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Le service social du travail

De
285 pages
Le service social du travail est sans doute un des services les plus méconnus des entreprises et les assistantes sociales du personnel un des segments les moins familiers du travail social. Pourtant beaucoup d'entreprises bénéficient de leurs prestations, c'est là l'un des paradoxes de ce métier, l'un des plus ancien du travail social. Par delà la présentation historique et sociologique du service social du travail, les auteurs s'interrogent sur l'échec relatif d'une dynamique professionnelle, apportant ainsi une contribution essentielle à la sociologie de cette profession.
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LE SERVICE SOCIAL DU TRAVAIL Avatars d'une fonction, vicissitudes d'un métier

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à I'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être j argonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Déjà parus Bénédicte ALLOUCHERY, Bébé au coeur
parents-assistante maternelle,
d'une relation

2003.
Jeunesse et

Stéphane MARTIN, Le Brevet Professionnel

Sports. Analyse d'une

politique ministérielle d'éducation

populaire,2003. Alain VILBROB (dir.),L'identité incertaine des travailleurs sociaux,2003. Mustapha POYRAZ, Espaces de proximité et animation
socioculturelle, 2003.

Sylvie CLEMENT, Vivre en caserne à l'aube du XXIème siècle.L 'exemple de la gendarmerie, 2003. Emmanuel JOVELIN (éd), le travail social face à l'interculturalité, 2002. Elisabeth VIDALENQ, Paradoxes et partenariat dans le travail social, 2002. J. AUTRET, Le monde des personnels de l'hôpital, 2002. Alberto GODENZI, Laura MELLINI, Jacqueline De PUY, VIH / sida, lien de sang, lien de cœur, 2001. Maryline BARILLET -LEPLEY, Sexualité et handicap: le paradoxe des modèles, 2001. Marie-Christine HÉLARI, Les éducateurs spécialisés entre

l'individuel et le collectif, 2001.

François ABALLÉA et Charlotte SIMON

LE SERVICE SOCIAL DU TRAVAIL
Avatars d'une fonction, vicissitudes d'un métier

L'Harmattan 5-7, rue de l' École- Polytec1mique

75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino II ALIE

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6324-3 EAN : 9782747563246

Introduction

De toutes les composantes du travail social, les assistantes sociales du travail1 sont parmi les plus mal connues. Elles n'ont fait l'objet de presque aucune étude ou recherche. Sans doute ne sontelles pas les plus nombreuses parmi les professionnels des différents métiers du social. Mais leur nombre est loin cependant d'être négligeable. En l'absence de recensement précis, et sur la base d'un recoupement d'un certain nombre de renseignements, on estime que les assistantes sociales et conseillères des services sociaux du travail sont de l'ordre de 3500, soit près de 10 % de l'ensemble des assistants sociaux en activité2. Cette méconnaissance est d'autant plus étonnante que le service social du travail est un des premiers services sociaux à s'être structuré à la fin de la Première Guerre Mondiale, qu'il a donné naissance à l'une des formations les plus anciennes et les plus prestigieuses du travail social: les surintendantes d'usines. En quoi consiste aujourd'hui le service social du travail, quelles fonctions remplit-il, auprès de qui, qui sont les professionnelles qui les
1 Comme le plus souvent lorsque l'on parle des travailleurs sociaux, et notamment lorsque l'on parle des assistants sociaux du travail, il est sociologiquement plus correct de mettre les expressions au féminin. Les hommes exerçant ce métier représentent environ 5 % des assistants sociaux du travail, soit un pourcentage correspondant à peu près à celui de leur représentation au sein de l'ensemble des assistants sociaux. Par souci de représentativité et par facilité de langage, nous conserverons donc ici le féminin. Dans la suite du texte, nous appellerons assistante sociale du travail ou du personnel une titulaire du diplôme d'Etat d'assistant de service social n'ayant pas suivi la formation de conseillère du travail ou de surintendante d'usines; conseillère du travail, la titulaire d'un diplôme intitulé ainsi ou d'un diplôme de surintendante - l'équivalence des titres a été reconnue en 1965 -, distinguant à l'occasion selon le mode d'acquisition du titre. 2 Conseil Supérieur du Travail Social: séance du 28/3/94. Voir aussi Schéma national des formations sociales: 2001-2005; Ministère de l'Emploi et de la Solidarité, Mai 2001.

exercent, sous quelle forme et avec quel statut, etc. ? Comment se positionnent-elles au sein des entreprises et des administrations, entre les syndicats et les directions, entre les salariés et leurs représentants? Les assistantes sociales et les conseillères du travail constituent-elles un segment bien particulier au sein du travail social générant des systèmes de représentations, une déontologie, une éthique professionnelle, des pratiques, des engagements qui leur seraient propres? Pourquoi embrasse-t-on ce métier, comment y accède-t-on, au terme de quel itinéraire, quelle place occupe-t-il dans une trajectoire professionnelle d'assistante de service social? La formation les prépare-t-elle à l'exercice de cette fonction et comment se forment-elles elles-mêmes? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles cherche à répondre cet ouvrage. Mais son ambition ne se limite pas à dresser le portrait des assistantes sociales et conseillères du travail, à en faire une radiographie ou encore à faire le point sur l'évolution du service social du travail, ses vicissitudes et ses transformations. Il s'inscrit plus précisément dans une réflexion sur la constitution des groupes professionnels, les processus de professionnalisation qui les concernent, les dynamiques qui les animent, les identités qui les affirment, les tensions qui les travaillent1. Le service social du travail est en effet un espace de concurrence où coexistent trois catégories d'acteurs: les conseillères du travail ou surintendantes d'usines formées, après l'obtention de leur diplôme d'Etat d'assistant de service social, à l'Ecole des Surintendantes, aujourd'hui l'Ecole Supérieure de Travail Social; les conseillères du travail de formation universitaire dont le cursus a été suspendu au début des années 1990 ; les assistantes sociales enfin, de loin les plus nombreuses, n'ayant suivi durant leurs études aucune formation spécifique pour exercer dans le monde du travail et ayant intégré les services sociaux du travail au terme d'itinéraires et de trajectoires plus ou moins diverses.

1 Cette question a été beaucoup travaillée par la sociologie française depuis une vingtaine d'années. Pour un état des travaux: voir Dubar, Lucas, 1993 ~ Dubar, Tripier, 1998.

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Si les professionnelles du service social du travail se composent ainsi de trois sous-groupes, de trois segments (Hughes, 1984; Bucher et Strauss, 1961), elles se distinguent aussi selon le mode d'exercice et les statuts: comme salariées de l'entreprise, plus rarement du comité d'entreprise, au sein de laquelle elles exercent; comme salariées d'un service du travail interentreprises - de forme le plus souvent associative - prestataire de services pour les entreprises membres de l'association; en libéral enfin dans un certain nombre de cas. En fait, les surintendantes d'usines et les conseillères du travail dont la fonction est précisément d'exercer en entreprise ou dans les administrations, qui sont spécifiquement formées pour cela et qui sont nominalement désignées par le Code du Travail pour ce faire, ne réussiront jamais non seulement à acquérir un monopole d'exercice mais même à être majoritaires au sein des services sociaux du travail qui seront investis par les assistantes sociales. D'une certaine façon, les surintendantes et les conseillères du travail constituent un cas assez exemplaire de l'échec d'un groupe professionnel à s'imposer face à des légitimités concurrentes. Cet échec a eu pour conséquence d'atténuer fortement les spécificités de l'exercice du travail social en entreprise et son objet. Les assistantes sociales, n'étant pas formées pour exercer en entreprise, l'ont en quelque sorte rabattu sur l'intervention sociale assez classique centrée sur la résolution de problèmes individuels, personnels ou familiaux. Elles n'ont guère développé une expertise particulière ou une déontologie propre à l'exercice en milieu professionnel. Nous retracerons ainsi, dans la première partie de cet ouvrage, les vicissitudes qu'a connues le métier de surintendante d'usines puis de conseillère du travail et son échec relatif à s'imposer (Chapitre 1). Puis nous présenterons le service social du travail (SST) et le contexte actuel de son évolution (chapitre 2). Nous analyserons ensuite les carrières professionnelles (chapitre 3) puis le mode de constitution de son expertise, c'est-à-dire les modalités de la formation (chapitre 4). Nous pourrons alors caractériser les professionnelles qui exercent au sein du service social du travail (chapitre 5). Il sera ensuite l' heure d'analyser le travail concret des

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assistantes et conseillères du travail (chapitre 6) et d'ausculter le système institutionnel et partenarial au sein duquel se déroule celuici (chapitre 7). Nous aborderons enfin la question de l'éthique professionnelle et de la déontologie propre au métier (chapitre 8) pour conclure sur la diversité des identités professionnelles et des conceptions du métier qui découlent pour une part des modes et des statuts d'exercice: salariée de l'organisation dans laquelle on intervient, prestataire-membre d'un service interentreprises, libérale (chapitre 9). Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur les archives de l'Ecole des Surintendantes d'Usines qui nous ont permis de préciser le contexte et de retracer les conditions qui ont présidé à la naissance et au développement du service social du travail! . L'analyse de l'exercice professionnel actuel de ce service social ainsi que l'étude des trajectoires professionnelles reposent sur une enquête par questionnaires que nous avons menée auprès de quatre cent assistantes sociales et conseillères du travail, complétée par une série d'entretiens individuels et collectifs réalisés auprès d' elles2.

1 Nous remercions particulièrement Madame Geneviève Crespo, directrice de l'Ecole Supérieure de Travail Social, qui nous a autorisés à fouiller dans les archives de l'Ecole des Surintendantes d'Usines. 2 Cette enquête n'aurait pu être menée à bien sans le concours de l'Association Nationale des Assistants de Service Social (ANAS), de sa présidente et de sa directrice, et le soutien financier du Conseil Régional de Haute Normandie. La recherche a été suivie durant son déroulement par un groupe d'assistants sociaux du travail qui ont bien voulu nous faire part de leurs remarques et nous prodiguer leurs conseils, P. Bonnet, F. Darbelet-Rabaud, B. Defecques, V. Menahem et A. Ratier. Par ailleurs, un certain nombre de travaux menés à l'Université de Rouen nous ont apporté des informations très concrètes, notamment le mémoire de maîtrise de Florence Hue (2000).

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Première

partie

UN DES PLUS VIEUX METIERS DU MONDE DE L'INTERVENTION SOCIALE

Chapitre 1

LES VICISSITUDES D'UN GROUPE PROFESSIONNEL

Les professionnelles du service social du travail trouvent leur origine dans la création en 1917 de l'Ecole des Surintendantes d'Usines. Cette création est à la fois significative d'une époque et singulière. Elle participe en effet du mouvement, inauguré au début du siècle, de professionnalisation de l'assistance sociale qui a donné naissance dès 1909 aux premières écoles de service social. Sa singularité tient en ce que le lieu d'exercice du métier auquel elle prépare n'est plus le domicile mais le lieu de travail et en ce qu'à la différence des premières écoles de service social qui sont toutes d'obédience confessionnelle, catholique pour la plupart, l'Ecole des Surintendantes se veut laïque. Elle naît dans un contexte de guerre. Sa création serait une réponse aux mouvements sociaux qui affectent les usines d'armement et plus spécialement les fabriques de munitions au sein desquelles les femmes avaient depuis longtemps remplacé les hommes partis au front: elles sont 420000 en 1918 dans les « usines de guerre» (Bouquet, Treuil, 1995). On comprend bien en effet la menace que fait peser sur la poursuite de la guerre un approvisionnement perturbé voire erratique de munitions. Mais au-delà de ces préoccupations du court terme, la crainte d'un appauvrissement démographique de la France, face notamment à son puissant voisin et ennemi allemand, accentuée par l'incapacité des femmes devenues ouvrières à faire face à leurs

charges maternelles, constituera une motivation essentielle à la création de ce qui deviendra le service social du travail. Le ministre de l'Armement puis de la Guerre, Albert Thomas, ne pouvait donc que s'inquiéter du développement des grèves des « munitionnettes » comme on les appelait alors. Pour lui, les troubles qui affectent les usines résultent principalement de ce que les femmes ont du mal à répondre simultanément aux exigences de la production et aux besoins de leur famille. C'est pourquoi lui vient l'idée de créer un corps de spécialistes, composé exclusivement de femmes, pour s'occuper des ouvrières et les aider à faire face à leur double condition de mère et d'ouvrière.

Les prémices d'une profession L'invention n'est toutefois ni totalement inédite ni tout à fait originale. Albert Thomas s'inspire du modèle anglais des « Ladies superintendantes » (ladies welfare supervisor) développé depuis le début de la guerre. La Belgique se lancera aussi dans une telle expérience 1. Albert Thomas, ministre socialiste, proche à la fois d'une tendance réformiste le playsienne et des continuateurs de Durkheim2, a marqué son passage dans les divers ministères par un certain nombre d'avancées sociales au bénéfice des ouvriers, reconnaissant par exemple, en 1917, la création de délégués d'atelier, ancêtres des délégués du personnel. L'Ecole voit donc le jour en 1917 sur l'initiative de cinq femmes qui ont pour caractéristiques, entre autres, d'être de confessions différentes3. Certaines viennent de la mouvance chrétienne et se
1 Un Comité du travail féminin avait été créé en 1916, à l'initiative de Paul Strauss, alors ministre de l'Artillerie et des Munitions. Celui-ci envoie en Angleterre une délégation, comprenant un certain nombre de femmes, dont quelques syndicalistes. Cette délégation établira un rapport dans lequel elle souligne l'intérêt de l'expérience d'Outre-Manche et recommande la création d'un tel service en France. 2 Il s'agit du courant animé après la mort de Le Play, par Emile Cheysson et P. du Maroussem, qui donnera naissance à l'Office du Travail en 1891. Thomas s'entourera aussi de Durkhéimiens, notamment de Maurice Halbwachs, Simiand, etc. (Savoye, 198I). 3 C. Brunschvicg, M. Diemer, R. de Montfort, M. Routier, H. Viollet.

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référent à l'Encyclique Rerum Novarun de Léon XIII qui définit la doctrine sociale de l'Eglise, d'autres sont plus proches de la mouvance radicale et du courant solidariste de Léon Bourgeois. Elles sont marquées par leur engagement social, mais aussi pour certaines d'entre elles, notamment Cécile Brunschvicg, par leur engagement féministe. L' histoire de l'assistance sociale est, on le sait, une histoire féminine. Elle se développe parallèlement au mouvement féministe qui affecte, à la fin du XIXème siècle, la société française et incite de nombreuses femmes à agir sur le plan social. D'ailleurs, nombre de «pionnières» de l'action sociale appartiennent à des cercles féministes. Dès lors, l'assistance sociale devient le terrain d'action de femmes, issues le plus souvent de la bourgeoisie catholique, qui y verraient une alternative au mariage ou au couvent et/ou une opportunité d'émancipation personnelle, tout en contribuant à leur façon à la lutte contre la pauvretél. L'intérêt des femmes pour les questions sociales se renforce au XXème siècle suite à la séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905. L'Eglise, notamment Catholique, et la Troisième République revendiquent, toutes deux, un rôle central dans la prise en charge de l'action sociale et chacune prétend être plus capable que l'autre de résoudre les problèmes sociaux de l'époque. Cette rivalité facilite l'investissement des femmes dans le champ du social. Elles vont profiter de cette séparation des pouvoirs tempore I et spirituel pour affirmer qu'il est de leur devoir en tant que femmes de se lancer dans l'action sociale (Rater-Garcette, 1996, p. 21). Menée par des femmes, en faveur des femmes, l'action sociale dispose d'un personnel féminin motivé, qui œuvre au développement de ce champ d'activité. L'investissement des femmes dans l'ensemble du champ social est d'autant plus facilement acceptable que la plupart des institutions dirigeantes considèrent que c'est bien du devoir des
1 Y. Knibiehler écrit: « Un grand vent d 'én'lancipationfén'linine atteint les classes supérieures vers 1880; en milieu chrétien, la vocation sociale représente pour certaines filles pieuses le moyen d'échapper à la fois au mariage et au couvent, de conquérir une autonomie, une activité, à la mesure de leur intelligence et de leur inconsciente an'lbition, tout en gardant la certitude rassurante de servir Dieu, les pauvres et la patrie» (Knibiehler, 1980, p. 19).

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femmes de s'engager dans l'action sociale. «L'action sociale et surtout en milieu catholique, a été essentiellement menée par des femmes. Non pas que les hommes ne puissent également se lancer dans l'action sociale (l 'histoire a heureusement retenu les noms de plusieurs d'entre eux), mais il semble en cette première décennie du 20ème siècle que l'action sociale soit avant tout synonyme de devoir social de lafemme» (Rater-Garcette, 1996, p. 107). Au nom d'un consensus général, la femme se voit attribuer, tout naturellement, un rôle privilégié dans l'action sociale. Très vite, le mouvement féministe, et à travers lui l'action sociale, est récupéré par l'Eglise catholique. Les femmes doivent être mises au service de la paix et de la réconciliation sociales. Avis également partagé par le monde médical. Dans son ouvrage concernant l'assistance sociale, le premier à être paru en France, en 1922, le Docteur Armand-Delille considère que le travail social concerne les femmes qui ont « le génie de la Charité» (Guerrand, Rupp, 1978, p. 55). Mais qu'est-ce que le génie de la charité? L'évêque de Périgueux, Monseigneur Delamaire, le précise en 1904, lorsqu'il s'adresse, au nom du Pape Pie X, aux chrétiennes de France pour leur dire que: «le Pape leur recommande l'action sociale. Il ne suffit plus qu'elles s'enferment dans des œuvres de bienfaisance proprement dites, où toujours l'on sent l'écart des rangs, la hauteur de celui qui donne et l'infériorité de celui qui reçoit... Non, je leur demande d'aller au peuple, de lui rendre service dans une vraie confraternité chrétienne, suivant l'esprit évangélique lui-même» (Guerrand, Rupp, 1978, p. 19). Si les femmes sont attirées par le catholicisme social, il n'en demeure pas moins que l'Eglise a également besoin de ces femmes pour accéder aux classes
populaires 1 .

1 Selon Bouquet, Garcette, Salomon, «Le catholicisme social, s'appuyant sur l'encyclique Rerum Novarunl (5 mai 1891) se développe; les « catholiques sociaux» s'investissent en force dans le champ social avec pour souci de dépasser l'acte charitable, d'entreprendre un rapprochement des classes et d'envisager l'intervention sur les structures sociales, le tout dans une visée chrétienne» (Bouquet, Garcette, Salomon, 1995, p. 7).

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L'essor du service social du travail, l'un des tous premiers à se développer, coïncide donc avec l'évolution de la condition féminine. Les surintendantes d'usines n'échappent pas à la règle et l'Ecole doit sa naissance et son développement à des femmes. A l'origine de l'Ecole des Surintendantes, se trouvent à nouveau des femmes, certes issues d'un milieu bourgeois mais qui, émues par le sort matériel et surtout moral des ouvrières de l'industrie de l'armement, ont choisi de créer une profession avant tout féminine afin d'améliorer leurs conditions d'existence (Gradvohl, 1986, p. 379). L'influence du Conseil National des Femmes Françaises (CNFF) est indiscutable dans la création de l'Ecole et la formation des surintendantes. Insistant également sur le « sentiment du devoir social» des femmes, le CNFF, préoccupé par les conditions de travail des femmes dans les usines, a un rôle prépondérant dans le développement des surintendantes (Bouquet, Treuil, 1995, p. 60). Ces dernières vont investir le champ du travail et les usines, monde jusqu'à lors dominé par les hommes, avec entre autres objectifs, la défense de la condition féminine. Et c'est peut-être ce dernier trait qui va singulariser l'Ecole, tout en mettant en lumière l'ambiguïté constitutive de ses options sociales. La question du travail des femmes est en effet loin d'être résolue en cette première moitié du XXème siècle. Le travail des femmes est-il quelque chose de normal, de naturel, un élément de leur émancipation ou est-il contre nature, laquelle serait fondamentalement d'être épouse et mère, et élément de leur asservissement? L'époque penche plutôt vers le second terme de l'alternative, et la plupart des surintendantes considéreront sans doute que le travail des femmes n'est justifié que par la nécessité et les circonstances, et que la vocation naturelle de la femme, surtout si elle est mère, est d'être à la maison. Le travail ouvrier est un moment provisoire dans la biographie. Il n'est ni la vocation de la femme, ni son horizon. Ce n'est d'ailleurs pas le moindre des paradoxes de ce groupe professionnel, composé exclusivement de femmes, que de revendiquer haut et fort pour lui-même un droit à une condition et à un statut qu'il dénie à ses congénères: le droit

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d'être acceptée et reconnue comme travailleuse salariée, d'être traitée et d'être reconnue à égalité avec les hommes 1. Le succès initial de l'Ecole des Surintendantes d'Usines est important. Le nombre de candidatures afflue dès le départ. La sélection est rigoureuse, le niveau d'exigences élevé, les admises peu nombreuses. Il s'agit dans l'esprit des fondatrices de former une élite (Gradvohl, 1986). Le recrutement est socialement et culturellement sélectif. Il résulte sans doute dans un premier temps du souhait de jeunes femmes de la bourgeoisie de participer à l'effort de guerre. Du reste, au lendemain de la guerre, les anciennes infirmières militaires constitueront un des contingents de candidates et d'admises les plus nombreux comme si l'expérience d'une intense activité les dissuadait d'un retour aux tâches domestiques et leur faisait craindre les routines familiales quotidiennes. Si l'Ecole, donc le métier, attire de nombreuses vocations, sa renommée et sa reconnaissance s'affirment aussi auprès des employeurs potentiels. En effet, alors que dans les autres pays, en Angleterre notamment, l'armistice a signé la fin de l'expérience renvoyant les surintendantes à leurs fourneaux, en France, elles survivront à la fin de la guerre, d'abord, au côté des préfets, pour aider au réaménagement des zones sinistrées et au retour des populations, de l'Est en particulier, puis une fois les séquelles de la guerre surmontées, auprès de chefs d'entreprises industrielles et dans les grands magasins. Les ouvrières et les employées ne quitteront pas en effet de si tôt le marché du travail. Même si leur nombre diminue, surtout dans les années Trente consécutivement à l'approfondissement de la grande crise, elles restent nombreuses dans les usines et le nombre d'employées croit sans cesse: en 1921,
1 On peut faire l'hypothèse que nombre de surintendantes d'usines, comme beaucoup de travailleuses sociales de l'époque, surmonteront ce paradoxe en restant célibataires: femme mais ni épouse ni mère. Ajoutons cependant que les fondatrices, à l'instar de Cécile Brunschicg, développaient des orientations plus nettement favorables au travail des femmes et, en tout cas, réclamaient pour elles un salaire décent et équivalent à celui des hommes, dénonçant les mesures et les textes discriminatoires (Rater-Garcette, 1996).

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on comptait 2 013 000 ouvrières et 1 063 000 employées, en 1936, respectivement 1 539 000 ouvrières et 1 230 000 employées (Marchand, Thélot, 1991). Leur sort d'ouvrières, à l'instar de celui des ouvriers, ne s'améliore que lentement. La nécessité de concilier activité professionnelle et « le ménage des choses et le ménage des gens» (Chambrette et alii, 1980), enfants et mari, demeure aussi pressante alors que leur emploi conserve quelque chose d'illégitime aux yeux de leurs collègues masculins d'usine et des syndicats. Souci d'améliorer la condition salariale et les conditions de travail, attention portée au développement de la productivité toujours menacée par l'absentéisme féminin, souci de conserver une paix sociale précaire, etc. se conjuguent ainsi pour offrir des débouchés professionnels aux surintendantes d'usines. Malgré parfois les préventions masculines, leur champ d'intervention ne se limite d'ailleurs bientôt plus aux seules femmes ni à la seule industrie. Peu à peu ainsi, avec des succès inégaux et suscitant des résistances diverses dues à l'ambiguïté de leur positionnement au sein de l'entreprise, elles réussissent à faire reconnaître la légitimité de leur intervention dans des secteurs et auprès de publics nouveaux. Et donc l'identité et la légitimité de leur métier. Pour une part au moins, c'est à la qualité de la formation reçue que les surintendantes doivent leur succès et leur reconnaissance. Celle-ci se structure durant les premières années qui suivent la création, s'allongeant progressivement pour dépasser deux ans à la fin des années vingt. Il n'y a pas de profession qui n'émerge si elle ne construit pas ses soubassements sur une formation qui garantisse la solidité de l'expertise. La création des écoles de service social peut être considérée ainsi comme l'acte fondateur et inaugural de la professionnalisation des occupations d'aide et d'assistance tenues jusque là par des bénévoles mal débarrassées des aménités de la dame d'œuvre et du souci de la rédemption. Certes, celles-ci ne disparaîtront pas par enchantement et les surintendantes, à l'instar des autres assistantes sociales, s'affranchiront lentement d'un habitus de classe. Néanmoins la formation marque une rupture: rupture avec l'idée selon laquelle la vocation ou l'amour du prochain suffirait à agir pour son bien ou dans son intérêt; rupture avec l'illusion d'une connaissance immédiate du social; rupture avec l'idée de l'autosuffisance d'un savoir inné voire d'une 17

intuition qui prodiguerait naturellement la compétence; rupture avec l'idée qu'une question sociale n'appelle pas seulement de réponses individuelles, ponctuelles et palliatives, mais suppose le discernement que seule procure la qualité du diagnostic; rupture, enfin, avec une conception de l'intervention réduite à quelques savoir-faire. Peut-être mieux que les autres écoles qui se créent alors, l'Ecole des Surintendantes d'Usines incarne ces multiples ruptures. Le cursus s'ouvre par un stage d'ouvrière en entreprise, immersion dépaysante, parfois traumatisante, dans l'univers du travail d'usine, inconnu le plus souvent de femmes issues des milieux favorisés de la population. Il se poursuit par de multiples et plus ou moins longs séjours dans les institutions sanitaires et sociales, préfigurant ce que l'on appelle aujourd'hui la formation en alternance. Les enseignements ne se réduisent pas à de la formation professionnelle centrée sur la mise en œuvre de dispositifs d'intervention sanitaire et sociale (cantines, locaux sanitaires, colonies de vacances, bibliothèques, etc.), sur l'acquisition de pratiques expertes dans l'adaptation des postes de travail ou la gestion des conflits, sur la diffusion et l'appropriation d'un certain nOlnbre de ratios ou standards budgétaires permettant de faire beaucoup avec peu, sinon plus avec moins. La formation est aussi théorique et méthodologique. Les disciplines générales occupent plus de la moitié du temps d'enseignement. On y apprend la sociologie, l'économie politique, la psychologie ouvrière, le droit social et les relations professionnelles, I'hygiène et la santé, la comptabilité domestique et d'entreprise. La méthodologie d'enquête sociale, systématisée par !' Abbé Violet, y est enseignée. Ces cours sont accompagnés de conférences diverses sur le syndicalisme, le taylorisme, etc. Les professeurs sont souvent prestigieux et enseignent dans diverses institutions de renom. Ils proviennent d'horizons divers1. Ainsi les sociologues le playsiens voisinent avec ou succèdent aux durkhéimiens dans un œcuménisme à la Albert Thomas. La formation citoyenne voire militante n'est pas absente du cursus. Cécile Brunschvicg consacre, dans les années vingt et au début des années trente, un
I On note ainsi que Joseph Wilbois voisine avec Max Lazar.

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« séminaire» au vote des femmes. Dans le même temps, il est vrai, les cours sur la posture professionnelle apparaissent nettement plus conformes aux canons de l'époque. Les surintendantes d'usines acquièrent ainsi une expertise incontestable que reconnaissent, non sans quelques arrière-pensées, nombre de patronsl. Elles maîtrisent les règles de l'art du métier, le diagnostic individuel et l'analyse de situation, la régulation sociale et la gestion des œuvres, la préservation de I'hygiène et la prévention, la sécurité, l'aménagement des conditions de travail et l'assistance familiale, etc. Elles ne se confinent donc pas dans l'assistance, mais élargissent sensiblement l'objet de leur métier et surtout lui donnent une orientation spécifique. Alors que l'assistante sociale traditionnelle partait du hors-travail, du domicile, des activités de la ménagère et des rôles, voire des devoirs, de l'épouse et de la mère de famille pour essayer de les concilier avec une activité professionnelle, les surintendantes se focalisent d'abord sur le travail et revendiquent une amélioration des conditions de travail pour le rendre respectueux des obligations et des exigences des ouvrières en tant qu'elles sont et salariées et aussi mères. Elles seront de plus en plus nombreuses à réclamer de telles améliorations quand les hygiénistes ne voyaient comme solution aux déplorables effets du travail sur la santé des ouvrières que leur retrait du marché du travail.

Un confinement dans le social En fait, on aurait pu penser que les surintendantes d'usines, solidement formées pour intervenir dans un champ dont les contours se précisaient et qui acquérait chaque jour une importance et une visibilité plus grandes, inauguraient un nouveau domaine de la gestion des entreprises ou des administrations: les ressources ou les relations humaines2. La question peut en effet se poser de savoir
1 Monsieur Michelin n'hésite pas ainsi à déclarer: « Le service social est un service qui paie ». (Fourcaut, 1982, p. 23). 2 Une des fondatrices de l'Ecole, Mademoiselle de Monfort, avait d'ailleurs créé, en 1924, donc bien avant que les travaux d'Elton Maya ne soient connus en France, une Association Internationale de Gestion des Relations Humaines.

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si les surintendantes d'usines constituent une forme protohistorique des directeurs des ressources humaines. Jean Fombonne note en tout cas que «la création de l'Ecole des Surintendantes est un événement significatif de l 'histoire de la fonction personnel ». Il ajoute: «on peut considérer [les surintendantes] comme une des formes expérimentales de la fonction personnel préparée pour la première fois par un enseignement spécifique» (Fombonne, 2001, p. 7). Cette thèse a été soutenue d'une façon encore plus radicale par une sociologue américaine, Laura Lee Downs, qui soutient que les surintendantes «assumèrent progressivement le rôle de directrice du personnel ouvrier », voire le «rôle de directrice du personnel» 1. En fait force est de reconnaître qu'un certain nombre d'entreprises n'avaient pas attendu la guerre pour prendre la dimension des problèmes sociaux du personnel. Dès le XIXème siècle apparaît, dans quelques grandes entreprises, la figure nouvelle de l'ingénieur social, chargé déjà de la gestion de ce qui deviendra les œuvres sociales et parfois des relations entre les salariés et leur encadrement. Toutefois, cette fonction, bien que s'inscrivant dans la droite file de l'Ecole de la Paix Sociale fondée par Le Play et qu'essaieront de développer Edouard Maurel et surtout Emile Cheysson en y sensibilisant les ingénieurs dans son enseignement au CNAM et à l'Ecole des Ponts et Chaussées, ne se développera guère beaucoup et le titre directement décalqué de l'américain «Social ingineer » restera confidentiel, bientôt concurrencé par celui de directeur du personnel. Il n'en demeure pas moins que les attributions de la surintendante au regard du texte fondateur, la loi du 5 août 1917, sont relativement larges puisqu'elle est chargée de l'embauche, de l'affectation aux postes de travail, de l'hygiène, du recueil et du traitement des doléances du personnel, tâches auxquelles se surajoute la surveillance des crèches et des chambres d'allaitement. En fait, dès après la Première Guerre Mondiale, les deux figures de la surintendante et du directeur du
1 Sur la recherche et l'interprétation de Laura Lee Downs, voir Fombonne (2001) qui conteste la thèse de l'auteur et y décèle un parti pris de dénigrement du service social dont l'objet serait essentiellement le contrôle de la classe ouvrière dans les usines.

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personnel vont coexister: « deux mouvements contraires ont
coexisté quelques temps,' l'un tendait à faire évoluer surintendantes et chefs du personnel vers une identité nouvelle commune, celle des ingénieurs sociaux,' l'autre poussait à la différenciation des rôles et à la primauté du chef du personnel» (Fombonne, 2001, p. 328). C'est sans doute cette dernière tendance qui l'a emporté au terme d'un double mouvement. D'une part, une « concurrence par le bas» venant des assistantes sociales n'ayant pas fréquenté l'Ecole des Surintendantes. D'autre part une concurrence « par le haut» provenant des chefs du personnel, futurs directeurs des ressources humaines.

Une concurrence

accrue

Les surintendantes d'usines n'ont donc pas réussi à transformer cet essai prometteur. Dès avant la Seconde Guerre Mondiale, elles subissent la concurrence des assistantes sociales, concurrence qui n'a fait que s'accentuer depuis. Les raisons d'un tel échec relatif, et alors qu'à la faveur du Front Populaire, l'une des fondatrices de l'Ecole occupe une fonction ministérielle, sont multiples. On peut, à titre d'hypothèse, en retenir plusieurs qui cumulent leurs effets pour rendre compte de l'incapacité des surintendantes à établir et maintenir leur hégémonie.
Un positionnement ambigu

Une première tient à leur positionnement ambigu au sein de l'entreprise. Le public des surintendantes est composé d'ouvriers et surtout d'ouvrières. Or si grâce à leurs connaissances, mêmes relatives, en sociologie et en psychologie, à leur savoir-faire, à leur sensibilité particulière à la question sociale voire à la question féminine, à leur proximité spatiale, voire, dans certains cas, à leur militantisme prolétarien, elles ont souvent pu développer des relations empathiques avec lui, la distance culturelle et sociale qui les séparait de leur public a difficilement pu être parcourue. L'univers, le milieu d'appartenance, les alliances, les pratiques, l'éthos même des surintendantes, les situaient naturellement du 21

« côté du patron» 1. Sans doute les assistantes sociales n'étaient pas issues de milieux sociaux fondamentalement différents, mais leur confinement dans la gestion de l'assistance sociale aux salariés et leur position plus périphérique par rapport à la gestion des relations sociales au sein de l'entreprise, les mettaient moins en porte à faux. Elles géraient le social, c'est-à-dire le hors-travail, les problèmes familiaux (logement, maladie, etc.) pour l'essentiel, selon un modèle déjà éprouvé, conforme à leur identité de femme. Les surintendantes, elles, intervenant parfois sur les relations entre salariés et entre les ouvriers et leur encadrement, prenaient le risque d'être perçues comme « l' œil et l'oreille du patron» par les salariés, l'allié de I' ouvrier, qu'elles entreprennent parfois de déplacer sur la chaîne, par les contremaîtres, et comme trop complaisantes, se laissant trop facilement attendrir, par les employeurs. Elles faisaient sans doute plus souvent que les assistantes sociales l'objet d'une méfiance et d'une suspicion. Nombre de surintendantes seront d'ailleurs sensibles à ce positionnement ambigu, et ce dès avant le Front Populaire. Elles revendiqueront pour elles-mêmes une position de neutralité2. Certaines souhaiteraient être rétribuées par l'Etat pour défendre
l Dans certains documents « publicitaires» de l'Ecole des Surintendantes d'Usines, on peut lire que la surintendante est « l'alliée morale du patron ». Certaines déclarations de surintendantes elles-mêmes soulignent d'une façon presque caricaturale ce positionnement de classe. Ainsi, selon Suzanne Cordelier, dans « Femmes au travail» (1935): « La surintendante est le plus sûr des antidotes à l'égard des mauvais ferments qui risquent de compromettre l'ordre social (..). Car la masse aspire à être conduite. Elle en éprouve le besoin. Elle est heureuse quand elle peut avoir des chefs et se reposer entièrement sur eux ». (Cité in Guerrand, Rupp, 1978, p. 73). Annie Fourcaut, au terme d'une analyse des mémoires des stages ouvriers des élèves surintendantes, écrit néanmoins avec une certaine justesse que: « Les habitus des travailleuses sociales apparaissent dans nos écrits beaucoup n'Zoinsorts qu'on a pu l'écrire. Ni l'influence des religieuses f chrétiennes, ni la peur ou la méfiance à l'égard de la classe ouvrière, ni l 'héritage
des origines sociales ne s

y

montrent

aussi déterminants

que le choc de la

rencontre avec la réalité ouvrière» (Fourcaut, 1982, p.6). 2 Cécile Brunschvicg écrivait elle-même: « Les surintendantes sont des ouvrières

de préservation morale et de paix sociale préservationmoralepar la lutte contre
" l'alcoolisme, la prostitution, le néomalthusianisme; paix sociale car la surintendante n'est placée ni contre le patron ni contre l'ouvrière elle est leur auxiliaire à l'un et à l'autre » (cité par Bouquet, Treuil, 1995, p. 63). "

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celle-ci. Elles prétendront à l'objectivité scientifique du diagnostic social. Beaucoup croiront dans les vertus de la rationalisation et la neutralité des techniques d'organisation du travail sinon de management. D'où l'intérêt parfois manifesté et les espoirs mis dans le taylorisme, à l'instar de Taylor lui-même, pour concilier les intérêts bien compris des salariés et des employeurs. D'où aussi l'attirance de certaines pour les mouvements, tels celui du Colonel de Laroque et le Parti social Français, prétendant abolir les conflits de classes. En fait, il était dans la nature du travail social en usine d'être au mieux réformiste. C'est du reste ce que souligne, en 1937, la directrice de l'Ecole, Madame Vialatte, qui met en évidence les limites du service social (Gradvohl, 1986, p. 398). Cette suspicion était encore renforcée par la volonté des surintendantes, dans un souci de promotion de leur métier et dans une logique de reconnaissance professionnelle, d'être assimilées à l'encadrement, à un moment où le mouvement des cadres allait prendre conscience de lui-même et de sa singularité tant vis-à-vis du patron que de l'ouvrier. La suspicion de classe allait être redoublée d'une suspicion de sexe. Cette dernière émanera non seulement de la classe ouvrière mais aussi de l'encadrement masculin qui verra dans la prétention salariale des surintendantes une prétention illégitime sinon une concurrence inadmissible.
Une difficile émancipation sociale

Une seconde hypothèse tient à la difficulté des premières surintendantes à constituer une association professionnelle autonome qui aurait pu défendre leurs intérêts professionnels et moraux, en même temps qu'être un lieu de ressourcement, d'approfondissement de leur expertise et de réflexion sur une déontologie propre sinon sur une éthique professionnelle. Tout groupe ou corps professionnel cherche à se donner les instruments de sa représentation et les organes de sa propre légalité et du contrôle du respect de celle-ci par ses membres. Or l'association qui gère l'Ecole, à l'image de son conseil d'administration, se présente davantage comme un groupe de pression dont la fonction est d'assurer, par une active action de

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relations publiques, la pérennité tant idéologique que matérielle de l'Ecole, notamment au lendemain de la Guerre alors que les conditions qui ont présidé à sa création ont disparu. Outre les fondatrices, le conseil d'administration regroupe en effet des personnalités, souvent masculines l, du monde médical ou de l'hygiène, de l'armée, de la haute administration et de la grande entreprise. On comprend bien du reste qu'il en ait été ainsi. Il s'agissait en effet pour les fondatrices de s'assurer une autorité morale, une notoriété qui ne pouvait provenir, dans un premier temps tout au moins, que de celles dont était revêtu leur comité de patronage. Il fallait ensuite s'assurer des débouchés que seul le grand patronat, à l'instar de Robert Pinot du Comité des Forges, et lui-même le playsien, pouvait fournir. La tension sera d'ailleurs vive entre cette association gestionnaire qui obtiendra de beaux succès en matière de reconnaissance symbolique sinon dans le domaine économique (reconnaissance d'utilité publique en 1923, prix de l'Académie des Sciences Morales en 1925, les succès seront peut-être moins évidents du côté du patronat), et les premières surintendantes, celles de la génération de la guerre et des années qui ont suivi, qui menaceront de créer leur propre association - il y aura même une tentative - si celle gérant l'Ecole ne s'ouvrait pas davantage aux professionnelles de terrain. Elle s'ouvrira en effet mais sans grand dynamisme et sans grande autonomie, sans être en mesure en tout cas de constituer un instrument de réflexion, de liaison, de promotion et de défense de la profession2.
Une perte de spécificité de la formation

1

L'association sera toujours,jusqu'à la SecondeGuerreMondiale,présidée par un

homme, le docteur Armand-Delille, et son conseil d'administration sera souvent fortement masculin. Ainsi le Conseil compte 10 hommes pour Il femmes en 1926, 9 hommes pour 14 femmes en 1933,9 hommes pour 15 femmes en 1938. 2 Selon P. Gradvohl, «Entre ces femmes d'élite, dont les mérites étaient reconnues, et le reste des surintendantes, exclues du pouvoir dans l'association (..) le fossé se creusa jusqu'à sembler infranchissable. (..) La fin des années vingt est marquée par un processus contradictoire. D'une part, les surintendantes sont plus nombreuses à participer à la vie de l'association, d'autre part les anciennes n1arquent le pas. Les éléments les plus dynanÛques agissent le plus souvent en dehors de ce cadre... » (Gradvolh, 1986, p. 394 et 396).

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Une troisième hypothèse est relative à la perte de spécificité relative de la formation. Celle-ci résulte de l'obligation dans laquelle se sont trouvées les fondatrices de nouer des alliances pour faire reconnaître le métier et son titre. Ces alliances se sont nouées avec les autres écoles de service social qui s'étaient développées durant les vingt premières années du siècle. En effet, certaines écoles de service social, dont l'Ecole des Surintendantes d'Usines, créèrent un Comité d'entente dont l'objectif était de faire reconnaître le titre d'assistante de service social, à l'instar de celui obtenu par les infirmières hospitalières ou les visiteuses médicales en 1922. Après un premier échec, le Comité d'entente réussira dans son entreprise. Le brevet de capacité professionnelle d'assistante sociale est reconnu en 1932. Mais dès lors, le contenu de la formation des surintendantes s'est aligné sur celui des assistantes de service social, les surintendantes devant obligatoirement être titulaires du diplôme d'Etat d'assistante sociale pour pouvoir suivre la formation de surintendante d'usines qui devenait, de ce fait, une sorte de spécialisation post-diplôme. La formation dure au total quatre ans: deux pour obtenir le diplôme d'assistante sociale, deux pour la spécialisation surintendante et obtenir le certificat d'aptitude à la fonction de surintendante qui sera reconnu, en 1934, par le ministère chargé de l'instruction publique. Cet arrimage de la formation de surintendante à celle d'assistante sociale va révéler ses effets négatifs du point de vue de l'affirmation d'un métier spécifique et de la constitution d'une identité professionnelle propre, en 1938, lors de la fusion des métiers d'infirmière visiteuse et d'assistante socialel et de la création du Diplôme d'Etat d'assistante sociale. La formation des assistantes sociales prendra alors un caractère nettement médico-sanitaire, la première année de formation étant
1 Cette décision est prise par le Ministre de la Santé, Henri Sellier, qui concevait mal que, dans l'intervention sociale auprès des familles, on puisse distinguer ce qui est hygiène et prévention de la santé, le médico-social comme on dira plus tard, du social, du « social pur ». Ce qui pouvait se justifier dans le cadre d'une intervention au domicile, auprès des mères et de leurs enfants dans une approche globale ou polyvalente, mais qui semblait moins évident en entreprise. La perte de spécificité du social par rapport au médico-social aura donc des retentissements plus forts pour les surintendantes que pour les assistantes sociales.

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commune aux élèves assistantes et aux élèves infirmières. Par ce fait même, la formation de surintendante d'usines, et donc le métier, prenaient une coloration médico-sanitaire qui emportait avec elle, et malgré les protestations d'un certain nombre de surintendantes, l'originalité inaugurale du métier tel qu'il avait pu être pensé lors de la création de l'Ecole en 1917. La directrice de l'Ecole s'en inquiète d'ailleurs et veut protéger le titre de surintendante. Les élèves aussi. Ainsi l'une d'entre elles déclare-t-elle : « Nous ne voulions pas être des infirmières visiteuses,' ce qui nous intéressait justement à l'Ecole des Surintendantes, c'était l'aspect non médical des études » (cité in Bouquet, Treuil, 1995, p. 70). Toutefois, cette même année 1938, le diplôme de surintendante est reconnu comme un diplôme de l'enseignement technique - ce qui permet de bénéficier d'un certain nombre d'aides: bourses pour les élèves et taxe d'apprentissage -, alors que le diplôme d'Etat d'assistante sociale reste rattaché au ministère de la santé. L'Ecole se rebaptise d'ailleurs Ecole des Surintendantes et de Service Social signifiant par-là l'ouverture de ce champ d'intervention au-delà du monde usinier1. L'obtention du diplôme suppose la possession du diplôme d'assistante sociale et deux ans de formation spécifique, soit cinq ans au total. Il n'est délivré qu'après une expérience de deux années en entreprise. La recherche d'une spécificité et d'une compétence technique s'est en fait moins traduite par une formation originale que par un rajout d'enseignements, ce qui a eu pour effet d'allonger sensiblement le cursus, décourageant ainsi les élèves, et d'élever les prétentions salariales des surintendantes cherchant à valoriser sur le marché du travail leur niveau de qualification, faisant hésiter les employeurs. La concurrence s'est alors avivée avec les chefs du personnel. Ces deux mouvements ont débouché sur une double segmentation: d'une part entre assistantes sociales centrées essentiellement sur l'aide individuelle de type médico-social et l'assistance familiale et les surintendantes davantage mobilisées par l'action co llective interne, et d'autre part entre les chefs du personnel occupés par la gestion administrative du personnel, la
En réalité, l'entête des papiers de l'Ecole continuera pendant longtemps à conserver le titre initial.
I

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relation avec l'encadrement, la relation avec les partenaires sociaux et les surintendantes conçues comme des techniciennes des œuvres sociales. Mais au fur et à mesure que celles-ci ont été gérées par les partenaires sociaux, consécutivement à la création des comités d'entreprise, c'est en fait un des objets mêmes du service social du travail qui s'est dissout, laissant face-à-face le gestionnaire des relations socioprofessionnelles et le gestionnaire de l'aide sociale.
Un recrutement malthusien

Autre hypothèse, l'Ecole aurait eu une politique de recrutement trop malthusienne, ne permettant pas au corps des surintendantes d'usines d'obtenir rapidement la taille critique pour avoir une visibilité et un poids social suffisants, encore moins pour détenir un quelconque monopole de l'exercice en milieu professionnel. L'explication de ce recrutement modeste tient d'une part, aux conditions de recrutement elles-mêmes: haut niveau de formation initiale, conditions d'âge: de 25 à 45 ans, procédure de recommandation - lettre de recommandation prestigieuse à fournir garantissant les qualités morales de la postulante: «une parfaite honorabilité» -, d'autre part, à la durée des études qui ira toujours en s'allongeant pour atteindre 5 ans à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, au coût des études en l'absence de bourses et d'aides publiques, à la localisation parisienne qui renchérit encore ce coût pour les élèves de province. Elle tient aussi au caractère volontairement et fortement élitiste de l'Ecole. Cécile Brunschvicg affirmait explicitement former une élite. Les différentes promotions qui sortent de l'Ecole dans les années vingt ou trente n'ont guère plus de trente élèves. En 1918, on compte 50 surintendantes en fonction, en 1937, 218 (Bouquet, Treuil, 1995, p. 70). Entre 1917 et 1928, on enregistre plus de 2000 demandes d'inscription pour 156 diplômes délivrés (Fourcaut, 1982, p. 19). Les besoins des entreprises, difficiles il est vrai à évaluerI, ne pourront tous être
1 Selon Y. Knibielher, la grande majorité des patrons hésite à recruter des surintendantes malgré la publicité que leur font un certain nombre d'entreprises et l'Ecole elle-même qui, graphique à l'appui, montre que l'embauche des surintendantes se traduit rapidement par un retour sur investissement particulièrement rentable grâce à la paix sociale et la diminution des jours de grèves dont elles peuvent se prévaloir. Selon B. Bouquet et D. Treuil, dans les

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satisfaits, ce qui explique le recours aux assistantes sociales avec l'appui de leurs écoles qui n'avaient jamais réellement accepté le domaine réservé des surintendantes. Cette perte, ou en tout cas cette absence de monopole des surintendantes d'usines dans l'intervention en entreprise, va entraîner une dualisation des services sociaux du travail entre deux modèles: ceux qui s'orientent sur I'hygiène et la prévention ainsi que sur l'assistance sociale individuelle et qui entreront pour une part dans la sphère du service médical des entreprises, et ceux qui s'orientent davantage sur l'aménagement des conditions de travail, les relations professionnelles et l'action collective qui vont entrer dans la sphère de la direction des relations humaines. Les premiers sont davantage peuplés d'assistantes sociales, les seconds de surintendantes. Le manque de surintendantes va faire le lit des premiers qui de plus s'accordent mieux avec les orientations patronales et l'esprit du temps particulièrement sensibilisé à la lutte contre les grands fléaux tels que la tuberculose. Et en définitive, on peut se demander si ce n'est pas ce dernier modèle qui va produire l'image du service social du travail, jusqu'à nos jours, au détriment de ses orientations initiales. D'autant qu'en 1939, le ministre en charge du travail recommande d'associer les surintendantes aux services médicaux d'entreprise. Quand, à l'occasion de la Seconde Guerre Mondiale qui rééditait d'une certaine façon la conjoncture de 1914-1918, les hommes étant partis au front ou ayant été réquisitionnés dans le cadre du Service du Travail Obligatoire et déportés en Allemagne, les gouvernements solliciteront l'Ecole pour qu'elle forme un nombre plus conséquent de surintendantes, elle s'en montrera incapable malgré la mise sur pied d'une formation allégée d'auxiliaires. En 1939 on lui en réclame 500, elle en «fournira» 18 ! Ce déficit va se manifester d'une façon encore plus nette durant la guerre du fait de l'obligation instaurée par le Régime de Vichy de créer un service médical et un service social du travail dans les grandes entreprises d'un certain nombre de secteurs professionnels (Loi du 28 juillet 1942), obligation qui avait été précédée de la
années trente, l'Ecole place tous ses élèves et ne peut satisfaire toutes les demandes (Bouquet, Treuil, 1995, p. 70).

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