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Le Secret d'Emma

De
147 pages
Emma, fille d'un bourrelier, et Annelle, fille de pêcheurs, sont les meilleures amies du monde et aiment à se moquer d'Angélique, la riche fille du maire propriétaire du haras La Licorne. Ces chamailleries restent sans conséquence jusqu'au jour où le père d'Emma est victime d'une chute de cheval fatale.
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Karine Lebertdante de presse pourla passion de l’écriture. Biographe et correspon  a Paris-Normandieon premier roman, elle a donné toute la mesure de son talent dans s Nina et ses soeurs, talent qu’elle confirme dansLe Secret d’Emma.
Du même auteur
Du même auteur Aux éditions De Borée Nina et ses soeurs, prix de la ville d’Étretat, collection Romans, De Borée, 2009.
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ©De Borée, 2010
Titre
KARINELEBERT LESECRET D'EMMA
Dédicace
À Patrick, tendrement. À Michel de Decker, amicalement.
Première époque
TROIS JEUNES FILLES
I
Bourrelier à Veules-les-Roses
ES ANCÊTRES d’Emma Cristin avaient toujours travaillé avec les chevaux, des L laboureurs d’origine au bourrelier-sellier qu’était son père. Mais le premier à véritablement s’immerger dans le monde du cheval, e n 1750, avait pour nom Auguste Cristin, bourrelier de son état. Il ne quitta jamai s Veules-les-Roses, où il s’installa dans une petite maison dotée d’une cour dans laquelle il travailla en ouvrant boutique. C’était une place avantageuse. Les métiers liés aux chevaux engendraient de gros bénéfices. À l’époque, tout le monde possédait un c heval, un âne ou une mule. Dès lors, de père en fils jusqu’à la fin du XIXesiècle, les aïeux d’Emma tracèrent leur voie sans histoire. La fillette était née à Veules-les-Roses, le 12juin 1877, benjamine d’une fratrie de trois enfants. Elle avait treize ans en cette année 1890. Son père, Denis Cristin, n’était pas peu fier de répéter que son métier était l’un d es plus anciens qui existât. Ne disait-on pas qu’il était apparu au IVesiècle? Il y avait toujours eu des chevaux et il y en aurait toujours. Ils étaient indispensables dans le domaine de l’agriculture, du transport des biens et des personnes, de l’armée… Ici, ils ac tionnaient la machine qui broyait les pommes pour le cidre… comme ils tractaient d’innomb rables engins dans d’autres régions de France… Toute la Normandie, du pays d’Au ge à l’Orne, du Cotentin au pays de Caux, était touchée par la grâce du cheval, «la plus noble conquête de l’homme», selon Buffon. Le rôle de Denis Cristin consistait à harnacher les chevaux: il fabriquait et entretenait les harnais. Ainsi qu’il l’avait expliq ué à ses enfants, et en particulier à Germain plus intéressé que les filles, le terme «bourrelier» était issu du mot «bourre», un autre nom pour le crin animal ou la filasse de c hanvre à l’usage du rembourrage des colliers et des selles. Denis employait deux ouvrie rs et il formait aussi des apprentis, dès l’âge de quatorze ans. C’est au retour de son t our de France qu’il avait épousé Louise Ravot qu’il connaissait depuis l’enfance. Lo uise aidait parfois son mari à l’atelier, et surtout elle s’occupait de ses enfant s. Son aspect était au diapason de son caractère. La nature avait vu juste en lui attribua nt des cheveux blonds, un teint pâle, des yeux clairs car elle n’aurait sans doute pas su pporté de porter les attributs voyants d’une brune… Son époux était également blond, mais chez lui cela pactisait avec un calme qui n’avait rien du fatalisme de la mère d’Em ma. Dans le village, Denis était un personnage considéré. Il n’en concevait aucun orgue il et demeurait d’une simplicité de bon aloi. Réservé, calme, il paraissait se complair e dans la compagnie des chevaux plutôt que dans celle des humains. Quand Emma se mo ntrait rebelle, un seul regard de son père suffisait à la faire taire alors que tous les cris de sa sœur, Joséphine, n’y parvenaient pas. Il lui semblait que ce regard abri tait un tel reproche, presque une déception voilée, qu’elle avait à cœur de remédier à sa conduite. Dans la fratrie Cristin, Joséphine avait neuf ans d e plus qu’Emma. Lorsque la benjamine entra dans sa huitième année, sa sœur con vola avec le propriétaire d’un café-restaurant à Veules-les-Roses et quitta la mai son pour le comptoir derrière lequel elle siégea désormais, au grand déplaisir de ses pa rents qui avaient peur de la voir sombrer dans l’alcoolisme et trouvaient la clientèl e de ce genre d’établissement parfois grossière. Ils ne s’étaient cependant pas opposés à cette union car Joséphine était très
éprise et son soupirant, plus âgé de dix ans et veu f sans enfant, avait bonne réputation. Quant à Germain, de trois ans l’aîné d’ Emma, il se destinait lui aussi au métier de bourrelier. Appartenant à l’Union compagn onnique, il effectuait alors son propre tour de France de la profession afin d’acqué rir les techniques particulières à chaque région. La fillette ne le voyait plus depuis qu’il avait entrepris son apprentissage. À l’exception de Louise qui ne montait pas et de Jo séphine qui, depuis son mariage, avait délaissé les chevaux, les Cristin entretenaie nt des relations privilégiées avec les équidés. Denis s’en occupait de par son métier, Ger main était voué à la même activité et Emma les adorait tout simplement. Emma, Germain et Joséphine étaient des cavaliers émérites car ils avaient appris l’équitat ion très jeunes. Les doigts déformés de Denis attestaient de sa flamme et Germain savait que ses propres mains présenteraient la même altération après des décenni es de dur labeur auprès des bêtes. Une fois son apprentissage achevé, il second erait son père. Il était conscient d’avoir eu la chance d’apprendre les rudiments du m étier auprès d’un homme certes exigeant, mais équitable, au lieu de devoir obéir à un patron auquel ne l’aurait lié aucune parenté et qui se serait montré plus dur. No n sans fierté, il considérait les factures à l’en-tête de son père, avec le prénom et le nom de ce dernier rédigés en lettres grasses, et au-dessus tous les articles qu’ il proposait à la vente: harnais neufs et d’occasion, selles et colliers tous modèles, art icles d’écurie, huile de pied de bœuf, surfaix et brosses, cirage à harnais, étrilles, gra isse pour voitures, capotes… Des dessins de chevaux harnachés parachevaient l’ensemb le. Les compétences de Denis Cristin n’étaient plus à prouver: il était l’un des meilleurs de sa catégorie. Ses clients se félicitaient que les harnachements qu’il fabriqu ait durent très longtemps. Les petites gens, aussi bien que les notables, s’adressaient à lui. Emma avait vu défiler dans l’atelier de son père le médecin dont le cheval all ait durant la journée sur les routes de campagne, les agriculteurs des environs qui attelai ent leurs équidés à la charrue, les conducteurs de fiacres et de diligences pour lesque ls Denis confectionnait aussi des capotes de voiture, et même quelques soldats et officiers qui amenaient leur monture. En attendant le retour de Germain, le travail ne co nnaissait pas de répit. Quand Emma n’était pas à l’école ou en compagnie de sa me illeure amie, Armelle, elle aimait rester dans l’atelier à observer le travail de son père et des garçons qui, eux, n’étaient pas très à l’aise sous son regard d’un bleu trop pâ le, si bien que Denis finissait toujours par chasser sa fille, jugeant que le travail pâtiss ait de sa présence. Alors, elle s’éloignait tristement. Elle s’ennuyait un peu à pr ésent que Joséphine était partie de la maison pour se marier et que Germain faisait son to ur de France. La joyeuse animation qui régnait autrefois autour de la tablée familiale faisait partie du passé, même si la fillette avait perçu quelques rondeurs chez sa mère laissant présager un heureux événement. Les chevaux se chargeaient bien souvent de ramener la joie dans son cœur. Emma s’en approchait et ils dressaient la têt e en distinguant sa silhouette. Sa peine s’allégeait vite à la vue des percherons qui broutaient l’herbe dans un pré attenant à la ferme. Le percheron est le cheval du Perche par excellence , lourd, puissant, avec une goutte de sang espagnol et arabe. Le père d’Emma vo uait une tendresse particulière à cette race qui possédait, à ses yeux, davantage d’é légance qu’on avait coutume de lui en attribuer. Loin du milieu élitiste du pur-sang q ui concourait à Deauville, il était attaché à ce cheval idéal pour l’agriculture et l’a ttelage. C’est pourquoi il s’était fait plaisir en s’en procurant deux, un mâle et une feme lle, dont l’accouplement avait débouché sur une magnifique créature baptisée Roméo . Il lui arrivait de louer ses
percherons aux paysans des environs, ce qui lui fou rnissait un supplément de revenus. Il les utilisait aussi pour labourer ses terres et atteler sa charrette. En cette matinée de mars1890, après s’être attardée dans les prés, Emma se dirigea vers le box de Pantoufle et de son petit, n on sans un sentiment d’angoisse et d’excitation mêlées. Elle avait peur que quelque ch ose se dégradât chez le jeune percheron, mais il présentait au contraire des memb res déjà forts et résistants. Le poulain était si mignon avec sa robe noire! Emma ou vrit le box et s’approcha de Roméo, tout en surveillant la mère qui lui jetait d es regards ombrageux. «Là, là, du calme… Je ne lui veux aucun mal, au contraire…» Denis Cristin avait dormi dans le box la nuit où le poulain était né, aux premières minutes de l’aube. Une heure après son arrivée au m onde, il tenait déjà sur ses quatre pattes, condition essentielle à sa survie. Le père d’Emma avait remarqué avec joie que Roméo ne faisait montre d’aucune timidité envers qu iconque. Loin de se cacher derrière sa mère, il venait à la rencontre des visi teurs avec une audace et une curiosité qui étaient de bon augure pour son avenir. Emma caressait le poulain qui s’abandonnait complai samment à cette marque d’affection. Dès sa naissance, ses jambes avaient a tteint 90% de leur taille adulte, ce qui prêtait à l’ensemble de son corps un aspect que lque peu disproportionné et bizarre. Emma avait ainsi compris pourquoi, dans les prés, l es poulains écartaient leurs pattes de devant afin de pouvoir atteindre l’herbe pour se nourrir. Cette difformité était normale. La fillette savait qu’elle ne devait pas trop s’occ uper de Roméo devant Pantoufle. Elle n’était en aucun cas sa maman. La jument entre tenait des liens très forts avec son petit et elle pouvait s’assombrir de voir Emma s’in terposer entre eux. Cette dernière quitta assez vite l’écurie, non sans un sentiment d e regret.
La ferme où habitaient les Cristin présentait un as pect un peu étrange dû au mélange des époques de construction. Le bâtiment d’ origine, datant de 1772, était une longère. Sa façade se composait de torchis et de co lombages, surmontée d’un toit de chaume au sommet planté d’iris, dotée d’un étage où l’on accédait au moyen d’un escalier extérieur abrité. Au début du XIXesiècle, les propriétaires étant devenus plus aisés, ils y avaient accolé une demeure en brique p ourvue d’un toit en ardoise dont l’apparence s’opposait au premier logis. Les deux m aisons alignées se touchaient comme si elles avaient été érigées ensemble mais ri en de plus ne les rapprochait. Séparément, elles auraient eu chacune un charme qu’ il aurait été difficile de départager. Assemblées ainsi, elles suscitaient l’é tonnement. Emma n’y vit cependant aucune ambiguïté quand elle contempla les deux façades si disparates: elle les connaissait par cœur. Elle gri gnotait un dernier morceau de pain en observant la cour au centre de laquelle la vaste ma re servait d’abreuvoir aux animaux. La chienne, Désirée, se tenait à ses pieds avec un regard bienveillant, espérant quelques miettes. D’un regard rapide, Emma vérifia que personne ne surprendrait son geste et elle jeta un petit bout de pain vers l’ani mal tout en se sentant un peu coupable. Comme pour tourner le dos à ce sentiment, elle péné tra dans la maison où elle prit son cartable, prête pour l’école. Il n’entrait pas dans les habitudes d’Emma d’embrasser les siens au moment du départ, elle ne les chercha même pas et s’en fut d’un pas traînant car elle aurait préféré passer sa journée à la ferm e. Elle franchit le porche qui délimitait la propriété, un patchwork de briques roses et roug es. Il existait un passage pour les piétons et un autre dans lequel s’engouffraient les engins agricoles. Puis elle attendit sur le chemin que le chariot arrivât afin de lui ép argner le trajet à pied jusqu’à l’école
qui se trouvait au centre du village. Il ne tarda p as à se présenter, mené par Gaston, l’un des deux employés de son père, que cette tâche distrayait. La fillette monta auprès de lui, la carriole s’ébranla, un paysage vert et i mmuable se déroula sous les yeux encore ensommeillés d’Emma. C’était sa dernière ann ée d’école, ainsi en avaient décidé ses parents. La ferme des Hauts Vents, tel était le nom du lieu, ceint de cette terre riche du pays de Caux, à quelques kilomètres du centre de Veules-les-Roses, non loin de Dieppe, de Fécamp et d’Étretat, en Normandie. Ses ancêtres ava ient su l’exploiter et l’agrandir au cours des siècles depuis le premier qui avait impla nté un semblant de longère sur une parcelle de sol modeste… Mais en dépit de l’aisance dans laquelle vivait la génération actuelle des Cristin, il n’était pas si loin le tem ps où les ascendants d’Emma maudissaient le ciel et le sol de leur prodiguer si peu de clémence, en caressant leur panse vide. La fillette, qui connaissait l’histoire de sa famille, ressentait cette cruelle pénurie au plus profond de sa chair comme si des ép oques dures et troublées pouvaient revenir, comme si personne n’était maître de son destin. Ce dernier lui avait donné un premier avertissement quelques mois aupara vant en emportant sa grand-mère à laquelle elle était très attachée. Ce n’étai t pas la première fois qu’elle était confrontée à la mort mais celle-ci avait élu une pe rsonne qui lui était presque aussi précieuse que ses parents. En l’espace de quelques jours, elle avait senti l’enfance s’envoler. Pour chasser l’émotion qui s’emparait d’elle, Emma se perdit dans la contemplation du paysage printanier. La splendeur de la forêt, qu e la carriole traversait et dont les roues soulevaient une fine poussière sur la route m al entretenue, n’atténuait en rien l’impression de gâchis qui l’assaillait à chaque to ur qui l’éloignait de la ferme. À son âge, une année semblait une éternité et la perspect ive que celle-ci fût la dernière ne pouvait contrebalancer le fardeau de cette journée d’école. Devant elle se matérialisaient des jours d’ennui et d’angoisse jus tifiés par la sévérité de la maîtresse face à une élève aussi peu motivée. Le trajet était assez court en chariot, à peine deu x kilomètres. Gaston ne parlait guère. Les tentatives d’Emma pour établir un sembla nt de conversation s’étaient toutes soldées par des grognements qu’elle attribuait à la timidité du jeune homme, à moins qu’elle ne présentât pas à ses yeux le moindre inté rêt. Il en était ainsi tous les matins et de même le soir quand il la ramenait aux Hauts V ents. Très vite, ils dépassèrent des groupes d’enfants qu i n’avaient pas la chance de bénéficier d’un moyen de transport. Gaston acceptai t d’en prendre quelques-uns à tour de rôle. La seule à profiter de la carriole tous le s matins était Armelle Postel, la meilleure amie d’Emma. Il en fut ainsi ce jour-là c omme les jours précédents. Non qu’Armelle eût un long trajet à parcourir, puisqu’e lle habitait au cœur même du village, mais en sa qualité d’amie intime d’Emma, elle avait droit à cette arrivée jusqu’au portail de l’école, juchée sur la charrette de la ferme. Ce matin-là, comme d’ordinaire, Emma repéra son ami e grâce à ses cheveux dont l’épaisseur et la couleur, d’un roux aussi éclatant que celui de l’automne, ne lui permettaient pas de passer inaperçue. La première f ois qu’Emma avait vu Armelle, elle avait été éblouie par sa beauté qui, les années pas sant, l’adolescence se profilant, ne s’était pas démentie. Emma ne connaissait pas grand -chose à l’art mais elle était convaincue qu’un peintre aurait aimé reproduire une telle perfection. Un inconnu dans la rue s’était un jour exclamé en voyant Armelle: « Mazette! en voilà une qui est digne du Titien, mon cher!» en se tournant vers son compa gnon. Les deux fillettes, stupéfaites et n’ayant pas compris l’allusion, avai ent beaucoup rougi et s’étaient