Le Sang des rêves

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Eugène est un quadragénaire qui vit dans une banlieue parisienne anodine. Il assume une vie de célibataire un peu compliquée, notamment avec la terrible maladie de sa mère.

Depuis peu, il fait des cauchemars d’une incroyable cruauté, et se rapportant toujours aux esclaves noirs de la traite négrière... Il pense que ce sont des messages qui lui sont adressés, et qu’il existe un lien avec sa vie réelle...

Raymond Procès nous détaille une histoire qui paraît coller à une réalité sans démesure, mais qui, à un moment inopportun, prend une tournure pour le moins stupéfiante...


Publié le : lundi 12 octobre 2015
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EAN13 : 9782334019118
Nombre de pages : 240
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-01909-5

 

© Edilivre, 2015

Du même auteur

Du même auteur :

– H.A.R.M. : (Roman)

– Kévin (Nouvelle)

– Nuances terriennes (Poésie)

– Vertiges d’amour : (Poésie)

Retrouvez toute l’actualité et tous les ouvrages
de Raymond Procès sur le site :

www.raymondproces.com

Chapitre I

Caché au milieu du champ de cannes à sucre, il espérait surprendre ses poursuivants. « Jamais ils ne penseront me trouver ici » se disait-il. Le vent faisait fléchir les plumets des cannes qui paraissaient bien juteuses à souhait. C’est d’ailleurs une idée qui lui traversa l’esprit. Cela faisait si longtemps qu’il courait, la soif le terrassait. Manger une canne à sucre était une façon d’étancher sa soif et se redonner un peu de force grâce aux divers minéraux qui composaient le végétal au liquide rafraîchissant. Il entreprit la coupe et avec l’aide de ses dents éplucha la canne pour en mâcher avec une belle avidité la chair porteuse de tant de réconfort.

Pour se sentir plus à l’aise, il s’assit et profita de ce moment de répit pour réfléchir à sa situation. Il avait du mal à comprendre ce qui lui arrivait. En un instant, il s’était retrouvé dans un environnement inconnu et comble de surprise, des hommes en armes et accompagnés de chiens l’avaient pris en chasse. C’était une histoire de dingue ! Qu’est-ce qui lui arrivait ? Son cerveau eut beau ressassé les événements dans tous les sens, aucune solution ne se révéla. À force de courir à travers champs et parmi les feuilles effilées et coupantes des cannes, ses vêtements étaient découpés et ressemblaient à des bandelettes pendantes de momies égyptiennes.

Alors, qu’il était tout à ses vaines réflexions, il sentit une odeur de brûlé. Dans le ciel, il vit passer des nuages de fumée poussés par le vent. Il entendit d’innombrables crépitements et l’espace qui se réchauffait peu à peu. Il comprit que ses poursuivants avaient mis le feu au champ de cannes. IL ne lui restait qu’une seule alternative, c’était de courir droit devant lui. Cependant, il devina que cette initiative le menait directement à un piège, l’unique issue où l’attendaient, certainement, les hommes armés. Pour autant, il n’avait guère le choix, à part celui de finir, griller comme une saucisse.

Après une course rapide, il sortit du champ. En effet, une dizaine d’hommes en armes le mettait en joue avec des fusils qui lui paraissaient très antiques. De plus, des molosses, fermement maintenus, lui aboyaient dessus avec un secret désir de l’étriper. Il s’arrêta net, ne cherchant pas à faire un geste qui susciterait un tir inconsidéré. Il remarqua que les individus étaient habillés d’une drôle de façon. Leurs vêtements ressemblaient à tout l’accoutrement des militaires du XVIII siècle à l’époque de la Révolution française de 1789. Et fait, d’autant plus bizarre, ils s’exprimaient d’une façon étrange et le traitaient de sale esclave en fuite. Il avait vraiment du mal à suivre le film de cette étonnante histoire.

Deux hommes vinrent vers lui et sans ménagement, ils l’obligèrent à marcher devant eux. Il n’osa prononcer un mot, ses assaillants montraient une telle violence qu’ils ne voulaient pas les contredire de peur de se faire arracher la jambe par un des chiens aux crocs non engageants. Ils marchèrent longtemps et se retrouvèrent dans une clairière au milieu d’une profonde forêt. Les lieux paraissaient sauvages et inhospitaliers.

On le fit asseoir un moment, sous la garde d’un soldat tenant un énorme chien. Il crut comprendre, par l’agitation des autres membres de la troupe, qu’ils ne se sentaient pas en sécurité dans ces bois. Aussitôt ce sentiment constaté, des bruits suspects s’élevèrent des divers fourrés qui les entouraient. Les chiens se mirent à japper d’une manière tonitruante. Les hommes armés se regroupèrent prêts à faire face à un ennemi invisible pour le moment. Lui, ne sachant pas à quoi ou à qui, il avait à faire. Il se dissimula derrière un gros tronc d’arbre.

Il n’était plus la préoccupation première de ses ravisseurs. Plus les choses avançaient et moins, il comprenait sa présence en ces lieux. Soudain ! Des dizaines hommes noirs à moitié dévêtus sortirent des bois et encerclèrent la petite troupe armée. Les nouveaux-venus étaient armés de fusils, de sabres, de bâtons et toutes sortes d’instruments tranchant et coupant. Ils avaient tous des physiques d’athlètes avec des carrures plus impressionnantes les unes que les autres. Leur peau couleur d’ébène les rendait presque invisibles dans la pénombre maintenue par les énormes branchages des grands arbres. Ils étaient trois fois plus nombreux que le groupe d’hommes qui l’avait fait prisonnier. Pourtant, c’est une considération qui importait peu à un des soldats qui semblait être le chef. Il ordonna à ses hommes de tirer dans le tas. À la première salve, les guerriers noirs se mirent à couvert dans les bois, et pendant que les soldats rechargeaient leurs fusils, ils revinrent à la charge. L’attaque fut rapide et d’une rare violence. Plus que les fusils, ce sont les machettes qui jouèrent un rôle déterminant. En effet, les assaillants noirs possédaient une dextérité impressionnante pour s’en servir.

De sa petite planque, il assista à une scène tragique, digne des plus grands films d’horreur. La petite troupe d’hommes, dont, désormais, il était devenu l’ex prisonnier, gisait par terre, la tête décapitée et certains membres en morceaux. Pour comble de terreur, même les chiens avaient subi ce funeste sort. Une fois la boucherie terminée, la terrible tribu de guerriers, à la stature de colosse, se retourna en sa direction. Il n’osa bouger de son tronc d’arbre, une bien pâle protection ! Il pensait qu’il allait subir la même fin que ces malheureux soldats. C’est alors que le groupe d’hommes noirs s’écarta pour former un couloir. À cet instant, il vit apparaître un individu exceptionnel. Il dépassait de plus de deux têtes les guerriers présents qui devaient déjà mesurer plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Sa musculature était prodigieuse, et sa démarche souple et tout autant puissante. Il avançait vers lui comme s’il venait vers quelqu’un qu’il connaissait.

– Eugène ! Eugène !

Il se réveilla en sursaut, ne sachant pas encore déterminer dans quel univers où il se trouvait.

– Eugène ! Eugène !

À ce moment, il se rendit compte que la voix était réelle et qu’elle lui était familière. Il se leva de son lit et alla ouvrir la porte d’entrée de son appartement.

– Alors, lui dit un homme qui se tenait à l’entrée, tu viens juste de te réveiller, à ce que je vois !

C’était son voisin de palier.

– Oui, balbutia Eugène, nageant encore dans un épais brouillard.

– Excuse-moi de te déranger, mais ta voiture gêne et j’ai l’impression que la fourrière ne va pas tarder à venir l’enlever.

– Je vais la déplacer, merci de m’avoir prévenu, répondit laconiquement Eugène.

– De rien ! Mais tu as une sale mine. Tu devrais dormir la nuit ! lui balança le voisin avec un petit sourire aux coins des lèvres.

Eugène n’eut pas la présence d’esprit de lui répondre. Un grand trouble l’agitait. Ce rêve était si présent encore dans les moindres parcelles de son esprit. Il avait beaucoup de mal à faire la part des choses. C’est à croire qu’il naviguait dans une réalité connue et un monde parallèle qui le laissait perplexe. Au moins la mise à la fourrière de sa voiture faisait partie de sa réalité du moment et il fallait qu’il réagisse assez vite, car il avait absolument besoin de son véhicule pour la journée du lendemain. Cependant, tout en se préparant pour sortir, il se remémorait la scène violente qui habillait ce rêve étrange qui l’habitait encore. Il se posait des questions sur la nature de ce cauchemar. Il est vrai, dit-on, que les rêves sont prémonitoires, mais la vision de telles atrocités, seraient les prémices à quel funeste événement dans sa réalité ? Ces successions de réflexions le troublaient, voire l’inquiétaient.

Chapitre II

La porte claqua d’un bruit discret longuement étudié par les spécialistes du marketing pour plaire à l’oreille humaine. Il réajusta son manteau et releva le col pour se protéger du vent et d’une pluie battante. L’eau froide déferlait du ciel et s’échouait sur les verres de ses lunettes, ce qui perturbait sa visibilité. Un sac en bandoulière, il se mit en marche. Il avait roulé durant une heure sur le périphérique partiellement encombré. La porte de Versailles était un lieu privilégié pour bien des manifestations en tous genres : plusieurs halles d’expositions couvraient un large site parisien et donnaient à l’endroit une exclusivité connue de la France entière.

C’était le salon du livre de l’an 2001, il y était convié en ce début de printemps. Le temps maussade et froid ne s’accordait pas avec la saison mentionnée sur le calendrier. Il marchait à grands pas, essayant, tant bien que mal, d’éviter les flaques d’eau. Il sentait les gouttes s’installer sur son crâne. La nature de ses cheveux frisés facilitait le maintien de l’eau, comme un réservoir improvisé. Il était originaire de la Guadeloupe qu’il avait quittée à l’âge de sept ans pour s’établir avec ses parents dans une de ces banlieues parisiennes. Il était, comme certains disent, un métis, puisque ces deux grands-pères furent de purs marins bretons. Bien que sa peau soit bronzée, il avait un faciès de type européen et une chevelure semblable aux indiens coulis vivant aux Antilles. De petits yeux noisette brillaient sur un visage d’agréable moulure. Il possédait une silhouette athlétique et une démarche empreinte d’élégance. Il mesurait un mètre quatre-vingt et portait l’habit avec une classe naturelle. Même sous une pluie sans nom, il dégageait de sa personne un magnétisme indéniable.

Son attention se tournait vers de grandes portes vitrées qui se présentaient face à lui. Un abri, voilà ce qu’il cherchait pour se soustraire aux éléments déchaînés.

Deux entrées se dressaient devant lui. L’entrée des visiteurs et l’entrée des professionnels. Il partit d’un pas alerte vers l’entrée des professionnels, se présenta à l’accueil. Une jeune femme brune de taille moyenne, vêtue d’un ensemble, genre uniforme bleu, vint l’aborder. Elle avait des yeux verts qui diffusaient une lumière radieuse, donnant à sa beauté un lustre mirifique. La jeune personne faisait office d’hôtesse.

– Bonjour monsieur ! Que puis-je pour vous ?

– Je suis auteur, et je viens pour une séance de dédicaces.

– Vous avez un exemplaire de votre livre ?

– Oui, voici ! Regardez la photo sur la quatrième page de couverture me représente.

– En effet, c’est bien vous : Eugène Bejio, « rencontres » c’est un titre très engageant.

– Merci du compliment, je vous incite à le lire.

– Pourquoi pas ! Pendant que nous vous établissons un badge d’entrée. Vous pourriez, peut être, m’en dédicacer un ?

– Vraiment ?

– Sans rire !

– Volontiers.

Il sortit de son sac, un exemplaire de son ouvrage et demanda :

– Mademoiselle ! A qui dois-je le dédicacer ?

– À moi, bien évidemment ! Katia.

– Très joli prénom !

– Merci, elle repoussa une mèche de cheveux qui venait de se mettre devant ses yeux. Ses longs cheveux noirs drapaient ses épaules et soulignaient l’intensité de son regard de feu.

– Vous désirez une annotation particulière ? Demanda Eugène.

– Non, Eugène ! Vous permettez que je vous appelle Eugène ?

– C’est comme vous le sentez mademoiselle Katia.

– Mettez ce que bon vous semble ! Soyez inspiré !

– Ne vous inquiétez pas. Une belle présence peut apporter une inspiration spontanée.

Étrangement, Katia paraissait fascinée par cet auteur brun ténébreux. Eugène remarqua l’effet qu’il provoquait sur la jeune femme. Il la trouvait ravissante, mais sans plus, il n’était pas là pour cela.

– Tenez Katia ! Le prix salon est de cent francs.

– Voici, vous prenez du liquide ? Lui dit-elle en présentant un billet de cent francs.

– Sans aucun problème !

– Je vous remercie. À mon tour de vous remettre votre badge d’accès.

Eugène tendit la main et prit le fameux badge et l’accrocha directement sur le revers de sa veste. Sa qualité d’auteur y figurait en grosses lettres.

– Peut-être aurai-je l’occasion de vous revoir durant le salon ? Poursuivit Katia.

– Pourquoi pas ! Bonne journée à vous !

Il quitta l’accueil en souriant une dernière fois à l’hôtesse bien plus qu’accueillante.

– Au revoir Eugène ! S’exclama Katia, accompagnant sa tirade par un petit signe de la main.

Eugène s’engouffra dans les innombrables allées de ce hall d’exposition. Il recherchait l’allée G, plus précisément le stand G 179 bis où se trouvait sa maison d’édition « LE BON LIVRE »

De partout s’étalait un nombre impressionnant de stands. Un amas considérable de livres ; comme si toutes les connaissances du monde étaient livrées en pâture aux yeux humains. En ce dimanche après-midi, ils étaient des milliers de visiteurs à avoir opté pour une balade dans ce sanctuaire de la culture écrite.

Après sa marche sous une pluie froide, il ressentait, dans cette atmosphère surchauffée, une forme d’oppression. Était-ce la chaleur ou ce sentiment de doute qui l’habitait ? Il était présent à ce salon, parce que son éditeur s’était arrangé pour le faire dédicacer au stand du secrétariat d’Outre-mer. Il est vrai que son livre avait été sélectionné pour le grand prix Réseau France Outre-mer. Il se devait d’assurer une présence. Pourtant son esprit gambadait ailleurs, comme à chaque fois.

Sa matinée, il s’était entraîné avec ses athlètes. En effet, il était éducateur sportif en athlétisme. Il avait un groupe très performant de plusieurs athlètes qui se classaient parmi les meilleurs sprinters français. Parfois, il se demandait s’il ne préférait pas l’enseignement du sport à la pratique littéraire. Il marquait dans son personnage une grande énigme, laissant se manifester une espèce de vide dans son existence.

Enfin, il parvint à ce fameux stand « LE BON LIVRE »

– Eugène ! Te voici enfin !

L’interpellation lui était lancée par Serge Baptiste, le responsable de la maison d’édition.

– Tout arrive, n’est-ce pas ? Je suis là ! C’est la chose la plus importante.

– Es-tu prêt pour ta séance de dédicaces ?

– Toujours prêt ! Comme les scouts. Je suis même impatient d’y être.

Serge était un homme d’une quarantaine d’années tout comme Eugène. Légèrement plus petit en taille que celui-ci, il était lui aussi un grand sportif, notamment dans la pratique des arts martiaux. Il avait mis sur pied la maison d’édition depuis déjà trois années et grâce à son sérieux, sa perspicacité, il faisait grandir sa notoriété petit à petit. Une belle récompense pour cet homme originaire des îles tropicales, plus précisément de la martinique. Il était, comme on dit : un chabin, sa couleur de peau était plus claire qu’Eugène. Sa tâche paraissait ardue, puisqu’il souhaitait promouvoir le plus grand nombre d’auteurs Afro-Cariban. Pour ce salon du livre 2001, il pouvait se satisfaire de présenter une belle brochette de poètes, de romanciers, sur le stand du secrétariat d’Outre-Mer.

– Dis-moi Serge ! A quelle heure dois-je passer ?

– Dans une demi-heure, à 15 heures.

– Je pourrai déjà me rendre à ce stand, histoire de me mettre dans le bain.

– Si tu veux ! Normalement, ils ont là-bas une liste des auteurs participant aux signatures. Il serait bon de confirmer ta présence.

– Tu peux me rappeler leur numéro de stand ? Ici c’est un véritable labyrinthe déclara Eugène.

– Allée K-19. Ne te perds pas ! Ajouta Serge.

– Je finirai bien par arriver à destination, répondit Eugène qui s’engageait dans une longue reconnaissance de ce terrain embouteillé de corps humains.

Sa progression fut lente. Jamais, il n’eut l’occasion de se mêler à tant de gens de tous milieux sociaux confondus. Presque miraculeusement, le stand, si cherché, se positionna devant lui. Plusieurs individus s’affairaient. Deux auteurs, placés aux deux extrémités opposées, dédicaçaient leurs ouvrages. Au centre se trouvait la caisse près de laquelle étaient dressées des étagères où se plaçaient les différentes œuvres de chaque auteur présent. On pouvait, aussi, voir dans des rayons, placés de part et d’autres, des livres issus de la communauté littéraire guyanaise.

Eugène pénétra au milieu du stand et s’avança vers un homme d’une trentaine d’années qui semblait disposer d’un pouvoir de décision, puisqu’il donnait des ordres aux autres membres de ce qui paraissait être une librairie improvisée.

– Bonjour ! Intervint Eugène dans toute l’agitation, je m’appelle Eugène Bejio. Je dois, bientôt, présenter mon livre sur ce stand. Pourriez-vous me dire comment cela va se passer ?

– Eugène Bejio, vous dites ! Répéta l’inconnu. Il faut que je consulte ma liste.

L’homme alla récupérer derrière la caisse, une feuille de papier. Il devait mesurer un mètre soixante-treize. Il avait la peau très foncée et un sourire ultra pétillant. Sa grande minceur donnait de l’envergure à sa petite taille. Il portait un pantalon gris à pinces et une chemise blanche, très ample, avec des manches remontées jusqu’aux coudes. Il traduisait une certaine élégance et faisait rejaillir une grande sympathie.

– Alors ! Dit le plaisant bonhomme, voyons ! Eugène Bejio ! Ça y’est ! Je vous ai trouvé ! Vous êtes prévu pour 15 heures. Vos livres sont ici.

Il pointa de l’index une table où s’alignaient une dizaine d’exemplaires de son roman.

– Si vous en désirez d’autres, poursuit-il, nous pouvons aller en chercher dans notre stock.

– Merci, répliqua Eugène. Jetant un regard autour de lui Eugène ajouta : Il me semble que l’on trouve ici beaucoup d’ouvrages sur la Guyane.

– Oui, en fait, nous sommes une librairie basée à Cayenne. En partenariat avec le secrétariat de l’outre-mer, nous gérons la présentation des auteurs des divers départements et territoires d’Outre-mer.

– Je comprends mieux, acquiesça Eugène, à quel endroit devrais-je m’installer ?

Le responsable lui montra une table située à droite de la caisse qui donnait directement sur une allée près d’une entrée où accédaient les visiteurs du salon. Il lui parut que ce fut là un bel emplacement.

– Parfait ! Je vais profiter de l’affluence.

L’homme très amical ajouta :

– Dès que l’auteur présent à la table aura terminé, vous prendrez sa place. Il vous reste encore un petit quart d’heure.

– Pas de problème s’empressa de dire Eugène, j’attendrai patiemment mon tour. Sinon, votre prénom c’est quoi ?

– André !

– Merci André.

Celui-ci répondit par un geste amical de la main.

Eugène demeura au centre du stand. Une jeune fille qui s’occupait d’approvisionner les rayons vint l’aborder.

– Bonjour ! Vous êtes auteur ?

– Oui, comme l’indique ce badge, il montra l’objet, je m’appelle Eugène Bejio. Je dédicace dans quelques instants.

– Vos livres sont-ils sortis ?

– Je le pense, le gentil monsieur, il désigna du doigt l’homme qui l’avait accueilli, me les a montrés.

Comme il disait ces mots, il aperçut une grande femme aux cheveux châtains très clairs en pleine conversation avec l’un des responsables du secrétariat de l’outre-mer. Il la trouvait magnifique. Son âge tournait certainement autour de la trentaine. Elle portait un jeans bleu qui mettait en valeur la longueur interminable de ses jambes. Elle avait un regard bleu azur qui illuminait son adorable visage. Son petit nez surplombait une petite bouche qui n’appelait qu’à un baiser gourmand. Sa démarche, suave, laissait voir de ravissantes petites formes mises en valeur par un pantalon flaqué sur sa peau. Elle avait une fraîcheur d’enfant, une sensualité exacerbée et une prestance de mannequin. Sa féminité était bien réelle et agressait ses sens en alerte. La jeune créature devait mesurer un mètre soixante-quatorze. Elle le subjuguait littéralement. Il demeura, comme absent. Pourtant, il se raisonna sans savoir pourquoi ; peut-être parce qu’elle lui parut inabordable. Il se refusa à penser à elle. Il revient à la demoiselle qui entretenait une conversation avec lui.

– « Rencontres, c’est votre roman ? De quelle origine êtes-vous ?

– Je viens de la Guadeloupe, et vous comment vous appelez-vous ?

– Valérie.

– Vous d’êtes d’où ?

– De Cayenne.

– Vous habitez en métropole ?

– Ah ! Ça non, j’habite à Cayenne. Nous ne sommes là que pour la durée du salon. Nous repartons vendredi prochain.

– Bien, excusez-moi, mais je dois aller m’installer. Eugène venait de remarquer le départ de l’auteur qui disposait de sa future place.

Valérie était une jeune femme de taille moyenne de vingt-deux ans. Elle avait la même couleur de peau qu’Eugène ni trop foncée ni trop claire. Elle s’était défrisée les cheveux qui lui tombaient au ras des épaules. Elle possédait un petit air mystérieux qui s’effaçait quand elle souriait. Sa gentillesse apparente faisait d’elle un être tout à fait charmant.

– Dites-moi ! Renchérit-elle, ça vous dirait d’avoir un super stylo pour votre dédicace ?

– Pourquoi pas !

Elle lui tendit un étrange objet, en forme de fusée, qui prenait la fonction de stylo.

– Quel drôle de chose est-ce là ? Fit Eugène, tu dis que c’est un instrument pour écrire ?

Il l’avait tutoyée et cela ne semblait pas la perturber.

– Oui ! Affirma sans attendre Valérie.

– C’est bien la première fois que je vois un objet de ce genre.

– Il vient de Cayenne, pour te servir.

– C’est super sympa de ta part !

Il se rendit à sa place de signature. À peine installé, il recevait déjà la visite de quelques lecteurs curieux de découvrir ce nouvel auteur des Caraïbes. Cela ne pouvait mieux débuter.

*
*       *

Sa séance de dédicaces terminées, il se prépara à laisser sa place à un autre auteur. Il vit que celui-ci était un grand historien Cariban. Il ne le connaissait que de vue, mais il avait eu sa fille, âgée de dix-huit ans à l’époque, comme élève en athlétisme. Il se décida à engager la conversation avec l’éminent professeur.

– Bonjour, je suis Eugène Bejio, j’ai été le professeur de sport de votre fille. Cela fait longtemps que je voulais faire votre connaissance. Votre fille Yémaya m’a beaucoup parlé de vous.

Le professeur Edmond Vital était d’une taille impressionnante. Il approchait le mètre quatre-vingt-dix. Lui aussi était d’origine guadeloupéenne. Son métissage était plus flagrant que celui d’Eugène. Très clair de peau, il avait les yeux pers. Son nez, assez pointu, supportait des lunettes rondes qui donnaient à l’expression de son regard une excitation, non contenue.

– Tu connais donc ma fille, s’exclama-t-il. Voici une chose intéressante ! As-tu déjà parcouru l’un de mes ouvrages ?

Le professeur tutoyait Eugène, comme s’il était une relation de longue date. Une attitude qui ne choquait pas Eugène et lui faisait plus apprécier une certaine marque d’acceptation. Surtout qu’il pensait que ce grand historien était un homme rempli de réserve, voire très distant. Il comprit qu’il s’était trompé sur son compte. Très vite, il constata que ce haut personnage désirait communiquer avec son prochain, dans la mesure où celui-ci l’intéressait.

– Oui professeur, lui répondit Eugène, je m’en suis procuré à la bibliothèque de votre commune de résidence qui est la même que la mienne.

– Bien cher ami, tu devrais acquérir mon dernier livre. Il faut que nous, les Caribans, nous sachions d’où nous venons. Quelle est notre véritable histoire ? Nous devons être à même de nous situer dans l’espace caraïbe.

Le professeur Vital mettait une belle fougue dans son argumentation, qu’il était difficile de ne pas se laisser subjuguer. Eugène ne manqua pas de faire valoir son admiration.

– Professeur, je souhaite connaître la véritable histoire de nos ancêtres.

Eugène était intimidé par cet éloquent personnage. Vital dirigeait un centre de recherche sur l’histoire de la Caraïbe. Il était devenu une sommité dans son domaine. Eugène désirait tant que ce haut personnage puisse le guider dans la culture historique de ses origines. Cependant, il n’osait faire sa demande.

– Que fais-tu ici ?

– Je suis un auteur, poète et romancier.

– Poète et professeur de sport. Ce sont deux activités qui me plaisent. J’apprécie les professeurs d’éducation physique, ce sont des gens posés qui savent allier le développement du corps et de l’esprit. Ce sont des personnes saines !

– Vous le croyez vraiment ?

– Puisque je te le dis. Si cela te dit, on peut déjeuner ensemble demain, lundi. Tiens ! Voici mes coordonnées, il lui tendit une carte de visite. Je te propose de nous retrouver dans le petit restaurant chinois dans le centre ville de Bondy. Tu connais ?

– Oui, je vois, pas très loin de la gare ?

– Tout à fait.

– Pas de problème, je serai présent.

Après s’être échangés des politesses, ils se quittèrent. Eugène ne voulait pas quitter tout de suite le stand. Il aperçut Valérie derrière la caisse et se dirigea vers elle.

– Salut jeune fille ! Je te ramène ton incroyable stylo qui m’a beaucoup servi. Tu avais raison il est tout à fait formidable !

– Je ne raconte jamais d’histoire ! Dit-elle avec un sourire plein de fraîcheur sur les lèvres.

– Voudrais-tu m’en faire cadeau ? Lâcha brutalement Eugène.

– Pas possible ! Il est trop précieux. Je veux le garder.

– Ce n’est pas sympa ! Fit Eugène avec une mine déconfite. Tu pourrais faire un effort, franchement ! As-tu déjà rencontré un énergumène comme moi ?

– Pas vraiment ! Au fait ! Qu’est-ce que tu fais comme métier ?

– Je ne suis pas obligé de te répondre !

– Allez ! Arrête ! Tu pourrais me le dire quand même !

– D’accord, je veux bien dire que je suis éducateur sportif en athlétisme.

– Et quoi encore ?

– Stop ! Tu ne sauras que ça. Tu es bien curieuse !

– C’était histoire de causer.

– À te regarder, j’ai remarqué que tu ne parlais pas beaucoup, avec les yeux peut-être ? Tu gardes souvent le silence.

– Tu as raison, même mon copain me l’a déjà fait remarquer.

À ce moment-là, la grande fille aux cheveux châtains qu’il avait aperçue, vint à côté de Valérie, derrière la caisse. Elle avait entendu la conversation et sans rien demander, dit alors :

– Peut-être qu’elle ne parle pas, parce qu’elle ne veut pas contrarier les gens qui disent n’importe quoi.

– Comment ! S’insurgea Eugène, mais ce n’est pas gentil pour moi ce que vous venez de dire !

La grande jeune femme se mit à rire. Eugène admira son visage. Il sentait une drôle d’impression à la regarder. Il poursuivit :

– Ce n’est pas du jeu, si vous, vous mettez à deux contre moi, le combat devient inégal.

– Valérie ! Continua Eugène, si tu veux, je te l’achète ton fameux stylo. Combien vaut-il ?

– 40 Francs ! Répondit Valérie.

– Non ! Plutôt 80 F, surenchérit la femme aux cheveux Châtains.

– Et puis quoi encore ! S’indigna Eugène, il faudrait tenir compte du taux d’usure.

– Dans cette mesure, nous rapporterons le prix, à 60 F, annonça la belle inconnue.

Elle avait un petit air espiègle et ne cessait de montrer sa merveilleuse dentition. Eugène se fascinait de plus en plus pour elle. C’est l’instant que choisit une troisième jeune femme pour marquer sa présence. Elle faisait partie de la charmante petite équipe. Elle demanda sans nuances :

– Au fait comment vous appelez-vous ?

– Eugène Beljio, s’écria Valérie.

– Non ! Bejio, repris Eugène, il n’y a pas de L.

La grande fille aux cheveux châtains s’esclaffa et ajouta :

– Il n’a qu’à nous faire un procès.

Eugène, le visage enjoué, demanda à la nouvelle intruse quel était le prénom de cette femme si pleine d’esprit.

– Elle s’appelle Maud.

– Mademoiselle Maud, dit-il, tu me cherches ? Tu ne m’as jamais vu en colère ?

– Mon dieu, ça doit être impressionnant !

Elle affirmait la chose avec une légère pointe d’ironie. Étrangement, la conversation se poursuivit entre Eugène et Maud. Ils ne cessaient de s’échanger des propos bardés de piques et de plaisants sous-entendus.

– Puisque tu es poètes, tu pourrais écrire un poème sur le stand par exemple, déclara Maud.

– D’accord, mais j’écris sur le sujet que je veux, c’est compris ?

– Quelle autorité ! Répliqua Maud en lui tendant une feuille de papier.

Eugène se mit à écrire quatre vers et s’arrêta net.

– Et puis non ! Si tu veux, je t’en enverrais un par la poste, à condition de me donner tes coordonnées en Guyane. Maud sans rechigner s’exécuta. Elle déchira une feuille dans un livre de comptes qui se plaçait sur la caisse. Elle inscrit son nom et prénom et son adresse et le remit à Eugène.

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