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LE SOCIAL A L'EPREUVE DES PARCOURS DE VIE

268 pages
L'analyse des politiques sociales met de plus en plus en scène des individus saisis à travers leurs trajectoires, leurs parcours d'emploi, de vie, de formation ou d'insertion. En même temps s'annonce un profond mouvement de dérégulaton de l'héritage providentiel, derrière lequel un nouvel ordre social, plus incitatif, se met en place.
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Le sociaL à L ’épreuve des parcours
de vie
Didier Vrancken et Laurence Thomsin (dir.)
OO1.Le social….indd 1 23/05/08 10:39:35Dans la même collection :
1. Pierre Collart, Les abuseurs sexuels d’enfants et la norme sociale,
2005.
2. Mohamed Nachi et Matthieu de Nanteuil, éloge du compromis.
Pour une nouvelle pratique démocratique, 2006.
3. Lieven Vandekerckhove, Le tatouage. Sociogenèse des normes
esthétiques, 2006.
4. Marco Martiniello, Andrea Rea et Felice Dassetto (eds), Immi-
gration et intégration en Belgique francophone. état des savoirs,
2007.
5. Francis Rousseaux, Classer ou collectionner ? Réconcilier scien-
tiques et collectionneurs, 2007.
e6. Paul Ghils, Les théories du langage au XX siècle. De la biologie
à la dialogique, 2007.
OO1.Le social….indd 2 23/05/08 10:39:36Le sociaL à L ’épreuve des parcours
de vie
Didier Vrancken et Laurence Thomsin (dir.)
ACADEMIA
A B
BRUYLANT
OO1.Le social….indd 3 23/05/08 10:39:36
D/2008/4910/18 ISBN 13 : 978-2-87209-898-9
© Buyla– a adea s.a.
Grand’Place 29
B–1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction ou d’adaptation par quelque procédé que ce soit,
réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
Imprimé en Belgique
www.academia-bruylant.be
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rmtcniAvertissement
Le projet de ce présent ouvrage est né en suite de la tenue du colloque
« L’État social à l’épreuve des parcours de vie » organisé en septembre
2006 à l’Université de Liège par l’Institut des Sciences Humaines et
Sociales et le bureau de l’Association Internationale des Sociologues
de Langue Française en collaboration avec le Groupe de Travail 19
« Sociologie de l’action sociale » et du Comité de Recherche 6 « Par-
cours de vie et vieillissement » de l’AISLF. Ce colloque a bénéfcié de
l’aide de la Banque Nationale de Belgique et du Fonds de la Recherche
Scientifque de l’Université de Liège. Nous tenons à les en remercier
vivement. Le présent ouvrage n’est toutefois pas à proprement parler
le produit d’une publication des actes de ce colloque dans la mesure
où plusieurs textes ont soit fait l’objet d’une écriture spécifque soit
ont été réécrits à partir des communications présentées alors.
Nous exprimons toute notre gratitude envers Marie Clotuche qui a
assuré le secrétariat et la mise au point de ce manuscrit.
OO1.Le social….indd 5 23/05/08 10:39:36OO1.Le social….indd 6 23/05/08 10:39:37Introduction
Quand les politiques sociales
interrogent les parcours de vie
didier vraNcKeN
Tant la réfexion conduite depuis plus d’une dizaine d’années sur les
formes de recomposition de la question sociale que sur l’individua-
lisme montrent que l’individu contemporain devient de plus en plus
diffcilement saisissable en tant que membre d’une catégorie abstraite.
Cet individu semble se défer d’une des grandes dichotomies socio-
logiques. Il apparaît de moins en moins soit comme un individu isolé
soit comme un individu attaché à un statut ou à un collectif d’appar-
tenance. Il serait davantage à saisir dans la diversité de trajectoires
familiales, professionnelles, relationnelles, conjugales. à suivre de
nombreux auteurs, on peut désormais parler de véritable « tournant
biographique » pris par les sciences sociales au cours de ces dernières
années. Ce tournant, associé à d’autres évolutions relativement récen-
tes telles que l’ancrage dans les méthodes qualitatives, l’attention ac-
cordée au langage et à la réfexivité témoigne de l’importance désor -
mais accordée aux processus d’individualisation et plus précisément
aux biographies individuelles (Astier et Duvoux, 2006).
On ne peut saisir les évolutions survenues dans la sphère des individus
sans interroger les politiques publiques, sans interpeller le rôle joué
par l’État (Gauchet, 2002) non seulement pour produire mais aussi
pour intervenir auprès de cet individu. Jean-Claude Kaufmann (2004),
rappelle ainsi combien le développement de l’État moderne s’est ac-
compagné d’une volonté de connaître, mesurer, compter, identifer
pour mieux administrer les individus. Les plaques métalliques des
soldats puis les cartes d’identité, les divers registres, passeports et do-
cuments ont servi à contrôler les individus mais aussi à les construire
en tant qu’individus modernes tout en leur conférant une réalité ad-
— 7 —
OO1.Le social….indd 7 23/05/08 10:39:37Le social à l’épreuve des parcours de vie
ministrative. Prolongeant l’idée, Kaufmann relève une évolution bien
singulière des identifants : les individus, tout comme leurs lieux de
domiciliation, deviennent de plus en plus mouvants. Les visages sont
relookés, les noms reformulés. La diffculté pour l’identifcation pu-
blique et administrative des individus est que ceux-ci sont de plus en
plus mobiles dans l’espace mais aussi dans leurs liens et dans leur vie.
Les vocables de trajectoires, de parcours, d’itinéraires acquièrent alors
toute leur importance. La recherche d’identifcation des individus se
découvre de nouveaux enjeux, de nouvelles voies de spécialisation
autour de la traçabilité, qu’il s’agisse des marqueurs biologiques et
corporels (l’ADN, la reconnaissance de l’iris, de la voix, etc.) ou des
identifants techniques, voire électroniques.
Aujourd’hui, les pouvoirs publics qui, traditionnellement, avaient
pour vocation de produire de l’homogénéité au sein du corps social,
s’immiscent de plus en plus dans la gestion de l’existence à la fois
biologique et à la fois biographique (Fassin et Memmi, 2004). Nous
assisterions à un investissement du corps et du biographique par le
politique. Au-delà, se mettrait progressivement en place un nouveau
mode de gouvernement de nos sociétés dans des secteurs aussi divers
que ceux de la santé, de l’emploi, de la sécurité, de la protection de
la jeunesse, de l’aide sociale, de l’éducation et de la vieillesse où
gouverner ferait in fne que chacun apprendrait à se gouverner par lui-
même, à s’administrer, à protéger sa santé, à être l’acteur de sa propre
vie, à tenter de maîtriser son propre destin biologique et biographi-
que. Pour les institutions publiques, il s’agirait moins de produire de
l’homogénéité que de viser à soutenir une production d’hétérogénéité
des conduites et des parcours de vie (Astier et Duvoux, 2006).
L’approche actuelle des politiques sociales a donné une tonalité par-
ticulière aux parcours de vie en isolant des publics largement fragi-
lisés par la montée des insécurités d’existence. Publics à qui il s’agit
désormais d’assurer une continuité des droits au travers de trajectoi-
res discontinues, de plus en plus incertaines, frappées par l’aléa de
l’inactivité et du chômage. La réfexion autour de l’articulation pro-
blématique entre individus, parcours biographiques et nouvelles po-
litiques publiques débouche souvent sur le constat d’un épuisement
apparent de modèle. Et le questionnement de porter désormais sur
tout un système de couverture objective des risques et sur la nécessité
de reconfgurer les politiques sociales sur base d’une sécurisation des
trajectoires tout au long du parcours de vie.
— 8 —
OO1.Le social….indd 8 23/05/08 10:39:37Introduction
Dans ce contexte, la question même de l’institutionnalisation des
parcours, celle de la transformation de biographies individuelles et
fragmentaires en véritables parcours de vie, interpelle nos politiques
sociales. Car, s’il s’agit là bien souvent, auprès des publics les plus
démunis, de tenter de produire du biographique à partir de récits et de
fragments narratifs de l’infortune, il faut remarquer que se dessinent
les traits d’une nouvelle normativité appelant tout un chacun à deve-
nir l’acteur de sa vie, à maîtriser ses propres trajectoires.
Le thème du social – et plus particulièrement, de l’État social – à
l’épreuve des parcours de vie nous éclaire sur une profonde reconf-
guration de nos politiques sociales et sur l’importance de penser en-
semble politique et subjectivité. L’action publique devient aujourd’hui
incitative. Elle sollicite les subjectivités. Elle se centre sur les indi-
vidus, sur leurs singularités. Elle multiplie les lieux où se voient de
plus en plus convoqués les récits biographiques des personnes en
vue d’obtenir des prestations sociales. Amenés à s’interroger sur leurs
parcours, sur leurs motivations, sur leurs potentialités et à réféchir
sur eux-mêmes, les individus, en particulier les plus vulnérables, sont
appelés à « être sujets », à exposer leur fragilité, là où, précisément,
se recomposent les rapports de soi à soi. Toutefois, loin de concerner
les seuls exclus qui, bien souvent, en appellent au droit à être recon-
nus en tant que personnes parmi d’autres, cette normativité s’adresse
dorénavant à l’ensemble du corps social. Comme si ces politiques
transgressaient leurs territoires de défnition originelle pour agir sur les
subjectivités, pour offrir – à travers la mise sur pied d’une multiplicité
de dispositifs – l’ébauche de socles d’une « nouvelle » construction
de soi, d’un nouveau mode d’« intelligibilité » si on nous accorde, à
la suite des travaux plus tardifs de Foucault (2004a : 295-296), que
l’État est un schéma d’intelligibilité de nos institutions mais aussi de
nos conduites.
1. comme un retour aux sources… pour mieux
interroger un modèle
Une fois n’est pas coutume, cet ouvrage ne s’ouvrira ni sur l’article
de l’un des directeurs scientifques ni sur celui le plus en phase avec
le titre général de l’ouvrage mais sur une étude de cas proposée par
Laura Boujasson et Michaël Lévy. Cette permet de rencontrer
l’ampleur du problème posé dans l’ensemble de l’ouvrage.
— 9 —
OO1.Le social….indd 9 23/05/08 10:39:37Le social à l’épreuve des parcours de vie
Preuve en est que « quelque chose » d’important est sans doute en
train de se jouer sous nos yeux, ces auteurs nous invitent indirecte-
ment à un retour aux sources, à ce point théorique nodal – reconnu
comme tel par la plupart des théories contemporaines – que fut celui
de la loi française du 28 avril 1898 sur les accidents de travail. Loi
aujourd’hui considérée comme la première loi de protection sociale
moderne. Que nous livrent en substance ces deux chercheurs sur les
cancers d’origine professionnelle ? L’État social, dans sa version pu-
rement protectionnelle, semble comme pris à défaut par les parcours
de vie et d’emploi erratiques de nombreux patients aujourd’hui at-
teints du cancer. En effet, les réponses traditionnelles de l’État social
reposant sur l’établissement d’une nomenclature offcielle de recon-
naissance des maladies professionnelles ne suffsent plus pour répon-
dre aux nouvelles attentes. Là il faut démontrer que l’employée ou le
décorateur de studio ont pu être exposés à un moment ou l’autre à
des produits cancérigènes. Parce que les bureaux étaient ouverts sur
les ateliers, parce que la secrétaire devait circuler et traverser l’usine
pour apporter des bons de commande, parce que les toilettes des da-
mes étaient situées à côté de fours foqués à l’amiante, parce que les
faux plafonds se délitaient, parce que des produits chimiques étaient
entreposés près de la photocopieuse. Là, il faut pouvoir reconstituer
patiemment, pas à pas, de véritables parcours professionnels de l’in-
fortune. On le voit, le risque n’est plus lié à la nature même du métier
mais aux parcours d’emplois et – par extension – aux choix posés
par les travailleurs en matière de conduite de vie ! De là à (re)poser
la vieille question de la responsabilité des choix individuels, il n’y
aurait qu’un pas… d’ailleurs déjà franchi ! Ces choix mettent désor-
mais en scène non plus seulement des victimes exposées à un risque
professionnel lié à l’exercice d’un métier mais bien des travailleurs en
mouvement, se déplaçant d’un endroit à l’autre, d’un lieu de travail à
l’autre tout au long de leur vie professionnelle. Pour les chercheurs, il
s’agit alors de reconstituer les parcours de risques, les histoires de vie
souvent précaires. Il s’agit de mettre bout à bout des bribes de récits
parcellaires qui se cristallisent tout au long de la vie. Plus la diversité
des produits cancérigènes est forte, plus le travailleur peine à se faire
reconnaître par la Sécurité Sociale. à terme, se pose bel et bien la
question d’un suivi et d’un traitement plus individualisés des dossiers,
ce qui ne va évidemment pas sans conséquences sur l’orientation des
politiques sociales d’un État qui se voudrait à l’écoute des parcours
et des singularités. Mais cette remise en cause des politiques protec-
tionnelles ne signife pas pour autant l’effacement de l’État social. La
— 10 —
OO1.Le social….indd 10 23/05/08 10:39:37Introduction
fragmentation du salariat, la précarisation croissante des populations
les plus fragiles, la multiplicité des statuts n’ont pas entraîné la fn d’un
modèle. Saisi par de nouvelles questions, il se redéfnit, se redéploie,
non sans soulever de multiples de nombreuses contradic-
tions que cet ouvrage entend relever.
Dès lors la visée de ce premier propos apparaît-elle plus clairement :
présenter une réfexion sur les limites d’un modèle et ses tentatives
actuelles de renouvellement. C’est là une direction dans laquelle
s’inscrit l’article de Didier Vrancken lorsqu’il nous montre combien
de nouvelles modalités de gouvernement des conduites se mettent
en place auprès des publics les plus vulnérables. Un mouvement de
recomposition des politiques sociales s’opère ainsi à l’intersection de
toute une série de nouveaux dispositifs dans des champs aussi variés
que ceux de la santé, de l’aide sociale, du chômage, de la retraite, de
la formation et dans tous ces secteurs où se développent de nouveaux
outils misant en priorité sur les publics dits « à problèmes ». Par la mise
en récit des épreuves de la vie qu’ils traversent, ces publics se voient
souvent conviés à prendre la parole, à exposer le récit de leur malheur
et à surmonter peu à peu des problèmes perçus en tant qu’épreuves liées
aux parcours incertains d’emploi, de formation ou de santé, parcours
déstabilisés par les aléas de la vie en société. Un gouvernement des
conduites exercé par la parole s’installe progressivement pour mettre
des mots sur toutes ces expériences de la précarité, pour reconstruire
les moments épars de trajectoires fragmentées face à la généralisation
du risque. Jouant un rôle clé, les intervenants psycho-médico-sociaux
invitent les requérants à travailler et à rythmer leurs propres trajectoires,
à se projeter dans le temps. Mais très vite, les limites de ce travail sur
autrui sont soulignées. Bien souvent, l’autorité publique semble faire
peu de cas des histoires produites et des récits mobilisés. Par ailleurs,
l’exercice de reconstruction biographique s’avère lui-même bien
souvent fragile et imprécis. On est alors en droit de s’interroger sur la
pertinence du thème de l’État, voire de la société « biographiques ».
Au-delà de leur portée performative, ne jouent-ils pas également un
rôle idéologique quand, précisément, les usagers semblent raconter
une autre « histoire », celle de silences, de pratiques d’évitement,
de concessions apparentes, voire de contestations tacites des mesures
décidées ? L’État biographique n’est-il pas l’un des outils d’un discours
d’inspiration néo-libérale misant avant tout sur l’individualisation des
réponses destinées à des usagers perçus comme aptes à se prendre
en charge, à gouverner leur propre vie ? Derrière cette tentative
de réécriture biographique des politiques sociales se jouerait en
— 11 —
OO1.Le social….indd 11 23/05/08 10:39:37Le social à l’épreuve des parcours de vie
profondeur un mouvement de dérégulation de l’héritage providentiel
et de recomposition d’un nouvel ordre social plus incitatif, cherchant
à faire de chaque individu l’entrepreneur de sa propre vie. Ce nouvel
ordre social ne viserait toutefois pas uniquement à produire des
individus « disciplinés », « narcissiques » ou « soumis aux intérêts des
psychologues ». Comme le pense Eva Illouz, le modèle contemporain
de gestion émotionnelle de soi – et c’est sans doute là une des raisons
de son succès actuel – tendrait à mettre en jeu une défnition du
bien-être en offrant aussi une certaine « utilité » pour structurer les
biographies, tenter de « réconcilier l’individu avec les institutions
dans lesquelles il opère, (…) faire face aux bouleversements qui sont
devenus une partie intégrante de toutes les vies modernes » (Illouz,
2006 : 131).
Par delà la diversité de ses analyses, l’État biographique apparaît ainsi
comme un révélateur des changements politiques actuellement en
cours. Et parmi ceux-ci, il en est un, non des moindres, à retenir l’at-
tention de nombre de chercheurs : celui d’individualisation des poli-
tiques sociales. Marc-Henry Soulet voit derrière ce constat bien plus
que le passage d’un modèle solidariste à un modèle responsabiliste.
Le récent intérêt pour les parcours et les trajectoires s’inscrit dans un
véritable déplacement de cadre d’intelligibilité des modalités du vi-
vre-ensemble. L’individu, en tant que membre singulier, avec ses ca-
ractéristiques personnelles et biographiques, est à la fois le principal
destinataire des interventions publiques et à la fois leur moyen d’ac-
complissement. Avec un modèle responsabiliste, les cadres de per-
ception des politiques mais aussi des subjectivités changent du tout
au tout. Ainsi les n’associent-elles plus systématiquement le
risque à la notion de danger. Au moment où l’on prône une concep-
tion entrepreneuriale et privatiste de l’assurance, le risque tendrait à
être perçu dans sa positivité, comme une opportunité, voire comme
un principe moral d’engagement et de responsabilité. Serait égale-
ment révélateur de cette volonté de passage à une gouvernementa-
lité libérale le déplacement de curseur opéré dans le traitement de la
question sociale. Ainsi le problème à traiter en priorité ne serait-il plus
la pauvreté mais le manque de liberté. De cette liberté en principe
capable de garantir l’intégration par la participation. Et pour alimenter
cette dernière, les autorités publiques miseraient sur des interventions
ciblées, épousant les singularités des personnes et visant à favoriser
leur épanouissement et le plein accomplissement de leurs potentiali-
tés. Ce soutien à la construction de soi se déclinerait autour de deux
fgures distinctes de l’individualisme institutionnel : l’individualisme
— 12 —
OO1.Le social….indd 12 23/05/08 10:39:37Introduction
patrimonial et l’individualisme citoyen. La première consisterait à ren-
forcer les équipements et les capitaux individuels (scolaires, sociaux,
culturels, éducatifs, etc.) destinés à soutenir l’autonomie d’existence.
La seconde chercherait à équiper les marchés du travail en accompa-
gnant les trajectoires et les mobilités entre les multiples états d’activité
et d’inactivité au cours de la vie professionnelle.
On le voit, les notions de parcours de vie, de trajectoires ne sont
pas exemptes de présupposés politiques et normatifs véhiculant des
conceptions de l’individu mais encore des fgures de la justice. La per -
cée réalisée par toute cette réfexion sur les parcours biographiques
est pour bonne part due à cette tendance qu’ont connue, dès les an-
nées 1970, les politiques sociales à s’adosser aux besoins du marché
du travail. Les sorties massives de l’emploi des plus âgés et le retarde-
ment de l’entrée des plus jeunes ont bouleversé l’activité régulatrice
que le marché exerçait sur les parcours de vie organisés autour d’un
cycle ternaire des âges consacrant la centralité du travail. Les travaux
d’Anne-Marie Guillemard (2002) et ceux de Xavier Gaullier (1998)
ont clairement montré que les âges sociaux se démultipliaient et que
les parcours de vie se complexifaient davantage. Tout en se présen-
tant comme une nouvelle tentative de régulation des marchés du tra-
vail, les marchés transitionnels du travail (MTT) tentent actuellement
de prendre le problème de l’articulation des parcours de vie à bras le
corps. Visant à concilier mobilité et sécurité, ils ambitionnent d’assu-
rer les transferts sociaux sur base des besoins exprimés tout au long du
parcours des âges. à travers sa contribution, Pierre Lénel s’interroge
toutefois sur les orientations proposées par ce modèle. à force de vou-
loir trop accommoder le droit social aux besoins du marché du travail,
d’insister sur les impératifs de mobilité, de fexibilité et de disponibi-
lité des travailleurs, ne fnit-on pas par oublier le contenu même du
travail au proft d’une gestion technique et matérielle des situations ?
Les marchés transitionnels semblent plus préoccupés du hors travail et
de ses passerelles avec le monde du travail que du travail lui-même.
Complètement gagnés aux thématiques de la prévention du risque
et de l’individualisation, les MTT s’inscriraient en droite ligne de ces
nouvelles techniques de gouvernement des conduites appelant à la
fabrication de soi, déconnectées de tout processus de subjectivation
collective. Outils d’une nouvelle gouvernementalité, les MTT seraient
destinés à produire l’individu, à développer ses potentialités et ses
capacités d’action dans une société libérale et de plus en plus diffé-
renciée, confrontée au pluralisme, à la diversité des sphères d’action
et des expériences individuelles.
— 13 —
OO1.Le social….indd 13 23/05/08 10:39:37Le social à l’épreuve des parcours de vie
Tous ces articles convergent autour d’un constat : celui d’un passage,
d’un mouvement de dérégulation des politiques sociales confrontées
à de nouveaux modes de gouvernance d’inspiration néo-libérale. Sans
aller jusqu’à parler de libéralisation globale, et de démantèlement
de nos États sociaux, cette évolution n’en dessine pas moins peu à
peu les traits d’un nouveau régime d’action en appelant à l’initiative
des individus. Elle s’accompagne de nouvelles exigences de ciblage
et d’intervention sur les citoyens les plus démunis. Ainsi que nous
l’avons postulé ailleurs (Vrancken et Macquet, 2006), les infuences
sont certes diffcilement généralisables entre pays, tant les évolutions
observées ont épousé des voies spécifques et souvent différentes des
solutions radicales préconisées par les tenants d’un ultralibéralisme
conservateur, hostile envers l’État. Mais globalement, on peut relever
qu’une « nouvelle rhétorique politique » traverse l’ensemble des pays
européens, relayée par les directives en provenance de la Commission
Européenne. Elle en appelle aux principes désormais bien connus de
la liberté d’entreprise, de l’autonomie des individus, des compéten-
ces, de la fexibilité, de la mobilité et stigmatise l’immobilisme, les
rigidités bureaucratiques, la charge fnancière excessive. Toute cette
conversion sémantique rencontre davantage d’écho au moment
même où les équations de base à l’origine des États sociaux sem-
blent singulièrement remises en cause. Appuyée sur un nouveau style
d’action publique moins dépendant des grands partenaires sociaux,
elle s’opère toutefois dans un contexte de réinterpellation des cadres
idéologiques anciens qui ont contribué à façonner l’histoire sociale
de chaque pays.
S’agissant des politiques sociales européennes et plus largement, de
la sphère du vivant, on peut se demander ce que pourrait signifer
l’émergence d’une nouvelle gouvernementalité libérale si précisé-
ment celle-ci ne prenait appui sur des dispositifs, sur des services dont
l’orientation n’est pas simplement supplétive en regard du marché.
Tout ne se joue pas autour de la question des libertés. Le conten-
tieux tourne aussi autour du service, de la qualité et de l’organisation
des services offerts. Et puis, au-delà de ces considérations portant sur
les modalités de « conduite des conduites » des hommes, toute une
réfexion doit encore s’ouvrir sur les orientations normatives en jeu,
celles des attentes des sujets de l’action publique : bien-être, dignité,
respect, reconnaissance. C’est de cette question dont traite la seconde
partie de l’ouvrage.
— 14 —
OO1.Le social….indd 14 23/05/08 10:39:37Introduction
2. Fragilité des parcours et institutions de la dignité
Ainsi que le montre Jean-Louis Genard, une des clés de compréhen-
sion actuelle des évolutions de l’action publique se jouerait autour de
la question de la subjectivité. Ainsi, toute une sémantique récemment
apparue avec les thèmes de la souffrance, de la précarité, de la vul-
nérabilité exprimerait-elle bien cette émergence d’une confguration
socio-politique se cherchant autour de l’articulation entre action pu-
blique et subjectivité. Pour rendre compte de ce changement actuelle-
ment à l’œuvre au niveau des parcours de vie, Jean-Louis Genard pro-
pose un triple questionnement. En premier lieu, toute une réfexion
anthropologique de fond doit être menée pour comprendre l’évolution
des formes de subjectivité en cours et celle des sémantiques en termes
de fragilité et de vulnérabilité. Nous passerions ainsi progressivement
d’une vision anthropologique disjonctive (on est soit responsable,
soit irresponsable mais pas l’un et l’autre) à une vision conjonctive
autorisant la relativisation, l’entre-deux, les états limites (on peut être
l’un et l’autre). Cette vision conjonctive s’accompagnerait d’un mou-
vement d’individualisation imputant à chacun la responsabilité d’ar-
ticuler normal et pathologique. Au niveau de l’action publique, cette
anthropologie du continuum se traduit par la montée de la catégorie
du risque qui guetterait en permanence tout individu. Dans un régime
de généralisation de la vulnérabilité, plus personne ne serait à l’abri.
Les parcours de vie en seraient sensiblement affectés. Et les individus
d’apparaître en recherche d’eux-mêmes entre les catégories du nor-
mal et du pathologique dont les frontières fniraient par se brouiller. En
second lieu, cette anthropologie fait peser de nouvelles exigences mê-
lant à la fois attentes de réfexivité et exigences d’expressivité affective
dressant ainsi le portrait d’un sujet contemporain à la fois plus réfexif
et à la fois plus affectif. Enfn, si ces nouvelles exigences sont bien des
exigences de responsabilisation, il n’en demeure pas moins que nous
nous éloignons des anciennes formes de responsabilisation-moralisa-
tion pour de nouvelles exigences organisées autour du couple respon-
sabilisation-capacitation. L’État ne serait ainsi plus seulement garant
des droits, il serait devenu à vocation capacitante, chercherait plus à
habiliter qu’à conformer les individus. Moins d’adéquation morale, en
somme, pour davantage de quête d’autonomie.
Un terrain peut s’avérer particulièrement intéressant pour penser
ensemble reconfguration des politiques publiques et subjectivité, celui
de l’handicap. Myriam Winance, Isabelle Ville et Jean-François Ravaud
montrent ainsi très bien, à travers les tensions entre trois approches de
— 15 —
OO1.Le social….indd 15 23/05/08 10:39:37Le social à l’épreuve des parcours de vie
la politique du handicap en France combien les politiques sociales
infuencent les défnitions successives du handicap, faisant de ce
dernier tantôt une catégorie objective, tantôt le concevant comme
un corollaire d’un obstacle à l’accessibilité, tantôt le reliant à une
« situation de handicap ». Toutes ces défnitions ne naissent pas
inopinément. Elle se déclinent en termes de droit, d’institutions, de
normes, de formes de subjectivité. Et l’on découvre ainsi à travers
les sinuosités des dispositifs combien l’handicap change de sens.
L’anthropologie conjonctive chère à Jean-Louis Genard manifesterait
ici clairement sa présence. L’handicap ne serait plus défni comme
un écart par rapport à une norme préétablie, la norme tendrait à
devenir elle-même l’enjeu de négociations, comme si la personne
handicapée était un peu tout à la fois, au prix d’une confusion des
repères traditionnels du normal et de l’handicap.
Avec le passage d’une société du bien-être à une société active, se
pose de manière cruciale la question des possibilités d’une action
publique qui non seulement ne brimerait pas les individus mais en
faciliterait la construction en tant que personnes autonomes. Pour Isa-
belle Astier et Nicolas Duvoux, cet enjeu est celui de la mise sur pied
d’institutions de la dignité. Des institutions où l’individu serait saisi
non plus de manière abstraite mais en tant qu’individu concret, avec
ses affects, ses singularités. Un individu apte à prendre la parole, pour
dire, avec ses mots, qui il est et ce qu’il veut devenir. Le passage d’un
État-providence à un État social actif consacre une évolution sensible
non seulement au niveau politique mais aussi au niveau subjectif. Il
reviendrait à ce sujet d’être actif, responsable et de participer à la vie
de la Cité. Il lui faudrait encore faire preuve de ses capacités d’action
pour être aidé et soutenu. Auprès des allocataires sociaux, cette évo-
lution peut cependant être à l’origine d’un sentiment ambigu. Toute
défaillance peut désormais être interprétée comme relevant de la res-
ponsabilité de la personne fragilisée. La précarité ne serait plus liée à
un coup du sort, à de la malchance mais, dans un tel contexte, à un
manquement dans le chef de l’allocataire. Aussi les dispositifs de re-
connaissance mis en place par l’État social actif peuvent-ils apparaître
sous un visage moins angélique et révéler leur potentiel de déni de
reconnaissance. En réponse à ces souffrances que véhiculent les ins-
titutions et à ces expériences quotidiennes de l’humiliation, Isabelle
Astier et Nicolas Duvoux prônent le développement d’institutions de
la dignité. Toute une réfexion indispensable sur les conditions d’accès
à la reconnaissance, sur la promotion du respect doit alors être menée
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OO1.Le social….indd 16 23/05/08 10:39:37Introduction
et s’inscrire dans le sillage des interrogations actuelles sur la justice
sociale.
Mais peut-on vraiment développer des institutions de la dignité pre-
nant appui sur des individus concrets ? Telle semble être la question
critique posée par Christophe Trombert dont les analyses interpellent
le consensus aujourd’hui établi – et d’ailleurs largement relayé dans
cet ouvrage – autour d’une individualisation des parcours de vie.
Après tout, l’individualisation ne serait-elle pas une des grandes ca-
ractéristiques structurelles du travail social, une de ses composantes
historiques ? A partir d’une enquête menée sur les parcours d’insertion
de RMIstes, Christophe Trombert s’interroge sur le sort réservé aux
usagers. On retombe là sur l’idée émise précédemment : il semble que
l’on fasse bien peu de cas des parcours de vie ! Les données recueillies
sont bien souvent approximatives. Les comptes rendus d’entretiens
laconiques. Les dossiers font bien plus mention de l’effectuation des
mesures et des contacts pris par les intervenants sociaux. Les formules
appréciatives auxquelles recourent ces derniers sont standardisées et
lapidaires, comme si le suivi individualisé des personnes fragilisées
cédait le pas à l’impératif de sortie du chômage. Le RMIste « traîne-
rait » ainsi derrière lui toute une série de marqueurs sociaux et insti-
tutionnels destinés à le qualifer en regard du marché du travail. à la
différence des travaux menés par Isabelle Astier au cours des années
1990, Christophe Trombert ne pense pas que ce dispositif permette
la reconstruction individualisée d’individus concrets invités à expo-
ser le récit de leur souffrance à la compréhension de commissions
publiques. Le temps disponible ne le permet de toute façon pas ! Et
l’individu réel, concret, responsable de son sort, d’apparaître comme
l’oublié, le grand absent du dispositif ! Et l’objectif de parcours d’une
« vie » bonne et digne de s’éloigner face aux réquisits des parcours
d’insertion et du marché du travail…
à la lueur des ces articles très contrastés, le lecteur prendra peu à peu
la mesure d’une diffculté à articuler les donnes de base des nouvelles
politiques sociales que livrent la plupart des articles. Trois acteurs ap-
paraissent ainsi très souvent en situation tensionnelle : les profession-
nels de l’intervention sociale, les usagers et les dispositifs publics. De
cette association incertaine qu’offrent ces trois pôles contradictoires
semble émerger comme une promesse de dénouement de la part des
autorités publiques : faire le pari d’une activation des professionnels,
des usagers et des dispositifs. Cet impératif mobilisateur opère alors
en deux directions. Implication citoyenne des usagers d’une part (par
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OO1.Le social….indd 17 23/05/08 10:39:37Le social à l’épreuve des parcours de vie
le marché du travail, par les parcours d’insertion, par la formation, par
les prestations d’intérêt général, par la participation à la vie associa-
tive, etc.), implication personnelle et subjective d’autre part (visant la
reconquête de soi et l’identifcation des potentialités par le récit et la
prise de parole). C’est là un véritable enjeu auquel tant les dispositifs
publics que les professionnels et les usagers eux-mêmes ne semblent
pas encore prêts. Tel semble bien être le constat qui s’ébauche à la lec-
ture des différents articles. Peut-on demander à des individus aux par-
cours brisés de participer, de s’impliquer, de se prendre littéralement
en charge ? Pour quelqu’un qui doit redéfnir sa trajectoire : jusqu’où
raconter et exposer publiquement le récit d’une vie quand il s’agit
d’obtenir une aide ? Comment faire dire, parfois, l’intolérable sans
blesser celui qui expose le poids des meurtrissures qu’il a subies ou
qu’il a fait subir à autrui ? La perte de maîtrise de son destin, le senti-
ment de perte d’estime de soi, le manque de confance en ses propres
capacités, le repli sur la consommation et la vie privée ont peut-être
aujourd’hui gagné tant de terrain qu’il peut apparaître à la fois indis-
pensable mais vain d’en appeler à l’implication. N’invoque-t-on pas
trop l’activation et la participation au risque d’un oubli fondamental :
celui de l’exigence de garantie d’une protection sociale pour tous ?
3. des pratiques, des parcours mais des « mondes »
Le choix des catégories, qu’il s’agisse des catégories de l’action publi-
que jusques et y compris celles de l’analyse des politiques publiques,
n’est donc pas sans intérêt pour questionner mais aussi nommer et
confgurer cette réalité qu’elles entendent saisir . à travers son propre
parcours de recherche, Michel Messu s’interroge ainsi sur les effets
performatifs de la sociologie. Il n’y a guère encore si longtemps, les
assistés étaient des assistés. On ne s’intéressait pas encore à leurs par-
cours. Puis les sociologues se tourneront vers la construction des par-
cours de vie des classes moyennes montantes. Le tour des personnes
assistées viendra avec de nouvelles approches de politiques publiques
à visée plus individualisante et capacitaire. Du coup, s’attelant aux
parcours de vie, l’analyse sociologique se penchera plus attentivement
sur ces populations, sur leurs identités, mettant en exergue combien
ces dernières sont le fruit de parcours biographiques sinueux dont les
entrelacs laissent transparaître des dynamiques complexes. Par delà
les catégorisations, les attributions de sens, les assistés ne sont pas que
des assistés, purs produits des institutions auxquelles ils émargent. Au
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OO1.Le social….indd 18 23/05/08 10:39:37Introduction
cœur des positions institutionnelles que l’on tend à leur assigner, les
processus identitaires mettent en scène de véritables acteurs capables
de s’appuyer sur leur propre histoire, sur leurs propres ressources pour
entreprendre tout un travail de renégociation.
Rejoignant le questionnement sur un « avant » et un « après », Maryse
Bresson postule que l’État social n’ignorait pas les parcours de vie et
qu’il ne les découvre pas subitement. Il en aurait aujourd’hui plutôt
de nouvelles conceptions liées aux orientations et aux approches plus
récentes de l’action sociale. L’accompagnement individuel et l’idéal
du tout à l’insertion font désormais forès dans le champ de l’action
sociale. Les dispositifs qu’ils charrient n’ont pas été sans effets, loin de
là. C’est toutefois à la lueur de leurs dérives, de leurs lacunes, de leurs
contradictions qu’il faut interroger la pertinence du concept. Les par-
cours sont-ils tous individuels, serait-on en droit de se demander ? Si
oui, comment alors saisir ces parcours singuliers et pourtant partagés
ensemble ? Enigme contemporaine qu’ont à résoudre non seulement
nos politiques publiques mais bien plus largement nos sociétés occi-
dentales. Car de son côté, l’action sociale plus traditionnelle offrait
bel et bien des parcours organisés et programmés par des institutions
et par des collectifs. Un parcours de vie, ce serait après tout aussi un
modèle socialisé, par étapes, de progression dans l’emploi, dans les
institutions, dans le couple, dans la santé, dans la vie. à suivre Maryse
Bresson, les politiques actuelles ne proposeraient pas de nouveaux
modèles de parcours socialisés. Elles contribueraient bien plus à dé-
manteler ceux qui existaient, laissant la place vacante à l’incertitude
et à l’interrogation permanente.
Les politiques changent, les parcours et les pratiques également. Der-
rière ces véritables dérégulations, des « mondes » de sens se trouvent
totalement réinterpellés, voire bousculés. C’est bien là l’objectif de
l’article de Guillaume Huyez-Levrat. Celui-ci, à partir d’études de ter-
rain menées au sein de différentes entreprises, nous montre combien
les parcours d’emploi des travailleurs ont été déstabilisés avec la fn de
la « Grande famille », vocable repris au sein de plusieurs entreprises
pour exprimer un état du rapport des salariés à leur entreprise, rapport
construit sur le sentiment d’appartenance à un monde d’entreprise qui
aujourd’hui n’est plus. Cette « Grande famille » se caractérisait par
des formes de solidarité et de coopération à l’intérieur des collectifs
de travail, des relations spécifques entre salariés et leur hiérarchie. Le
déroulement des carrières s’y inscrivait dans le long terme. Avec l’évo-
lution des techniques, des activités et des règles de travail, tout un
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OO1.Le social….indd 19 23/05/08 10:39:37Le social à l’épreuve des parcours de vie
monde social va basculer, dévoilant la réalité de salariés souvent in-
quiets. La place de chacun va se voir complètement requestionnée et
les trajectoires redéfnies, offrant à certains de nouvelles opportunités,
opposant à d’autres de réels blocages. Pour nombre de travailleurs, la
fn de la « Grande famille » va se décliner autour de la fn d’un monde
professionnel qui faisait sens. Cette « Grande famille » se présentait
comme un marché interne du travail où l’on pouvait débuter jeune, en
bas de l’échelle des salaires et des fonctions et accéder avec le temps
à des positions plus élevées. La « Grande famille » se nouait autour
d’une dynamique de parcours et de carrières protégées. Chacun était
assuré de connaître une évolution minimale. Ce constat d’un monde
perdu, organisé autour d’une segmentation par âges, se prolonge par
l’émergence d’un nouveau modèle plus incertain, qui n’énonce pas
comment les travailleurs peuvent y vieillir, y construire des carrières et
des relations de travail durables.
Parfois, la « Grande famille » ne semble avoir jamais existé et l’on
découvre alors les « vicissitudes » de parcours professionnels marqués
du sceau permanent de la précarité. Remarquant que la thématique
des parcours de vie appliquée aux politiques sociales a toujours été
abordée du point de vue des bénéfciaires de l’aide beaucoup plus
que de celui des intervenants sociaux, François Aballea nous présente
une réfexion sur les assistantes maternelles aux biographies profes-
sionnelles diffcilement maîtrisées. On peut voir là comme une invi-
tation plus générale à réféchir sur la précarisation des parcours des
intervenants sociaux proches des publics auprès desquels ils ont pour
habitude d’intervenir. Curieuse situation vécue par les intervenants
sociaux à qui il est demandé d’être en charge de missions d’accom-
pagnement, de réinsertion, d’aide des plus défavorisés pour recréer
de l’implication sociale et citoyenne quand ces mêmes intervenants
voient se reféter pour partie les diffcultés de leurs propres trajectoires
dans les récits des usagers !
4. des parcours interrogés par la théorie
Si toute cette réfexion menée sur le biographique, sur les parcours,
sur les trajectoires interroge la conception et la mise en œuvre des
politiques sociales, un passage en revue et une clarifcation de ces
différentes notions auxquelles la plupart des articles font référence
s’avèrent nécessaire. C’est là l’objet de cette quatrième et dernière
partie de l’ouvrage.
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OO1.Le social….indd 20 23/05/08 10:39:37Introduction
Observant que les pouvoirs publics sont aujourd’hui amenés à pren-
dre en considération les parcours de vie, Claire Bidart nous propo-
se d’interroger ce concept. Si les métaphores balistiques s’imposent
assez commodément, il n’en demeure pas moins qu’en matière de
conduites humaines, les « projectiles » peuvent suivre des trajectoi-
res bien moins linéaires qu’il n’y paraît à première vue. Elles sont au
contraire parsemées d’embûches, d’obstacles, de contraintes, de bi-
furcations possibles face à des objectifs ou à des cibles rarement fxés
d’avance. Claire Bidart propose de concevoir les parcours de vie en
tant que processus s’opérant sur le long cours. Processus traversés par
des carrefours, des bifurcations, processus comprenant des moments-
clés, des périodes d’hésitation ou de crise. Un processus comporte
des étapes objectives, des ingrédients propres. Et si le processus est
enclenché, il y a lieu de s’intéresser à ce qui l’anime, à son moteur
d’action : après quoi et pour quoi courrons-nous ? En la matière, on
en conviendra, les logiques ou les moteurs de l’action peuvent-être
extrêmement diversifés. Mais le véhicule et la cylindrée du moteur ne
suffsent pas à épouser la sinuosité des parcours. Il faut encore inter -
roger les cheminements, les interactions avec les autres véhicules qui
en temporisent le déroulement, tenir compte des choix posés en cours
de route, des changements de direction, des temps d’arrêt. Tout cela,
conclut l’auteure, « sans couper la parole au conducteur ».
Le champ de la santé est un espace où parcours de vie et parcours de
soins s’entrecroisent de manière cruciale. à partir d’une étude menée
sur les parcours de personnes séropositives précarisées à Bruxelles,
Maguelone Vignes nous offre un exercice de mise au point conceptuel
en mobilisant nombre de travaux sociologiques. à l’aide d’auteurs tels
que Becker, Lalive d’Epinay, Goffman, Ogien, Passeron, Chauvenet,
elle précise les concepts de trajectoire, de parcours, d’itinéraire, de
ligne biographique, de carrière, de flière en les mobilisant tant au
niveau de la sociologie générale que de la sociologie de la santé.
Relevant que les parcours de soins se focalisent sur une perception
de la maladie comme déviance, Maguelone Vignes prolonge la ré-
fexion développée dans cet ouvrage en la spécifant dans le champ
de la santé : la santé appellerait désormais moins une guérison qu’une
gestion des déséquilibres et des risques de détérioration de la santé. Il
s’agirait, notamment à travers la prévention, de gérer sa santé, comme
on gère sa vie. Et le champ de la santé de se voir à son tour traversé par
les thèmes récurrents de la désaffliation et de la précarité que charrie
l’incontournable question sociale.
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OO1.Le social….indd 21 23/05/08 10:39:37Le social à l’épreuve des parcours de vie
Après ce retour sur les concepts, il restera alors à clore l’ouvrage et
à achever le parcours de lecture. Pour mener à bien cette tâche, un
auteur semblait tout indiqué. Qui mieux que Christian Lalive d’Epinay
qui a tant contribué à inscrire cette réfexion en sociologie pouvait y
parvenir ? Avec ses collaborateurs, Stefano Cavalli et Gaëlle Aeby, il
nous propose une réfexion en profondeur sur l’articulation des bio-
graphies individuelles à la lumière de l’épaisseur de l’histoire. Le déf
posé ici est ni plus ni moins de tenter de montrer comment se cristalli-
sent toutes ces expériences du monde, tous ces événements liés à des
parcours hétérogènes en une mémoire historique qui fasse sens par
delà la diversité des biographies. Associant à cet article une équipe de
chercheuses argentines, Liliana Gastrón, Julieta Oddone, Gloria Lynch
et Debora Lacasa, les auteurs entreprennent une enquête comparative
de deux contextes nationaux : la Suisse et l’Argentine. Ils aboutis-
sent à trois grandes conclusions. Premièrement, la mémoire historique
est un puissant facteur de différenciation générationnelle. En second
lieu, des événements particuliers peuvent conduire à une mémoire
collective nationale. Et enfn, le cadre spatio-temporel dans lequel se
déploient nos vies fxe le contenu et confère une coloration effective
à nos mémoires collectives. Avec le rappel des travaux fondateurs de
Maurice Halbwachs et de Karl Mannheim, l’ouvrage se clôture ainsi
là où il avait commencé, par une invitation : en revenir aux sources,
aux fondamentaux, à la théorie sociologique et à ses classiques pour
prendre le temps du recul nécessaire, pour mieux repartir.
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GAUCHET M., 2002, « Les deux sources du processus d’individuation », Le
Débat, 119.
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comme un retour aux sources…
pour mieux interroger un modèle
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