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Le Serment des Justes

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En décembre 1942, Paul et Julie recueillent Mériam, une jeune fille de treize ans, muette, qui a pris la fuite dans l'idée de rejoindre l'Espagne. Ils ont entendu dire que, dans les montagnes avoisinantes, il existait des solutions pour aider l'adolescente.

Ajouté le : 08 mars 2017
Lecture(s) : 8
EAN13 : 9782812914539
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Couverture
En marge de sa profession de fonctionnaire territor ial,Jean-Luc Fabreun insuffle caractère romanesque et un amour de la terre qui fo nt le succès de ses romans. Auteur de son cinquième roman aux éditions De Borée, il ut ilise ces ingrédients avec un talent intact dansLe Serment des Justes.
Du même auteur
Aux éditions De Borée
L’Été des Fontanilles, Terre de poche
Le Colporteur des âmes
Les Semeurs d’espérance
Une neige de juillet En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©De Borée, 2015
JEAN-LUCFABRE LESERMENT DESJUSTES
Avertissement au lecteur
Cet ouvrage appartient à la catégorie littéraire du roman. Il s’inscrit au plus près du contexte historique lo cal, notamment dans la chronologie des faits, leur déroulement et leur localisation. En revanche, l’intrigue reste une fiction et les pe rsonnages qui l’animent sont imaginaires et n’ont pas de valeur biographique. Cet ouvrage ne peut donc en aucun cas être considér é comme un document historique ouvrant droit à rectification.
Première partie
DU FOND DE LA NUIT…
Le désespoir est le seul péché impardonnable.
Fernand ACHARD
I
Le refuge au Mas Blanc
Extrait de la circulaire des préfectures de police à propos des arrestations de Juifs, le 8 juillet 1942 :
«Les équipes chargées des arrestations devront pr  … le plus deocéder avec rapidité possible, sans paroles inutiles et sans co mmen taires. En outre, au moment de l’arrestation, le bien-fondé ou le mal-fondé de cel le-ci n’a pas à être discuté. »
Cévennes, route du col du Mercou, le samedi 13 février 1943 en fin d’après-midi.
NGONCÉS DANS LEURS MANTEAUX, ils percevaient distinctement le bruit sourd E du moteur des camions allemands peinant dans les vi rages de la montée et pouvaient même apercevoir, entre les troncs de la f orêt de sapins, les bâches verdâtres glissant en contrebas sur la route luisan te d’humidité. Recroquevillée au pied d’un gros châtaignier, Julie échangea un regard inq uiet avec Paul, puis leva la tête en direction du ciel gris pour y chercher en vain un p eu de réconfort. Blottie contre elle, la petite Mériam grelottait en silence. Au mois d’octobre précédent, cette dernière avait v oyagé seule en train depuis Strasbourg, jusque dans le midi de la France. Ses p arents, juifs allemands réfugiés dans la capitale alsacienne depuis le milieu des an nées30, étaient grossistes en tissus. Ils avaient tant bien que mal réussi à main tenir leur commerce en se réfugiant derrière la frontière, mais, sentant une nouvelle f ois arriver le danger depuis l’invasion allemande, ils craignaient le pire pour elle et ava ient voulu la mettre à l’abri en zone libre. Avec son visage apeuré de madone aux grands yeux noirs et ses longs cheveux bruns sagement tirés en arrière, elle faisait à pei ne ses treize ans. Et surtout, muette de naissance, le langage des signes et ses mimiques étaient avec l’écriture et le dessin ses seules façons de communiquer, ce qui la rendait encore plus fragile. Elle semblait éternellement perdue dans un monde qui ne serait pas le sien, se retranchant le plus souvent derrière un pâle sourire pour toute défense. Son père avait grassement payé d’avance sa pension pour toute l’année au lycée Feuchères de Nîmes et n’avait plus donné aucune nou velle depuis, ce qui laissait à penser qu’il s’était enfoncé encore un peu plus dan s la clandestinité depuis son départ. Rapidement, son professeur de mathématiques, Paul E scande, ému par l’isolement dans lequel son handicap la plongeait, l’avait pris e sous son aile. Malgré sa carrure impressionnante et ses manières un peu abruptes, c’ était un homme sensible et particulièrement tourné vers les autres, qui ne fai sait pas mystère de son appartenance active à la franc-maçonnerie locale. Aussi, deux mois plus tard, dès l’invasion de la zo ne libre du sud de la France par l’armée allemande et les premières arrestations de Juifs dès le mois de décembre1942, il l’avait aussitôt cachée chez lui, comprenant que c’était là la seule chance d’échapper à son destin. Il l’hébergeait dep uis lors, partageant ce secret avec Julie Mangin, sa collègue enseignant l’anglais dans le même établissement et partageant avec lui une solide amitié au sein d’un réseau de résistance naissant, mais pour l’heure assez inorganisé et surtout très isolé . Conscients que cette situation ne pouvait pas s’éterniser sans danger, ils s’étaient finalement résolus à partir avec Mériam vers les montagnes cévenoles, où ils avaient entendu parler d’un lieu, le Mas Blanc, dont il se disait sous le manteau qu’on y ai dait les Juifs qui voulaient fuir l’Occupation. Ils espéraient qu’il leur serait poss ible de s’y réfugier pour quelques jours, voire d’y trouver de l’aide pour organiser sa fuite plus loin vers le sud, vers l’Espagneou l’Afrique du Nord, qui constituaient les refuges les plus accessibles. C’était peut-être, pour elle, sa dernière chance de quitter la F rance et il fallait faire vite.
À la trentaine, Julie était assez jolie, silhouette élancée et visage fin, même si celui-ci trahissait par ses traits affûtés et un regard tran sperçant une forte personnalité. Elle portait en toutes circonstances des cheveux courts et des vêtements d’homme, qui accentuaient cet aspect volontaire et lui conféraie nt un aspect un peu masculin. Elle avait jusque-là fébrilement regardé défiler les ann ées, sans jamais parvenir à concrétiser son rêve de fonder une famille, errant d’un lycée à l’autre, se raccrochant désespérément à toutes les modes et épousant toutes les causes de passage pour tenter de donner un sens à sa vie. Celle de la rési stance à l’occupation allemande et de la sauvegarde des Juifs opprimés était la derniè re en date. Une fois les camions allemands hors de vue, ils rep rirent leur marche à travers bois en direction du sommet de la montagne. Un crachin froi d transporté par le vent marin s’insinuait partout. Julie éprouvait une sensation étrange; il lui semblait qu’une peur froide se coulait en elle, en même temps que le feu de l’excitation lui enflammait les joues. Contrairement à Paul, elle aimait par-dessus tout prendre des risques dans tout ce qu’elle faisait et vivait pleinement cette nouve lle aventure qui venait pimenter le quotidien grisâtre qu’elle subissait depuis le débu t de la guerre. Durant un long moment, ils s’appliquèrent à remonter l’interminabl e versant, jusqu’à pénétrer dans un épais brouillard qui ne tarda pas à les envelopper entièrement. Ils débouchèrent alors sur un petit plateau battu par les vents et recouve rt par une lande, où ils perdirent rapidement tout repère. L’après-midi était déjà trè s avancé et Paul savait qu’en cette saison il leur fallait absolument arriver avant la nuit. Nerveux, il ne parlait pas, laissant à Julie le soin d’encourager Mériam à espaces régul iers. Il se demandait bien ce qu’ils allaient trouver dan s ce mas isolé de tout, accessible au prix d’une bonne demi-heure de marche depuis la rou te et dont on leur avait parlé sous le sceau du secret le plus absolu. Il constituait p ourtant leur seule chance d’échapper aux délations qui se multipliaient de jour en jour et menaçaient de plus en plus directement Mériam. Paul n’avait pas de but précis, mais il espérait au moins y rencontrer d’autres Juifs dans la même situation, s usceptibles de l’aider dans sa fuite. Au lendemain de l’invasion par les Allemands de la zone libre, les réseaux de résistants étaient encore balbutiants et ne communi quaient pas encore les uns avec les autres. Les lieux de refuge constituaient donc les seuls endroits où pouvaient faire cause commune tous ceux qui essayaient de fuir l’oc cupant. Pour l’heure, l’herbe jaunie par les premières gelé es nocturnes s’affaissait mollement sous leurs pas et rien autour d’eux ne laissait pré sager la moindre présence humaine. Pourtant, au détour d’un promontoire rocheux, le ma s et ses dépendances apparurent enfin au travers des lambeaux d’un brouillard qui d onnait à toute chose un aspect fantomatique. Instinctivement, ils se dissimulèrent derrière un gros rocher rond à une centaine de mètres des bâtisses. Comme si un invisi ble danger les guettait, ils restèrent d’abord immobiles à scruter les alentours , à l’affût du moindre bruit. Puis Paul fixa Julie, semblant chercher dans son regard le co urage qui lui manquait pour se mettre à découvert et aller frapper à la porte. D’u n hochement de menton elle lui désigna Mériam qui paraissait maintenant épuisée et transie. Comprenant alors qu’il ne servait à rien de tergiverser, il remonta le col de sa veste et s’avança seul, d’un pas décidé.
Le corps d’habitation du mas formait un gros cube d e deux étages. De part et d’autre, 1 une bergerie et un pailler étalaient leurs longues silhouettes aplaties, auxqu elles 2 venaient encore s’adosser un poulailler, un clapier et uneclèdechâtaignes. Paul à
accéda à la partie habitée en grimpant un escalier aux marches de pierre, qui conduisait sur une grande terrasse. Celle-ci était surplombée par un tilleul centenaire, dont le tronc monumental et les branches basses ven aient effleurer les murs de la maison. Il la traversa et frappa du plat de la main à la porte de bois brut. Elle rendit un son mat et rien ne bougea, puis un raclement de pie ds venu de l’intérieur trahit discrètement une présence. Le lourd panneau pivota lentement et le visage buriné d’une femme d’une soixantaine d’années se glissa pr udemment dans l’ouverture, dévoilant deux yeux qui clignaient de méfiance et s emblaient guetter le moindre signe, la moindre expression hostile. Prenant son courage à deux mains, Paul entama d’une voix enjouée qui cachait mal son manque d’assurance: - Bonjour, nous avons eu bien du mal à vous trouver! - Et pourquoi donc vous nous cherchiez? rétorqua prudemment la femme après une seconde d’hésitation, tout en observant attentiveme nt le visiteur impromptu. - Disons que nous avons entendu parler en bien de v ous. - Vous n’êtes donc pas tout seul, reprit-elle tout en jetant un coup d’œil circonspect aux alentours. - Non, je suis avec ma compagne et une adolescente. - Une adolescente qui n’est pas la vôtre, je suppos e, ajouta-t-elle finement d’un air entendu. - Oui, et c’est même pour elle que l’on nous a cons eillé de monter jusqu’ici. - Je ne sais qui vous a indiqué notre mas, mais je crains que vous n’ayez fait tout ce chemin pour rien. Il y a erreur, au revoir, lâcha-t -elle juste avant de refermer brusquement la porte. Pétrifié, Paul attendit quelques secondes et frappa à nouveau, mais en vain. Tout était redevenu silencieux, comme si rien ne s’était passé , alors que le brouillard s’épaississait sans cesse et que la nuit commençait à tomber. En désespoir de cause, il finit par retourner auprès de Julie et de Mériam qui l’attendaient toujours, accroupies derrière leur rocher. Les apercevant ainsi recroquevillées l’une contre l ’autre, il fut envahi par une bouffée de désespoir à l’idée de devoir leur annoncer son é chec. Il n’était pas question pour eux de passer la nuit dehors, trempés qu’ils étaien t, et revenir à leur point de départ n’était pas sans danger non plus. Il ne savait donc pas quoi dire et Julie, saisissant aussitôt son embarras, se releva péniblement en mas sant ses genoux douloureux et lui adressa un regard sombre, lui signifiant qu’elle se doutait de l’issue malheureuse de l’entrevue. Il se contenta donc de lancer d’un ton léger, pour ne pas inquiéter Mériam: - On dirait que nous nous sommes trompés d’adresse! Ce n’est pas grave, il suffira de chercher le bon mas dès demain. En attendant, nous pourrions trouver un coin agréable pour dormir. Il dut alors affronter leur grise mine et elles éch angèrent toutes deux un regard consterné. Il n’eut pas le courage de poursuivre, t ant il sut à cet instant que ni l’une ni l’autre ne croyaient un mot de ce qu’il venait de d ire. Julie se tourna alors vers Mériam qui semblait au b ord des pleurs et, après l’avoir observée pendant quelques instants, ajouta d’un ton ironique: - Il est bien possible que ta tête ne revienne pas aux habitants de ce mas, mon pauvre Paul. Mais, pour ce qui est de nous deux, je suis c onvaincue que la réponse peut être différente, lança-t-elle d’un air à la fois compati ssant et malicieux. S’éloignant d’un air décidé en tenant Mériam par la main, elle alla à son tour se planter