Le sexe de l'Autre

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Cet ouvrage retrace le cheminement d’une jeune femme vers l’état adulte, libre, responsable et autonome. En effet, à quel moment devenons-nous véritablement un être libre ? N’est-ce pas quand on arrive à considérer ses parents comme des êtres humains et non plus comme une stature tutélaire ? L’affection peut alors faire son chemin. Le jugement bienveillant et le soutien sont parfois un juste retour. Quand tout se brise, quand les barrières sont anéanties lors d’un événement extérieur, se pose le choix personnel d’un individu. Quel chemin va-t-il prendre, celui de sa construction autonome ou celui de la rancœur devant son impossibilité à dépasser la toute-puissance infantile ?


Publié le : mercredi 23 septembre 2015
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EAN13 : 9782332902450
Nombre de pages : 148
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ISBN numérique : 978-2-332-90243-6

 

© Edilivre, 2016

Prologue

S’évader de soi-même1

Elle était assise sur un banc, était-ce sur le quai d’une gare ? Non, elle ne le croyait pas. Ce n’était pas le lieu pour avoir ce genre de révélation. Ce devait être dans un jardin, oui, face à un plant d’herbe dans un square. Ce qu’elle se rappelait, c’était qu’elle avait du gravier sous ses pieds. Ses chaussures grattaient le sol et c’est ce petit craquement que faisaient ses souliers, ce son régulier, qui avait laissé son esprit vagabonder. Ce bruit répété avait arrêté ses réflexions quotidiennes et avait permis à cette évidence d’émerger du fond de son cerveau. Après réflexion, elle était étonnée que celle-ci n’apparaisse que maintenant. L’histoire de sa vie s’éclairait d’une vérité qui n’était pas la sienne, un fil conducteur dont elle avait jusqu’alors ignoré l’existence. Mais le pire était que celui qui en était l’auteur l’ignorait également. Une double inconnue, somme toute, déterminante.

Il était curieux de constater, après toutes ces années, l’essence d’un être à son insu. Elle se demandait combien il avait fallu de jugements de valeur, d’erreurs, de haine et d’amour pour comprendre un être. Alors qu’en fait ce qui motivait l’individu en question n’était pas nommé.

Cette position de retrait lui était venue petit à petit. C’était à cause de son impossibilité à apprécier, à admettre, voire à analyser le comportement de sa mère. Plus généralement de ses parents, quoique pour son père, depuis longtemps elle l’avait perçu. Ses souvenirs, vrais ou faux, remontaient très loin, à une époque où normalement on n’en a pas. Pourtant, un épisode fugace s’attachait à elle. Alors qu’elle était encore dans les langes, sa mère l’emmaillotait pour la nuit et elle n’était pas contente car elle la serrait trop. Elle savait que sa mère prenait plaisir à ça. Et elle se souvenait de ses contorsions et de son impossibilité à exprimer et pour cause, son mécontentement. Son père s’était approché de la scène et avait souri. Ou plutôt, elle le comprit très vite, il souriait à sa femme et était heureux du plaisir qu’elle prenait à jouer avec le bébé fille. Mais lui, il regardait le bébé avec distance. Cette petite forme brune, il l’avait déléguée à sa femme. Que ce soit réel ou reconstruit, toute leur vie ensemble avait été marquée par cette distance et elle comprenait maintenant toutes ses tentatives pour l’intéresser, qui avaient d’ailleurs toutes échoué. C’était un homme sensible, un artiste qui n’avait pas pu exprimer son art et qui, tous les jours de sa vie, s’en était voulu de cette impossibilité à croire en lui et à se réaliser. Fort beau, il possédait une magnifique chevelure brune bouclée, des traits réguliers, d’une douceur presque féminine, qui ne manquaient pas de personnalité. Il avait beaucoup d’allure, une élégance innée et un charme dont il n’abusait pas. C’était un homme fantasque, un conteur hors pair, un dessinateur de talent et un peintre qui s’évadait de temps en temps pour se donner la force d’assumer sans doute, jusqu’à la fin de sa vie, un travail qu’il n’aimait pas, mais qu’il considérait comme son devoir d’accomplir. Il avait une nette propension à l’introspection, à douter de lui. On sentait chez cet homme une brisure, une faille. Sous le couvert de la bienveillance, d’une tendresse, voire d’une gentillesse à toute épreuve, quelque chose de la puissance était exclu chez lui. Il rêvait beaucoup et trouvait chez sa femme une force pour continuer sa vie. Sans elle, il n’aurait pas pu. Elle le tenait dans un monde de respectabilité, d’obligations et de moralité. Il attendait toujours d’elle une autorisation à faire, à être. Si elle l’avait autorisé à être un artiste, il l’aurait été. Mais ce n’était pas sa conception du monde. Grâce à sa femme, il avait pu assumer et tenir jusqu’à la fin de sa vie, sans s’effondrer, malgré ce qui l’avait brisé. Il avait quand même le sentiment d’avoir évité sa vie, de ne pas avoir accompli ce à quoi il était destiné. L’excuse de ne pas avoir eu le courage, à l’âge des choix professionnels, de prendre la voie artistique masquait un lien beaucoup plus violent, beaucoup plus déterminant, chez cet homme et cette femme qu’étaient ses parents.

Chez eux, il y avait de la grandeur, du style parfois, qu’ils lui avaient transmis à leur insu. C’était un couple qui s’aimait et se rendait heureux. Pour eux, la chair était une bénédiction. Ils en parlaient, s’embrassaient ; c’était un couple tactile, ils étaient tendres ensemble.

Sa mère était également d’une grande beauté sensuelle. Elle avait des rondeurs attractives, une poitrine opulente et des jambes magnifiques. Surtout, elle avait un sourire éclatant et une flamme dans les yeux qui vous engloutissait. Elle était brune, les cheveux bouclés, et même aujourd’hui, mère d’enfants adultes, elle avait gardé ses attraits. Quand son visage s’ouvrait, quand elle était satisfaite, la clarté de son regard, ses arcs de sourcils parfaits et son sourire encore, vous donnaient l’impression de savoir ce qu’étaient l’amour absolu et la beauté. Mais il y avait une autre mère, une autre femme, vindicative, violente, qui vous rejetait et vous couvrait de reproches invraisemblables. Une fois qu’elle avait jeté ses invectives, son visage exprimait une fermeture, une souffrance, qu’elle ne pouvait expliquer. Vous étiez en panique, nié, rejeté, enfoui dans un lieu où vous n’aviez plus d’existence. Alors, vous faisiez tout pour la satisfaire, le père le premier, et elle recevait ce qu’elle voulait, l’assujettissement de l’autre.

Tout comme le père, elle avait de par son passé connu deux épisodes qui auraient pu expliquer cette attitude. Elle était née après le décès d’une sœur et était donc une enfant de remplacement. Elle avait perdu un premier mari à l’âge de vingt-deux ans.

À la différence du père, la mère savait ce qu’elle voulait et sa force l’entraînait vers des chemins rigoureux, mais droits.

Elle avait projeté sur son bébé fille un programme de vie que celle-ci devait accomplir. Elle devait être catholique. Elle devait se marier à un aristocrate. Elle ne devait absolument pas être « typée » et ses magnifiques boucles brunes devaient être courtes, et lissées au besoin. Elle devait faire partie des scouts, aller dans une école religieuse catholique. Aucun choix personnel n’était admis. Sa chambre avait été décorée au goût de sa mère, entièrement peinte en rose avec des meubles en sycomore. Elle se rappelait qu’elle avait été incapable avant l’âge de dix-huit ans de pouvoir dire la couleur, ne serait-ce que ça, qu’elle préférait. C’était sa mère qui savait.

Une personnalité fragile et sensible chez son père et une double personnalité chez sa mère, inconsciente mais vivace, qui les faisaient marcher sur un sol marécageux et leur faisaient craindre qu’à n’importe quel moment tout pourrait s’effondrer.

Quelque chose était intervenu chez ce couple qui s’aimait, qui avait de beaux enfants, au-delà de l’explication rationnelle de leur vie passée. Ils avaient échappé au pire, grâce à la chance, à leur intelligence, ou à leur prudence. Les nazis ne les avaient pas eus, ni leurs proches. Vainqueurs finalement de la barbarie, ils auraient pu en tirer avantage et s’enorgueillir de cette victoire personnelle. Ils avaient été plus forts que les brutes. Ils avaient su se cacher au bon endroit, lier des amitiés qui les avaient sauvés, créer pour vivre des sacs en raphia imaginés par le père, ingénieur en textile, et abandonner au bon moment leur appartement, leurs effets personnels, quand il y avait eu risque de dénonciation.

D’un seul coup, elle avait compris. C’était une révélation, une vérité d’évidence. Sa mère cachait à l’intérieur de son corps quelque chose. Quelque chose d’abominable, qu’il fallait absolument dissimuler, étouffer, ignorer. Rien ne devait s’approcher de ce lieu inconnu, terrible. La structure de l’être maternel était terrorisée par une menace qui n’avait jamais été éteinte. Elle comprenait soudain que cette irascibilité, cette fermeture, ce diktat parfois, ce n’était pas un défaut de caractère, mais une impossibilité structurelle. Malgré leur belle apparence, ses parents portaient à l’intérieur de leur corps leur être mort. L’essence juive de leur être était morte. Toute attaque ou approche avec le judaïsme les mettait en péril, pire, était signe de mort.

Quelque chose les avait ébranlés, effrayés, qui avait tué en eux l’essence de leur être. Au lieu de revendiquer ce qu’ils étaient, c’est-à-dire juifs mariés à la synagogue, dont le fils aîné avait été circoncis selon la tradition, ils avaient décidé d’être « l’autre », c’est-à-dire de se mettre à couvert, tout en restant eux-mêmes juifs, mais en transformant leur descendance en ce quelqu’un d’autre. C’était un choix paradoxal, une confusion de personnalité projetée sur les enfants et surtout sur la fille. Étant « l’autre », les enfants pourraient un jour les sauver. Mais pire, la fille devait accomplir le désir de sa mère. Non pour un futur meilleur, mais pour lui permettre d’exister. Sa fille étant elle-même, tout ce qu’elle faisait ou ne faisait pas lui donnait une garantie pour l’avenir.

Si elle n’accomplissait pas le désir de sa mère, elle la mettait en danger de mort. Une confusion de personnalité, un jeu, un double mensonge : je suis ma fille, ma fille est moi. Si elle obtempère, je ne suis plus la juive que les nazis recherchent. Si au contraire ma fille me trahit en n’obéissant pas, je suis en danger de mort. Être juive c’est courir le risque d’être mise à mort, alors je vais vous donner le change en utilisant ma fille comme argument. Ma fille est un instrument au service de ma survie. Elle m’appartient. Ma vérité est au fond de moi, grâce à ma fille, ou plutôt moi dans ma fille, je vous survis.

Pour le père, les choses étaient semblables, quoique l’expression fût différente. Il était vaincu. La fragilité de son être s’exprimait dans son impossibilité à se réaliser. C’était un interdit. Il était plus perméable, en éternel questionnement, se remettant toujours en cause et se battant éternellement contre quelque chose qu’il ne pouvait pas contrôler.

La mère avait construit sur les branches mortes de son corps secret, intime, un autre corps visible. Cette faille énorme, douloureuse, cette masse sanglante, souffrante, demandait son dû cependant. Ils n’ont jamais pu l’éteindre.

Certainement que ses deux parents n’avaient pas été préparés à cette catastrophe. Qui peut l’être d’ailleurs ? Peut-être que leur passé avait joué un rôle dans leur choix après la guerre, mais elle ne le croyait pas. Elle pensait qu’ils avaient tenté, en optant pour ces choix paradoxaux et schizophrènes, d’échapper à l’effroi qui avait été le leur. Peut-être qu’au cours de cette période un événement plus tragique qu’un autre, ou plus traumatisant qu’un autre, avait présidé à leur résolution. Elle ne le savait pas.

Ce qu’elle savait à l’inverse, c’était que les enfants, en tout cas elle, avaient grandi sous cette menace sous-jacente. Venant de nulle part, ils ne pouvaient pas se revendiquer d’un ailleurs.

Ni catholiques, ni juifs, ni athées, absolument seuls, ils n’avaient comme guides que leurs parents, sans possibilité d’un médiateur, d’une autorité supérieure. Elle avait donc cherché des structures à l’extérieur capables de la comprendre et de l’aider.

Le temps avait passé. D’expériences en expériences, de tentatives en tentatives, elle s’était retrouvée finalement. Juive enfin, elle l’était maintenant définitivement et totalement. C’était une victoire personnelle, la conscience d’être, tout simplement. Cependant, l’authenticité était pour elle essentielle. Une éthique qui ne pouvait souffrir aucune alternative. Il ne s’agissait pas de jouer à être juive en agissant comme les autres communautés à quelque chose qu’elle ignorait. Elle aurait eu l’impression d’être au théâtre et de jouer à être. Ce n’était pas possible. Construite à l’école de la Démocratie, de la République et de l’Europe, dont elle se sentait éternellement redevable, elle avait l’impression aujourd’hui d’avancer sur ses deux pieds, à la découverte d’un lien ineffable avec cette histoire millénaire. Pour la première fois, elle se sentait autorisée à la revendiquer et à en être fière.

Imitant le bruit que faisaient ses chaussures sur le gravier, les doigts de sa main gauche, libres, se fermaient et s’ouvraient au même rythme de manière instinctive. La droite tenait fermement son sac en bandoulière. Le bruit des pas sur le gravier d’un promeneur qui passait devant elle lui fit lever la tête et retrouver le monde conscient. Elle se retourna un peu perdue et honteuse de ce moment en dehors du temps qu’elle avait traversé. Elle se leva, remit de l’ordre dans ses habits, secoua un peu sa jupe, redressa son col de manteau et sortit du square.

C’était amusant. Elle aussi avait abrité quelqu’un d’autre pendant un temps dans son corps. Quand la prégnance de sa mère était trop forte, quand la vie lui était étouffante, quand elle avait l’impression d’avoir une chape de ciment au-dessus de sa tête, elle s’était créé un monde inversé. Sa véritable personne était à l’intérieur d’elle-même. Le jour était la nuit, son véritable moi ne vivait que la nuit. Heureusement, elle n’y avait jamais cru totalement. Sinon que serait-elle devenue ? Avait-elle perçu la structure folle de sa mère et l’imitait-elle, peut-être ?

En avançant, elle se demandait ce qu’elle allait faire, maintenant qu’elle savait et comprenait enfin que toutes ses erreurs, ses errements avaient un sens à elle caché, qui se découvrait enfin.

Elle marchait d’un pas vif, droite, fière de cette liberté nouvelle et se mit à regarder les autres passants, pleine de commisération. Elle les regardait d’un œil nouveau, le sourire aux lèvres. Ils lui faisaient l’effet d’être aveugles à eux-mêmes, ignorant ce qui les avait prédestinés. Pourtant, elle les avait enviés tous ces gens qui semblaient savoir d’où ils venaient, où ils allaient, solides sur leurs deux jambes, alors qu’elle avait l’impression de pouvoir chavirer, d’être engloutie à tout instant par un gouffre.

En même temps, elle se demandait à quoi ça servait de savoir que tu venais de là et pas d’ailleurs. Quelle importance, quelle pertinence ? Et pourtant. On ne pouvait se présenter au monde en étant seulement citoyen, démocrate, républicain, il fallait le colorer d’un lieu qui t’identifiait. Quelle erreur de l’avoir cru ! Pourtant, il n’y avait rien de mieux à ses yeux. Mais ça restait un cadre juridique, politique, économique et en aucun cas identitaire.

Elle comprenait pourquoi toutes ses tentatives avaient échoué. Elle avait voulu devenir « l’autre » et constatait a posteriori qu’une différence se faisait jour et que ce n’était pas dans ce lieu qu’elle s’épanouirait. Ses actions avaient développé chez elle une créativité hors du commun et, habituée à étudier les comportements des autres pour s’intégrer, elle en avait recueilli une science du comportement. Finalement, tous les groupes se ressemblaient et portaient en eux les mêmes contradictions. De leurs particularismes, ils en faisaient un monde qu’ils percevaient à l’aune de leur groupe. C’était réducteur et elle n’aimait pas cet enfermement. Tous les milieux se ressemblaient. Elle était...

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