Le Sahara

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Tombouctou aux mains des islamistes. Guerre au Mali. Montée en puissance d’AQMI. Au cœur d’enjeux internationaux qui le dépassent, le Sahara est de plus en plus instable : attentats terroristes, trafics d’armes ou de drogues, prises d’otages, agitent ces vastes étendues que l’Algérie, le Maroc, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad se partagent.
Dans cet ouvrage destiné à un public curieux mais non spécialiste, Bernard Nantet montre à quel point mythes et préjugés ont longtemps caché au monde la réalité de l’histoire de cette partie de l’Afrique. Au fil des pages, on comprend comment les Touareg, les Maures, les Toubous, et les autres peuples ont fini par trouver leur place dans ce désert hostile et stérile. On suit aussi missionnaires, soldats, méharistes, pétroliers, ethnologues ou simples touristes qui ont de tout temps sillonné de part en part le plus grand désert du monde, parfois au péril de leur vie.
De la conquête de Tombouctou à la colonisation par la France, puis la décolonisation, et les bouleversements liés aux révolutions arabes, le Sahara a presque toujours connu guerres et révoltes et engendré conflits et tensions. Son immensité, la richesse de son sous-sol, sa situation, excitent aujourd’hui l’appétit des États, des firmes occidentales, et des mouvements politico-religieux qui déstabilisent la région. Le Sahara ne peut échapper ni à sa géographie ni à son histoire.
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EAN13 : 9791021001725
Nombre de pages : 400
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couverture
BERNARD NANTET

LE SAHARA

Histoire, guerres et conquêtes

TALLANDIER

INTRODUCTION

Guerre au Mali, Tombouctou aux mains des islamistes. La France est de nouveau sur un terrain qui fut le sien pendant un très long siècle. Néanmoins, le Sahara dans lequel elle se trouve projetée cinquante ans après l’avoir quitté n’est plus cette vaste étendue de solitude aride et déserte séparant le Maghreb du reste de l’Afrique.

Aujourd’hui, les distances ne se comptent plus en mois de caravanes et Tombouctou l’inaccessible a cessé d’être la Mystérieuse. L’or et le sel n’attisent plus l’intérêt du voyageur. La drogue et les cigarettes, comme autrefois les esclaves, sont les marchandises maudites qui animent cet espace de nouveau interdit. Mais comme par le passé, le vernis de la religion a fait irruption sur ces longues routes du commerce pour mieux les asservir. Les hommes de foi ont dû se réfugier dans l’ombre des mosquées et ce sont des hommes de guerre qui dictent des règles étrangères.

À l’indépendance, les nomades du désert furent associés, parfois contre leur gré, à des peuples qui ne partageaient pas la même approche de l’existence. En effet, si le paysan est le gardien de l’immobilité de son champ, le nomade reste l’accompagnateur de son troupeau. L’incompréhension mutuelle n’en fut que plus profonde et l’exil resta, pour les nomades, le seul moyen de fuir le carcan meurtrier des nouveaux États. Les grandes sécheresses des années 1970 qui ont roussi le Sahel ont aussi poussé les Touareg à sortir de leur univers de liberté, et l’irruption de leurs animaux dans les cultures de leurs voisins a fait émerger d’anciens ressentiments. Et, de nouveau, la misère les a poussés à rejoindre leurs compagnons d’infortune en Algérie et en Libye où les camps de réfugiés, les allocations et l’enrôlement dans les armées mercenaires ont remplacé le troupeau et la paix du campement.

Les révolutions arabes n’ont pas eu chez eux de résonnance politique. Minoritaires, les Touareg ne pouvaient qu’en saisir les opportunités. Et c’est avec les armes du Guide libyen déchu qu’ils sont revenus dans leur patrie perdue, le rêve de la liberté au bout du fusil. Bien accueillis au Niger qui avait tiré les leçons du passé, leur retour dans un Mali en pleine usure politique et morale fit surgir de nouveaux démons.

Voulant éviter Charybde par une déclaration d’indépendance qui amputait la moitié du territoire malien, ils tombèrent sur Scylla, se révélant impuissants à contenir les islamistes. Entraînés par des compatriotes que l’exil avait rendus aveugles à leur passé humaniste et prestigieux, ils les suivirent dans un combat dont l’échec était la seule issue. Et dans un dernier revirement, ils se mirent à la disposition de l’intervention occidentale pour gagner cette liberté qui ne cesse de leur échapper telle une poignée de sable entre les doigts.

Loin d’être un espace figé, mais caisse de résonnance du monde qui l’entoure, le Sahara a toujours été une région en crise. Ses conquérants, leurs illusions avalées par l’immensité, n’ont pu y installer de pouvoirs durables. Mais les Sahariens sont toujours là, développant des stratégies de survie pour s’adapter à une nature versatile et implacable. Que peut offrir une région pauvre comme le Sahel à des populations revenues d’un long exil dans des pays au niveau de vie plus élevé ? Peut-on rattraper les erreurs commises dans le passé ?

Le Sahara ne peut échapper ni à sa géographie ni à son histoire.

1.

LE ROI DE L’OR

DES NAVIGATEURS BIEN DISCRETS

Bien avant la grande expédition de Christophe Colomb, des navigateurs et des marchands avaient tourné leurs regards vers les côtes africaines et poussé l’aventure jusqu’aux Canaries. Peu d’informations sont restées sur ces voyages au sud du tropique du Cancer, où la discrétion sur les sources d’approvisionnement en marchandises exotiques promettait une rentabilité élevée.

Les Canaries tiennent une place à part dans le grand mouvement qui lança l’Europe à la découverte de nouveaux continents. Ces îles, situées sous la même latitude que les parties les plus arides du grand désert, servirent de base arrière aux tentatives de conquête du Sahara. L’environnement maritime tempère l’influence de l’harmattan, vent sec et chaud qui souffle du désert, au point que les premiers voyageurs donnèrent à l’archipel le surnom d’îles Fortunées. L’Italien Lanceloto Malocello, qui laissa son nom à l’île de Lanzarote, est donné pour être le découvreur en 1312 de cet archipel situé au large du cap Bojador (Sahara occidental).

Jusqu’à l’arrivée en 1404 du Normand Jean de Béthencourt, la région fut fréquentée par des pêcheurs et des pirates. Leurs raids faisaient des ravages parmi les malheureux habitants qui ne pouvaient fuir à temps dans les montagnes.

Au cours de son séjour, Béthencourt lança une reconnaissance sur la côte saharienne et la région appelée la Rivière de l’or (Rio de Oro). Il en ramena des captifs, une tradition, qui, dans ce domaine, ne départageait guère le pirate du gentilhomme

Le récit cousu d’or d’Anselme d’Ysalguier

C’est un des participants à la première expédition de Béthencourt qui donna des preuves tangibles de l’existence de l’or au Sahara.

En 1413, un Toulousain, Anselme d’Ysalguier, revint dans sa ville natale après bien des années d’absence, accompagné d’une femme vêtue à la mauresque, de sa fille et d’un serviteur portant des marchandises rares et précieuses. Sur leur peau noire, l’or de leurs bijoux témoignait de l’étonnant récit fait par l’enfant du pays.

Une dizaine d’années plus tôt, il s’était embarqué pour rejoindre l’expédition de Jean de Béthencourt aux îles Canaries. Comme plusieurs navires à cette époque, son bateau s’était abîmé sur les hauts-fonds du cap Bojador et le Toulousain n’avait échappé à la noyade que pour devenir captif des Maures. Il faut croire que la chance était de son côté, car la chronique le retrouve ensuite à Tombouctou, puis à Gao au bord du Niger.

Au début du XVe siècle, cette région est encore sous l’influence de l’empire du Mali, et le voyageur est reçu à la cour de l’empereur. Les histoires qu’il raconte sur son pays d’origine captivent le souverain autant que le récit de ses pérégrinations sahariennes fascinera à son retour ses contemporains du Sud-Ouest. L’empereur en est d’ailleurs si charmé qu’il le retient plusieurs années auprès de lui. Anselme ne réussit à repartir qu’après de longues années d’une captivité dorée au cours de laquelle il prit pour femme une princesse locale. Et c’est en homme libre et fort bien doté qu’il revint en Europe accompagné des témoignages humains et matériels de son aventure.

Sur la mer ténébreuse

Dans la première moitié du XVe siècle, les Portugais mirent la main sur les ports marchands du Maroc atlantique qui drainaient le commerce de l’intérieur (prise de Ceuta, 1415). Ils en retirèrent des tissus, des chevaux et un peu d’or. De même que pour les épices, devenues la hantise de l’époque, car on s’en servait surtout pour leurs qualités prophylactiques, ils savaient que les commerçants musulmans avaient un accès direct aux sources de cet or.

Pourtant, les capitaines et les armateurs ne cessaient de se dérober à la demande d’Henri le Navigateur, le fils de Jean II du Portugal, de dépasser le cap Bojador, pointe de la côte saharienne face à l’archipel des Canaries. Au-delà, on s’enfonçait dans ce que l’on appelait avec terreur la « mer ténébreuse ». Empêchés par la brume d’apercevoir les petites falaises qui marquent le cap, les navires qui voulaient dépasser celui-ci se heurtaient aux vents chauds du Sahara et à la houle de l’océan qui les poussaient sur de hauts-fonds hérissés de récifs.

En désespoir de cause, c’est à l’un de ses écuyers, Gil Eanes, que le Navigateur confia la mission de tenter l’impossible. Le cap fut enfin franchi en 1434, les passes et les principaux hauts-fonds repérés. À l’immense mer saharienne dont les Arabes avaient fait leur chasse gardée, les Portugais allaient désormais opposer cet océan qu’ils s’étaient promis d’apprivoiser en perfectionnant la caravelle, le petit navire à voile latine des pêcheurs de Sagres qui savait si bien prendre les alizés.

Les esclaves du désert

Pour les navigateurs, chaque voyage apportait son lot de découvertes. On rentabilisait tant bien que mal les expéditions en chassant l’« otarie », c’est-à-dire le phoque moine dont quelques exemplaires survivent encore au cap Blanc près de Nouadhibou (Mauritanie).

Une dizaine d’années furent encore nécessaires aux Portugais pour trouver le point où pratiquer la « volta », la manœuvre permettant de revenir au Portugal en piquant plein ouest afin de trouver les courants et les vents dominants. La découverte de cette manœuvre, qui diminuait le temps d’absence des navires tout en leur assurant une meilleure sécurité, permit à Henri le Navigateur de relancer les expéditions d’exploration. Contrairement aux Dieppois qui fréquentaient les parages et se comportaient en commerçants, c’est en porteurs d’un projet territorial (prendre possession des côtes) et idéologique (faire des chrétiens) que les Portugais avançaient méthodiquement en direction du tropique du Cancer.

En 1440, le prince chargea un de ses officiers, Antão Gonçalves, de pousser plus loin à chaque expédition. Lors de son premier voyage, Gonçalves captura quelques pêcheurs sur la plage. De retour à Lisbonne, il présenta ses prisonniers au prince. C’étaient les premiers Maures qu’on voyait au Portugal, mais le Navigateur lui demanda de les ramener en Afrique pour les échanger contre des produits locaux. Sur la côte saharienne, Gonçalves obtint en échange de la poudre d’or et des esclaves noirs. Aux dires d’un chroniqueur de l’époque, « Lisbonne vit avec étonnement les premiers esclaves noirs à cheveux crépus et entièrement différents des prisonniers de guerre maures qui n’étaient que basanés et qui ressemblaient à leurs adversaires marocains habituels. »

LA RIVIÈRE DE L’OR

L’année suivante, alors qu’ils s’apprêtaient à passer le tropique du Cancer, les marins aperçurent une large baie ouverte vers le sud. Au fond se jetait le lit d’un fleuve à sec. Ils le baptisèrent pourtant Rio de Oro, la Rivière de l’or, tant était fort leur désir d’étancher cette soif de richesses qui les poussait toujours plus vers le sud. En 1445, sur une plage saharienne, Gonçalves échangea avec les Maures des marchandises portugaises contre neuf captifs noirs et un peu de poudre d’or.

Chaque voyage sur les côtes sahariennes rapportait son lot de malheureux pêcheurs qui s’étaient approchés sans méfiance de ces navires qu’ils prenaient pour des « oiseaux avec des ailes blanches et qui volaient » [Cadamosto, 1455]. Les captures se multiplièrent au point qu’une compagnie fut spécialement créée à Lagos pour se consacrer à la vente des captifs. Deux cent quarante esclaves furent ainsi partagés entre Henri le Navigateur, l’église locale, les franciscains et les marchands.

À l’origine de l’esclavage

Les premiers « Maures » capturés n’avaient pas été traités en esclaves, mais comme des prises à négocier. Certains étaient des Berbères que leur tribu rachetait contre de l’or ou échangeaient contre de vrais esclaves noirs qu’ils avaient à leur service ou que des marchands convoyaient du Sahel vers le Maroc. On négociait aussi des marchandises, bien moins chères que si on les avait achetées dans les ports marocains : peaux d’oryx (grandes antilopes sahariennes), gomme arabique, œufs d’autruche, chèvres, ivoire, ambre gris. En une dizaine d’années, un millier d’esclaves africains, décidément plus rentables que les peaux de phoques moines, furent mis en vente.

Les Occidentaux ne se contentèrent pas de capturer des Africains trop confiants. En bons commerçants, ils finirent par s’associer avec des marchands ou des chefs locaux pour approvisionner le marché aux esclaves de Lagos en captifs échangés contre des marchandises européennes. Tout le monde y trouvait son compte, sauf le roi du Maroc dont les ports se voyaient privés des marchandises du Soudan, le lointain Pays des Noirs. Ainsi démarra la traite négrière européenne sur la côte atlantique. Les Africains furent d’abord importés comme domestiques au Portugal pour remplacer les esclaves blancs originaires de la mer Noire et devenus plus rares en raison de l’essor des Ottomans. Au XVIe siècle, les marchands trouvèrent un nouveau débouché en les envoyant dans les plantations du Nouveau Monde pour remplacer les populations amérindiennes bien moins endurantes.

Un Vénitien au Sahara occidental

Les Portugais cherchèrent un lieu sûr pour créer un comptoir d’échanges sur la côte saharienne. Il n’y avait pas d’autre choix qu’Arguin, une île basse repérée dès 1443 au milieu d’un vaste banc de terres à demi immergées au sud du cap Blanc. C’était la seule île dans cette immensité sans relief, d’eau, de sable, de chaleur et de sel, à posséder un unique et miraculeux point d’eau. Comme tout comptoir installé en zone hostile, il prenait la forme d’un fortin (castello) où les commerçants mettaient leurs marchandises en sécurité pour se prémunir contre les nomades dépourvus de tout et les raids d’autres concurrents européens.

En 1455, le navigateur vénitien Cadamosto, qui accompagnait l’expédition du Génois Antonio da Noli financée par Henri le Navigateur, fit escale à l’île d’Arguin. Il écrivit à propos de ce petit comptoir que « le prince dom Henrique, infant du Portugal, a conclu avec cette ville d’Arguin un accord pour dix années, en vertu duquel personne ne pourra entrer dans le golfe pour commercer avec les Arabes, à l’exception des Portugais qui ont installé des maisons sur ladite île, où ils ont installé leurs facteurs ». Ces derniers vendent aux Arabes (Maures) différentes marchandises tels du drap, des toiles, de l’argent, des foulards de soie, des tapis et d’autres produits. Mais ce que les Arabes demandent surtout, « c’est du froment, car ils sont toujours affamés ». En échange, ils leur donnent des esclaves noirs qu’ils amènent de chez eux avec de l’or. C’est la raison pour laquelle les caravelles portugaises font régulièrement le voyage.

Cadamosto précise que le comptoir d’Arguin voit passer chaque année entre 800 et 1 000 esclaves, venus pour la plupart de la ville de Ouadane, une cité caravanière située à plusieurs centaines de kilomètres à l’est dans l’actuelle Mauritanie.

La traite

La découverte de l’île de Gorée au large de la presqu’île du Cap-Vert, en 1445, permit aux Portugais d’accéder directement aux produits africains. Au-delà des rivages d’un Sahara juste capable de fournir des marchandises en petit volume, quelques esclaves et un peu de poudre d’or, les côtes luxuriantes du golfe de Guinée avec leurs souverains couverts d’or accaparèrent l’attention des nouveaux venus. Au sud du désert, la découverte de ces rivages plus prometteurs donna une nouvelle impulsion à la traite. Elle fut légalisée le 8 janvier 1454 par une bulle du pape Nicolas V destinée à Alphonse V du Portugal, lui accordant l’autorisation de priver de liberté « tout Maure et autre ennemi du Christ ». Ces esclaves convertis ainsi sauvés des enfers iraient ensuite propager la bonne parole.

Au Sahara, ces esclaves n’étaient pas seulement des Soudanais arrachés aux savanes du Sud. Les raids, menés de nuit, visaient les villages de pêcheurs. Ces pêcheurs, qu’ils appellent Azenègues, sont « plutôt bruns de peau que basanés ». Ces Azenègues ou Zénaga étaient les descendants des Zénètes, nomades berbères habitant la région avant l’arrivée au XIIIe siècle des Arabes maaqil qui établirent leur suprématie après d’interminables conflits. Ils firent des Azenègues leurs tributaires. Il pouvait aussi s’agir de pêcheurs connus aujourd’hui sous le nom d’Imraguen et tributaires des uns et des autres. Cette communauté marginalisée vivant misérablement au sud de la baie d’Arguin pêche encore les mulets selon une technique qui n’a pas changé. Au moyen d’un tambour, ils incitent les dauphins croisant au large à repousser les poissons vers la côte. Ils les capturent au filet d’épaule pour en extraire la boutargue (les deux poches d’œufs) qu’ils font sécher au soleil et que leurs maîtres commercialisent fort cher.

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