCHACH CLINIQUE. LA TYPOLOGIE ISSUE DE LA NOSOGRAPHIE

C'est dans cette perspective qu'il y a lieu de placer également ses recherches sur le Rorschach. Elle-même les présente dans son Guide-catalogue publié en 1949 à l'occasion de l'Exposition de dessins d'enfaJ.1.tsau Musée Pédagogique, comme troisième étape de son activité scientifique, précédée par les recherches généalogiques et les études sur Van Gogh, et suivies de celles sur les dessins d'enfants. Mais maintenant que sa vie s'est achevée, l'œuvre étant restée, comme c'est toujours le cas, inachevée la vie humaine s'achève, l'effort cré~teur ne le fait jamais - nous constatons sans peine cette unité remarquable qui a marqué son effort tout du long de son existence. Ce ne sont point quatre chapitres indépendants les uns des autres, mais un seul chapitre, ou si l'on aime mieux, les chapitres séparés plus ou moins artificiellement d'un même et unique livre. Ce livre se lit comme il a été écrit, d'un trait. Ce qui suit est déposé en germe dès

-

INTRODUCTION

9

le début et ne fait que s'épanouir en se précisant, en s'ornant de couleurs plus vives, au fur et à mesure que la recherche et l'effort continuaient leur marche. Il en est de même de l'apport que nous devons à F. MINKOWSKA dans le domaine du Rorschach. Cet apport est préformé dans les deux étapes précédentes et trouve son prolongement naturel dans les études sur les dessins' d'enfants. C'est aux questions posées par la clinique de même que par la typologie qu'elle cherche une réponse, un complément d'enquête dans le Rorschach. Le Rorschach n'est point une source unique et autonome de renseignements. Cela explique pourquoi elle est amenée à s'écarter de la typologie rorschachienne. Sans doute, un quart de siècle s'était écoulé depuis la parution du Psychodiagnostic de Rorschach. Au cours de ce quart de siècle la recherche avait poursuivi son chemin. Mais ce n'est pas uniquement le recul du temps qui est en jeu. La typologie dé RORSCHACH, avec avant tout les types introversif et extratensif, trouve son fondement dans le test lui-même, en fonction de la prédominance des K ou des C. La typologie admise par F. MINKOWSKA types rationnel, syntone et sensoriel, : à la suite de KRETSCHMER de BLEULER, et avec son propre apport, se trouve en liaison étroite avec la nosographie clinique. Elle postule une affinité de structure entre les traits fondamentaux de la psychose et du type correspondant. Et cette classification a connu, comme nous l'avons dit déjà, un approfondissement tout particulier par la mise en valeur des traits essel1tiels de la série épilepto-sensorielle. Nous ne saurions pourtant, même si par la suite nous devions nous écarter ainsi de la typologie de RORSCHACH, insister sur la portée du trop terme « Erlebnistypen », employé par lui. Ce terme a donné du fil à retordre

aux traducteurs. A défaut d'un substantif équivalent à « Erlebnis » les traductions proposées retranchent de la pensée de RORSCHACH trait essenun tiel, à savoir le vécu. Il a été pourtant l'un des premiers à mèttre J'accent sur ce vécu. Aussi F. MINKOWSKA, proche de ce primitif vécu, comme très l'a été RORSCHACH lui-même, s'est-elle exprimée clairement à ce sujet. (Voir sa communication aux Rencontres Internationales de RORSCHACH, 1949). F. MINKOWSKA, pour désigner sa position, parlait ~souvent d'un Rorschach clinique. C'est aux questions posées par la clinique qu'elle cherchait une réponse. Nous avons dit déjà ce qu'elle a su f~ire pour la clinique de l'épilepsie. Mais dans l'étude sur la schizophrénie également ce sens aigu de la chose clinique, doublé\!du besoin d'individualiser humainement les malades étudiés, donne sa pleine mesure. La variété des formes et des cas, englobés par la vaste notion de schizophrénie, n'y est point étrangère.

A l'occasion des onze malades présentés dans son étude, elle écrit: « Nous
avons groupé les malades selon les affinités qui existaient entre eux (rationalisme morbide, catatonie, schizophrénies délirantes). En nous basant sur le test, nous cherchons à mettre en relief pour chacun des groupes

10

INTRODUCTION

ainsi formés les traits essentiels qui les caractérisent ainsi que les traits secondaires qui font différer un cas d'un autre. Enfin pour terminer, nous essayerons de préciser ce qui est commun à tous les schizophrènes, indépendamment des groupes et à travers les divers stades de l'affection jusqu'à la dissociation incluse}) (2 p. 56). C'est en suivant cette voie, en recherchant, à côté du trouble fondamental commun, les caractères propres à chaque groupe, sans négliger, loin de là, les traits individuels, qu'elle donne à sa recherche un caractère .particulièrement vivant et récolte une foison de données ayant trait à la clinique en corrélation avec le Rorschach. Nous renvoyons pour les détails au texte du mémoire (2, p. 69). Pour nous, il importe uniquement de dégager ici les grandes lignes du cheminement de la pensée et de l'effort de F. MINKOWSKA. Nous ne saurions ne pas souligner pourtant la façon dont est expliqué le fait que dans les cas de catatonie les réponses tranchent sur l'attitude

du malade. Celles-là sont moins « schizophréniques », si l'on peut dire,
que celle-ci, le contact avec le réel n'étant en elles pas entièrement com-

promis. « C'est qu'ici la dissectiona pour siège la psychomotricitéde sorte
que les éléments vivants de la perception et de la pensée sont moins touchés. Cette dissection particulière qui constitue une sorte d'autisme psychomoteur, se retrouve bien moins dans les réponses que dans le comporte-

ment du malade au cours du test et dans l'observation clinique » (2, p. 88).

Le terme « autisme psycho-moteur» mérite d'être retenu et médité.
Ici trouve sa place aussi cette hypothèse pathogénique, hypothèse jetée avec hardiesse, en « hâchures » dirions-nous volontiers, en évoquant la manière de peindre de VANGOGH,à savoir que dans ]es cas d'épilepsie, la présence d'un facteur plus ou moins discret de nature schizoidique peut freiner la décharge motrice et conditionner ainsi le tableau clinique d'une épilepsie larvée sans accidents convulsifs. A deux reprises, F~ MINKOWSKA revient sur cette hypothèse (3, p. 124) et (7, p. 238). Elle la formule avec conviction comme elle avait l'habitude de le faire. Elle est pourtant heureuse de trouver un appui à ce point de vue auprès de son beau-frère le professeur M. MINKOWSKI, uquel cette hypothèse, à la suite de ses a propres recherches, paraît plausible. Elle rappelle aussi à ce propos que
« dans le dernier

tableau

de VAN GOGH: les corbeaux

volant au-dessus

du champ de blé, on découvre au milieu des élémertts déchafnés, le visage

immobileet figé du peintre ».
3° PSYCHOSES ET TYPES ASSOCIÉS. ANAL YSE FACTORIELLE

Mais si nous parlons d'un Rorschach clinique, il nous faut encore nous entendre. La clinique psychiatrique ne se ramène point à un registre de diagnostics dans lequel il faut choisir un terme pour en marquer d'une façon univoque et définitive le malade. Nos diagnostics ne sont que des

INTRODUCTION

II

approximations. Une fois le diagnostic de schizophrénie posé, par exemple, il faut voir jusqu'à quel point et en quoi le malade s'écarte des manifestations

schizophréniques. Il suffit de rappeler la phrase de BLEULER:« dans chaque cas il faut poser la question non pas schizophrénie ou psychose maniacodépressive, mais dans quelle mesure schizophrénie et dans quelle mesure psychose maniaco-dépressive », formule qui du point de vue de la pathologie générale ne peut que surprendre. Par là s'affirme la spécificité des questions que pose la clinique psychiatrique. L'analyse, ayant pour but de déterminer les différents facteurs fondamentaux dont se compose dans chaque cas le dit tableau clinique, remplace le diagnostic différentiel au sens strict du terme. C'est dans ce sens aussi qu'il y a lieu d'interpréter la phrase de BLEULER. ne veut point affirmer la coexistence simultanée Elle de deux affections distinctes, mais admet le jeu de facteurs psychopathologiques différents, déterminé peut-être par un même et selll agent pathogène. Cette formule devait trouver un écho profond chez F. MINKOWSKA qui, avec tant d'ardeur, se dressait, pour ce qui est de la connaissance de l'homme, contre les cases, les cloisonnements, les séparations tranchantes, les étiquettes, les schémas. Elle voulait partout savoir la question ou... ou » remplacée par la formule « et... et et cette tendance revient comme un leit-motiv à travers toute son œuvre. Ne rien exclure aveuglément, établir des corrélations, tel était son.souci constant. Le mécanisme du lien de même que l'image du pont lui étaient particulièrement chers. D'ailleurs, dans la formule de BLEULER, schizophrénie et la psychose la maniaco-dépressive ont un sens très large; elles débouchent vers le comportement du malade par rapport à la réalité et au monde ambiant, en mettant au premier plan la faculté de maintenir ce contact. Là le diagnostic par pénétration trouve sa raison d'être. Mais là encore nous devons à F. MINKOWSKAn précieux élargissement: en adjoignant à la classique u opposition du bon et du mauvais contact la série des manifestations épilepto-sensorielles, elle introduisait un troisième terme dans la formule de BLEULER, en étendant singulièrement la portée. en Tout naturellement elle s'attache maintenant à l'étude des « psychoses ~soçiées )) de même que des types associés, de beaucoup plus fréquents que les cas monocordes, de nouveau, pour le dire encore tIne fois, non dans le sens de la coexistence de deux affections ou de deux types distincts, mais dans le sens de l'analyse dont il vient d'être question. Là le Rorschach lui est d'un précieux concours; souvent, il permet de dévoiler des facteurs qui échappent à l'observation clinique ou passent inaperçus, et qui peuvent être de première importance tant au point de vue du diagnostic que du pronostic et du traitement, psychothérapique en premier lieu au sens très large du terme. Le Rorschach ne sert pas simplement à confirmer le diagnostic posé une fois pour toutes; au contraire, une interaction constante s'établit entre le test et la clinique, l'un venant fécon({ )),

der l'autre et vice-versa. « Cette analogie (avec la clinique) a d'autant plus

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INTRODUCTION

d'importance pratique que tandis que la clinique doit rechercher l'essentiel à travers l'extension et l'enchevêtrement de toutes les manifestations qu'elle enregistre, le test de Rorschach présente ce grand avantage de permettre de voir ce même essentiel mis en relief d'une manière beaucoup plus directe et dégagée» (2, pp. 70 et 71). A cette analyse préside la connaissance ou, comme nous le dirions

volontiers, l'intuition des cas « purs », bien moins fréquents sur le plan statistique que les cas associés, Inais qui s'imposent po~rtant d'emblée comme tels; en eux « tout se tient» et ils se présentent avec une unité, avec une uniformité remarquables. C'est ce qui permet d'en déterminer, sur le plan phénoménologique, la structure. Ils servent de « norme» pour l'analyse des cas associés, de points fixes auxquels celle-ci se réfère.

D'emblée, ils nous dévoilent quelque chose de « typique », d'essentiel.
Il en est exactement de,même pour les types constitutionnels.
4° POINTS D'INTERSECTION AVEC LA MÉTHODE PHÉNOMÉNOLOGIQUE ET L'ANAL YSE EXISTENTIELLE. L'ASPECT « HUMAIN» ET FORMEL DU TEST. RÉACTION CONTRE LES INTERPRÉTATIONS PUREMENT PSYCHANALYTIQUES

Cette recherche du typique faisait que F. MINKOWSKA s'attardait avant tout aux cas qui se rapprochent le plus de la « pureté », en s'efforçant d'en faire re~sortir le trait caractéristique, le « trouble générateur ». Elle mettait moins de poids, comme elle l'écrivait elle-même, sur le nombre de malades examinés que sur une analyse approfondie de chacun d'eux. Cela ne veut point dire qu'elle se bornait à l'étude de quelques cas isolés. Ainsi, avant de reproduire quelques tests seulement d'épileptiques, elle en avait examiné près de I 50. Elle opérait ensuite un choix en vue de la mise en relief du typique. Par là sa méthode se recoupait avec la méthode phénoménologique qui nous permet, souvent à l'occasion d'un seul cas, de mettre en évidence ce qui doit constituer l'essentiel pour tout un groupe. Mais par là aussi - cette recherche mène à un contact plus personnel, plus direct avec l'individu testé. Lorsque nous relisons les protocoles et les commentaires qui les suivent, nous retrouvons cette note personnelle tout du long des recherches de F. MINKOWSKA. le test de ce fait, au lieu Et d'être un simple instrument entre les mains d'un observateur impassible, prend un caractère ad hominem, un caractère humain, terme auquel l'auteur revient toujours à nouveau. Par endroits, cette tendance phénoméno-structurale atteint, par sa pénétration, un degré très élevé. Très suggestive à ce point de vue est la comparaison de deux malades paranoïdes, chez lesquelles F. MINKOWSKA met en évidence, aussi bien pour ce qui est des données cliniques que des réponses au cours du test, incohérentes, impénétrables à première vue

INTRODUCTION

13

les unes comme les autres, cette «unité» structurale, clé de voûte pour leur compréhension sur ce plan. Le lecteur relira à ce propos avec attention les passages ayant trait aux deux leitmotive de ces deux tests (2, p. 100). Le premier leitmotiv vise le commencement, l'origine; le second passe, sans transition, sans phase intermédiaire de la vie, à la destruction et à la fin. « On dirait une pièce composée d'un prologue et d'une dernière scène; le déroulement de l'action, la vie tout court, font défaut ».

Nous aimerions citer ici encore les paroles suivantes: « D'après notre
expérience, les réponses par e~~mple à la Vile planche de Rorschach qui

font intervenir le « gel et la neige» sont l'expression du froid qui émane
de l'entourage et qui est ressenti douloureusement par l'enfant» (7, p. 215), paroles d'autant plus significatives qu'elles se trouvent placées dans le cadre d'uI).e critique de l'interprétation exclusivement psychanalytique, où « la figure aux mains gelées» devient de suite le symbole de culpabilité et d'expiation. Le froid et le gel sont pris ici dans leur signification primitive, dans leur signification vitale, et non secondaire, c'est-à-dire symbolique. Un autre monde à côté de celui des contenus Is'affirme ainsi.
5° DIFFÉRENCE AVEC LA POSITION DES PSYCHOLOGUES DIFFÉRENCIATION DE LA NOTION DE CHOC

Cette orientation, en fonction de la clinique, doublée de tendances « anthropologiques» de la psychopathologie contemporaine, sépare F. MINKOWSKA partie de l'attitude des psychologues. Les tracés que suit sa en recherche ne sont point les mêmes; les problèmes posés non plus. C'est ainsi qu'à l'occasion de la communication présentée par Mme LOOSLIUSTERI,à la première réunion internationale de Rorschach à Zurich en

1949, elle insiste sur la nécessité de différencier la notion de « choc »,
employée trop globalement. Cette différenciation est particulièrement significative. Elle précise nettement sa position à ce point de vue, ainsi que la voie qu'elle suit pour différencier les « chocs» et plus particulièrement, en se référant aux nuances,

-

mais les nuances ont leur importence,

une très grande importance même -le choc au rouge (7, pp. 213 et 214). Cette tendance à la différenciation plus nuancée des notions employées, déterminée toujours par le souci d'adapter le test à la clinique et à la personne humaine, nous la retrouverons plus loin, sous la même forme, à propos des réponses globales et kinesthésiques.
6° CORRÉLATIONS PSYCHO-BIOLOGIQUES

Nous avons fait un rapprochement avec la méthode phénoménologique. L'affinité est incontestable. Pour rester pourtant fidèle à la position de F. MINKOWSKA, est indispensable de rappeler son attachement au plan il

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11VTRODUCTION

biologique, sa recherche

trait caractéristique

« Le test de Rorschach présente encore cet avantage que, bien que centré sur les problèmes psychologiques et bien que faisant appel au langage, il conserve un caractère biologique, car voir et percevoir reposent toujours sur une synthèse psycho-physiologique» (2, p. 55). Ce trait se manifeste dès ses premiers travaux. Elle n'hésite point, au cours de ses déplacements, lors de ses recherches généalogiques dans les villages suisses, défiant la fatigue, à transporter avec elle les instruments anthropométriques, bien trop lourds' "'pour sa frêle personne, pour établir des corrélations entre la constitution épileptoïde décrite par elle et la structure du corps, pour retrouver dans celle-ci ce quelque chose de « lourd» et de « pesant », qui caractérise celle-là. C'est ainsi aussi qu'à l'occasion des récentes acquisitions ayant trait à l'épilepsie, dans le domaine de l'électro-

-

constante

des corrélations

-

et c'est là aussi un

dans le sens d'un lien psycho-biologiqueunivoque.

encéphalographie, elle note: « La rencontre (et il est peut-être utile de
souligner le terme « rencontre» auquel elle a si souvent recours) de ces recherches avec les recherches psycho-pathologiques seraient du plus haut intérêt» (3, p. 109). C'est ainsi encore qu'à propos des kinesthésies des épileptiques et de leur comportement au COllrs du test (voir plus loin), elle est heureuse de trouver une corrélation avec les résultats du test d'OZERETSKI, pratiqué sur sa demande par son amie Mme Kopp. Combien de fois enfin ne l'avons-nous pas entendu dire: « Mais cette viscosité de l'affectivité et du comportement doit tout de même obligatoirement trouver

son corollaire dans la viscosité des humeurs. » Elle jetait ainsi des idées,
inspirée par le besoin d'affirmer l'unité psycho-biologique de l'être humain. Et, comme il n'est guère difficile de s'en rendre compte, elle se laissait déjà là guider par le langage, par des termes comme « lourd », « pesant» ou « visqueux », qui sont de nature à trouver leur application aussi bien sur le versant biologique que sur le versant psychologique ou typologique. A certains égards, elle était ainsi plus proche de la position neuro-biologique de mon frère que de la mienne.

7° LE COMPORTEMENT DU SUJET AU COURS DU TEST

Clinique et humain, le Rorschach l'incitait à tirer du test le maximum de renseignements relatifs à la personne testée. A côté de l'épluchage des réponses, trouvait sa place le comportement du sujet au cours du test, sa façon de répondre, de prendre et de manipuler les planches, de se mettre en contact avec elles ou au contraire d'en rester distant, ce comportement étant, lui aussi, révélateur du fond mental qu'il s'agit d'atteindre. Et là nous nous trouvons à nouveau en présence de ce don d'observation et du goût des nuances. Ce comportement particulier des épileptiques, elle le signale dès ses premiers tests pratiqués à Bicêtre dans le service de

INTRODUCTION

1:S

M. MAILLARD, comportement caractérisé par la tendance à « adhérer» à la planche ou encore à mimer les kinesthésies (2, p. I I I), en opposition à ce qu'on constate chez les catatoniques, dont F. MINKOWSKA nous donnera à nouveau une description suggestive et imagée (2, p. 86); ou encore cette remarque: « La malade a un bon contact affectifet n'a aucune
résistance contre le test. Son attitude par contre est un peu particulière: elle ne prend pas la planche dans ses mains ou si elle la prend, la met sur la table et la regarde à une certaine distance; c'est moins une attitude contemplative qu'un éloignement du monde extérieur» (2, p. 73).
go PRISE DE POSITION CONTRE UNE INTERPRÉTATION PUREMENT STATISTIQUE. REPRODUCTION DU PROTOCOLE EN ENTIER. ÉPLUCHAGE MOT PAR MOT

Nous comprenons maintenant également pourquoi F. MINKOWSKA s'élevait avec énergie contre les travaux qui se bornent à des données statistiques, mettant de côté les protocoles, cette partie la plus vivante, la plus révélatrice du test. Cette méthode statistique supprime l'interaction constante avec les données cliniques dont il a été question et qui pour le psychiatre-clinicien constitue la valeur principale du test. C'est qu'il ne peut s'agir, pour le dire encore une fois, d'étudier le test de Rorschach dans un groupe d'individus, que ce soit en clinique ou en typologie, étiquetés d'avance d:une manière définitive, mais de voir, au contraire, comment le test peut, par un choc en retour si l'on peut dire, modifier le cas échéant et surtout approfondir les « étiquettes» posées. Aussi F. MINKOWSKA exigeait-elle, comme règle absolue, la publication des protocoles en entier, les données relatives au comportement du malade y trouvant leur place. Par la suite, en raison de l'importance attribuée au langage, c'est-à-dire aux termes employés ou, comme elle s'exprimait, aux « expressions de base », elle était arrivée à préconiser l'épluchage (qualitatif) du test, planche par planche, mot par mot, ces mots étant révélateurs des structures sous-jacentes. Cet épluchage mot par mot se trouve centré maintenant sur l'étude des psychoses et des types dans le sens d'une analyse factorielle et, dans ce sens, l'épluchage devient de plus en plus nuancé. A côté de la coexistence, en proportion variable, de facteurs fondamentaux de nature différente, susceptibles selon les cas de s'atténuer réciproquement ou d'aggraver au contraire la situation, d'autres facteurs peuvent intervenir encore.

Ainsi à propos du premier test du dernier mémoire, il est question « d'adoucissement », adoucissement se manifestant par rapport au facteur de dévastation de nature schizophrénique. Dans ce sens, se trouvent interprétées des réponses telles que « fleur» (à la lIe pL), « ça a l'air doux» (VIepL), « une boule de neige qui fond» (VIle pL). Et F. MINKOWSKA d'ajouter

16

INTRODUCTION

à propos de la réponse à la VIeplanche: «impression générale: doux montre la substitution du doux au sanglant, adoucissement dû certainement à un transfert (encouragement) », de même qu'elle note: «fondu: adoucissement allant de pair avec le climat de la planche », et ici nous trouvons déjà une indication ayant trait, en dehors du jeu des divers mécanismes fondamentaux, d'une part au transfert qui peut se produire au cours du test en corrélation avec son caractère « humain» et, d'autre part, au climat des planches dont nous aurons à parler encore.

9° LES RESSOURCES

Cette analyse est toujours portée par la recherche des ressources, à côté des déficiences. De ces ressources, F. MINKOWSKA était passionnée. Et cette « passion» témoigne de sa profonde foi en la vie, en la nature et en l'être humain, passion dont elle ne se départissait jamais, en arrivant à « tenir tête» ainsi aux expériences particulièrement douloureuses que les années d'occupation ne lui ont point épargnées. Dès ses études généalogiques, où l'accent tombait sur le facteur de régénérescence,sur les moyens dont dispose la nature pour enrayer d'elle-même, du moins en partie, le mal, ;pour contrebalancer ainsi la dégénérescence, conception qui pendant longtemps et d'une manière exclusive a dominé le chapitre de l'hérédité des maladies mentales, dès ces études, disons-nous, et jU,squ'aux dernières, son œuvre a été animée, d'un bout à l'autre, de cette recherche passionnée des ressources. Il en a été de même pour le Rorschach. Chaque page de ce livre en témoigne. Deux cas pourtant méritent à ce propos d'être mentionnés tout particulièrement, du point de vue historique du moins, en raison de l'affection que F. MINKOWSKA portait. leur Aujourd'hui encore, comme si c'était hier, nous la voyons à son retour du home d'enfants avec le--résultat du test de la petite Marysia (Mariette), petite juive polonaise de 6 ans, si cruellement éprouvée dès son âge le plus tendre, terrifiée, épouvantée, cachée pendant de longs mois dans une armoire, toute ébranlée encore, chétive, souffreteuse, repliée sur ellemême, petite et frêle créature, ayant tant de peine à se raccrocher à la vie. F. MINKOWSKA revenait après son examén, bouleversée, émue, mais en même temps radieuse, débordante d'espérance. Elle ne tarissait plus: «Ah, si tu savais,la petite Marysia,après avoir dit: « armoire» à la IVeplanche, réminiscence du passé monstrueux, à la VIeplanche a répondu: « moulin à vent - ici le sommet, ici le vent il a cessé de moudre, il est arrêté. » En effet, combien de charme, combien de poésie dans cette réponse, à côté d'autres du même ordre, témoignage des forces vives et indestructibles, des « ressources» dans cette petite ~me torturée! Et sans se lasser F. MINKOWSKA revenait au cas de la petite Marysia.

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Le second cas est celui de Janine L. DUFOYER Soulins. Là F. MINde KOWSKA réussi à opérer un véritable « sauvetage ». Enfant particulièrea ment difficile, nous nous demandions si nous pourrions la garder et penchions, à contre-cœur il est vrai, plutôt vers une réponse négative. F. MINKOWSKA intervint. Elle pratiqua le Rorschach, fit dessiner la fillette. Elle nous a fait revenir sur la decision que nous étions sur le point de prendre. Depuis, un lien particulier rattachait F. MINKOWSKA Janine et inversement. Penà dant des années elle suivait de près Janine, ou plus exactement de loin, car la fatigue l'obligeait d'espacer de plus en plus ses visites au Foyer; de loin mais de si près en même temps. Et Janine ne manquait pas d'envoyer tous les ans pour Noël un tableautin qui permettait de constater les progrès réalisés. Ces tableautins ravissaient F. MINKOWSKA,ui fournissaient l quantité de données, révélaient une affinité entre les dessins d'une enfant épileptoide et sensorielle et certaines toiles du génial VINCENT.Pour le (cdernier» Noël, Janine, avec ses compagnes, offrait à F. MINKOWSKA tout un album de dessins, qui ont fait l'objet d'une communication au Congrès des Médecins Aliénistes à Besançon en 1950, le dernier auquel il lui a été donné d'assister. Des années se sont écoulées depuis le test de Rorschach. Janine est maintenant une grande fille de 16 ans; elle garde son pôle explosif, mais elle est plus adaptée à la vie et progresse dans ses études.
Nous ne résistons point au désir de reproduire ici l'observation de Josette, le dernier cas de « sauvetage» que s'est efforcée d'opérer F. MINKOWSKA, de ou redressement de la « situation ». Nous disons « situation », car ce qu'elle cherchait ce n'était pas seulement de parer au manque d'adaptation au milieu scolaire ou familial qu'on pouvait reprocher à l'enfant, mais encore l'adaptation du milieu à celui-ci en fonction de ses ressources, si souvent méconnues ou piétinées même. Bien qu'il y soit question en premier lieu de dessins, le cas de Josette est trop démonstratif de la manière dont F. MINKOWSKA abordait les problèmes qui se posaient devant elle, pour que nous puissions le taire. C'est à propos des dessins de Josette, présentés au Congrès de Besançon, que F. MINKOWSKA nous parle en détail de cette- fillette. Voilà ce qu'elle dit à ce propos: « Le panneau suivant nous familiarise avec la vie douloureuse d'une fillette, Josette, âgée de 14 ans, considérée comme retardée, suivant déjà une classe de perfectionnement, mais avec si peu de succès que, découragée, elle dut la quitter à Noël. Quel avenir pour cette fillette (fille unique), timorée, indécise, émotive, s'isolant de ses camarades? Pourtant ses' dessins, dont elle remplissait en dehors de la classe des cahiers entiers, ont attiré l"attention du professeur qui les a confiés à la doctoresse qui traitait Josette pour des troubles endocriniens. Ces cahiers m'ont été confiés afin de rechercher une solution. Peut-être pourrait-on lui trouver une occupation, un travail, un métier à la campagne, cette campagne qui revient toujours dans ses dessins? Je vois les dessins et fais un Rorschach. Sur une trentaine de dessins, j'ai choisi douze des plus caractéristiques: 1° Trois bustes de fillettes, découpés à hauteur des épaules, en profil, une note très rigide pour les cheveux, les rubans, une expression uniforme, une plaque rose stéréotypée sur les joues; dans un cadre d'une ligne montante et descenRorahc~h 2

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dante, en haut et en bas composante sensorielle ajoutée à une composante schizoïde dominante. 20 Au milieu une route qui monte, couleur jaune, chaude, faite en touches divisées. La fillette, elle, passe à côté des maisons qui sont fermées; où va-t-elle? En bas, l'espace horizontal, vert sombre; des arbres faits d'une touche délicate, mais inquiétants, le haut se détache du tronc. 30 Des espaces découpés, des couleurs sombres (gris et vert), en haut un chateau médiéval, lointain, distant, la verdure plus sombre des arbres se détachant du tronc; tout est immobile, sombre, inhabitable. Le petit chemin montant d'une couleur chaude est rétréci, amoindri, dans un coin. Josette s'éloigne de la vie ou plutôt la vie la repousse. 40 Quel changement: traits verticaux, l'herbe, le champ, les coquelicots, deux fillettes se tenant par la main, sautent, courent, le mouvement, la vie éclatent partout. Josette est heureuse. Pourtant le texte joint au dessin nous parle d'une fleur coupée, abandonnée. Quand on parcourt ce texte, naïf bien sûr, mais d'une fraîcheur spontanée, poétique, on a peine à croire qu'il s'agit d'une arriérée. 50 et 6° De nouveau quelle opposition! les espaces horizontaux s'étendent, les couleurs sombres et grises envahissent le tout; les maisons sont fermées; la vie en a disparu, s'est éteinte. l\1.ais elle apparaît de nouveau dans le dessin suivant: cette chambre, la chaise, le lit, la simplicité, la rusticité, l'habitation, la couleur et la touche divisée (rappel de la toile de VAN GOGH: portrait d'une
jeune femme

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analogie

du ton).

70 et 8° nous rapprochent du côté dramatique de sa vie. La route grise monte au milieu. La palissade se dresse sombre, presque un mur. Josette derrière apparaît emmurée. Pauvre Josette, avec quelle nostalgie elle regarde cette allée en bas, les taches symétriques vertes! Tout se fige, s'immobilise, et Josette reste seule, isolée, perdue. Dans le dessin suivant c'est la moisson, on dirait une récolte. Mais rien de joyeux. Les faucheurs se dressent l'air menaçant devant Josette, avec leurs faux, le blé raide; elle est à genoux, en train de faire des gerbes, mais on dirait qu'elle se confond avec ce blé fauché, qu'elle implore qu'on l'épargne; elle veut vivre. Et je vois surgir devant moi la récQlte de VAN GOGH, avec le faucheur au milieu, « faucheur» que VAN GOGH,dans la lettre à son frère Théo, compare à la mort. 90 Mais Josette réagit: voici le foyer, la maison rustique, la cheminée, la grandmère dans un fauteuil. Josette nous peint son besoin d'appui, de protection. Dans la silhouette de la grand-mère, quelle sérénité expressive se dégage de ce visage, quelle beauté des couleurs dans la robe violette, dans ce tablier quadrillé de couleur! Devant elle une fillette (Josette probablement), robe verte, d'une vert terne, les bras ballants, avec cett~ plaque rose brique stéréotypée sur la joue. 100 Ça va mieux. La palissade est toujours là, mais Josette n'est plus derrière; elle se trouve, il est vrai, dans un espace clos, mais parmi d'autres fillettes; elle n'est pas seule, à côté une amie, une camarade lui tend les bras. La vue des dessins, leur analyse, la lecture des textes, le rapprochement de Josette, inconnue pour moi, m'ont permis de la comprendre et de conclure: Josette n'est pas une arriérée; au contraire, elle possède une sensibilité très vive, un pouvoir d'expression formelle très étendu, elle se débat (en présence aussi d~une infériorité organique) entre deux courants: la tendance à l'isolement, à se replier sur elle-même, bien qu'elle en souffre, et la tendance à se rapprocher, à s'intégrer à la vie. Mais l'école, qui centre trop la personnalité sur le niveau intellectuel, la juge mal, la dés apprécie, l'élimine. Pauvre Josette, elle s'isole

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de nouveau, cherche la compensation dans un monde fictif. Car, quand elle vient me voir pour le Rorschach, j'apprends de sa mère qu'elle ne connaît pas la campagne, que la bonne grand-mère n'existe que dans son imagination. Et le Rorschach donne une base solide à l'interprétation de ses dessins. Dans les premières planches, elle hésite, elle a peur, elle répond lentement, donne des réponses pauvres, pleines de réserve, mais réconfortée, elle s'anime et dans la troisième planche, elle voit une tête, avec les bras levés, avec une ceinture, et à côté un fantôme, (le vrai), une cascade qui jaillit, mais toutes ces formes, elle les voit dans l'espace blanc périmaculaire, en dehors des contours colorés de la planche; c'est là l'évasion, l'abandon du monde réel, pour vivre dans un monde fictif. Et au lieu de lui tendre la main, l'ambiance très souvent, sans se rendre compte de ce qu'elle fait, la repousse. Avec le Rorschach s'opère la rencontre. Josette, au travers des dernières planches, se rapproche du monde ambiant, donne des formes meilleures. Je lui demande de revenir dans trois semaines pour la confier à une collègue en vue d'une psychothérapie suivie. Le 8 janvier, Josette m'apporte de nou~eaux dessins. Ils sont beaucoup plus simples; moins expressifs, surtout moins dramatiques. 11° et 12° Les couleurs sombres ont disparu, la palissade bleu clair est à côté de la maison. Et dans ce dessin intitulé: « Hiver, tueur des pauvres gens », malgré la neige, tout resplendit de couleurs joyeuses, et à ce moment Josette parle du gai printemps. La rencontre a eu lieu, il faut arracher Josette à son monde fictif et la diriger vers la vie. Je la confie à Mlle GANIDEL, édecin à l'hôpital Henri-Rousselle. Mue GANIm DEL examine en détail l'enfant, la soumet à un traitement psychothérapique et se préoccupe ensuite de son orientation professionnelle. Nous résumons brièvement l'observation: Enorme retard du développement à tous les points de vue (elle marche et prononce le premier mot à trois ans); depuis la toute petite enfance, elle est traitée par l'extrait thyroïdien. Plus tard, elle n'arrive pas à s'intégrer au groupe des autres enfants et paraît redouter leur compagnie. Elle apprend à lire et à écrire à la maison. A 10 ans enfin, on la place dans une classe de perfectionnement où elle fait du bon travail, mais se mêle peu aux autres enfants. Par la suite, le travail même là s'avère insuffisant, de sorte qu'on est obligé de la faire reculer d'une classe. A l'examen elle se présente comme une grande timide. Aux tests: 1° Binet et Simon, âge mental de 12 ans ~; 2° test des cubes, 14 ans 8 mois; 3° par contre au test collectif d'intelligence Gille, elle ne dépasse pas 8 ans. Au cours des séances de psychothérapie collective, elle commence à jouer volontiers avec des enfants plus petits qu'elle et se. montre timide avec ceux de son âge, mais progressivement elle arrive à se mêler à ces derniers. Dans un cahier richement illustré, elle se voit à la campagne, d'abord avec une seule amie, Ginette, mais ensuite une troisième fillette vient se joindre à elles, plus tard elle habite la campagne avec son mari. Ainsi, à l'encontre des cahiers précédents où apparaissait une figure masculine dont elle avait peur (témoignage d'une situation conflictuelle), Josette se rapproche de la réalité. Après l'avoir sortie de son monde fictif et lui avoir donné, confiance en elle-même, Mue GANIDEL cherche à l'orienter au point de vue professionnel. Son goût pour le dessin s'atténue car, plus près de la vie réelle, elle n'éprouve plus le besoin de s'exprimer de cette manière. Elle a toujours rêvé de la vie à la campagne, mais sa débilité physique ne lui permettra pas de se livrer aux travaux des champs. On cherche à l'orienter vers des travaux décoratifs de la couture en tenant compte de son goût très vif pour la couleur (broderie). Sur l'instigation de M. HEUYER,Mme MORGENSTERN servie des dessins s'est d'enfants pour l'exploration et pour la libération thérapeutique, mais l'inter-