Le sacré en Eurasie

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L'ambiguïté de la notion de sacré en Eurasie apparaît dès qu'on cherche à en connaître le vécu ; alors la définition savante qui privilégie l'idée de ce qui est séparé, s'applique avec des restrictions, tant aux objets, qu'aux lieux, aux temps ou aux hommes. La ligne de séparation entre le sacré et le profane est loin d'être clairement dessinée, et l'attitude de l'homme varie à son sujet. L'homme sacralise l'espace et le temps avec l'intervention de la divinité, qu'il s'agisse des sanctuaires grecs, esséniens ou bouddhistes. Depuis l'antiquité celtique, l'homme semble avoir en lui le pouvoir de vivre le sacré (dans l'unité de temps et de lieu en Dieu) et le profane (dans la durée et la parcellisation de l'Univers). Par l'action rituelle, il passe d'un état à l'autre. Le saint élu, modèle humain de la divinité, reçoit de droit le pouvoir de gouverner les corps et les âmes des hommes pour le bien de tous.
Publié le : lundi 1 mai 1995
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EAN13 : 9782296298118
Nombre de pages : 224
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Le sacré en Eurasie

Société des Études euro-asiatiques

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études euro-asiatiques

N° 1 Nourritures,

sociétés et religions. Commensalités

N° 2 Le buffle dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est N° 3 Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques N° 4 La main

EURASIE
Cahiers de la Société des Études euro-asiatiques

N°S

Le sacré en Eurasie

Ouvrage publié avec le concours de la Ville de Paris

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

SOCIÉTÉ DES ÉTUDES EURQ-ASIATIQUES

Président d'honneur - Fondateur: ProfesseurPaul Lévy. Président d'honneur: Professeur Xavier de Planhol. Président: Professeur Philippe Seringe. Secrétaire général: Rita H. Régnier (C.N.R.S.). Trésorier: Lucienne A. Roubin (C.N.R.S.). Directeur de la publication: Professeur Viviana Pâques. Siège social: Musée de l'Homme, Palais de Chaillot, Place du Trocadéro, 75016 Paris.

1994 ISBN: 2-7384-2998-X

@ L'Harmattan,

Viviana PÂQUES

A VANT -PROPOS LES JOURNÉES D'ÉTUDE SUR L'ANTHROPOLOGIE DU SACRÉ EN EURASIE

En Novembre 1991, se sont tenues au Musée de l'homme à Paris, des journées d'étude sur l'anthropologie du sacré en Eurasie, sous la direction du professeur de Planhol. Ce colloque avait été organisé par Monsieur Chelhod. Étudier un sujet aussi vaste à travers tout un continent, un thème qui a fait l'objet de tant de réflexions semble tenir de la gageure. Que pouvions nous apporter de nouveau ou d'original? Peut-être le regard de l'anthropologue qui passe de longues années à observer avec patience et minutie le vécu d'une société donnée et va s'efforcer de faire comprendre ce que signifie pour elle le sacré. Le chanoine Henri Branthomme nous donne une définition savante du mot sacré; la pensée populaire va vivre une multitude de variations de cette définition, ce qui semble la

mettre en contradiction avec elle même. Par exemple en Islam,
le sacré peut être ce qui est licite, ou ce qui est interdit, ce qui

est pur et ce qui est impur.

.

Outre sa polyvalence, le sacré se caractérise également par son indépendance vis-à-vis des institutions religieuses ou philosophiques au milieu desquelles il s'épanouit. Il semble même hors d'atteinte des blasphèmes et des jurons que les Espagnols peuvent proférer à l'égard de la chose qui à leurs yeux est la plus sacrée, c'est à dire Dieu. En Islam, le même objet peut osciller entre le sacré et le profane, suivant qu'il change sa nature intérieure. D'autre objets d'usage quotidien, telle lin, est sacré chez les Bielorussiens, et les pièces tissées, utilisées dans tous les rites de passage et les rites saisonniers, deviennent des pièces sacrées.
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En Eurasie, les espèces végétales odoriférantes, présentent des constances et des variations. Parmi les espèces sacrées, on retiendra entre autres le tilleul et la rose. D'autres espèces ont un statut variable suivant les groupes observés. Le végétal, ordinaire ici, simple aromate culinaire, prend une valeur symbolique ailleurs; ainsi le basilic devient une plante sacrée au pouvoir redoutable, car en rapport avec l'au-delà. En position antithétique à la suavité, le nauséabond est associé au démoniaque ou à la sorcellerie. Une place privilégiée, doit être réservée au pain. Lié au culte du Saint Esprit à la fête dos Tabuleiros de Tomar au Portugal, il est béni per l'évêque et porté en procession à travers la ville le jour de la Pentecôte. L'homme évolue au milieu de lieux sacrés, qui, pour les gens de Galice deviennent des "centres du monde". Que ce soit le foyer, centre de la maison, le carrefour, lieu de rencontre avec les âmes des ancêtres,le cimetière, extension sémantique des deux précédents, les sanctuaires situés en dehors de la paroisse, ou le cercle, image du serpent, qui protège des dangers du monde invisible. Dans la Grèce antique, la Gaule ancienne, ou les Indes, la médecine obéit à la règle des trois fonctions décrites par Dumézil dans le monde Indo-Européen. Le sacré se manifeste dans les sanctuaires où les guérisons sont dues à l'intervention des Dieux. La révélation du sacré suit les mêmes règles actuellement, dans les lieux saints de la mer Egée, où les icônes voyagent miraculeusement, où elles apparaissent en rêve avec les dragons et les monstres qui hantent les îles L'homme lui-même devient sacré, lorsqu'il acquiert la sainteté, soit par hérédité, tels les descendants de la fille du prophète Mohammed, choisi par Dieu de toute éternité, et chargé de sauver l'humanité à la fin des temps, soit par un travail sur lui-même qui le transforme intérieurement grâce à une alchimie spirituelle. Son tombeau, tel celui de l'Imam Reza à Mashad en Iran, où celui de Moulay Brahim, au Maroc, sacralise le territoire où il est érigé. De même le Bouddha Maitreya, le"sauveur du monde", revivra dans un univers connaissant l'état de Nirvana. Dans cette conception de l'homme sacralisé, il faut noter sa double nature, à la fois "divine" en tant que"lumière de Dieu" et"profane "; celle-ci le désignant tout naturellement pour exercer un pouvoir temporel, en tant que chef politique. TI 6

en fut ainsi de l'Imam Reza, successeur désigné d'Haroun al Rashid, ou encore des Idrissides ou des Alaouites au Maroc. Cet état ambivalent que les Marocains appellent "le mortvivant" (mort en tant qu'homme temporel, vivant en tant que participant au monde spirituel divin), est en fait celui de tout homme qui porte en lui cette double potentialité. Tout homme vit à la fois dans un temps et un espace fragmenté et dans l'unité d'espace et de temps divin, où l'étendue et la durée disparaissent en un point total et un instant éternel. Cette dualité, les Celtes la vivaient losqu'ils réglaient leur existence entre le temps des Dieux et le temps des hommes; le premier appartenant à l'incréé divin, le second au créé mortel. C'est sans doute sur le choix du premier que s'étaient fondées les communautés juives de Qoumran qui sont à l'origine de la vie monastique. L'homme divin, quoique mortel sacralise le temps et les lieux, lorsqu'il entre en contact avec l'au-delà. C'est peut-être avec ce regard que nous pouvons comprendre les femmes de Josselin, qui une fois l'an, aux feux de la Pentecôte entraient dans un état qui les faisait aboyer comme des chiennes, et ne guérissaient que grâce à l'intervention de la Vierge et du roncier. L'Eglise ne pouvait que condamner ces pratiques en jetant sur elles l'anathème de la "superstion" et du "folklore". Nous publions ces actes du colloque soit sous forme d'articles très élaborés par leur auteur, soit sous leur forme originelle de documents qui pourront constituer les matériaux de recherches futures.

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.SACRÉ : LE MOT ET LE SENS

Henry BRANTHOMME

LE SENS DU MOT « SACRÉ»

Résumé Embarras des spécialistes à définir le mot. - Proposition de la racine grecque "SAK". - Application de cette racine à tout ce qui touche la sacralisation et les actes rituels qui en découlent. - "SAK", racine et mots terribles. Abstract
The meaning of the word «sacred)} The difficulties met by the experts to give a definition to this word. - The Greek word « 5 A K » : an etymological proposal. - The practical use of this etymology in order to explain the sacred sphere and the related rituals.
«

-

5 A K » , a frightful root and dreadful words.

Il

L'embarras des spécialistes à définir le mot "sacré". peu, le "sacré" refait surface. Dans nos jeunes gros 1925 on parlait beaucoup de "sainteté", presque jamais de "sacré", du moins sous la forme conceptuelle qui nous retient aujourd'hui: "le sacré". Nous en connaissions cependant le sens intime, du moins pour ceux qui pratiquaient des sacrements dont ils vivaient habituellement, le plus simplement du monde. Aujourd'hui que le mot s'emploie et s'imprime dans nos journaux en gros caractères, nous remarquons qu'il est mis à toutes les sauces, excepté, bien sûr, dans des instances ou des colloques tels que celui-ci, sous l'égide de la Société des Études Euro-Asiatiques. Malheureusement, trop souvent, le sens du mot "sacré" a viré de bord. Ne sommes-nous pas témoins, nonhallucinés, d'un phénomène assez extraordinaire, à savoir la désacralisation du religieux, en même temps que la sacralisation du profane: un véritable transfert des valeurs opposées. On parle couramment d'un "Haut-Lieu" de l'Histoire, de la peinture, de la musique, de la danse ... de la "Grand-messe" du Sport ... du "Sacre" d'un champion ... etc. Le besoin se fait donc sentir de clarifier le mot par une meilleure compréhension du sens. En se référant au Dictionnaire des Religions, paru au P.U.F., en 1984, nous trouvons un bon article de 8 pages sur le mot "sacré". Le Professeur RIES, de LOUVAIN-la-NEUVE, y montre comment, depuis un siècle, les historiens des Religions se sont penchés sur le problème qui nous intéresse. Il part évidemment de l'Ecole Sociologique de DURKHEIM et de MAUSS, de Roger CAILLOIS et de GILBERT. Il poursuit avec SODERBLOM qui entreprend l'Étude phénoménologique du "sacré"; il sera suivi, à son tour, par OTTO. De son côté, VAN DER LEEW tente d'expliciter les deux faces de la religion, celle du mystère et celle de l'expérience vécue dans la rencontre avec "l'Alterité surprenante", "ganz andere". Dans le prolongement d'OTTO, MIRCEA ELIADE développe l'idée de la "hiérophanie" où interviennent trois événements: l'objet naturel (la pierre - l'a!bre ...), la réalité invisible (le Ciel Dieu ...) et l'objet médiateur, revêtu de sacralité, c'est-à-dire Depuis

années

- en

-

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l'objet naturel paré d'une vertu, d'une puissance, d'une dimension nouvelle qui le change du tout au tout. Ceci pour dire qu'avant de nous revenir sur terre le concept du "sacré" a passé par beaucoup de cerveaux qui l'ont malaxé, trituré et passablement discuté. En est-il sorti définitivement et indemne? C'est probablement la complexité d'un tel sujet qu'il faut bien reconnaître, ainsi que l'enjeu qu'il représente, qui ont empêché les spécialistes des religions d'explorer plus avant cette piste considérée comme hasardeuse, celle de l' étymologie qui aurait pu, au contraire, déboucher sur une"carrière" C'est justement sur cette piste que nous allons maintenant nous engager pour voir où elle nous conduira.
Proposition de la racine SAK L'étude que je fis des pèlerinages chrétiens et nonchrétiens, voici 10 ans, n'était qu'une reprise d'un vieux projet que je chérissais depuis 1949. Elle me conduisit inévitablement au mot "sacré". Pour l'aborder, j'avais derrière la tête une idée suggérée par l'un de nos anciens professeurs de Séminaire de SAINT-SULPICE, à ISSY-les-MOULINEAUX, dans les années 1930. Ce mot faisait partie d'une phrase qu'il aimait à répéter et que voici: "Messieurs, n'oubliez jamais que le Prêtre est un homme séparé". La phrase était dure pour nos 20 ans ... elle était un principe fort que la vie à forcément adouci, sans le rejeter. N'empêche que le mot "séparé" était bien entré dans ma tête et qu'il me revint quand je fus devant le mot "sacré" à définir. C'est alors que je repris les vieux dictionnaires grec et latin, depuis longtemps laissés de côté ... j'y recherchais un mot qui commencerait par SAK et qui aurait en même temps le sens de "sacré" et de "séparé". Un jour, je tombai sur le mot latin "saccus" qui avait pour équivalent grec "sakkos". Dans les deux langues, le premier sens était vulgaire: il s'agissait tout simplement d'un "sac, d'une étoffe grossière en poil de chèvre" ... Nous étions loin du "sacré" recherché. Je m'entêtai cependant et lus la suite "manteau grossier, sac de pénitent, sac, bourse ... et voici que j'arrivai au mot magique que rien ne laissait supposer, celui de ... "filtre". Ce fut un éclair: le filtre sépare, le filtre purifie, la séparation purifie. L'étoffe

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grossière était ~n filtre! "Sakkos": "Filtre", c'est le mot qu'employait HIPPONAX d'EPHESE, l'inventeur du vers ïambique, appelé "scadzon": - question de versification dans la poésie grecque, vers 540 avant Jésus-Christ Un siècle plus tard, HERODOTE d'HALICARNASSE utilise le verbe "sakkeo": filtrer; Lycophron de Chalcis, au IDème siècle toujours avant notre ère, introduit une autre forme "sakkidzo" avec le même sens de "filtrer". Par ailleurs, le mot sakkos, avec sa racine SAK renvoyait au mot Sekos avec un "étha" au lieu d'un "alpha". Le mot Sekos avait pour signification: "lieu clos", d'où "bergerie, étable, clos de vigne ou d'olivier, habitation entourée de murs, nid d'oiseau, repaire d'animaux" ... et enfin, comme toujours, in coda venenum, en 6ème position, un autre mot magique, "enceinte sacrée". SOPHOCLE de COLONE et EURIPIDE de SALAMINE, tous deux du Vème siècle avant notre ère se servent du mot dans ce dernier sens. Ouant à SIMONIDE de CEOS, un siècle plus tôt, donc au Vlème siècle, sa pensée correspondait bien à un "lieu de sépulture consacrée". Entre les deux racines SAK et SEK, il y a une interférence, un courant alternatif, une connivence indiscutable comme une amitié dans laquelle l'une enrichit l'autre réciproquement. XENOPHON, le polygraphe d'ATHENES, (entre 443 et 355) utilise le verbe "sekadzo" pour signifier: "enfermer, mettre dans un parc, une étable. ELlEN, le sophiste de PRENESTE, au IIIème siècle après Jésus-Christ, écrit "sekodess" traduit par "semblable à une chapelle". Enfin, EURIPIDE déjà nommé au Vème siècle qui employait "sakkos" pour désigner une "enceinte sacrée, comme nous l'avons vu, se sert du mot "sekoma - sekomatos", avec la racine SEK, cette fois-ci, dans le sens de "lieu consacré". Entre le filtre d'origine qui filtre en séparant, et purifie en filtrant, il n'y avait qu'à jouer d'une lettre sur une autre pour trouver l'idée du "sacré". Il y fallait du temps et un' peu de gymnastique de la pensée. Après cette recherche dans le dictionnaire grec, je voulus savoir ce que les latins avaient fait de la racine "SAK". Je vis alors que PLINE l'Ancien, mort en 79, après Jésus-Christ, lors de la terrible éruption du Vésuve, utilisait le mot "saccus" pour désigner un sac à filtrer une "chausse". Parfois, il l'accompagne d'un adjectif, par exemple "vinarius saccus" pour préciser qu'il s'agit d'un filtre à vin. De son côté, VALERIUS 14

MARTIALIS, d'origine espagnole, auteur d'épigrammes, sous TITUS (79-81) et DOMITIEN (81-96) écrit: "nivarius saccus", c'est-à-dire "filtre pour l'eau de neige". La neige qu'on ramasse est toujours plus ou moins mélangée de terre, de poussière et de déchets. En se latinisant, le mot grec n'a donc pas perdu son sens premier de "sac à filtrer", c'est-à-dire séparer pour purifier. Après cette réflexion sur les mots et leurs racines, il serait intéressant de jeter un coup d'œil, même rapide, sur la Bible, Livre sacré par excellence, pour voir l'importance qu'elle accorde à l'idée de "séparer" et "séparer pour purifier". Ici, vous m'excuserez, c'est toute la Bible qu'il faudrait lire. Nous nous contenterons d'un survol... Dès les premières lignes de la Genèse, l'Histoire de la Création, nous voyons que Dieu sépare la lumière des ténèbres, les eaux d'avec les eaux (celles au dessus, et celles en dessous du firmament). Le Deutéronome, écrit entre le XIème siècle et le VIème, nous présente le Cantique de Moïse (ch. 32 v. 8-12), je le cite: "Quand le Très-Haut dota les nations, quand il répartit les fils d'homme, il fixa les limites des peuples, suivant le nombre des fils d'Israël. Mais le lot du Seigneur, ce fut son peuple" . Les images qu'emploie l'écrivain sacré pour montrer la tendresse de Yahvé pour Jacob est touchante: "Jacob est sa part d'héritage. Il l'entoure, il l'élève, il le garde comme la prunelle de l'œil. Tel un aigle qui éveille sa nichée. Il plane au-dessus de ses petits. Il déploie son envergure, il le prend. Ille porte sur ses ailes. Le Seigneur seul l'a conduit, Pas de Dieu étranger auprès de Lui". Partout, dans l'Ancien Testament, se trouve affirmée qu'Israël est un peuple consacré à Yahvé son Dieu; qu'il a été choisi par Dieu pour être son peuple à Lui, parmi toutes les nations qui sont sur la terre.

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"Dieu, parmi les tribus d'Israël, mit encore à part celle de Lévi, pour porter l'arche d'Alliance de Yahvé, se tenir en sa présence, le servir et bénir en son nom". Je vole et survole, pour arriver à l'Évangile de Jean (Ch. 15 v. 18 21) qui rapporte les parole du Christ à ses disciples: "Si vous apparteniez au monde, le monde vous aimerait, puisque vous seriez à lui, mais vous n'appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisis, en vous tirant du monde". Avec Matthieu, ch. 25 v. 31-46, nous terminons par le Jugement dernier que tout le monde connaît "Quand le Fils de l'Homme viendra dans sa gloire, escorté de tous les anges, alors il prendra place sur son trône de majesté. Devant lui seront rassemblées toutes les nations, il séparera les gens les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis des boucs..." . Je m'arrête: l'idée de séparation est dans toute la Bible. Elle est dans toute la Bible, mais attention, cette séparation n'est jamais négative. Elle n'est pas pour elle-même; elle {n'existe qu'en fonction de l'Alliance avec Dieu qu'elle va favoriser; qu'en fonction d'un progrès qu'il faut envisager, d'une sainteté à acquérir et préserver. S'il en coûte de se séparer d'un pays, de coutumes ancestrales comme le fit Abraham, c'est en vue d'un bien très supérieur qu'offre et que promet Yahvé. "Séparer d'avec ... s'accompagne toujours de : "pour unir avec". Lorsqu'un liquide est filtré, il s'est dégage de ses impuretés et par le fait même, il s'est bonifié. Le verbe "séparer" pour rejoindre le "sacré" ne peut donc s'entendre que dans le sens de "filtrer" . D'ailleurs la racine sémitique du mot "Kadoch", en hébreu, veut aussi bien dire "sacré" que "séparé". En arabe, le mot "Harîm" que nous traduisons par "sacré" a donné le mot "harem" que nous connaissons bien pour être le bâtiment des femmes qui l'habitent. La traduction seconde qu'en donne le grand Larousse encyclopédique, à savoir "ce qui est défendu", donc l'interdit, ne viendrait qu'en ultime position, comme les tabous, polynésiens ou autres. Le sacré lié à la séparation en vue de la purification serait donc l'élément, premier constitutif du sacré; par lui-même, il n'entraînerait pas l'interdit. Ce dernier, n'apparaîtrait qu'ensuite, au moment où une autorité par exemple celle d'un calife, d'un sultan, d'un émir, interviendrait pour se réserver des personnes, des actes 16

ou des objets, en les interdisant à d'autres. Autrement dit, ce qui serait interdit à certains serait permis à d'autres. Nous sommes loin de la valeur intrinsèque du sacré. Application de la racine SAK à ce qui touche la sacralisation et les actes rituels qui en découlent

La sacralisation
Séparer et filtrer évoquent en premier lieu l'idée du pur et de l'impur, du bon et du mauvais, de l'exquis et de l'abject, avec toutes les nuances que peut apporter un filtre, depuis la passoire à grosse écume jusqu'à l'étamine la plus fine. Ainsi, dans l'Antiquité, les dieux déjà séparés des humains par leur nature supérieure pouvaient être considérés comme "sacrés". TIs vivaient ailleurs, faisaient la pluie et le beau temps, donnaient la fécondité et la mort. Partant de cette sacralité absolue acordée aux dieux, on en arrive logiquement et par convenance à sacraliser plus ou moins ce qui les touche et leur appartient. Les prêtres et desservants d'un temple, les lieux, les temps fixés et les objets du culte, les paroles à dire, les écrits, les actes, les rites à suivre scrupuleusement, tout devient "sacré". Une hiérarchie cependant s'établit à l'intérieur du sacré: parmi les prêtres on distingue le Grand Prêtre; depuis la première enceinte du temple jusqu'au Saint des Saints ou la cella qui abrite la statue de la divinité, il y a tous les degrés de la sacralité. Avec les hiérarchies et les distinctions à l'intérieur du sacré, nous retrouvons, plus ou moins nuancée, l'idée de séparation. Elle s'affirmera plus catégoriquement à l'extérieur en rejetant dans le profane tout ce qui n'est pas sacré. Ainsi se creuse un fossé qui risque de devenir infranchissable.

La purification
Il n'est pas facile d'approcher le sacré. Comment toutefois y parvenir? Les Inuits du Grand Nord craignent encore aujourd'hui de rencontrer sur leur chemin tout être invisible et mystérieux. En Égypte, avant le Nouvel Empire, c'est-à-dire à la moitié du IIème millénaire, les grands temples officiels, véritables places fortes du sacré, protégeaient jalousement les 17

dieux qu'ils abritaient du monde profane. Hormis les dignitaires, personne n'avait le droit d'entrer. Cependant, à certaines grandes fêtes, les portes du temple s'ouvraient pour laisser sortir la statue du dieu ou de la déesse. La foule était alors invitée à lui faire cortège dans une atmosphère de joie, de musique, de danses et de représentations sacrées. Difficile ne veut pas dire impossible. Entre le profane et le sacré peuvent s'établir toutes sortes de ponts qu'on peut appeler d'un terme générique: la purification. Par les livres bibliques de l'Exode et du Lévitique, nous savons qu'il se pratiquait en Israël une véritable investiture sacerdotale, destinée à rendre pur le ministre de l'autel. Ce rite initial ne dispensait en rien l'officiant soit d'un bain complet, soit d'une ablution des mains et des pieds, chaque fois qu'il devait célébrer. En Inde, le bain rituel est obligatoire pour le pèlerin qui arrive au terme de son voyage. Cette immersion le rend pur et digne d'entrer dans le lieu saint. L'eau est inséparable du temple hindou et, pour cette raison, il est habituellement situé, comme à BENARES, au bord d'un fleuve. Le symbole de l'eau où l'on prend pied rejoint ainsi la finalité du pèlerinage qui permet justement de traverser à gué le fleuve des renaissances qui enchaînent l'homme à cette terre de misère. En Arabie, avant de tourner autour de la Ka'ba, le pèlerin musulman doit procéder aux ablutions de purification, de la même manière qu'un chrétien prend de l'eau bénite pour se signer de la croix en entrant dans une église. Ces gestes coutumiers en des endroits précis, tout en affirmant la réalité du pur et de l'impur, montrent que la barrière qui les sépare n'est pas infranchissable, à condition qu'interviennent les gestes rituels, et par derrière eux, la conscience et l'attention, la confiance et la bonne volonté, parfois même l'effort. L'offrande et le sacrifice L'idée de séparation qui conduit à sacraliser et purifier entraîne automatiquement à offrir et sacrifier. Comme nous allons le voir, c'est la même intention et le même mouvement qui les inspire, à des niveaux différents cependant, et selon des formes ou des intensités qui vont de la délicatesse la plus exquise jusqu'à la violence extrême. Prenons quelques exemples. L'homme ou la femme qui offrent aux divinités du pain, des gâteaux, du vin, de 1 'huile ou du beurre, acceptent de perdre un 18

peu de leur avoir, soit en produits consommables, soit en marchandises dont ils auraient pu tirer profit. L'offrande de' biens courants ne coûte pas énormément et ne ruine personne habituellement. C'est un acte extérieur qui correspond aux mouvements du cœur: l'espérance et la demande, la confiance, la complaisance ou la reconnaissance ... dont la crainte n'est pas toujours exclue. L'offrande qui consiste à se défaire, à se séparer de quelque chose, touche déjà, en certains cas, au sacrifice, telle l'obole que la veuve porte au Temple de JERUSALEM, et qui constitue à elle seule tout son avoir. Progressivement, l'offrande s'achemine vers le sacrifice dans la mesure même où elle représente soit une valeur marchande de plus en plus élevée, soit en fonction de l'attachement sentimental que l'on porte à l'objet offert. Ce peut être un véritable déchirement. Qui dira la valeur du don quand il s'agit du coq de sa basse-cour, du mouton de sa bergerie, du cheval de son écurie, du bœuf de son étable ou du chameau de son troupeau surtout si la chamelle est pleine ... ? ... et quand on sait que le don veut dire "mise à mort" ... ! Qui dira la valeur de la séparation d'un bijou, ou d'une personne auxquels s'attachent tant de souvenirs très chers ... ? On serait mauvais juge, si l'on tentait de s'en mêler. L'offrande, on le sent, n'est pas toujours concrète et matérialisable. Ce peut être un temps de travail, de repos, de loisirs, qu'on abrège, dont on se prive, pour s'adonner à la prière, à la visite d'un malade ou d'un nécessiteux. Tout peut devenir, au su ou à l'insu de tous, objet d'offrande et de sacrifice, y compris notre propre personne. Qu'on se souvienne seulement de Nicolas de FLUE, en Suisse. Dieu le destinait à une mission exceptionnelle celle d'unir et pacifier les cantons de son pays. Or, il était marié et avait neuf enfants ... Dieu lui demanda de quitter sa famille pour vivre en solitaire. Ce fut, on l'imagine, très dur pour chacun des partenaires. Sa femme y consentit et la séparation eut lieu. Elle fut gratifiante, puisque par son renoncement et son dévouement à la cause publique, Nicolas, l'ermite du Ranft, permit à la Confédération helvétique de retrouver son unité, ratifiée à la diète de Stans, en 1481, et devenir, par la suite, une puissance internationale. C'est une histoire à lire en détail.

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Le sacrifice suprême
Comble de l'horreur et de la cruauté, aujourd'hui pour nous, le sacrifice peut aller jusqu'au retranchement de la vie. Il s'agit du sacrifice des premiers nés qui avait lieu un peu partout dans l'Antiquité, en Égypte, au Moyen et ProcheOrient. Il s'agit aussi de l'immolation d'enfants sans défauts, de jeunes gens et de jeunes filles vierges et sans taches, qui se pratiquait aussi bien dans la Grèce archaïque, qu'en Amérique du Sud et ailleurs, à l'occasion d'événements importants ou tragiques, tels que la fondation d'une ville, les épidémies dévastatrices ou les guerres qui décimaient les sociétés. Oui! le sacrifice va jusque-là.

Saki racine et mots terribles
En suivant la racine S A K, depuis son sens premier de "séparer pour purifier" jusqu'au salut collectif par le sang d'une victime, nous avons accompli un long parcours. Encore un pas et nous découvrons, au terme de cette étude, la puissance redoutable que contiennent en sève les trois lettres que nous avons retenues. TIn'est plus question de salut pour un groupe de personnes, mais au contraire de la destruction d'une communauté, d'une ville, de toute une population. Le but poursuivi n'a plus rien à voir avec le sacré du début, les mots choisis n'en conservent pas moins le sens de séparer, mais séparer à l'extrême, au point de réduire à néant ce qu'on ne veut pas conserver. Ainsi, viennent sous notre plume les mots terriblement évocateurs de "sacquer" - "massacrer" "saccager" et enfin celui où apparaît, seule, en dehors de toute composition, la racine SAK dans l'expression "mettre à sac". On ne peut l'employer sans frémir en pensant au sac de Troie, de Constantinople et de tant d'autres lieux. Ne fallait-il pas aller jusque-là, jusqu'à l'extrême pointe de la fameuse racine que le Grand Larousse Encyclopédique affirme d'origine sémitique, pour saisir l'ampleur du mot "sacré" et deviner le sens profond qu'y mettaient ceux qui l'écrivirent les premiers? Le sacré sait se faire respecter avant de se laisser aborder; autrement, il est redoutable et redouté. Pour celui qui s'y prend comme il faut, il est objet d'intérêt, d'attention, de recherches infinies et de trouvailles sans pareilles. 20

Joseph CHELHOD

(in memoriam)

LE SACRÉ ET LA SAINTETÉ

Résumé
Le sacré n'est autre que l'interdit, le prohibé, l'illicite L'arabe l'exprime par le mot harâm auquel il oppose le mot halâl, le permis, le licite, religieusement parlant. Une chose est déclarée harâm soit à cause de son impureté, soit à cause de sa sainteté. Du fait de cette ambivalence, on a parfois tendance à confondre ces deux notions, à dire qu'il s'agit d'une même et unique force qui se manifeste sous les aspects du pur et de l'impur. Ce point de vue semble contestable. Notons d'abord que l'impur n'est pas nécessairement synonyme de sale ou de malpropre. L'alcool, chimiquement pur, est religieusement impur pour le musulman, car il recèle une force dangereuse et malfaisante. De même la pureté, religieusement parlant, n'est pas la propreté: le pèlerin chargé de poussière et de vermine peut approcher le sanctuaire. Elle n'est pas non plus synonyme de sainteté: l'eau est dite pure quand elle est simplement potable, exempte de toute impureté. Mais la pureté a aussi un contenu positif qui implique la présence de forces dangereuses avec lesquelles on ne peut entrer en contact qu'après des rites appropriés (sacralisation). Empruntant une image à la physique, il serait possible de comparer le sacré à un champ magnétique, avec un pôle positif (la sainteté, la religion), un pôle négatif (l'impur, la magie), un centre où l'énergie est nulle, et des zones intermédiaires où la force diminue et devient maniable, domaine par excellence des amulettes et de la baraka, l'influence bienfaisante du sacré.

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Abstract
Sacredness and holiness Sacredness refers to what is forbidden, prohibited, unlawful. In Arabic, it is translated by the word harâm, and its op,posite is expressed by the word halâl which means what is permitted, authorized and religiously tolerated. The word harâm refers both to impurety and sacredness. This ambivalence tends to create a confusion between the two meanings, and to draw some people to the conclusion that both meanings refer to a unique force that manifests itself with two different aspects: pure and impure. This view may be argued. Effectively, what is impure is not necessarily dirty or unclean. Alcohol which is chemically pure, is religiously impure for the Moslem because it contains a dangerous and evil force. Similarly, purety from a religious point of view, is not cleanliness: the pilgrim who is covered with dust and lice is entitled to go to the sanctuary. Yet, purety is not synonymous of holiness: water is said to be pure when it is simply drinkable, uncontaminated. But, purety has also a positive meaning which implies that dangerous forces are present, and that one may contact them only after appropriate rituals have been observed (sacralization). If one may borrow an image from physics, one would compare sacredness to a magnetic field with a positive pole (holiness, religion), a negative one (impurity, magics), a center where energy is none, and intermediate sectors where the force weakens and becomes easy to handle - this sector is the one of amulets, charms and baraka, namely the one where the benevolent influence of the sacred force manifests itself.

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